CHAPITRE I
1° L'Angleterre — Causes de son opposition à la révolution française. — George III. — Le ministère Pitt. — Son système. — L'Ecosse et l'Irlande. — Développement de la puissance anglaise. — 2° La Russie. — Son habileté. — Paul Ier. — Causes de la coalition de 1798. — 3° L'Autriche. — Sa persévérance. — Son droit diplomatique. — Ce qu'elle gagne à Campo-Formio. — 4° La Prusse. — Histoire secrète de sa diplomatie. — Ses rapports avec la révolution. — Motifs de s-a neutralité.
L'Europe avait été vivement agitée par les principes et les vastes conquêtes de la république française. Lorsque la révolution déploya son drapeau insurrectionnel , les cabinets ne s'en proclamèrent pas d'abord les ennemis implacables ; tous virent , dans les troubles nouveaux qui agitaient la France, un moyen immense d'arrêter les progrès de la maison de Bourbon l. Cette maison était si considérablement agrandie depuis le premier de ses chefs, Henri IV! Elle avait réuni incessamment des provinces à la monarchie ; Richelieu , Louis XIV, laissèrent à l'Autriche et à l'Angleterre de longs ressen-
1 On peut se convaincre de cette joie immodérée du cabinet de Londres, sur le« troubles révolutionnaires, par les dépèches de M. de la Luzerne, ambassadeur de France, à M. de Montmorin, et par les dépêches du chargé d'affaires M. Barthélémy. M. le duc d'Orléans, envoyé ou exilé à Londres, en octobre 1789, l'avoue lui-même. (Dépèche du 18 décembre 1789.)
timcnts à venger ! La politique de la France excitait ainsi une secrète méfiance parmi les grandes puissances ; c'était haine traditionnelle. De sorte qu'à l'origine de la révolution , il y eut au sein de chaque cabinet un système personnel et égoïste qui ne permit aucune résolution commune et sincère * contre un mouvement de peuple dont on ne prévoyait pas la destinée infinie.
La Grande-Bretagne s'était même, dès le début, montrée favorable à la révolution et à ses principes; ce cabinet, habile et prévoyant, avait surveillé avec jalousie la politique extérieure de Louis XVI. Le roi de France avait puissamment accru la marine ; Suffren, d'Estaing, Lamotte-Piquet arboraient le drapeau blanc sur toutes les mers, dans de belles campagnes navales. Des révélations diplomatiques avaient appris à l'Angleterre les vastes plans de Louis XYI sur l'Inde , l'Egypte et la colonisation de la Méditerranée 2. J'ajoute encore que, pressentant la chute de l'empire des Turcs, le comte de Saint-Priest, ambassadeur à Constantinople , adressa à sa cour un mémoire dans lequel, après avoir examiné celui des débris de cet empire qui pourrait convenir à la France, il indiquait l'Egypte comme le pays le plus facile à conquérir et à garder 5. L'émancipation des États-Unis avait également témoigné que les desseins du roi étaient réfléchis, et qu'ils attaquaient dans leurs résultats la puissance et la fortune de l'empire britannique. L'Angleterre chercha donc tous les moyens d'abaisser le pouvoir de Louis XVI , et de priver la France des avantages d'un système si fatal pour la Grande-Bretagne *.
Depuis la paix de 1785 , les coutumes , les modes anglaises dominèrent en France ; on ne se préoccupa plus que de parlement , de
1 Les hommes sérieux savent maintenant que le fameux traité de partage à Pilnitz, ne fut qu'une pure formule; il y eut des éventualités prévues , mais aucune résolution prise. Chaque puissance se réservait de faire son lot. L'Allemagne convoitait surtout l'Alsace et la Lorraine, comme elle l'a renouvelé en 1815.
3 II exisie aux affaires étrangères des dépèches de M. de Lally, gouverneur de l'Inde, qui parlai! déjà de la nécessité pour la Trame de s'assurer de l'Egypte.
On vieui projet rédigé en latin par Leibnitz sur l'occupation de l'Egypte, avait été présenté à Louis XIV, sous le ministère de M. de Pomponne, en 1672. Ce projet i (ail resté ignoré jusqu'à l'occupation du Hanovre, de 1803 à 180o.
* De- 1780, les anglais ayaiénl noué une intrigue dont le but était de se faire livrer !.• porl de Brest; elle l'ut déjouée, et le comte Dorsey, ambassadeur d'Angleterro près la cour de France, se trouva dans la nécessité de démentir, par sa lettre à M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, l'imputation faite à son gouvernement .1 avoir i v< ité 'es troubles de Paris, et d'avoir voulu faire incendier le port de Brest.
liberté , de constitution : les habitudes furent toutes anglaises ; on eut des chevaux de race , des courses , des paris ruineux ; on essaya les clubs avec leur discussion orageuse ; les vêtements de femmes et d'hommes, depuis le vaste chapeau jusqu'à l'habit aux larges basques, tout fut fait sur les modes de Londres. On choisit M. le duc d'Orléans comme le type de l'opposition ; et déjà peut-être l'on songea, dans le cabinet de Saint- James, à réaliser le projet d'une révolution de 1 688 , comme lord Stairs l'avait proposé sous le régent f .
Plus tard, l'Angleterre s'effraya des rapides développements qu'avait pris la révolution française ; elle voulait bien empêcher les plans de Louis XVI, mais l'anarchie menaçait trop ouvertement pour qu'on pût soutenir un état de choses qui était le désordre et la conquête. La république naissante déclarait la guerre aux aristocraties ; ses clubs enlaçaient l'Irlande, les districts manufacturiers, Londres et les grandes cités. Attaquer l'aristocratie , n'était-ce pas menacer le gouvernement anglais tout entier? Ensuite les armées de la république débordaient sur les frontières ; elles touchaient le Rhin, la Meuse et l'Escaut ; la Belgique était envahie et Anvers au pouvoir des républicains. La Hollande même voyait s'éclipser son indépendance de nation. Ainsi, la révolution bouleversait la prépondérance britannique et son gouvernement. Elle allait droit à ses deux sources de vie ; l'Angleterre désirait se défendre , non point en vertu des principes et par indignation morale, car elle avait fait monter, elle aussi, un roi sur l'échafaud ; elle avait eu sa république sous Cromwell : mais elle devait combattre par le puissant intérêt de sa conservation.
Dès lors , on s'explique très-bien cette guerre forte et continue que la Grande-Bretagne soutint avec une si admirable persévérance contre les efforts de la révolution française. William Pitt devint le symbole , la personnification des destinées britanniques ; et là fut l'origine de la fortune et de la puissance du ministre anglais. Magnifique spectacle que ce jeune homme , entré aux affaires à vingt-trois ans * , ardent de patriotisme , sacrifiant sa vie , son activité à un sys-
1 M. le duc d'Orléans fut chargé d'une mission officielle en octobre 1789, pour une négociation à Londres, mais il n'avait aucun pouvoir effectif de traiter. (Dépèche du 6 novembre 1789.)
2 Pitt était né le 28 mai 1759, et fut nommé chancelier de l'échiquier en juillet 1782, avant le ministère de la coalition (North), et nommé premier lord de la trésorerie et chancelier de l'échiquier 'chef du cabinet) en décembre 1783»
tème , se posant en adversaire d'une nation rivale, si grande par ses armées , si redoutable par ses victoires , combattant à outrance dans le parlement pour le triomphe de la constitution et la gloire de son pays. La physionomie de Pitt avait quelque chose de méditatif comme celle de tous les hommes qui ont une mission ; sa destinée fut immense, il eut plus d'une fois les entrailles brisées par le dégoût et les difficultés ; on le voyait alors se livrer à quelques excès avec Dundas, son ami ' ; puis il revenait au parlement la tête brûlante , le cœur plein de hautes pensées, et il s'élevait à cette grandeur de vue qui sauva son pays d'une imminente destruction ; le cabinet se résumait en lui et il prenait sur sa tête la responsabilité tout entière.
L'Angleterre avait alors un monarque qui , comme le roi Léar de Shakspeare , faisait retentir les vastes salles de son palais des cris de sa folie ; George III , cruellement attristé de la mort de sa fille , était devenu fou ; un jour, mélancolique, il se promenait dans les appartements de Windsor ; le lendemain, il se brisait la tète contre les murailles ou déchirait ses vêtements, comme si la douleur les lui rendait importuns. Dans cette absence de la royauté, l'aristocratie s'était pleinement emparée du gouvernement ; Pitt et le parlement s'étaient déclarés les maîtres , et le grand scel de l'empire fut déposé dans les mains de commissaires 2. Tout se dirigeait donc sans contrôle par les lords et les communes ; si le parti ministériel comptait l'éloquence de Pitt, de Canning , de Dundas , de Grenville , l'opposition pouvait s'honorer de Fox , d'Erskine , de Shéridan , le poète moqueur qui invoquait les nobles lois de la liberté humaine, pour arracher le pouvoir à l'aristocratie; les lords Holland, Bedford, Grey, possesseurs héréditaires de vieux manoirs crénelés , ne pouvaient être des révolutionnaires , mais ils favorisaient la démocratie par leur système ; or, la démocratie en Angleterre , destruction immédiate et profonde de la puissance britannique , était un de ces changements radicaux qui ébranlent les empires. Supposez, en effet, que le parti de l'opposition eût triomphé avec le radicalisme, deux résultats auraient immédiatement suivi : on aurait obtenu la réforme parlementaire, et la paix avec la France. La réforme parlementaire en pleine révolution, c'était le triomphe absolu des clubs et des sociétés secrètes qui enlaçaient alors
1 Depuis lord Bféhrille : le ministère anglais était alors compose de M. Pitt, lords Grenville, Spencer* Châtain, Liverpool, le duc dePortlandet M. Dundas. ' Annuàl regitt. Ad. ann. 17(j.'M7y8.
la Grande-Bretagne. La paix avec la république française entraînait avec elle-même une sorte de fraternisation des principes jacobins ; et le gouvernement de la Grande-Bretagne avec ses districts manufacturiers, sa multitude brutale et sauvage, aurait succombé dans cette épreuve fatale.
Au lieu de cela , le système de Pitt fut la guerre implacable ; ses vastes conceptions financières pourvoyaient à tout. C'est ici que le grand ministre déploya ses belles facultés ; l'Angleterre avait besoin d'incessantes ressources pour faire face à ses guerres ; l'emprunt fut le premier ressort de Pitt, et l'emprunt, au lieu d'user le crédit, le développa ; les négociations sur les consolidés se firent toujours à un taux très-élevé * . Si la France faisait des conquêtes sur le continent, la Grande-Bretagne dominait sur les mers, elle anéantissait la puissance française dans l'Inde, nos colonies étaient en sa possession ; elle convoitait l'Egypte ; ses armements et ses flottes couvraient l'Océan et la Méditerranée ; nos escadres avaient disparu , le commerce de France était anéanti et la marine ne pouvait franchir les côtes. L'Angleterre intervenait sur les affaires par les subsides , elle devenait la dominatrice politique des cabinets ; et comme , en môme temps que l'Angleterre fournissait de l'or, elle imposait des traités de commerce , il en résultait qu'elle retirait avec usure ses prêts et ses avances ; elle recevait plus du continent qu'elle ne lui donnait : le change, cette grande boussole des transactions, fut presque toujours en sa faveur 2. La prépondérance maritime et commerciale de l'Angleterre prit un immense accroissement à cette époque ; sa diplomatie domina partout ; elle allait offrir , la bourse à la main , ses secours aux cabinets appauvris ; seule elle pouvait traiter d'égale à égale avec la république française. Aussi , elle ne négocia jamais sérieusement avec le
1 « M. Pitt a reçu les propositions de diverses associations de banquiers et de capitalistes, pour l'emprunt de 13,500,000 liv. sterl. dont il avait annoncé qu'il aurr.tt besoin pour le servie* de l'année 1708. La confiance et l'enthousiasme étaient portés au point que, malgré la bausse subite que les fonds publics avaient éprouvée depuis quelques jours, et celle qui avait eu lieu le matin même de l'emprunt, trois sur six des compagnies en question proposèrent de le prendre à un avantage de trois quarts pour cent au-dessus du cours. Cet emprunt fut consommé ainsi, et, dès le moment où cette transaction fut connue à la bourse, les fonds publics éprouvèrent une nouvelle bausse de trois pour cent, chose sans exemple dans les annales de la finance anglaise. » (Dépèche d'un agent secret de la Prusse, juillet 1708.)
2 C'est à Pitt qu'on doit l'amortissement et le système de consolidation des billets de l'échiquier.
directoire; et l'envoi de lord Malmesbury à Lille ne fut qu'une manœuvre parlementaire du cabinet de William Pitt pour obtenir de nouveaux votes et continuer les hostilités avec plus de vigueur. Il fallait constater que la paix était impossible.
Les négociations de lord Malmesbury, telles qu'elles sont révélées par les cartons de la diplomatie , constatent que sa mission se liait surtout à l'examen attentif des partis et des forces du gouvernement en France ; lord Malmesbury, en séjournant quelque temps à Paris, avait vu les chefs du club clichien à l'époque où l'on parlait un peu de la restauration des Bourbons; Pitt et Dundas, en s' expliquant devant le parlement , avaient fait pressentir que la restauration de l'ancienne dynastie, sans être une condition dominante de la paix, pourrait facilement amener une solution définitive. Lord Malmesbury avait donc reçu de son gouvernement une mission plutôt d'examen que de transaction : la politique moqueuse des journalistes français pouvait bien tourner en ridicule la formule adoptée par lord Malmesbury, qui rejetait toujours les interpellations positives en disant : « Qu'il en écrirait à sa cour ! » mais, au fond , ce n'était là qu'une certaine manière d'éluder toutes les difficultés et de gagner du temps pour voir venir les événements politiques. Après le 18 fructidor, lord Malmesbury fut tout à coup obligé de quitter Paris pour se retirer à Lille , le directoire voulut rompre immédiatement toute négociation ; il n'avait plus alors aucun dessein de traiter avec l'Angleterre. Une dépèche, fort bien rédigée par l'ambassadeur, explique parfaitement quels sont les motifs qui le portent à croire qu'en aucun cas la France ne veut le paix ; ces raisons sont prises dans l'ordre moral : « Que voulez-vous que fasse le directoire , écrit-il , avec ses 400,000 soldats et ses milliers de généraux et d'officiers supérieurs, si ce n'est une guerre continuelle ' ? »
1 t Je puis assurer votre seigneurie que j'ai la ferme conviction que la majorité du directoire, qui l'a emporté dans la journée du h septembre (18 fructidor) sur le corps législatif, >cut et désire la continuation de la guerre maritime, afin de n'éprouver ni obstacles ni entraves à ses nouveaux projets d'invasion et de spoliation en Italie et en Suisse. Il est clair qu'à la veille de signer la paix avec l'Autriche , le directoire ne peut vouloir signer la paix avec l'Angleterre. Que ferait-il de ses 400,000 soldats accoutumés au tumulte des armes? Que de commotions n'occasionnerait pas leur reflux dans l'intérieur? Que ferait-il de ces 3 ou 4,000 généraux et officiers supérieurs qui n'auraient plus ni lauriers à moissonner, ni riches dépouilles à ravir aux vaincus ? » (Dépêche de lord 3Ialmesbury à lord Grcnville.)
La haine était d'ailleurs profonde entre les deux gouvernements ; ils s'attaquaient dans leurs bases intimes ; d'abord les clubs de Paris avaient des rapports avec les clubs anglais qui s'étaient formés à Londres et en Ecosse; depuis l'origine de la révolution, ces sociétés s'étaient montrées puissantes avec le désir formel de renverser le gouvernement *. L'Irlande excitait la plus grande inquiétude au sein du cabinet britannique ; personne n'ignorait les tentatives faites par le directoire contre la domination anglaise en Irlande ; ses flottes avaient reçu cette destination ; on avait vu à la tète des proclamations du général Rey et de son infortuné compagnon, Naper Tandy, la harpe irlandaise surmontée du bonnet de la liberté ; on avait parlé aux ardents insulaires , des soldats de la grande nation qui allaient débarquer sur leur rivage ; on leur disait de reconquérir leurs droits en déclarant une guerre d'extermination de la liberté contre la tyrannie. L'Irlande avait ses sociétés , ses armements sous les Hamilton , les lords Edouard Fitz-Gerald, Arthur O'Connor , tous en rapport avec les républicains français , et des envoyés venaient constamment à Paris pour concerter les moyens de délivrance et de conquête 2. Ce fut alors que Pitt prit la résolution immense de proposer le bill de la réunion de l'Irlande à l'Angleterre ; il voulut constater qu'elle n'était plus une terre étrangère. Il y avait cela d'admirable dans la tète du
1 La société anglaise connue sous le nom de Constitulional Society, et la société écossaise Corresponding Society, qui prit le nom d'Ami du Peuple, furent contemporaines de la société des Irlandais-Unis; comme celle-ci toutes deux s'organisèrent en 1792 sur les principes de la révolution française.
2 Les proclamations que Naper Tandy, le général Rey et d'autres officiers français répandirent dans l'île de Rutland portaient en tête la harpe irlandaise, surmontée du bonnes de la liberté, avec l'ancienne devise irlandaise adoptée parles insurgés, Erin yo bragh (l'Irlande à jamais). En voici la traduction :
« La liberté ou la mort, année septentrionale des Vengeurs.
» La première année de la liberté Irlandaise.
» Irlandais—Unis! Les soldats de la grande nation oui débarqué sur vos côl '.-, bien pourvus d'armes et de munition- de toute espèce, avec une artillerie manœuvrée par d: s hommes qui ont répandu la terreur dans le- rangs (les meilleures troupes de l'Europe; ils sont conduits par des officiers français : i'- viennent pour briser \ns fer €t vous rendre la jouissance des bénédictions de la liberté. James Naper Tandy est à leur tête; il a jure de les mener a la victoire ou de mourir. Braves Irlandais! ei amis de la liberté ont quitté le sol natal pour vous aider à reconquérir vos droits. lis braveront tous ies dangers, mettant leur gloire en In sublime idée de cimenter de leur sang votre bonheur. Le sang français ne coulera pas en vain! Aux armes, hommes libres, aux armes! »
chef du cabinet anglais, qu'à cette idée de centralisation et d'unité, il ajoutait, dans sa pensée, lebesoin de l'émancipation des catholiques d'Irlande ; un bill fut présenté aux communes, discuté avec sévérité, et un vote presque unanime amena la réunion définitive de l'Irlande avec l'empire britannique. De là se formula cette sorte de trinité dans le royaume-uni, les nationalités ne s'effacèrent point, mais les forces se centralisèrent comme en France, par suite de la révolution *-.
Et comment était-il possible de préparer une trêve ou une paix entre la France et l'Angleterre , lorsque tout était destiné à perpétuer les haines et à semer la discorde? Le cabinet britannique alimentai! la guerre civile dans la Vendée et dans la Bretagne; il cherchait à soulever les populations , pendant que le directoire armait contre la souveraineté du parlement en Irlande. Dans toutes les fêtes publiques il n'était question que de la perfide Angleterre ; on jetait des imprécations contre elle ; les allégories se multipliaient dans ces solennités où le directoire s'exprimait avec pompe sur la situation de la république. Il y eut une fête au Champ-de-Mars où un ballon fut brûlé pour signifier le sort que la France réservait à cette Albion dont les odes patriotiques annonçaient la décadence et la ruine 2.
Si l'Angleterre conservait la plénitude de ses moyens et de ses haines contre le gouvernement français et la révolution dont il était le symbole , la Russie se trouvait dans une position presque aussi
1 « Sa majesté est persuadée que le soin infatigable avec lequel nos ennemis persévèrent dans leur projet avoué d'effectuer la séparation de l'Irlande avec ce royaume ne peut manquer d'engager l'attention particulière du parlement; et sa majesté rc- < nnimandc à cette chambre de prendre en considération les moyens les plus efficace'» de s'opposer à ce dessein , et de le frustrer finalement; et elle espère qu'un examen de toutes les circonstances qui sont survenues récemment (joint au sentiment d'affivtion mutuelle et d'intérêt commun), disposera les parlements des deux royaumes à pourvoir, de la manière qu'ils jugeront la plus convenable , à l'établissement de l'.u rangement complet et définitif qui pourra le mieux tendre à perfectionner et perpétue r une connexion essentielle à leur sécurité commune, et à augmenter eteonsolider b force, la puissance et les ressources de l'empire britannique. » (Acte de S. M.)
I.'opposition à cotte mesure, dans la chambre des communes du parlement britannique , fut peu considérable. M. Shéridan fut le seul qui soutint la cause antiunioniste, avec quelque chaleur. MM. Grey, Tierney, et Fitz-Patrick la défend irentaussi, mais faiblement.
3 « Il a du être planté au beau milieu du Champs-dc-Mars un vaisseau allégoriqu* pour figurer la marine anglaise. Un ballon gonflé tenu par des cord es, aimé dans-» gondole de quelques incendiaires, jette sur le navire toutes sortes de matières iaflanimalilt s, et la marine anglaise a dû être réduite en cendres. » (Programme.j
GRANDES PUISSANCES DE L'FUItOPE. '>t\
indépendante. Depuis longtemps la Russie désirait entrer en lice dans le mouvement européen. Cet immense empire s'était continuellement agrandi depuis un siècle par la guerre et une diplomatie habile; tout avait été employé pour arriver à ses vastes desseins de prépondérance et de commerce. Catherine II, au milieu du xvme siècle, était descendue jusqu'à flatter les philosophes encyclopédistes ; elle n'avait pas dédaigné une correspondance intime avec Voltaire, et, en cela, elle avait sa forte pensée , car les gens de lettres étaient les véritables souverains de cette époque inouïe ; l'esprit avait sa couronne d'or, et son sceptre en main, il donnait ou refusait la renommée. Jusqu'alors la Russie, puissance tout orientale, n'avait exercé aucune influence sur l'occident de l'Europe. Sous Louis XIV , on parlait avec dédain de la Moscovie. Catherine II , en courtisant la philosophie dans les renommées alors à la mode , savait que son nom deviendrait populaire au milieu des salons de Paris; elle avait besoin qu'on parlât d'elle , de ses palais d'hiver, de ses capitales, de Moscou la sainte et de Pétersbourg la magnifique ; il fallait qu'on s'accoutumât à compter son cabinet dans les grandes souverainetés civilisées ; il fallait effacer les préjugés qui existaient alors sur la barbarie de ceux qu'on affectait de confondre avec les Scythes ; il fallait se montrer protectrice de l'esprit et des arts pour exercer ensuite par la diplomatie l'influence que les philosophes possédaient pleinement à cette époque; elle voulait , en un mot , faire proclamer « que du Nord venait la lumière *. »
Le premier partage de la Pologne poussa la Russie vers le centre de l'Europe; sa diplomatie eut ordre d'étendre désormais son autorité morale sur tous les événements qui se passaient au Midi. Les grands seigneurs russes voyagèrent avec cet esprit d'examen et d'observation qui les caractérisent; ils firent connaître à l'Europe leur magnificence et leur civilisation. Sous Louis XV, déjà plusieurs de ces nobles visiteurs étaient venus à Versailles. La révolution française ne retentit que faiblement dans les lointaines provinces de la Russie ; les principes que la république proclamait étaient trop en opposition avec les mœurs et les habitudes des populations slaves. Dans un État où la classe moyenne était si peu nombreuse, où tout se composait de nobles
' La correspondance de Catherine avec. Voltaire se lie toujours aux plan* diplomatiques du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il n'y a pas jusqu'à la vie de Pierre Ier, par Voltaire, qui n'ait son dessein de conquête et d'agrandissement.
et de serfs (comme au moyen âge dans les châteaux crénelés de la féodalité), dans une autocratie enfin aux vastes steppes, où l'autorité du clergé grec était si puissante, comment espérer le progrès des idées révolutionnaires et antichrétiennes? La Russie offrait donc une population tout à fait étrangère aux principes des novateurs ; là, sans doute, il pouvait bien y avoir des conjurations de palais ; des chutes mystérieuses, des fortunes inouïes et des abaissements de pouvoir comme dans l'empire ottoman ; mais ces accidents, plus ou moins fatals pour les têtes souveraines, n'avaient aucune similitude avec les faits accomplis par les idées françaises en 1792.
Paul Ier, successeur de Catherine II, portait la couronne des czars. On a parlé beaucoup des bizarreries de ce prince , de ses brusques changements, de cette folle existence qui passait d'un système à un autre par des transitions soudaines et presque brutales. L'empereur Paul a-t-il été exactement jugé? Dans cet éloignement du théâtre des événements politiques, les jugements n'ont-ils pas pris une empreinte étrange d'exagération? Les pamphlets de la France et de l'Angleterre sont-ils les seuls documents dans lesquels on doive puiser pour recueillir des détails sur la vie de l'empereur * ? Paul Ier fut une Ame profondément émue, en diverses circonstances, par la grandeur des événements qui l'entouraient. Ce caractère sombre et bizarre, fou et moqueur, enthousiaste et haineux, ne tenait-il pas peut-être aux profondes émotions qu'il éprouvait à l'aspect des dangers que couraient sa personne et l'empire? Quand on dort mal sur son oreiller le soir, parce que la conspiration veille, est-ce qu'il n'est pas permis de sentir son front brûler et la fièvre embraser ses veines? Si Pierre 1er, le grand czar, n'avait pas réussi dans son œuvre de civilisation, lui aussi aurait été traité de fou et de barbare ; s'il avait péri sous le cimeterre des slrélitz, on l'aurait accusé d'avoir tenté une entreprise impossible et adoré une idée sans réalisation. L'empereur Paul était Russe dans toute l'acception du mot, il portait l'empreinte de cette nationalité profondément inculquée dans la race slave; véritable chef de la vieille noblesse el de ces boyards dont nous avons tous lu la pittoresque histoire, il était colère, emporté, généreux, bizarre; il avait besoin de changer de place, de situation, et j'oserai presque dire d'àme et de
1 A celte époque de passions politiques, on exaltait Paul ou on le calomniait, à raison qu'il se prononçait pour ou contre une alliance. L'empereur Paul (.'tait né le 1er octobre 17 o'i. Le Moniteur fait son éloge sous le consulat.
cœur, car sa vie et son pouvoir étaient incessamment menacés par les conjurations de palais. Le premier mouvement de son esprit était beau, grandiose, puis venait une réflexion de crainte et de terreur, le soupçon , la plus triste infirmité du cœur , et alors le czar se laissait aller à la persécution désordonnée et à la violence. Puis, quand on est le chef d'un si vaste empire, la tète doit s'appesantir plus d'une fois dans les mains, et, lorsque la fourmilière du genre humain est sous une seule couronne, le front brûle, car cette couronne et bien pesante ; comme les empereurs de Rome , on peut avoir ses mouvements de despotisme , de folle résolution , la fierté des dieux et la faiblesse de l'homme.
J'ai dit que Catherine II régnait encore lors des premiers troubles de la révolution française ; elle en avait été vivement émue ; ces grandes émeutes sur la place publique, ce roi dans les fers, puis livré à l'échafaud , cette fierté d'une démocratie qui insultait les trônes , tout cela excitait un ressentiment bien profond dans l'àme d'une souveraine ; mais, en ce moment, la Russie, de concert avec l'Autriche et la Prusse, essayait le second partage de la Pologne, et ce puissant résultat absorbait la politique réfléchie de Catherine '. L'impératrice se contenta de prendre un touchant intérêt aux émigrés français ; elle aimait cette noblesse qui portait au loin son épée pour la défense de son roi ; elle semblait la montrer comme exemple à ses boyards qui n'avaient ni ce caractère chevaleresque ni ce dévouement pour leur czar. La fleur des gentilshommes français visita Saint-Pétersbourg au milieu des fêtes. M. le comte d'Artois , l'expression la plus exquise des manières et de la politesse, fut accueilli avec une grâce charmante par l'impératrice 2 ; l'armée de Condé en reçut des secours d'argent, et plus tard la Russie prit à sa solde les ardents chevaliers de la vieille monarchie 3. Mais le cabinet de Saint-Pétersbourg n'intervint point directement par ses armées dans les premiers troubles de la révolution française ; ils étaient trop éloignés de son propre territoire ; la Turquie et la Pologne lui pesaient sur la poitrine et les bras ; la Russie avait besoin de secouer ces deux obstacles avant de se jeter
1 II esta remarquer que la révolution, en France, a considérablement servi l'agrandissement des puissances de l'Europe; toutes se sont accrues.
2 Voir la correspondance de l'impératrice Catherine II.
3 L'armée de Condé fut à la solde, i° de l'empereur; 2° de la Russie; 3° de l'Angleterre.
dans une expédition d'Occident, qu'elle désirait néanmoins pour plus d'un motif d'ambition et de chevalerie. Les armées russes n'étaient point encore parfaitement disciplinées ; on en faisait des descriptions terribles, comme de ces barbares qui dévastèrent l'empire romain ; il fallait leur donner cette force , cet ensemble , qui seuls assurent la victoire dans les expéditions lointaines à la face des grandes tactiques modernes. Plus d'un gentilhomme français prit du service en Russie : les Richelieu , les Damas , les Langeron , reçurent des grades élevés dans l'armée moscovite, et elle acquit ainsi, dans ses officiers, un degré de force morale et de civilisation remarquables.
Quand la mort saisit la grande Catherine, Paul Pr hérita de sa politique; l'empereur éprouvait, comme sa mère, une haine profonde pour la révolution française; il se fût levé contre elle; toutefois, d'accord avec les hommes d'État les plus distingués de son cabinet, il ne voulut se jeter dans une lutte active et armée en Occident, que lorsque la prépondérance russe serait parfaitement assurée sur la mer Noire. Dès que l'Angleterre eut rapproché le divan de l'empereur Paul, la Russie mobilisa une grande partie de son armée pour la porter comme auxiliaire vers le midi de l'Europe *. C'est alors que, jaloux d'assurer son influence sur le centre de l'Allemagne, le cabinet de Saint-Pétersbourg, jusque-là étranger à la nationalité germanique, s'en préoccupe comme de son propre ouvrage ; il intervient à la diète; il lui fait la proposition de s'engager dans une guerre, que lui-même est très-décidé à soutenir 2 ; il veut y entraîner l'Allemagne. Pour cela, il fallait le consentement de l'Autriche, trop facilement alarmée par les empiétements de la Russie et l'influence toujours
1 Ce fut un des actes les plus extra ordinaires de l'habileté anglaise que la réunion des Turcs, des Russes et des Autrichiens dans une même coalition.
3 « S. jM. l'empereur de toutes les Russies, touchée .de la situation alarmante où l'empire germanique se trouve réduit par l'effet de sa désunion et de son aveuglement i poursuivre, par des négociations fallacieuses, la chimère d'une pai\ impraticable avec un pouvoir lyrannique, suborneur et perfide, déplore sincèrement que sa majesté Impériale el Royale apostolique ait élé un moment entraînée dans un gouffre (le traités don! il est impossible qu'elle se dissimule plus longtemps la profondeur.
>- S. M. impériale de toutes les Russies, vivement, animée du désir de rétablir l'équilibre de l'Europe, garante d'ailleurs de l'intégrité de l'empire germanique, s'empresse, dans des circonstances ai alarmantes, d'offrir à sa majesté impériale et royale son intervention désintéressée, et, s'il était besoin, l'appui de ses forces de terre et de mer. de eohcerl aMee ses allies... » (Note du ministre de Russie à la diète germanique, septembre 171)8.)
croissante du czar ; il fallait aussi entraîner la Prusse immobile, depuis le traité de Bûle, dans cette neutralité qui lit le fond de sa politique jusqu'en 1807. C'est dans cette crise diplomatique que le cabinet de Saint-Péterbourg déploya une dextérité remarquable ; la mission du prince llepnin à Berlin fut très-active ; il avait à lutter contre l'abbé Sieyes ; Repuin s'empara de l'esprit des gentilshommes sans pouvoir décider le cabinet. A Vienne ce travail fut plus immédiatement heureux auprès de M. de Thugut, et les articles d'une grande coalition furent arrêtés par la médiation de l'Angleterre : on convint que l'armée russe serait entièrement mobilisée et qu'elle marcherait contre la révolution française '. Paul Pr choisit, pour cette expédition occidentale, le vieux feld-maiv chai Suwarow, le hardi capitaine qui venait de gloriGer les drapeaux de l'empire dans la mer Noire. 11 y avait, dans cette élévation de Suwarow, quelque chose d'éminemment national ; c'était le vieux sang slave avec ses bouillonnements d'audace, c'était le chef des Scythes se précipitant sur l'Europe affaiblie. Un respect religieux se rattachait à Suwarow , l'homme du soldat , le saint militaire du paysan russe ; en le jetant sur l'Europe occidentale, Paul 1er voulait vivement parler aux imaginations , et préoccuper les peuples d'une formidable guerre. De là toutes ces histoires sur Suwarow, tous ces bulletins exagérés, toutes ces proclamations folles ou audacieuses que l'on prêtait au général russe. La police du directoire se mit en frais d'esprit pour tourner en ridicule le vieux Scythe, qui guidait l'armée russe comme l'image de saint Serge sur les drapeaux de la patrie 2.
1 Paul Pr avait déjà signé avec la cour de Vienne un traité d'alliance qui est resté secret, et en vertu duquel il avait mis 60,000 Russes en mouvement vers le Danube.
Le 29 novembre il avait conclu avec le roi des Deux-Siciles un autre traité d'alliance contre la France.
Le 23 décembre il signa un traité définitif avec la Porte.
La coalition ainsftébauchcc fut consolidée par l'alliance de la Grande-Bretagne et «le la Russie, conclue à Saint-Pétersbourg le 2(J décembre 1798, signée au nom du roi d'Angleterre par sir Charles Whitworth, et au nom de Paul hr, par le prince Itesborodko, le vice-chancelier KoL-chubcy et le comte Rostopchin.
Ce traité se fondait sur l'espoir que l'on engagerait encore le roi de Prusse à entra dans la coalition. Dans ce cas, Paul I" promit de lui fournir un secours dc4h\000 hommes, pour lequel la Grande-Bretagne devait lui payer des subsides.
Le lendemain de ce traité, une convention particulière fut signée entre cette dernière puissance et Paul I", comme grand maître de l'ordre de Malte.
Et le 2 janvier 1799, elle accéda au traite définitif du 23 décembre précédent entre la Russie et la Porte ottomane.
- Je n'ai pas besoin de dire que la proclamation bizarre attribuée à Suwarow et datée de Livourne est apocryphe.
J'aurai plus tard à dire les préparatifs des grandes campagnes de la coalition de 1799, une des causes de l'élévation du général Bonaparte -au consulat , car il fallait retrouver la victoire et cette force morale de gouvernement que le directoire avait compromise.
Le traité de Campo-Formio était devenu la base du droit diplomatique entre la république française et la maison d'Autriche ; ce traité, «igné à la suite des admirables victoires du général Bonaparte en Italie, avait fini la guerre continentale. L'Autriche, combattant avec une longue persévérance, avait vu ses armées succédant à d'autres armées sur le champ de bataille ; les malheurs de la guerre, la gloire et la fortune merveilleuse d'un général de 27 ans, la déterminèrent à traiter de la paix avec la république naissante. Dans ces négociations, le cabinet deYienne, vaincu dans la guerre, avait retrouvé toute son habileté et repris une position meilleure ' ; ses hommes d'État avaient profondément étudié le caractère du général Bonaparte. M. Louis de Cobentzel, le principal des négociateurs, devina, dans le général de la république, un jeune homme aux fortes et grandes ambitions, destiné à jouer un rôle plus considérable au milieu des événements contemporains, que les vulgaires négociateurs des conseils et du directoire 2. Les ministres autrichiens laissèrent passer quelques brusqueries de caractère qu'excusait la fierté de la victoire ; ils exaltèrent délicatement cette imagination fougueuse ; puis, avec une politesse de formes et une habileté de discours qui tenaient à leur éducation du monde, les négociateurs de la cour de Vienne enlevèrent au jeune vainqueur la plupart des avantages obtenus par les armées françaises
' Le traité de Campo-Formio est du 17 octobre 1797. Les signataires du traité lurent : le général Bonaparte , le comte Louis de Cobentzel. L'Autriche céda à la France les Pays-Bas : à la république Cisalpine la Lombardie autrichienne, le Bergamasque, le Brescian, le Crémasque, la ville et forteresse de Mantoue, ainsi que le Mantouan, Peschiera, la partie des États- Vénitiens à l'ouest et au sud d'une ligne qui, partant du Tyrol, traversera le lac de Garda, ensuite l'Adige, suivra la rive gauche de ce fleuve jusqu'à Porto-Legnago, et viendra joindre la rive gauche du Pô qu'elle suivra jusqu'à la mer. La république française admet que l'empereur possède l'Istrie, la Dalmatie, les îles vénitiennes de l'Adriatique, les bouches du Cattaro, la ville de Venise, les Lagunes et les pays compris entre les États héré'ditaires et la ligne ci-dessus.
1 il a été dit qu'à Campo-Formio il avait été question par Bonaparte de rétablir les Bourbons. Je n'ai rien trouvé de semblable dans les dépêches de M. de Cobentzel,' seulement le ministre autrichien fait un portrait très-flallé de Bonaparte, et le représente comme un esprit de grande portée et de puissant avenir.
en Italie. Peut-être aussi la position stratégique du général Bonaparte, trop avancée vers les États héréditaires, n'était-elle pas aussi bonne qu'on semblait le croire ; lui seul avait le secret intime de sa faiblesse, et la joie qu'il témoigna en signant le traité montre évidemment l'effet d'une cause mystérieuse qui avait sa source dans une situation militaire hasardée ' .
Que cédait la maison d'Autriche par le traité de Campo-Formio? Les Pays-Bas d'abord , qui appartenaient héréditairement à un des archiducs ; mais le caractère des habitants de la Belgique, leur esprit insubordonné , rendaient la possession des Pays-Bas onéreuse et violente pour l'empire. C'étaient des révoltes sans cesse à réprimer ; l'administration était difficile , coûteuse ; les villes flamandes conservaient cet esprit de rébellion qui attira sur elles les colères de Charles-Quint et les violences du vieux duc d'Albe. Rien n'était changé ; par le fait l'Autriche admettait un événement accompli ; les Pays-Bas ayant fait déjà leur révolution, il n'y avait plus à y revenir. Sans doute le cabinet de Vienne reconnaissait les républiques naissantes fondées dans l'Italie par la victoire ; mais avec la pénétration qui caractérisait les hommes d'Etat autrichiens, MM. de Cobentzel, de Thugut et de Gallo, n'était-il pas facile de voir toute la fragilité de ces établissements improvisés à la suite d'une campagne ? Qui pouvait croire à l'existence des républiques cisalpine et transalpine? Une guerre heureuse pour la maison d'Autriche pouvait remettre dans ses mains , par une seule victoire , ces Etats dont elle reconnaissait l'indépendance républicaine. Il n'y avait là aucune stabilité ; c'était une concession de circonstance comme les malheurs de la guerre en imposent souvent aux grandes nations 2.
1 « Le général Bonaparte, aussitôt que la paix fut décidée, le 17 au soir, sauta au cou de M. de Cobentzel, l'embrassa avec transport, et le félicita de cette heureuse conclusion avec l'effusion de cœur la plus touchante : pendant toute la négociation, les plénipotentiaires autrichi ns ont montré pour le héros de l'Italie des égards et une déférence extrêmes. Celui-ci, impatienté souvent des lenteurs de la cour de Vienne, et ne concevant pas qu'il fallût autant de temps et de courriers pour donner une réponse à ses propositions, traita quelquefois les plénipotentiaires un peu cavalièrement. M. de Gallo a donné à plusieurs reprises des preuves de zèle et de dextérité qu4 le rangent parmi les diplomates les plus déliés de l'Europe. 11 craignait tellement que l'impatience du général Bonaparte ne lui fit rompre la négociation, qu'on le vit. un jour que celui-ci s'en retournait fort irrité à Passériano, courir après lui en disant à un aide de camp : « Rapportez-lui au moins que je l'ai conduit jusqu'à son carrosse. » (Dépèche d'un agent secret adressée à 31. de Haugwitz.)
- On voit, dans les dépêches que Bonaparte n'est pas sans inquiétude sur la ma-
En échange , l'Autriche recevait l'Istrie , la Dalmatie , les États vénitiens, les vieux débris de cette antique république, qu'une république plus jeune renversait dans l'enivrement de la conquête. Cette acquisition inappréciable pour la maison d'Autriche grandissait son système politique; elle donnait une nouvelle vie commerciale aux États héréditaires , qui jusque-là étaient enclos sans issue. Le gouvernement aristocratique de Venise était comme un corps déjà au sépulcre ; qui pouvait le réveiller de la mort? En diplomatie, c'est un grand avantage de succéder aux systèmes qui expirent. Quelle était la puissance capable désormais de contestera l'Autriche et lot qui lui demeurait en partage? Le cabinet de Vienne trouvait un débouché sur l'Adriatique; naguère renfermée dans ses possessions territoriales, 17 itriche n'avait aucun port pour écouler ses produits; elle paraissait comme enclavée dans ses terres ; son ambition avait toujours été de devenir puissance méditerranéenne ; ce qu'elle perdait dans les P.ns-lias, elle le recouvrait au midi de l'Europe dans ces belles mers bleues. Venise était un point pour elle d'une immense importance, parce que de là elle surveillait l'Adriatique et Constantinople ; rien ne pouvait réveiller le lion de Saint-Marc , enseveli sous son linceul de pierre, tandis qu'un mouvement armé pouvait rendre au cabinet de Vienne les possessions de Lombardie , et renverser des républiques éphémères et sans consistance '. C'est ce que n'avait pas compris le
nière don) scia jugée la paix de Campo-Formio. « La paix a été signée hier après iiiiiuiil. J'ai fait partir à deux heures, le général Bcrlh er et le citoyen Monge , pour . US ptihT le traite original... Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement * le déprécier. Tous ceux cependant qui connaissent l'Europe et qui ont le tact des s, m ront bien convaincus qu'il était impossible d'arriver à un meilleur traité wiis commencer par se battre, et sans conquérir encore deux ou trois autres provinces I le maison d 'Autriche. Cela était-il possible? Oui. Préférable? IVoii. » (Dépêche nonfidedttelle du général Bonaparte, du 18 octobre 4797, à M. de Talleyrand.)
« Voila donc la paix laite, et une pa.x à la Bonaparte, écrivit M. de Talleyrand à
i; tapante lui-même. Recevez-en mon compl ment de coeur, mon général; lesexprcs-
- manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le directoire
■ lent; le public enchanté. Tout est au mieux. On aura peut-être quelques
Ties d'Italiens; mai- c'est égal. Adieu, général pacificateur! adieu. Amitié,
nilTiiiiaio.ii , respei l , reconnaissance , on ne sait où s'adresser dans cette énuméra-
Le H" confidentielle .le M. de Talleyrand, du 26 octohre 1797, au général
i? napartp.j
Le général Bonaparte se justifie d'avoir abandonné Venise. « La répuhlique
ise o est liéeavec la république de Venise par aucun traité qui nous oblige à lui
••h lifirr m:- intérêts et nos avantages. Jamais la république française n'a adopté pour
maxime de tain: la guerre pour lc>auires peuples. Je voudrais connaître quel sera*
général Bonaparte en signant le traité de Campo-Formio, traité que Le directoire, mieux instruit, refusa un moment de ratifier. L'Autriche, en pleine possession de l'Adriatique, n'hésita point à chercher le premier prétexte de guerre , et le directoire le lui fournit. Dans le traité de Campo-Formio, des stipulations secrètes furent convenues par rapport à l'Allemagne et à la rive gauche du Rhin, concédée à la république ; le cabinet de Vienne avait oublié ce caractère de protectorat que la couronne impériale devait à l'Allemagne depuis le moyen âge; 31. de Cobentzel s'était assez légèrement engagé à faire accorder des indemnités aux petits princes d'Allemagne , pour les sacrifices qu'exigeait la cession des frontières du Rhin à la France et la sécularisation de plusieurs électorats ecclésiastiques. M. de Cobentzel savait bien qu'on aurait sur ce point à suivre des négociations , et que ces longueurs entraîneraient un laps de temps considérable , de manière à voir venir toutes les éventualités de la paix ou de la guerre. Un congrès n'était-il pas une chose lente dans ses formes , insoluble dans ses résultats , vis-à-vis d'un gouvernement aussi instable que la république française? M. de Cobentzel avait flatté l'amour-propre du général Bonaparte, en lui offrant la présidence de ce congrès : « Lui seul , disait le négociateur autrichien , avait la main assez forte et la tête assez puissante pour décider les destinées de l'Allemagne. » Des articles secrets, ajoutés au traité de Campo-Formio, sacrifiaient les intérêts allemands , et ce fut peut-être là une des causes actives qui préparèrent la ruine fatale de la vieille couronne impériale pour la maison d'Autriche , après la paix de Presbourg.
Le congrès de Rastadt ne fut qu'une longue négociation ', qui ne devait aboutir à aucun résultat, même dans la pensée des puissances signataires ; trop d'intérêts étaient en présence, le directoire avait l'esprit trop impératif et trop mobile pour adopter un système fixe de politique. A peine le traité de Campo-Formio était-il signé, que des infractions arrivèrent partout ; les armées de la république brisaient
le principe de philosophie et de morale qui ordonnerait de (aire sacrifier '»O,O()0 Français coude le vœu bien proDoncéde lanationel l'intérêt bieneotendudelarépublique. » (Lettre confidentielle du général Bonqparte, du 20 octobre 1797. au secrétaire de la légation française, Villetard, à Venise.)
1 Je traiterai pIu-> lard en détail du congrès de Rastadt. Il faut put-être chercher dans les mystères des société.i secrètes, déjà organisées en Allemagne, la cause première do l'assassinat des plénipotentiaires à Rastadt.
la couronne du roi do Sardaigne, chassaient leroideNapleset jetaient le pape en exil; comment serait-il possible de conserver la paix? L'Autriche, sans souhaiter la guerre, n'avait aucun intérêt à maintenir les stipulations allemandes du traité de Campo-Formio ; elle se plaignit d'abord de ce grand bouleversement dans le droit public, puis elle arma dans le but de reprendre ses avantages en Italie.
L'Autriche, en pleine possession de Venise, del'Istrieetde laDalmatie, se détermina avec une énergique persévérance à renverser les établissements esphémères des républiques lombardes, créations ridicules jetées comme un puéril souvenir de l'antiquité romaine et polythéiste dans les possessions italiennes et catholiques de l'Autriche. Le cabinet de Vienne sentit qu'il fallait agir de concert avec l'Europe entière pour obtenir ce résultat; une coalition était nécessaire afin de combattre un ennemi puissant, et c'est ce qui cimenta son alliance avec la Russie. L'Angleterre fut l'active négociatrice de ce traité d'union, et lord Whitworth l'accomplit l ; on dut vaincre bien des répugances : l'Autriche ne devait-elle pas voir avec une certaine crainte la puissance de la Russie s'avancer rapidement? Elle redoutait d'être absorbée tôt ou tard sous le poids de ce colosse, qui déjà enjambait les vastes terres de la mer Noire au Niémen. Les actives négociations tle l'Angleterre avaient apaisé les terreurs ; ne fallait-il pas parer aux dangers les plus pressés? William Pitt démontra avec une sagacité extrême, « qu'il ne s'agissait plus ici des petits intérêts et des jalousies diplomatiques, qui, à d'autres époques, rapprochaient ou éloignaient les Etats les uns des autres ; le principe sur lequel reposait la république française était tout conquérant et envahisseur ; la révolution s'agitait dans la guerre et la propagande; si l'on n'opposait une digue, bientôt tout serait renversé. » Ces motifs et le vaste développement <l'un système de subsides, déterminèrent donc l'alliance entre la Russie et l'Autriche, la Porte et Naples, bizarre association de drapeaux i't d'intérêts que l'histoire n'avait jamais offerte. Plus tard les armées coalisées s'avancèrent au Midi ; on vit marcher simultanément l'archiduc Charles, les généraux Kray et Mêlas, Suwarow et Korsakoff en Suisse et en Italie. Des flottes avec pavillon russe, anglais, Ottoman, parurent dans la .Méditerranée. De notables succès sui-
1 Dans les clauses secrètes de ce traité, il n'est question du rétablissement de Louis XVIII que connue d'une éventualité qu'on désire, mais qui n'a rien d'impératif.
virent cette coalition; l'Italie échappait aux Français. Alors se réalisa ce que M. deCobentzel avait écrit à son cabinet, sur le résultat Gnal du traité de Campo-Formio ; on vit tomber dans le néant toutes ces républiques éphémères qui invoquaient les souvenirs de Brutus et de Cassius, au milieu de l'Italie abaissée. Tout rentra dans le vieil ordre héréditaire et catholique ; le cabinet de Vienne eut l'Adriatique de plus dans la circonscription de son territoire, et il conçut l'espoir, dans une pacification générale, de reconstituer sa puissance sur le Milanais, en conservant Venise, la Dalmatie et l'Illyrie.
Un moment victorieuse des Français, l'Autriche, vit renaître ses Veilles jalousies contre les Russes, et les rivalités de nations se réveillèrent avec un grand instinct d'orgueil, lorsqu'on crut passé le danger le plus impérieux. Déjà des disputes de préséances militaires avaient froissé l'esprit impératif et l'amour-propre de l'archiduc Charles et du général Suwarow. Ce n'était qu'à contre-cœur qu'ils unissaient leurs épées pour une cause commune ; les aigles des deux empires n'étaient point accoutumées à prendre leur essor simultané vers les Alpes; les Autrichiens voyaient avec inquiétude les Russes en Italie ; on apprenait ainsi à ceux que les officiers allemands appelaient les Scythes et les barbares, le chemin du midi de l'Europe; hélas! ils le retrouveraient peut-être un jour, car ces expéditions lointaines dans les pays aux grappes d'or, au soleil reluisant, au ciel bleu, ne s'effacent pas dans les souvenirs des peuples du Nord *. Les victoires éclatantes du général Masséna contribuèrent sans doute à comprimer la marche militaire des Austro-Russes ; mais il y eut une cause plus imposante et plus efficace de cette dislocation de l'alliance : ce fut la rivalité diplomatique et militaire des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, telle que nous la ferons connaître dans ses plus intimes relations. L'Autriche, maîtresse de laLombardie et en pleine possession des États-A'énitiens, n'eut plus à désirer autre chose que l'éloignement des Russes; elle abandonna l'enthousiaste Suwarow, le traita comme la sauvage expression des steppes de sa froide patrie, et se crut assez forte pour agir seule contre la France 2.
Le but important de la coalition , cimentée par l'Angleterre , était
1 Les dépêches de l'archiduc Charles constatent son mécontentement des hauteurs de Suwarow. Dans une de ses dépêches l'archiduc demande sa retraite.
2 La rupture était déjà prévue dans les dépèches de lord Whitworth, alors ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétei>bour2.
Vi GRANDES PUISSANCES DE L'EUROPE.
■surtout de déterminer la Prusse à quitter son caractère de neutralité qu'elle gardait religieusement depuis le traité de Bàle , signé le 5 avril 1795 par M. Barthélémy et le baron de lïardenberg. A l'origine de la révolution française, la Prusse s'était déterminée la première à tenter un mouvement militaire contre la France ; elle agit alors un moment de concert avec l'Autriche, dans un but d'agrandissement , de partage et de conquête. Les révélations de la diplomatie secrète nous ont depuis dévoilé les causes mystérieuses de la retraite des Prussiens dans la Champagne. Les glorieux volontaires de France méritèrent dignement de la patrie, mais les armées combinées de Prusse et d'Autriche auraient obtenu des succès plus considérables et un résultat plus décisif, si des négociations ne s'étaient entamées entre les agents du comité de salut public et les personnages intimes du cabinet de Berlin '. Les hommes d'État de la Prusse n'avaient aucun de ces préjugés qui caractérisaient la vieille aristocratie européenne ; ils avaient jugé de sang-froid la marche et le développement de la révolution française ; ils avaient vu , même dans le comité de salut public, et dans Bobespierre surtout, les premiers pas vers l'ordre <it l'unité. L'idée d'un pouvoir fort plaisait aux hommes d'État de la i'russe , et il faut dire à l'éloge du comité de salut public qu'aucun gouvernement ne négocia avec elle avec plus tenue , de fermeté , et j'oserai dire de modération.
Après le traité de Bàle la Prusse prit une attitude de neutralité dans tous les différends qui agitaient l'Europe. Tel fut le rôle constant du ministre Gaillard2, l'envoyé du directoire; il s'efforça de faire i danger la neutralité en une alliance intime. Il y avait dans le cabinet
• les hommes enclins aux progrès de la philosophie, et de ce que l'on appelait la liberté humaine. L'esprit protestant avait voué haine au catholicisme et à l'Église de France; la monarchie prussienne com-
< es infinités entre In Prusse et le comité de salut publie datent de l'envoi des
• oiitiiii — ;nr« >. Paris, Ilot lie et kellennann. en 1793.
-' « Le salul et la gloire delà Prusse résidentdans son union avec la France. Former
• eue union, la consolider, la fortifier, voilà quel doit être tout sou système politique, roui te changement à faire à son ancien système, c'est quelle se prononce, et qu'elle M prononce Franchement et promptement. Si, suivant la politique du grand Frédéric, elle bénite ou parait hésitet entse deux puissances, afin de faire payer plus cher son amitié par celle qu'elle préférera, elle est dans l'erreur, elle sera abandonnée de l'une ou de l antre, p (Note confidentielle du ministre Caillard, adressée au cabinet de ii' ilin, septembre 17'/?.;
GItANDZS PLISSANTES DE L'EUROPE, 35
battait alors contre le privilège de ses nobles par des règlements tout bourgois. Le roi Frédéric-Guillaume III venait à peine de monter sur le trône *, et il avait comme secrétaire intime un Français du nom de Lombard, très-disposé à favoriser les idées de réforme. Les hommes d'Étal de la Prusse avaient peu de revenus et de fortune ; quelques sommes d'argent bien réparties , des présents diplomatiques bien dirigés , devaient acquérir au système français des affections et des dévouements a.
Dans cette situation du cabinet de Berlin , l'intérêt respectif de la coalition et de la France était de s'attirer le concours puissant et militaire d'une nation aussi belliqueuse que la Prusse ; sa neutralité blessait particulièrement la Russie; Paul Ier fil des tentatives diverses pour entraîner la cour de Berlin dans un mouvement actif qui aurait pour but une guerre contre la France. Quand le czar et l'empereur d'Autriche résolurent , de concert , de prendre les armes , Paul <'iivoya , je le répète , comme ambassadeur à Berlin , le prince de Bepnin qui avait toute sa confiance ; l'empereur voulait parler à l'imagination de la noblesse prussienne, et le prince dut déployer une magnificence et un éclat en rapport avec sa naissance et sa mission. Il s'agissait de soulever la cour et de déterminer Frédéric-Guillaume à prendre les armes: le prince Bepuin montra quelque dextérité dans cette mission. Mais alors arrivait à Berlin un ministre habile du directoire, qui venait remplacer Gaillard , avec des pouvoirs plus forts et plus étendus ; c'était l'abbé Sieyès. On avait envoyé dans un pays philosophique , l'homme qui correspondait le mieu\ avec cet esprit froid et protestant qui caractérisait la cour de Berlin. La réputation de Sieyès était considérable ; il venait avec des renseignements très-
' Voici le texte de la lettre d'au-ncmenl qu'il adres.»a à la république française : « Grands et chers amis.... je mettrai le plus grand soin à cultiver et cimenter la bonne harmonie que je juge si heureusement établie entre les deux nations, et sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. » (Lettre autographe de Frédéric- Guiilaumc III au directoire.)
Les négociations avec madame de kischtenau, la favorite, sont révélées par les dépêches du conventionnel Hew bell, qui est enthousiasmé du cabinet de Berlin. Voici nue dépêche de Gaillard sur Kavénemenl du roi de Prusse :
« Frédéric-Guillaume aura pour successeur son (ils, âgé de vingt-trois ans, impatient, comme on l'est à cet âge, de diriger les affaires, et axant puisé dans une longue. contrainte le désir d'agir selon se-, vues, et, comme il arrive toujours en pareil cas, le besoin encore plus impérieux de renverser un système à la création duquel on n'a j>oint eu de part. » (Dépêche du ministre Caillarda M. de Tallcyrand.)
36 GRANDES PUISSANCES DE l/EUROPE.
exacts que lui avait fournis M. de Talleyrand sur tous les hommes influents de la cour de Berlin.
Dès son arrivée , l'abbé Sieyès employa des moyens efficaces pour s'attirer l'attention et la bienveillance du cabinet de Berlin. Dans la vieille Prusse vivaient beaucoup de réfugiés français, que redit de Nantes avait exilés; ces protestants secondaient les principes de la révolution par haine contre les Bourbons , leurs persécuteurs. La philosophie du xvine siècle germait dans toutes les tètes ; le grand Frédéric n'était-il pas en rapport avec Voltaire , Diderot , Helvétius , et ne devait-on pas à la protection de sa cour le développement de l'esprit moqueur et irréligieux qui prépara la révolution française? L'abbé Sieyès, se plaçant à l'aise au milieu de ces éléments , ne trouva pas d'opposition trop violente à ses principes; et, avec la dextérité que tout le monde lui reconnaissait , il put exploiter cette bienveillance. Le négociateur parla d'un projet qui devait singulièrement flatter la maison de Brunswick; l'abbé Sieyès, comme beaucoup d'esprits droits et mécontents du directoire , avait dégoût de la république ; depuis longtemps il cherchait à revenir vers l'unité , le seul moyen de force pour un gouvernement ; il voulait une monarchie dans laquelle il aurait la première place à côté d'un monarque constitutionnel : les Bourbons de la branche aînée ne pouvaient lui convenir, à lui régicide; la branche d'Orléans lui paraissait compromise depuis sa tentative de réconciliation avec les aînés de la race, et d'ailleurs elle était Bourbon. Pourquoi , dès lors , n'appellerait-on pas un prince de la maison de Brunswick sur le tronc? L'Angleterre avait ainsi fini ses troubles publics par le choix d'une maison étrangère. Un prince de Prusse convenait à la révolution ; il était protestant, et par cela même il offrait une garantie contre le retour des idées catholiques; n'ayant point d'attentat à venger, i! accepterait une constitution que les révolutionnaires pouvaient préparer; il confondrait l'ancienne aristocratie et la nouvelle , il n'aurait de force, en un mot, que par ceux qui l'auraient créé roi. Qu'importait qu'il fut étranger! L'esprit national n'en vivrait que plus fort, parce qu'il serait méfiant et en garde *.
Ces idées de l'abbé Sieyès, favorablement écoutées à Berlin, avaient
1 \ oici le remarquable discours fine Sieyès adressa au roi de Prusse, en lui pre- - ntaul ses lettres de créance.
« Sir<-, l;i lettre de créance que j'ai l'honneur de remettre à votre majesté exprime les sentiments qui animent le directoire de la république française envers votre per-
'grandes puissances de l'europe. 37
fait persister la Prusse dans ce caractère de neutralité qu'elle avait maintenu depuis quelques années ' . Il faut ajouter à toutes ces causes la vieille idée de la rivalité germanique contre l'Autriche ; chaque fois que la Prusse voyait abaisser le cabinet de Vienne, elle en éprouvait une secrète satisfaction. La cour de Berlin tendait à prendre sur le corps germanique une haute direction ; elle voulait enlever à la couronne impériale l'éclat et la prépondérance qui blessaient la fierté des anciens électeurs de Brunswick. La Prusse, monarchie récente , avait besoin de s'accroître et de se développer ; elle ne pouvait rester dans une alliance sincère avec l'Autriche ; elle devait , par la force deschoses, se maintenir dans une situation équivoque qui lui permît de profiter de tous les événements de la paix comme de la guerre. Le directoire avait profondément étudié cette attitude , et toutes ses instructions pour Berlin eurent pour but de fortifier la résolution de neutralité dans la maison de Brunswick.
A mesure que les événements marchaient vers une solution militaire , les cours de l'Europe cherchaient à entraîner le cabinet de Berlin dans des résolutions plus directes et plus belliqueuses. Le prince de Repnin ne concevait pas sa neutralité ; il démontra aux ministres du roi de quel poids immense seraient les 300,000 hommes qu'on jetterait dans la coalition. Cette adhésion décisive mettrait fin à ce danger européen qui menaçait l'une après l'autre toutes les couronnes ; si , au contraire, la Prusse persistait dans sa neutralité, elle serait plus tard attaquée isolément , sans pouvoir résister à un vain-
sonnc. Elle annonce aussi les motifs qui l'ont engagée à me conûcr la mission importante et honorable que je viens remplir près d'elle.
« J'ai accepté cette mission, parce que je me suis constamment prononcé, dans ma patrie, et au milieu de toutes les fonctions auxquelles j'ai été appelé, en faveur du système qui tend à unir par des liens intimes les intérêts de la France et ceux de la Prusse; parce que les instructions que j'ai reçues étant conformes à mon opinion politique, mon ministère doit être franc, loyal, amical, convenable en tout à la moralité de mon caractère; parce que ce système d'union d'où dépendent la bonne position de l'Europe, et le salut peut-être d'une partie de l'Allemagne, eût été celui de Frédéric II, grand parmi les rois, immortel parmi les hommes; parce (pie ce système enfin est digne de la raison judicieuse et des bonne* intentions qui signalent le commencement de votre règne. Puissent les espérances de mon gouvernement n'être pas vaines , et mes sentiments bien connus à cet égard, être regardés par >oirc majesté comme un titre de plus à la confiance de ses ministres! »
1 « Le cabinet de Berlin n'a laissé échapper aucune occasion, dans tout le cours de celte guerre, de donner à la France des témoignages d'affection et d'estime qu'un intérêt mal entendu n'avaitpu parvenir à altérer. » (Dépêche de Rewbellaux comités.)
qucur orgueilleux *. Le prince Repnin, gentilhomme fier et hautain, s'exprimait avec le plus grand mépris sur l'abbé Sieyès; c'était la lutte du courage contre l'adresse, du baron du moyen âge couvert de fer contre les abbés et les moines , comme au vieux temps. Dans ses dépêches à sa cour, le prince Repnin ne déguise par ses mépris , et il fait de l'abbé Sieyès un fort triste portrait 2. De son côté, le négociateur français à Berlin, malgré sa souplesse, son habileté, n'a point obtenu de résultat décisif : il avait conçu des espérances , en arrivant à Berlin , sur une alliance ; il écrit au directoire secrètement dans ce sens , il ne dissimule pas la haine que Frédéric-Guillaume porte à la révolution ; la force des choses seule pousse le roi à se rapprocher du gouvernement français. Bientôt l'abbé Sieyès aborda la question de l'alliance ; alors la Prusse lui échappa complètement , elle ne voulait pas se prononcer favorablement pour la France : la marche qu'elle veut prendre , c'est la neutralité pure et simple ; l'abbé Sieyès s'en désespère : « On ne peut rien obtenir, écrit-il , de positif , on recule
1 « Que sa majesté prussienne médite sur les terribles conséquences d'un danger si pressant! Ses 300,000 hommes, ses 10,000,000 de sujets, la fidélité des uns, la râleur des autres, les talents de ses généraux, la sagacité de ses minstres, ajoutèrent un poids décisif. dans la balance d'une ligue de sûreté; ce poids n'aurait pas relui d'un grain tic sable, le jour où la Prusse verrait la révolution française se présepter de front contre sa tardive résistance, qu'aucun secours ne soutiendrait... Que la Prusse adhère à l'alliance dont la Russie et l'Angleterre forment le nœud, l'Au- Uàohe s v joint ii l'instant même, et l'Europe est sauvée!... » (Note du prince Repnin, envoyé extraordinaire de Paul Ier à Berlin, donnée au ministre Haugwitz.)
- « Sieyès > il isolé à Berlin; on craint de l'approcher. Sa réputation de muet, ou plutôt .sa taciturne éloquence a excite les metianecs du cabinet. 11 voit de temps en temps le ministre d'Espagne, aussi taciturne que lui. Son motde ralliement est silence gi profondeur.. Jamais bpmme d'ailleurs ne fut moins séduisant que ce Provençal, dont le pédaiitisinc orgueilleux ne respecte l'orgueil de personne, dédaigne les bienséances, se croit dispensé d'adresse, et imagine que ses semblables doivent s'abaisser devant les hauteurs de son intelligence. » (Dépêche du prince Repnin au czar, juillet 1798.)
a « Le roi est arrivé, et sous peu de jours j'aurai mon audience de réception. Le prince Repnin est toujours à Berlin; mais, malgré les mouvements qu'il se donne et le> menues de l'envoyé anglais, malgré les ell'ortsdu parti qui a dominé sousFrédéric- «iiull.iume il , Lus de la conclusion de la convention de Pilnitz et des campagnes de 1702 et lT'.tit, j ni la presque certitude que le cabinet prussien restera fidèle à son système de neutralité, et même qu'il songe tous les jours davantage à se rapprocher ti.i uouNciiieineiit français. Il sullira de quelques concessions de forme à Rasladt; le reste, je m en charge. » (Dépêche de Sieyès, envoyé extraordinaire à Berlin, au directoire.)
continuellement *. » La politique de la Prusse se résumait donc jusqu'alors en une exacte neutralité.
Ainsi donc, pour bien comprendre la situation réciproque des grandes puissances européennes à la fin du xvme siècle, il faut dire que l'Angleterre avait parfaitement reconnu l'esprit de la révolution française attaquant la puissance britannique et sa prépondérance sur le continent. Celte révolution avait pour but d'anéantir l'aristocratie qui était la base du gouvernement anglais ; elle voulait assurer à la France une domination démocratique en Europe, au préjudice des vieux gouvernements. L'Angleterre s'y opposa par sa marine formidable, et, par ses traités de subsides, elle prépara les coalitions du continent. Dès ce moment , la Grande-Bretagne devenait l'arbitre des résol utions européennes, et n'était plus une puissance isolée dans lemouvement des États. La Russie grandissait; État de premier ordre par .ses établissements militaires et son territoire fabuleux, elle ne voulait plus se reléguer dans l'Orient ; elle cessait d'être ce cabinet des czars apparaissant au loin comme un météore asiatique ; elle partageait la Pologne avec la Prusse et l'Autriche, et son importance devenait si grande sur le continent, que ses armées se montraient au midi de l'Italie et sur les Alpes avec Suwarow. Enfin l'Autriche gagnait plus, par le traité de Campo-Formio, qu'elle n'avait perdu : indépendamment de sa part dans la Pologne divisée, elle obtenait Venise et l'Adriatique ; son pavillon devenait commerçant parmi les nations. La Prusse seule restait neutre dans le conflit, jusqu'au jour où la main puissante de Napoléon se leva pour la châtier, en brisant l'édifice élevé par le grand Frédéric.
1 « Le roi do Prusse ne veut se résoudre à rien , c'est-à-dire qu'il prend la plus mauvaise des resolutions, celle de n'en prendre aucune. Il est d'autant plus obstine à vouloir ce qu'il s'est fourré dans sa tète de coi, qu'il De se détermine point d'après les lumières les plus éclairées de son conseil. La haine de la révolution l'empêche de s'allier avec la France, quelque grands que soient les avantages que pourrait lui procurer cette alliance; d'un autre côté, la crainte l'empêche de se coaliser. » (Dépêche «le Sieyès à M. de Talleyrand, juillet 1799.)