L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon
Origine des relations du pape avec Bonaparte. — Développement du concordat. — Correspondance de M. Portalis. — Le cardinal Caprara. — Les articles organique.-.
— Situation de M. Cacault à Rome. — Mission du cardinal Fesch. — Idée de la cour de Rome pour le couronnement. — Pic VII. — Conditions espérées. — Modifications des articles organiques. — Les légations. — Promesse de l'empereur.
— Allocution du pape au conclave. — Son voyage. — Première entrevue avec Napoléon. — Le pape à Paris. — Sa vie intime. — La veille du couronnement. — Célébration du mariage ecclésiastique entre Napoléon et Joséphine. — Cérémonie à Notre-Dame. — L'étiquette. — Le programme. — Tableau de Da\id. — Le pape aux Tuileries. — Contraste dévie. — Le peuple et Pie VII.
îlovcnibrc 1804 » au il 18Ui».
Le pape Pie VII professait pour Napoléon une douce et paternelle amitié ; quand les tempêtes publiques avaient soulevé l'Italie, Bonaparte, seul de tous les généraux victorieux, avait manifesté un respect profond pour le pape ; la fibre religieuse vibrait puissamment dans l'homme de la destinée et de la victoire; c'était au premier consul que le catholicisme devait son rétablissement en France; il avait fallu sa main de fer pour ployer les âmes fières et incrédules au joug moral de Rome. Le concordat, œuvre si difficile, avait restauré les églises, rendu les basiliques à leur destination antique. Quel exemple ne donnait-il pas de la majesté du culte lorsque lui-même assistait respec-
6 MKiOCIATlONS A ROME.
I ueusement aux oflîces chrétiens dans la chapelle des Tuileries ! Pie VII continuait une correspondance intime avec son cher fils Bonaparte; jamais le pape n'hésita un moment à s'adresser à lui, pour solliciter, au nom de Rome, l'appui que le catholicisme pouvait désirer au milieu de la France philosophique et révolutionnaire. Le caractère angélique de Pie VII parlait profondément à l'ame prédestinée de l'empereur ! .
Immédiatement après sa ratification, le concordat avait nécessité des explications de part et d'autre. Sous le point de vue de la suprématie de Rome et de l'unité catholique, cet acte ne laissait rien à désirer ; il avait reconnu au pape une dictature absolue sur l'épiscopat, et admis comme un fait les démissions des évèques récalcitrants. Telle est l'admirable organisation de l'Église qu'elle ne compte les accidents humains que comme un point dans l'espace, une halte dans l'éternité ; la persécution ne la blesse point dans sa durée; un pape est humilié, un autre s'élève; l'église ne renonce jamais à un dogme , et lorsqu'un principe est acquis il demeure debout à travers les âges. Le concordat l'ut donc considéré à Rome comme une manifestation de la puissance
1 Le bref par lequel Pie VII félicitait Napoléon de son avènement au trône se terminait par ces mots :
« Il ne nous reste plus qu'à yous prier, qu'à vous conjurer, à vous exhorter dans le Baigneur, maintenant que par la providence de Dieu vous êtes arrivé à ce haut degré (le puissance et d'honneur, de protéger les choses de Dieu, de défendre son église qui est une -et sainte, et de mettre tout votre zèle à éloigner ce qui pourrait nuire à la pureté, à la conservation, à l'éclat et à la liberté de l'église catholique. Vous nous avez déjà fait concevoir une grande espérance ; nous attendons avec confiant >• que vous la remplirez comme empereur des Français. Nous accordons avec effusion de cœur à V. M. I., à >otre auguste épouse et à toute votre famille, notre bénédiction apostolique.
» Donné à Home, près de Sainte-Marie Majeure, sous l'anneau du pécheur, le 2 août ISOi, etc. »
A\ant cette lettre du pane, le cardinal Caprara, légat à lalere , avait adressé le 9 juin 1804, à MM. les é\èques de France, une lettre dont voici la traduction :
« Monseigneur, Napoléon Bonaparte venant d'être établi empereur des Français , on doit substituer à l'avenir la formule suivante : Seujneur, conserve: notre empereur Napoléon, à celle qui a>ait été prescrite par l'article VIII du concordat passé entre h' saint-siége apostolique et le gouvernement de France. Après cette formuh? <>n pourra réciter lY'raiton -uhanle, qui est déjà adoptée dans la chapelle impériale :
n Dieu protecteur de tins les royaumes, et surtout de l'empire français, accordez i votre serviteur Napoléon, notre empereur, de connaître et de seconder les merreUles de voire puissance, afin que celui que vous avez établi notre sou\erain soit toujours fuit par votre grâce.
» Si'jné : J. B. card. Capraha. »
des papes à l'égard des évoques; le pontife seul avait agi de sa propre autorité. En vain les protestations des anciens prélats émigrés à Londres s'étaient fait entendre, le pape leur avait répondu avec bienveillance, mais avec fermeté. A leur tour, si les évèques constitutionnels reçurent un accueil paternel, le pape ne les avait admis à la communion de l'Église qu'après une rétractation formelle ; deux ou trois seulement avaient fait des difficultés ; ils n'inspiraient pas assez d'estime pour que leur démarche eût une influence décisive sur le clergé.
A Rome toutefois des plaintes s'élevèrent sur ce que les légistes avaient appelé Y Acte organique ; on y vit un certain mépris des conditions fondamentales de l'église catholique ; l'égalité des cultes y parut la confusion et l'indifférence. Une correspondance intime s'établit entre Al. de Talleyrand, M. de Portalis et le cardinal Gonzalvi. Le pape demandait des modifications à ces articles, et la correspondance des affaires étrangères indique avec quel soin, avec quelle sollicitude bienveillante le gouvernement français continua ses rapports avec Rome ! . Ce n'était plus le langage rude et soldatesque du directoire envers le souverain pontife, on ménageait toutes les susceptibilités. M. Portalis, esprit éclairé, parlait du catholicisme en croyant, et ses lettres sur le choix des évèques, sur les difficultés soulevées par quelques bulles de nominations , constatent l'administration éclairée du ministre que Napoléon avait chargé de diriger le clergé.
La France était encore représentée à Rome par M. Cacault, d'un caractère doux et conciliant , révolutionnaire corrigé , qui avait conquis un certain ascendant à Rome par ses nombreuses relations. Le pape Pie VII, d'un cœur si admirable, si candide, avait pris goût pour M. Cacault; se confiant à lui, le cardinal Gonzalvi le consultait sur des questions européennes en dehors de la politique exclusivement française 2. M. Cacault s'était fait de nombreux amis dans
1 M. Artaud, dans sa curieuse Vie de Pie VII, est entré sur ce point dans beaucoup de détails.
2 Voici le texte des lettres de rappel de M. Cacault :
Lettre de Bonaparte au pape Pie VII.
« Très-saint père, je me suis déterminé à rappeler auprès de moi le citoyen Cacault, qui vient de résider auprès de votre sainteté en qualité de ministre plénipotentiaire de la république française. Le motif qui m'a guidé n'a sa source dans aucun sujet de mécontentement. Sa conduite pendant toute la durée de ses fonctions a mérité au contraire mon entière approbation. Mais le désir de le remplacer auprès de V. S.
les chancelleries romaines, parce qu'il avait rendu beaucoup de services aux: prélats chargés de la plupart des secrets, et, par ce moyen, il se tenait parfaitement informé de tout ce qui se faisait à Rome. M. Cacault, selon les coutumes des ambassadeurs, se procurait des
par un personnage revêtu d'un caractère éminent, et de donner à V. S. une preuve plus manifeste de mon attachement et de mon respect filial, est la seule raison qui a dû me déterminer à ordonner son rappel. Je lui enjoins, en conséquence, de prendre congé de V. S., et mon intention est qu'en remplissant cette dernière fonction de son ministère, il renouvelle à V.S. les assurances de mon attachement et de mon respect filial, ainsi que les vœux que je ne cesserai de faire pour la conservation de V. S. et la prospérité de son pontificat.
» Donné à Saint-Cloud, le 7 prairial an xi de la république (27 mai 1803;.
» Bonaparte. »
Lettre de M. de Talleyrand à M. Cacault, du 8 avril 1803.
« Citoyen, les circonstances actuelles, relativement aux liens politiques et religieux qui unissent la France et la cour de Rome , ont paru exiger du gouvernement qu'il donnât à la légation de la république à Rome le même appareil qu'elle avait avant la révolution, et en conséquence le premier consul a déterminé qu'elle serait remplie par un cardinal français. Il n'y avait qu'une considération de cette nature qui pût le décider à changer votre résidence en vous nommant un successeur. Mais en me donnant l'ordre de vous annoncer cette détermination, il m'a expressément chargé de vous marquer qu'il ne cessait pas d'être satisfait de vos services, et qu'un motif de gouvernement tel que celui que je viens de vous exposer, avait pu seul lui faire mettre un terme à la mission que vous avez, à son gré, si sagement et si honorablement remplie. Le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, a été nommé pour vous remplacer; il doit partir avant le 1er floréal, et arriver à Rome avant le 20. En faisant part de cette nomination à la cour de Rome, vous lui ferez observer, sans qu'il soit besoin que je vous le recommande, qu'un tel choix, par les rapports qui unissent M. l'archevêque de Lyon au chef du gouvernement français, et par son mérite personnel, est un témoignage particulier de la considération que le premier consul a pour sa sainteté, et qu'il est charmé , par cette espèce de profession publique de ses égards pour le saint-siége, d'accomplir le grand et merveilleux ouvrage de la réunion de la France à la métropole de la catholicité.
» L'intention du premier consul est que vous jouissiez de votre traitement (le ministre avait 00,000 fr.) jusqu'à ce que vous ayez été nommé à une autre légation. Mais il veut, avant d'avoir déterminé votre nouvelle résidence, que je puisse l'informer des motifs de préférence que vous pourriez avoir. Les principales légations d'Italie peuvent et doivent probablement être vacantes d'une manière avantageuse pour ceux qui les remplissent. Je voudrais encore savoir si vous aviez forme le désir d'entrer dans le sénat : mais de toutes les manières que le gouvernement de la république peut avoir de récompenser votre zèle, cette distinction ne serait pas celle qui me conviendrait le plus, parce qu'elle interromprait nécessairement le cours des services que vous rendez au département que je dirige, et le priverait d'un agent dont personne ne connaît et n'apprécie plus que je ne le fais, les talents, la prudence et l'habileté.
» Recevez, je vous prie, citoyen, l'assurance de mon sincère attachement.
n Ch.-Mair. Tallevrand. b
copies de la plupart des pièces diplomatiques , et l'on rapportait môme, comme un fait saillant, qu'il avait obtenu tes instructions que le pape donna au cardinal-légat pour la signature du concordat. On avait ainsi connu dans toute leur étendue les concessions que Pie VII voulait faire s'il était vivement pressé par les ministres du premier consul, et cette circonstance amena une terminaison plus active des affaires de Rome.
Après l'institution nouvelle des cardinaux en France, Bonaparte crut donner plus de majesté à la légation de Rome, en la confiant a son oncle Fesch, que le pape Pie VII connaissait déjà. Le cardinal était un homme doux et pieux ; le saint-père pourrait l'entretenir de Napoléon et de ses pieuses intentions pour le triomphe de l'Eglise de France. Le cardinal Fesch, sincèrement attaché à l'empereur, et non moins au saint-siége, avait peut-être une prescience mélancolique au fond du cœur sur la destinée de la famille ; lorsque tout passe, Rome reste debout comme la capitale des ruines et l'asile des disgrâces. Par une attention remarquable, Bonaparte, consul, avait donné pour premier secrétaire, au cardinal Fesch, M. de Chateaubriand, la belle intelligence religieuse et littéraire l. Il devait remplacer ou seconder un homme d'esprit, M. Artaud, qui avait conquis à Rome un ascendant très-étendu par ses bonnes relations et le charme de ses causeries anecdotiques.
A Paris , la cour de Rome avait pour représentant le cardinal à latere Caprara, caractère fin, délié, très-capable de parfaitement comprendre les concessions indispensables qu'il fallait faire au temps, aux circonstances, aux habitudes. Les instructions de Rome se résumaient dans ces mots : « attendre , patienter pour le temporel ; appuyer Napoléon sans jamais heurter trop ouvertement la puissance du gouvernement, à moins qu'il n'attaque le principe et l'organisation religieuse. » La perpétuité étant le caractère de l'Eglise, la résignation son esprit, les pontifes n'ont rien à craindre de la pré-
1 Lettre de M. de Talleyrand à M. de Chateaubriand , datée du 9 mot 1803.
« Je m'empresse, citoyen, de vous envoyer une copie de l'arrêté par lequel le premier consul vous nomme secrétaire de légation de la république à Rome. Vos talents et l'usage que vous en avez fait n'ont pu que vous faire connaître d'une manière avantageuse dans votre pays et dans celui où vous allez résider, et je ne doute point du soin que vous mettrez à justifier la confiance du gouvernement.
» J'ai l'honneur, etc. »
ripilalion, et le cardinal Caprara était profondément pénétré de cette politique habituelle de la cour de Home. Il était fort bien traité par l'empereur; sa correspondance constate toute la reconnaissance qu'il professe hautement pour le restaurateur de la religion, pour l'homme fier et puissant qui s'agenouillait le premier à la face du Dieu des aimées. Les mandements des évèques de France disaient aussi les prières enthousiastes de l'Église pour Napoléon. Qui pouvait refuser l'encens à cette magnifique intelligence, à cette force du nouvel empereur qui faisait tant pour le catholicisme? Pie VII lui continuait sa vive et tendre affection.
Dès le premier jour de son avènement, Napoléon avait songé à se faire couronner ; idée religieuse unie à une pensée d'avenir. Le diadème devait rayonner à son front, l'armée l'avait salué ; mais l'empereur, qui fondait une dynastie, savait toute la puissance des idées morales sur l'esprit des peuples ; profondément pénétré des études historiques, il avait toujours devant lui la vieille image de Charlemagne, et Use promettait d'imiter cet empereur d'Occident qui dompta les peuples et gouverna tout un vaste empire en vertu des idées de religion et de guerre. Napoléon, élevé sur le trône, eût donc pour première pensée son couronnement par le pape Pie VII, comme le fondateur des Carlovingiens l'avait été par le pape Léon III ' .
• Un grand nombre de papes étaient venus en France, en voici la série :
'( Le premier pape qui soit >enu en France est Etienne III. Il vint implorer la protection de Pépin, premier roi de la dynastie carlovingiennc, et réclamer son assislancs contre Astolphe , roi des Lombards, qui voulait opprimer Rome. Le pape fut *r.'çu à la frontière par Charles, fils de Pépin; le roi lui-même vint au-devant du pontifie jusqu'à Pontliyon en Champagne. Le pape y arriva le 0 janvier 754. Il passa l'hiver à l'abbaye de Saint-Denis; et c'est là que, le 28 juillet suivant, il renouvela la cérémonie du sacre de Pépin, qui avait été S3cré quatre ans auparavant par saint Dominée, aniievèiiue de Mayence. Le pape sacra en même temps les deux fils de Pépin, Charles etCarloman.
» In auteur contemporain remarque que, pendant le séjour du pape Etienne en France, les clercs de sa suite enseignèrent aux Français à mieux chanter.
» Le pape Léon III eut, en 799, une première entrevue avec Charlemagne à Pader- : m ii ; it l'année suivante il le sacra dans Rome empereur d'Occident. Ce même pape vint en France fers le mois de décembre 804; il célébra la fête de Noël avec Charlemagne , dans le (bateau de Quiercy-sur-Oise, près de Compiègne. Celte époque est remarquable, parce que mille ans après un autre souverain pontife se retrouvera , à pareil jour et presque au même lieu, auprès d'un autre Charlemagne.
» Fn SIC», le pape Etienne IV vint à Reims, couronner l'empereur Louis le Débonnaire : il couronna aussi l'impératrice Ermingarde, et la nomma Auguste.
■> Le pape Jean VIII sacra à Troyes , en 878,1e roi Louis II qui avait été cou-
Devait-il trouver de la résistance à Rome? Le pape refuserait-il de donner l'onction sainte à ce glorieux parvenu élevé sur le pavois par le sénat et l'armée? Question la plus grave depuis l'origine de son pontificat, elle fut soumise au consistoire des cardinaux sous le sceau de la confession.
Dans un mémoire adressé par le cardinal Fesch à l'empereur Napoléon, il lui donne le détail de cette conférence, curieux document qui indique l'état des esprits dans le sacré collège. « Parmi les cardinaux opposants, deux ont dit que l'empereur des Français était illégalement et illégitimement élu ; que sa sainteté ne devait pas con-
ronné deux ans auparavant à Compicgnc, par Hincmar, archevêque de Reims,
» En 1131, Innocent II sacra Louis le Jeune à Reims; il se trouva plus de quatre cents évèqucs à cette cérémonie.
» Le pape Léon IX, en 1049, Urbain II, en 1095, et Eugène III, en 1147, tinrent en France des conciles, l'un à Reims, l'autre à Clermont en Auvergne, et le dernier à Paris.
» Alexandre III vint aussi à Paris, il y posa la première pierre de l'église métropolitaine de Notre-Dame; c'est du moins ce que rapporte Jean Victorin dans son livre intitulé : SIemoriale historiarum. Il dit que Maurice de Sully, évèquc de Paris, jeta les fondements de cette église, cujus primum lapidem posait PP. Alexander dum esset in Francià.
» Le roi saint Louis eut à Cluny, le 1er décembre 1245, une entrevue solennelle avec le pape Innocent IV , qui s'y était rendu après avoir présidé le concile général de Lyon. La reine Blanche, les trois frères du roi, Isabelle leur sœur; Baudouin, empereur de Constantinople; l'infant .de Castille, celui d'Aragon et le duc de Bourgogne; tels étaient les personnages importants qui se trou\ èrent réunis au sein d'un humble monastère.
» Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux , élu pape en 1503, sous le nom de Clément V, appela tout le sacré collège auprès de lui, et fixa sa résidence à Avignon.
» Ses successeurs Jean XXII, Benoît XII, Clément VI, Innocent VI et Urbain V, y demeurèrent aussi. Grégoire IX, en 1577, repassa les monts et retourna à Rome, où, depuis, la résidence des papes a toujours été fixée.
» Clément VII vint à Marseille en 1554 pour conférer avec le roi François Ier. Les détails de cette entrevue se lisent avec intérêt dans le mémoire de du Bellay. Je n'en citerai qu'un seul trait : « Il avoit été ordonné que Me Guillaume Poyet, président au » parlement, et depuis chancelier, teroit harangue au pape quand le roi lui feroit » révérence. Et étoit ledit Poyet le plus avocat de son temps, et mieux parlant la » langue françoise; mais je pense que la latine ne lui étoit pas si commune: et, pour » cette raison, avoit fait forger son oraison de longue main par les plus doc tes hommes » du royaume, et l'avoit bien étudiée. Mais il advint que le maître des cérémonies ■-> vint faire entendre la substance sur laquelle le pape prioit ledit seigneur de parler, » laquelle instruction étoit toute contraire au projet dudit Poyet. Par quoi se voyant » surpris, pria le roi de donner cette charge à un autre, et elle fut laissée à Jean du » Bellay, évoque de Paris, lequel s'en acquitta fort bien. »
li NLGOCIATIO.XS A ROME.
tirraer cette élection par le sacre. Ils ont distingué le droit du fait, s'appuyant de la constitution de Clément V dans le concile général de Vienne en Dauphiné, qui établit que la dénomination que le pape donne de rot ou d'empereur, à quelque prince que ce soit, ne constate pas le droit , que c'est sous ce seul aspect que le pape a pu faire le concordat avec le premier consul, mais non pas le sacrer ni le couronner, puisque les oraisons que l'on ferait sur lui établiraient et canoniseraient un droit usurpé et illégitime. Cinq cardinaux ont dit que le sacre et le couronnement de l'empereur par le souverain pontife sanctionneraient tous les actes et toutes les lois déjà faits par l'empereur, même les lois tyranniques contre lesquelles sa sainteté a dû s'élever , et les mesures prises en faveur des constitutionnels rebelles aux décisions du saint-siége, et qu'elles canoniseraient, comme ayant bien mérité de l'Église, le nouvel empereur, qui, bien qu'il ait contribué au rétablissement de la religion en France, y protège des systèmes avilissant la religion et ses ministres. Quelques cardinaux ont ajouté qu'il a sapé l'Église d'Allemagne parla sécularisation. Un autre, après l'avoir mis en parallèle avec Charlemagne , conseille au saint-père de différer cette grande cérémonie jusqu'à ce que l'empereur s'en soit montré digne, en rendant à l'Église ses droits , au moins sur le spirituel; il dit que le nouvel empereur, qui a donné à d'autres des couronnes, des royaumes, n'a pas même fait voir de disposition à rendre à l'Église la moitié de son patrimoine qu'il a usurpé lorsqu'il était en sous-ordre. »
Le pape Pie VII se recueillit longtemps sur lui-môme et deux idées le déterminèrent à couronner l'empereur Napoléon : l'esprit du catholicisme n'a rien de personnel ; il a la perpétuité pour principe, et l'uni versali té pour destinée ; de là résulte qu'un fait est pour lui un acte de la Providence ; le catholicisme n'est point attaché à une race , à une dynastie, mais aux masses ; sa destinée est trop infinie pour se concentrer ainsi dans un fait limité. République, empire, peu lui importe, la religion peut sanctifier le vœu d'un peuple , mais elle le laisse libre, spontané; l'Église ne se liait pas aux Bourbons , à une famille ; elle pouvait donc sacrer Bonaparte comme un autre pape avait saintement oint Pépin le Bref, le premier de la race earlovingienne. Pic VII examina la question de cette hauteur.
Sous un point de vue d'unité et de dictature morale, ce couronne-
C0UU0NNEMEN1 DE LEMPEREUU A NOTRE-DAME. 13
ment avait un but politique: il constatait le droit de l'Église ; les souverains s'adressaient à elle pour faire sanctionner leur élection populaire en se faisant consacrer. La papauté était donc considérée comme la suprématie religieuse ; aucune dynastie nouvelle ne pouvait se fonder sans l'appui des pontifes ; il y avait là un précédent admirable pour l'institution papale, on pouvait l'invoquer dans l'histoire , lorsque surtout l'exemple venait de Napoléon , le génie de guerre le plus ferme , le plus fort, à la face des contemporains et de l'histoire. Le cardinal Fesch n'eut donc pas de longues résistances à vaincre pour décider Pie VII à couronner son cher fils Napoléon Bonaparte ; seulement le pape insista sur plusieurs points, qu'il laissa au reste à la discrétion du chef du gouvernement français. Il fut un instant question du voyage de l'empereur à Rome, pour s'y faire consacrer ; le pape s'en souciait peu ; la présence de Napoléon pouvait être dangereuse, il pensait déjà peut-être à réunir Rome à ses Mats ; l'aspect des monuments antiques eût trop parlé à son imagination. Empereur, il eût songé au Capitole, au Colisée, à la colonne Antonine, à la ville des césars !
Le pape répondit aux instances du cardinal Fesch qu'il ne voyait pas d'obstacle qui pût l'empêcher de se rendre à Paris. En récapitulant les diverses conditions de son voyage, il exigea qu'avant son arrivée , on abolît le calendrier philosophique, que l'Église ne pouvait reconnaître. Sans doute le pape n'était pas l'ennemi des idées républicaines, il l'avait témoigné à une autre époque comme évêque d'Imola ; mais l'Église ne pouvait admettre un calendrier où des noms bizarres étaient substitués aux noms et aux fêtes des saints.
Ce point concédé , il fit également remarquer au cardinal Fesch que, d'après le principe de l'Eglise, le pape n'était qu'usufruitier des biens qui formaient le patrimoine de Saint-Pierre : les légations avaient été cédées par le traité de Tolentino , n'était-il pas digne de son cher fils Napoléon de rendre ces terres à l'Eglise, et d'en faire consacrer la possession, comme l'avaient fait Pépin le Bref et Charlemagne quand ils reçurent l'onction sainte? Certaines espérances furent données sur ce point par le cardinal Fesch ; seulement il était difficile de croire qu'elles seraient tenues par Napoléon ; Rome devait un jour entrer dans l'empire.
On arrivait au mois de septembre ; le cardinal Fesch reçut la promesse que le pape s'acheminerait pour Paris quand ie temps serait v.. 2
un peu moins chaud [alla rinfrescata) * ; des dépêches arrivant de Paris annonçaient aussi que l'empereur Napoléon consentait à modilier quelques articles organiques du concordat. Le pape serait reçu en France avec tout le respect et les honneurs dus au père commun des fidèles ; quant aux autres points, on se réservait de les traiter
1 Toute la négociation pour préparer le voyage du pape à Paris est constatée par les pièces diplomatiques.
Dépêche du cardinal Fesch à l'empereur Napoléon, datée du 10 juin 1804.
« Sire, V. M. I. connaît les premières démarches que je fis pour persuader à S. S. de se décider promptemeut à donner une réponse favorable au cardinal légat sur le voyage à Paris; depuis cette époque je n'ai cessé d'agir confidentiellement avec le secrétaire d'État, de répondre, et d'aplanir les difficultés qu'on se faisait; et si j'eusse été autorisé à traiter l'affaire, je serais sans doute parvenu à une solution désirable et prompte, et je n'aurais pas donné lieu à des délais qui engendrent des incertitudes, qui s'affermissent par des incidents dont on aurait pu s'inquiéter, mais qu'on aurait été intéressé à décliner par la parole donnée.
» D'ailleurs, au lieu des conférences et des raisonnements, sans un mot d'écriture de ma part, j'aurais réduit par des notes l'état de la question, et il aurait été facile de tout simplifier, particulièrement ayant toujours trouvé le secrétaire d'État couvaincu de mes principes, et ne demandant qu'à faire sentir la vérité et la force dv mes réponses.
a Néanmoins l'affaire est en bon train, et j'ai lieu de croire que l'on se décidera, immédiatement après la réponse que Y. M. I. fera faire à cette dépêche, à répondre favorablement au cardinal légat, si elle veut bien m'autoriser à donner par note officielle aux deux difficultés sur le serment prescrit par le sénatus-consulte à l'empereur, les explications détaillées à la fin du mémoire que j'ai l'honneur de lui adresser, et si elle veut adhérer aux conditions exigées par S. S., que j'insère dans le corps dudit mémoire. Oui, j'espère et je crois qu'après cette autorisation, S. S. prendra sur elle de faire entendre raison à ceux qui s'aveuglent encore, particulièrement lorsqu'elle leur dira qu'elle est assurée que son voyage en France sera utile au bien spirituel des fidèles.
» Je dois assurer à V. M. I. que les cardinaux qui ont été séparément consultés, et sans se connaître entre eux, sous le secret naturel de la confession et du saintoffice, l'ont religieusement tenu, et que dans Rome on ne se doute pas de ce dont il s'agit.
» Pour mettre V. M. I. au fait, j'ai l'honneur de joindre ici un mémoire trèsdétaillé et très-exact des votes des cardinaux, des conditions que S. S. exige et des derniers obstacles, avec l'exposé des réponses que j'ai données verbalement . . .
. . . J'ai cru devoir M rien laisser ignorera V. M. t., même ces folies de quelques têtes entichées de la maison d'Autriche.
» Je dois ensuite la prévenir que le saint-père n'aurait pu prendre sur lui de partir de Rome sans consulter le sacre collège, et sans obtenir le consentement de la majorité. S. S. envoie par ce courrier ses brefs de félicitation et de renouvcllemeut des créances pour le cardinal légat, et dans cette occasion elle a passé outre aux
COURONNEMENT DE L'EMPEREUR A NOTRE-DAME. l!>
personnellement avec le pontife, une fois aux: Tuileries; pouvait-il douter de l'affection que lui portait son fils dévoué ? Rien de plus caressant que les lettres de Napoléon ; il témoigne sa reconnaissance pour Pie VII, qui daigne dans son vieil âge entreprendre un voyage à travers les Alpes, loin de Rome, la cité chérie. Il fut convenu que
usages de sa cour, d'attendre que les autres puissances eussent reconnu votre majesté.
» Je m'incline profondément.
» De votre majesté impériale , » Le très-humble et très-obéissant serviteur ,
» Le cardinal Fesch. »
(Lettre autographe de l'empereur.)
« Très-saint père, l'heureux effet qu'éprouvent la morale et le caractère de mon peuple par le rétablissement de la religion chrétienne, me porte à prier V. S. de me donner une nouvelle preuve de l'intérêt qu'elle prend à ma destinée, et à celle dtcette grande nation, dans une des circonstances les plus importantes qu'offrent le> annales du monde. Je la prie de venir donner, au plus éminent degré, le caractère de la religion à la cérémonie du sacre et du couronnement du premier empereur des Français. Cette cérémonie acquerra un nouveau lustre lorsqu'elle sera faite par V. S. elle-même. Elle attirera sur nous et nos peuples la bénédiction de Dieu, dont tes décrets règlent à sa volonté le sort des empires et des familles.
» V. S. connaît les sentiments affectueux que je lui porte depuis longtemps, et par là elle doit juger du plaisir que m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles preuves.
» Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, très-saint père, longues année* au régime et gouvernement de notre mère la sainte église.
» Votre dévot fils, » Napoléon.
» Écrit à Cologne le 15 septembre 1804. »
Le 2 octobre 1804, le cardinal Fesch reçut du cardinal Gonzalvi la note suivante :
« Le soussigné secrétaire d'État a observé que, dans la lettre d'invitation, on n'a pas exprimé que le voyage n'aura pas seulement pour objet la cérémonie du sacre H du couronnement, mais que les intérêts de la religion en seront le but principal, et que les résultats n'en pourront être qu'infiniment utiles au bien de cette même religion. Sa sainteté, dès le commencement, fit remarquer, par l'entremise du soussignée de l'éminentissime légat, qu'il convenait que ce sujet, vrai et nécessaire eu soi-même, fût notoire par le moyen de la lettre d'invitation de S. M., et que l'on donnât sur ce point les assurances convenables ; le saint-père juge donc à propos de faire venir une nouvelle lettre qui annonce positivement ce motif, afin que l'absence de S. S. du saint-siége, l'interruption et la stagnation d'un grand nombre d'affaire* ecclésiastiques d'une haute importance, soient suffisamment justifiées aux yeux du public par la connaissance des considérations religieuses qui en seront la cause, effet que ne pourrait produire un motif purement humain, quelque puissant qu'il fût. »
Le cardinal Fesch répondit aux objections qui lui avaient été faites relativement à la question du serment que l'empereur devait prononcer :
« La promesse de respecter et faire respecter la liberté des cultes n'est que le modv
le pape recevrait les évoques constitutionnels comme des frères en Jésus-Christ, moyennant une simple rétractation ; il n'excepta de ce> réceptions, chose curieuse ! que madame de Talleyrand, parce qu'en sécularisant ce ministre il n'avait pas autorisé une infraction aussi grande aux règles de l'Église que le mariage d'un prêtre.
D'après les'formules de la catholicité, le pape ne peut s'éloigner de Rome sans avoir réuni ses cardinaux, et pris conseil des vénérables frèri's sur la résolution qu'il a prise. Le 29 octobre, un consistoire secret fut réuni ; on vit là rassemblés tous ces vieillards élus, la plupart sortis du peuple, et appelés eux-mêmes à élire le souverain pontife; ces robes de pourpre relevaient les cheveux blancs, et l'on eût dit une assemblée des anciens délibérant sur la chose publique. Le pape annonça, dans des termes doux et modérés, sa résolution d'aller couronner l'empereur Napoléon à Paris ; son allocution fut un noble témoignage de tous les bienfaits de Bonaparte pour le culte catholique. « Vénérables frères, dit Pie VII, lorsque nous vous annonçâmes, de ce lieu même, que nous avions fait un concordat avec S. M. l'empereur des Français, alors premier consul delà république, nous fîmes éclater en votre présence la joie dont le Dieu de toute consolation remplissait notre cœur, à la vue des heureux changements que le concordat venait d'opérer dans ce vaste et populeux empire, pour le bien de la religion catholique. En effet, les temples saints ouverts et purifiés des profanations qu'ils avaient malheureusement subies, les autels relevés, l'étendard salutaire de la croix déployé de nouveau, le vrai culte de Dieu rétabli, les mystères augustes de la religion célébrés librement et publiquement, des pasteurs légitimes donnés aux peuples, et qui pussent se livrer tout entiers au soin de leur troupeau, la religion catholique sortant glorieusement des retraites où elle avait été obligée de se cacher, et reparaissant avec un nouvel éclat au milieu de cette illustre nation ; enfin tant d'àmes ramenées au sein de l'unité, des voies où elles s'étaient égarées, et réconciliées à Dieu et avec elles-
de l'exécution de In tolérance o!\il<> : elle n'emporte pas en sol la tolérance religieuse et théologique qui est l'acte intérieur d'approbation et do canonisation des autres >ectes. On peut en tirer la preuve de l'état delà personne qui doit prêter ce serment. (,e sénat sait fort liicn que l'empereur qui doit prononcer ce serment est catholique. (le sénat, qui l'oblige à jurer le concordat, qui est la profession de sa foi (;\ lui empereur), n'a donc pas voulu l'obliger au re-pect renfermant la tolérance théologique qui détruirait cette même foi, et par conséquent il n'a exigé que le mode de protection de la tolérance civile. »
mêmes : que de motifs pour nous réjouir dans le Seigneur, et pour faire éclater notre joie ! Une œuvre si grande et si admirable dut exciter en nous les plus vifs sentiments de reconnaissance pour le très-puissant prince qui avait employé toute son autorité à la conduire à sa fin par le moyen du concordat. La vue de tant de biens est toujours présente à notre pensée, et nous porte sans cesse à saisir toutes les occasions qui nous seront offertes pour témoigner à ce monarque les mêmes sentiments. Ce puissant prince, qui a si bien mérité de la religion catholique, notre très-cher fils en Jésus-Christ, Napoléon, empereur des Français, nous a fait connaître qu'il désirait vivement recevoir de nous l'onction sainte et la couronne impériale, afin que, la religion imprimant à cette cérémonie solennelle le caractère le plus sacré, elle fut la source des plus abondantes bénédictions. Cette demande, faite dans de tels sentiments, n'est pas seulement en elle-même un témoignage authentique de la religion de l'empereur et de sa piété filiale pour le saint-siége, mais elle se trouve encore appuyée de déclarations positives, que sa volonté ferme est de proléger de plus en plus la foi sainte dont il a jusqu'ici travaillé à relever les ruines par tant de généreux efforts. Ainsi, vénérables frères, vous voyez combien sont justes et puissantes les raisons que nous avons d'entreprendre ce voyage ; nous y sommes déterminé par des vues d'utilité pour notre sainte religion, et par des sentiments particuliers de reconnaissance pour le très-puissant empereur qui, après avoir employé toute son autorité pour rétablir la profession libre de la religion catholique en France, nous témoigne dans ces circonstances un si grand désir de favoriser ses progrès et sa gloire. Nous sommes donc plein d'espérance que ce voyage entrepris par nous, d'après son invitation, en nous procurant l'occasion de conférer directement avec lui et de connaître les vues de sagesse qui l'animent, tournera au profit de l'église catholique, qui est l'arche unique et véritable du salut, et que nous pourrons nous réjouir d'avoir conduit à la perfection l'ouvrage de notre sainte religion. Cette espérance repose bien moins sur nos faibles efforts, que sur la grâce puissante de celui dont nous sommes établi, sans l'avoir mérité, le vicaire sur la terre. Cette grâce, attirée par les prières et l'efficacité des saints mystères, se répand abondamment dans le cœur des princes qui, disposés à recevoir les effets salutaires des saintes cérémonies, se regardant comme les pères des peuples confiés à leurs soins, et, pleins de
sollicitude pour leui salut éternel, veulent vivre comme devrais enfants de l'église catholique. »
Quelle onction dans toutes ces paroles ! combien ce langage devait retentir au sein du monde chrétien! il témoignait d'une affection tendre pour Napoléon, le (ils chéri de ses entrailles. Le consistoire îpprit avec une douleur secrète la résolution irrévocable du pontife ; Pie VII avait alors 02 ans, sa figure était belle et vénérable, le portrait de David le reproduit dans sa plus simple expression; son œil étail lin à la manière italienne, avec un regard tellement ineffable qu'il :.Mi< hait invinciblement les cœurs ; rien ne relevait plus la majesté du pontife que ces vêtements blancs qui couvraient toute sa personne, et *me le peuple romain saluait du Gapitole au pied de la colonne Antonine.
Ce saint vieillard allait se mettre en route au cœur de l'hiver, à travers les Alpes où nulle grande voie n'était tracée alors ; les sentiers étaient à peine indiqués pour des mulets et de lourdes voitures. On mrait bien préféré la mer, mais les croisières anglaises n'auraient pas toléré son passage : il aurait été beau pour un amiral britannique de s'emparer du pape allant sacrer l'ennemi de l'Angleterre. NapoléonTit tout pour rendre la route douce, commode, au pontife qui abandonnait Rome, son soleil, son beau palais de Monte-Cavallo, son Vatican, riche musée des arts et des sciences ; et ce pauvre vieillard venait sous un climat Apre, pluvieux, au mois de novembre, pour bénir la «ouronne sur le noble front du nouvel empereur. Le départ de Rome fut triste * ; le pape était accompagné de six cardinaux, Caselli, di
1 Une correspondance très-suivie s'engagea entre le pape et Napoléon pendant imjt le voyage. En \oici les autographes : « Très-saint père ,
»> J'ai nommé M. Camhacérès, le sénateur d'Abovilleetmon maître de cérémonies Salmatoris, pour aller au-devant de votre sainteté et lui porter l'hommage de mon .I.MMi.ment filial, en reconnaissance du témoignage d'affection qu'elle m'a donné dans celte circonstance. J'ai fait choix en eui de trois personnes que je considère cl qui connaissent particulièrement mes sentiments pour votre personne. J'ai le pins grand empressement «le voir voire sainteté heureusement arrivée après un si pénible voyage, île lui exprimer la haute idée que j'ai de ses vertus, et de me féliciter arec elle des biens qne nous avons en h- bonheur de faire ensemble à la religion. Sur ce, je prie Dieu, très-saint père, qu'il vous conserve longues années, etc.
» Napoléon. »
» Paris, ce 1er novembre 1804. »
Arrive a Turin, le pape écrivit à l'empereur
« Très-cher fils en Jésus-Christ, » Nous u\on> reçu par les mains du cardinal Cambacérès, à Turin, où nous
Pietro, Braschi, de Bayane, Antonelli et Borgia ; de plusieurs prélats **l camériers; deu\ princes romains commandaient la garde noble; le cardinal Fesch ne quitta pas le saint-père ; le précédant d'une journée, afin de préparer tout pour l'hospitalité pontificale.
Le peuple accourait en foule autour de Pie VII. A Florence il
sommes arrivé hier à minuit, la lettre de votre majesté; et l'attention qu'elle a eue d'envoyer trois personnages distingués pour nous féliciter sur notre voyage, nous t lit affronter ayee plus d 'empressement et de joie les fatigues de la roule. Nous ne doutons pas que ces preuves décidées de notre attachement ne soient agréables à votre majesté, et profitables à la religion, base constitutive de la stabilité des trônes et de la stabilité des nations. Fidèle à notre parole, nous hâtons le plus que nous pouvons notre voyage, pour satisfaire votre désir ; mais la fatigue et la longue et pénible marche d'hiver, l'état affreux des chemins, le manque de chevaux tel qu'une partie de notre cortège n'est pas arrivée, nous contraignent à nous reposer un jour à Turin, de concert avec les cardinaux Fesch et Cambacérès, qui en ont reconnu < orame nous la nécessité indéclinable. Nous nous sentons stimulé dans ce voyage par le vif désir de connaître personnellement votre majesté , et de procurer à la religion et à l'Église des avantages qui forment, dans l'histoire des temps, une époque glorieuse pour votre majesté et pour nous. C'est dans ces sentiments que nous accordons à votre majesté, avec la plus grande effusion de notre cœur, la paternelle bénédiction apostolique.
» Donné à Turin, le 13 novembre de l'an 1801, de notre pontificat le cinquième.
» Pics, PP. VII. »
Le 20 novembre l'empereur répondit :
« Très-saint père ,
» J'ai appris avec une vive joie, par la lettre de votre sainteté, datée de Turin, qu'elle était en bonne santé. Il me tarde d'apprendre de quelle manière elle a supporté le passage des montagnes. Je me flatte que dans cette semaine j'aurai le bonheur de la voir et de lui exprimer les sentiments que j'ai pour elle. Me rendant à mon palais de Fontainebleau qui est sur la route, je me trouverai, par cette circonstance, en jouir plus tôt.
» Sur ce, je prie Dieu qu'il vous conserve, très-saint père, longues années au régime et gouvernement de notre mère la sainte église. » Votre dévot fils ,
» L'empereur des Français, » Napoléon.
» A Saint-Cloud , 20 novembre 1804. »
Le 23 novembre, le pape écrivit une lettre autographe à Napoléon :
« A peu de postes de cette ville ( Cosne) où nous sommes arrivé à sept heures après midi, nous avons reçu la précieuse lettre de votre majesté. Le grand intérêt qu'elle montre pour notre santé est un effet de sa bonté pour nous, à laquelle nous somme.-, très-sensible. Nos secrétaires ne nous ont pas encore rejoint, nous sommes contraint à fatiguer votre majesté avec nos propres caractères, et à nous servir d'un papier peu convenable, ce dont votre majesté voudra bien nous excuser. Nous nous réservons de vous exprimer de vive voix les sentiments de notre coeur, puisque la lassitude ne nous permet pas de plus grands développements qui seraient nécessaires. Nous
WJ0 NÉGOCIATIONS A ROME.
donna solennellement la bénédiction de saint Pierre devant la reine d'Êtrorie agenouillée. La neige couvrait déjà les Alpes, les routes étaient impraticables , et on traversa les monts en chaises à porteurs. L'empereur avait ordonné que les honneurs les plus grands fussent rendus au saint-père ; partout on prenait les armes, les régiments se plaçaient sur les glacis des forteresses, le glorieux drapeau s'abaissait devant cette tête vénérable, et Pie VII, modeste, donnait sa bénédiction avec ses deux doigts roides, comme on voit les évoques sur les \ ieux tombeaux. Sa vie était exemplaire, il ne mangeait que quelques i acines cuites dans l'eau, comme les cénobites auxquels il avait appartenu avant d'être pape ; n'était-il pas un pauvre moine de l'ordre des eamaldules? La multitude accourait en foule au-devant de lui; la religion n'était pas éteinte en France ; dans les provinces, et à Lyon particulièrement, tous accouraient pour contempler ses traits respectables. Pie VII, satisfait, accueillit chacun avec une douceur angélique; résigné atout, le monde matériel l'occupait peu, excepté le souvenir de Rome qui lui serrait le cœur. A cinq heures du malin il était debout, priant et méditant jusqu'à ce que son camérier vînt lui deniander ses ordres; alors il se remettait en route, traversant cette France qui naguère avait proscrit le culte du Christ, la religion démocratique des masses. Ses voitures simples, précédées de sa mule, pouvaient prêter aux risées des philosophes, mais n'était-ce pas l'expression de l'humble condition du peuple? Mieux eût valu pour eux le superbe coursier et le son retentissant de la trompette que cette pauvre mule précédée de la croix ; est-ce que le pauvre a des chevaux somptueux? Le Christ, né à Bethléem dans une étable, était entré à Jérusalem monté sur un Ane, pour dire à tous : « Vous êtes libres, vous êtes frères, malheur aux riches, bonheur aux pauvres! le royaume des deux est à eux. »
Napoléon vint au-devant de Pie VII à Fontainebleau, sous prétexte d'une partie de chasse; empereur et pape mirent pied à terre simultanément ; Bonaparte fit préparer une voiture dont les deux portières s'oui rin-nt en même temps; il y monta : le pape, sans faire de réflexions, le suivit ; que lui importaient les honneurs vulgaires, la question de
tâcherons d'élre auprès de VOUS demain soir, s'il est possible, ne désirant rien de pins <|no de couler plus promplement le plaisir de nous trouver avec voire majesté, à qui nous envoyons avec toute l'eiïusion du cœur la paternelle bénédiction apostolique. Donné a Cosne, le 23 novembre 1804, etc. » P. PP. »
préséance, à lui pauvre moine camaldule? Napoléon avait à ses cotés un vieillard ; il était jeune et en France, c'est-à-dire chez lui ; tel était alors l'esprit de cette cour un peu mal apprise : la prééminence de l'empereur devait être incontestée, les chambellans ne se souvenaient pas qu'il était soldat de fortune, empereur par sa gloire ; comme si l'aigle des Alpes devait se soumettre à des lois fixes dans son aire, sur la cime glacée. Le cortège fit donc route simultanément pour Paris '; l'empereur avait mis une recherche délicate à préparer les appartements du pape aux Tuileries ; tomme il savait toutes les puissances de l'habitude sur un vieillard, on avait meublé les appartements du château comme ceux du pape à Monte-Cavallo et au Vatican : wi
1 Voici le récit du cérémonial à Fontainebleau :
« Hier, dimanche ï frimaire (20 novembre ISOi), sa sainteté est arrivée à Foutainëbleau à midi et demi.
» S. M. l'empereur, qui était sorti à cheval pour chasser, ayant été averti de rapproche du pape, a été au-devant de sa sainteté, et l'a rencontrée à la croix de Saint- Hérem.
» L'empereur et le pape ont mis pied à terre à la fois, ils ont été l'un au-devant de l'autre, et se sont embrassés.
» Six voitures de sa majesté se sont alors approchées; l'empereur est monté le premier en voiture pour placer sa sainteté à sa droite, et ils sont arrivés au château au milieu d'une haie de troupes et au bruit des salves d'artillerie.
» S. E. monseigneur le cardinal Caprara et les grands officiers de la maison de l'empereur les ont reçus au bas du perron.
» L'empereur et le pape sont allés ensemble par l'escalier doré, jusqu'à la pièce <«ui sépare leurs appartements.
» Là, sa sainteté ayaut quitté l'empereur, a été conduite par le grand chambellan, le grand maréchal du palais, et le grand maître des cérémonies, dans l'appartement qui était préparé pour elle.
» Après s'être reposé quelque temps, sa sainteté est venue faire visite à l'empereur ; elle a été conduite dans son cabinet par les grands officiers de S. 31. L'empereur a reconduit le pape jusque dans la salle des grands officiers. Sa sainteté est allée immédiatement cliez l'impératrice; la dame d'honneur qui avait été au-devant de sa sainteté l'a introduite dans le cabinet de l'impératrice. Sa majesté a reconduit le pape jusqu'à la seconde pièce de son appartement.
» Le pape étant rentré dans le sien, les ministres et grands officiers de l'empire ODt eu l'honneur d'être présentés à sa sainteté.
» Le prince Louis, qui se trou\ait à Fontainebleau, a également fait sa visite à ta sainteté.
» L'empereur a présenté au pape l'arehiehancelier et l'architrésorier.
» S. E. cardinal Fcsch, arrivé avec sa sainteté, a été présenté le même jour à l'empereur.
» Sa sainteté se reposera pendant quelques jours à Fontainebleau, et se rendra à' Paris ayant le sacre, qui aura lieu dimanche \ rochain. »
crois, son prie-Dieu, son bénitier. Mais qui pouvait lui rendre son ciel de Rome, le coucher du soleil sur la campagne, à travers les cyprès et les pins de la villa Borghèse, les chefs-d'œuvre des arts, les galeries du Vatican, le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, où les groupes s'entrelacent dans les enfers, tandis que les bienheureux s'élèvent au séjour céleste? Pic VII, touché de tant d'attentions, ne changea point sa vie dans le palais des Tuileries : à cinq heures il était debout comme à Monle-Cavallo, ses repas conservèrent leur caractère de frugalité. L'empereur venait le visiter assidûment ; chaque matin il faisait demander de ses nouvelles ; à deux heures il accourait pour causer avec le santo padre dans cette langue italienne que tous deux possédaient si bien ; ils parlaient de l'Église, des arts, et Pie YI1 regrettait son pauvre Canova, qui n'avait pas voulu encore quitter Rome, son atelier, pour voir Paris, la ville sombre et froide ; il préférait un bloc de marbre de Carrare à toutes les fêtes du couronnement.
A l'exemple de l'empereur, tous les corps de l'État saluerez le pape ; le sénat le harangua par M. François de Neufchàteau ; le corps législatif, par la douce parole de 31. de Fontanes ; l'Institut par l'astronome Lalande, l'athée de profession, qui vint lui-même complimenter le pape. Pie YII répondit à tout d'une manière convenable; il versa des larmes de joie en écoutant M. Fabre de l'Aude, qui lui parla des bienfaits répandus durant son pontificat sur Rome, et sur son cher peuple de Transtévcrins , les vrais enfants de Romulus. Pie YII parla de l'empereur avec une affection paternelle, ne l'appelant jamais que son cher et bien-aimé fils en Jésus-Christ. Le pape consacra sa vie de Paris à visiter les établissements charitables, les sourds et muets, les jeunes aveugles, les églises, les sœurs de Saint- Vincent de Paulc : presque partout le respect vint à lui ; quelquefois le pape reçut des outrages, ou bien on lui montra cette indifférence moqueuse que la philosophie du xvme siècle avait inculquée; il les subit sans murmure; on cita même des traits de présence d'esprit, des paroles. empreintes d'un sens profond de dignité et de résignation. Fn jour Pie VII donnait sa bénédiction pontificale; le peuple était prosterné; un jeune homme resta debout le chapeau sur la tête : « Jeune homme, dit le pape, si vous ne croyez pas à l'efficacité de la bénédiction du pontife, croyez au moins que la bénédiction d'un vieillard n'a jamais porté malheur à personne ; » et le jeune homme
s'agenouilla les yeux pleins de larmes. Pie VII gagnait les âmes par cette douceur inlinie.
Cependant la question du couronnement s'agitait au conseil d'État ; les uns voulaient choisir les Invalides, les autres Saint-Sulpice. Sur cela, Napoléon s'expliqua toujours avec sa même netteté de pensée : « On a parlé, dit-il, de célébrer la cérémonie du couronnement dans l'église des Invalides, à cause des souvenirs guerriers qui s'y rattachent ; mais celle de Notre-Dame vaudra mieux, elle a aussi ses souvenirs qui parlent davantage à l'imagination, elle donnera à la solennité un caractère plus auguste. » Un membre insista pour les Invalides, en disant : « Cette église est moins dans les mains du clergé ; elle n'est, pas une paroisse, et c'est pour cela qu'il faut la choisir. On comprendra mieux que la cérémonie n'est pas exclusivement religieuse, et qu'elle est surtout politique. Notre-Dame rappellerait trop au clergé le temps où il donnait ou ôtait la couronne. Cet édifice est purement diocésain ; les Invalides, au contraire, appartiennent à la France, et corn iennent mieux, sous ce rapport, pour une cérémonie nationale. Les abords des Invalides sont faciles et spacieux ; ceux de Notre-Dame sont étroits et embarrassés ; il serait plus difficile d'y maintenir l'ordre et la sûreté. »
L'empereur laissa le conseiller d'État développer son opinion ; puis il répondit fermement : « Ces motifs sont frivoles ; l'ordre à maintenir est l'affaire de la police. Il ne faut pas pour si peu de chose mortifier le clergé et renoncer à un lieu convenable. La cathédrale a un caractère plus auguste et plus propre à entourer la cérémonie <l'une sorte de respect divin. Elle est consacrée par la tradition à cet usage. Le cortège ne sera pas d'ailleurs si nombreux qu'on le suppose. Il n'y aura que les fonctionnaires désignés par le sénatus-con- >ulte du 28 floréal, c'est-à-dire les présidents de cantons, les maires des grandes villes, les présidents des collèges électoraux, les présidents des tribunaux. On ajoutera une députation de la garde nationale de chaque département et une députation de chaque corps de l'armée de terre et de mer; je remettrai à chacun un drapeau. »
Napoléon avait un sens exquis du caractère tout religieux de la cérémonie ; l'huile devait oindre le front du nouvel empereur sou-< les vastes ogives des basiliques. Le légat Caprara arrêta le cérémonial de concert avec M. de Ségur ; on fit des répétitions comme des comparses, et Isabey habilla de petits bonshommes de bois pour figurer
tous les dignitaires et G\er leurs évolutions. On croirait à peine une telle puérilité, si un des préfets du palais ne l'avait racontée. « L'imagination heureuse et fertile de M. Isabey, dit M. de Baussct, l'inspira dans le moment... Il répondit avec assurance, et au grand étonnement de l'empereur, que, dans deux fois vingt-quatre heures, set; ordres seraient exécutés. Avant de rentrer chez lui, il alla acheter chez les marchands de joujoux tout ce qu'il put trouver de ces petits bonshommes en bois qui servent à l'amusement des enfants... Il les habilla en papier delà couleur du costume de chaque personne qui devait figurer dans les cérémonies du couronnement, fit un plan de Notre-Dame sur une échelle en rapport avec ses petites poupées, et se rendit le sur-lendemain auprès de Napoléon qui s'empressa de lui demander les sept dessins... « Sire, je vous apporte mieux que des dessins, » lui répondit Isabey. . . Il déroula son plan et posa les personnages qui devaient figurer dans la première cérémonie, et dont, il avait écrit les noms au bas de chacun. Cette première action était la réception sous le dais à la porte de l'église. L'empereur fut si content qu'il lit sur-le-champ appeler tous ceux qui devaient concourir à l'éclat de cette grande circonstance. Les répétitions se firent dans le salon de l'empereur et sur une grande table. Une seule cérémonie, -plus compliquée que les autres, exigea une répétition réelle. Elle eut iieu dans la galerie de Diane, aux Tuileries, par le moyen d'un plan tracé au blanc sur le parquet. Isabey avait mis tout le goût possible dans les habillements de ses poupées, et sauva, par son talent, le côté ridicule de ces dessins en relief. Le clergé, les dames, les princesses, l'empereur, le pape lui-même, tout le monde était costumé de la manière la plus exacte et la plus convenable. »
Napoléon , toujours grave dans ses pensées , avait déclaré qu'il \<>ulail couronner l'impératrice Joséphine pendant la même cérémonie; d'après ce désir partagé par le pape, le légat fit demander à l'officialité de Paris l'acte de mariage de Napoléon et de Joséphine, car, dans le rit de l'Eglise, il n'y a de mariage que celui qui est célébré devant le prêtre. Il se trouvait précisément que jamais l'union de Napoléon et de Joséphine n'avait été bénie : il n'existait qu'un acte de l'état civil signé par Paul Barras, Tallien et Lemarrois comme témoins. Aux yeux de l'Église, Joséphine n'étaitpas la femme légitime «le Napoléon, et comment la couronner d'après les canons? On était, à la\eille du couronnement; le pape déclara que s'il avait fait toutes
COURONNEMENT DE l'eMPEEEUB A NOTEE-DAME. 25
sortes de concessions pour les choses qui tenaient à l'ordre temporel et civil, il ne pouvait rien accorder de contraire aux doctrines mûmes de l'Eglise parce que cela se rattachait à sa conscience de pontife. 11 \oulait donc que le mariage fût célébré légitimement, ou du moins qu'il lut constaté que la bénédiction avait été donnée à Napoléon et à Joséphine.
On peut juger de la colère de l'empereur ' : « Quel scandale ! lui qui avait exigé la bénédiction ecclésiastique pour Murât, pour Horlense, il fallait avouer qu'il n'était marié que civilement , et tout le inonde allait savoir cela ! » Le pape persista, et le cardinal Feschvint trouver l'empereur, afin de réaliser le vœu du saint-père tout en conservant les formes et le secret le plus profond. Il fut admis qu'il n'y aurait pas de publicité ; à onze heures du soir, la veille du couronnement, on dressa une chapelle dans les appartements secrets de l'empereur; le pape avait dit : « Je suis loin de vouloir un scandale; point de publicité; que le cardinal Feschme certifie la célébration du mariage, et cela me suffira ; Rome ne tient pas aux formes civiles, le consentement de deux âmes fait le mariage. » A minuit, l'empereur et l'impératrice se placèrent secrètement dans un petit cabinet près de la chambre à coucher ; un autel fut dressé à la hâte , le cardinal Fesch donna la bénédiction nuptiale, et les témoins furent M. Porfalis, ministre des cultes , et le grand maréchal du palais. Rien ne transpira au dehors. Lorsque le cardinal Fesch arriva près du pape, celui-ci se borna à lui demander : « Mon cher fils , le mariage est-il célébré? — Oui, très-saint père. — Eh bien alors, nous ne nous opposons plus au couronnement de l'auguste impératrice. »
Le 2 décembre au matin, Paris fut plein d'une multitude avide du nouveau spectacle offert à ses yeux 2. Quel pas n'avait-on pas fait
1 Ces souvenirs mont été communiqués par M. le comte Portalis, qui les tenait de son père, témoin de l'acte de mariage. Ce tut le défaut de publicité qui fut une des causes de la cassation de l'acte de mariage par l'officiante de Paris, en 1809.
2 L'empereur avait adressé la lettre circulaire suivante à tous les corps invites au sacre :
» La divine providence et les constitutions de l'empire ayant placé la dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le onzième jour du mois de frimaire prochain pour la cérémonie de notre sacre et de notre couronnement. Nous aurions voulu pouvoir, dans cette auguste cirronslance, rassembler sur un seul point l'universalité des citoyens qui composent la nation française. Toutefois, et dans l'impossibilité de réaliser une chose qui aurait eu tant de prix pour notre cœur, désirant
après la révolution française! pour la première fois depuis le sacre de Louis XVI on voyait se déployer les pompes de la royauté. Napoléon avait choisi lui-même la basilique de .Notre-Dame pour le lieu du couronnement. Au conseil d'État, comme je l'ai dit, on avait parlé de l'église des Invalides, de Saint-Sulpice, parce qu'on craignait que l'aspect gothique du monument ne donnât à l'empire une impression le vieillesse et de décrépitude. Bonaparte alla droit à la question : il léclara que Notre-Dame était la \iei!le métropole, un lieu de respect pour le peuple, la basilique des rois, le bel ornement de Paris. Il avait compris que les choses neuves ne sont puissantes qu'alors qu'elles >'appuient sur les antiques institutions. Il paraissait grandiose à Napoléon de placer la couronne impériale sur sa tète sous les ogives immenses de Notre-Dame , au son grave du bourdon de la grande ■ our. Les préparatifs les plus riches, les plus somptueux , avaient été faits; on ne parlait depuis un mois que des voitures du sacre, des pompes qui devaient accompagner le couronnement. Les maîtres des cérémonies étudiaient les vieux formulaires de la monarchie; chacun avait reçu son rang , sa dignité , sa place ; le plus scrupuleux programme avait été dressé de tout cela. La cour de Louis XIV n'avait jamais présenté une étiquette aussi minutieuse ; les Tuileries étaient comme les salons des parvenus, d'autant plus affectés qu'ils ont besoin de constater un changement inouï de fortune.
Le cérémonial du couronnement et du sacre était réglé plusieurs jours à l'avance : dès neuf heures du matin, le saint-père vint à Notre- Dame; son camérier, monté sur la mule d'usage, le précédait de quelques minutes, portant la croix romaine. Dans la métropole parée avec plus de richesse que de goût, le pape prit place sur une sorte de trôbe qu'on avait élevé au milieu du chœur; il s'agenouilla surson prie- Dieu et ne se releva plus. Les travées , si hautes , si magnifiques , étaient remplies de fonctionnaires publics et de dames parées de ces costumes aujourd'hui si bizarres et si gauches que nous voyons encore
un- ce- •-cilcnnités reçoivent leur principal éclat de la réunion des eiloyens les plus d ingués, et devant prêter, en leur présence, serinent au peuple français, conformé- UKiit à 1 article ii2 de L'aetc des constitutions en dutc du 28 floréal an xii, nous vous ii Me lettre pour que vous ayez a voufi trouver à Paris avant le 7 du mois de frimaire prochain , et à y faire connaître votre arrivée à notre grand maître des cérémonies. Sur ce, nous prions Dieu qu'il >ous ait en sa sainte g rie • Écrit a Saint-Cloud, le 4 brumaire an xiu (26 octobre 1K04).
« Signé : Napoléon. »
COURONNEMENT DE LEMl'LUKllt A NOTRE-DAME. 27
reproduits dans le tableau de David. Tandis que le pape récitait des prières, l'empereur Napoléon arrivait à l'archevêché pour se revêtir •le ses habits de sacre ', la tunique de lin et le manteau, ainsi que le cérémonial l'a\ait fixé. L'empereur, quittant l'archevêché, en pompe, arriva sous l'antique portique de l'église où mille figures étranges remplissent les cintres. Le parvis offrait une mer de têtes, le bourdon sonnait joyeusement, l'encens fumait dans la basilique. L'entrée de l'empereur l'ut signalée par des acclamations ; les huissiers le précédaient suivis des hérauts d'armes, des pages, des maîtres des cérémonies, du grand maître, comme pour le sacre des anciens rois.
Le maréchal Serrurier portait sur un coussin l'anneau de l'impératrice, Moncey la corbeille où le manteau devait être déposé, Murât sa couronne. Joséphine s'avançait sous la majesté un peu guindée de ses atours, tandis que Pauline et Caroline soutenaient la queue de sa longue tunique. Kellermann portait la couronne de Charlemagne, le maréchal Pérignon son vieux sceptre, Lefe^ re sa grande épée, tternadotte le coliier d'or de la Légion d'honneur, Beauharnais l'anneau impérial, Berthier le globe. A leur suite venait l'empereur revêtu de son manteau et portant le sceptre et la main de justice. Selon Je vieil usage, un cardinal dut présenter l'eau bénite, et les chanoines portaient le dais, sous lequel Napoléon se plaça fièrement comme si toute sa vie s'était passée dans les cours.
Dès que les cris de la foule annoncèrent l'empereur, le pape quitta son prie-Dieu ; marchant vers l'autel d'un pas lent et faible, il entonna le Veni Creator; l'empereur et l'impératrice s'agenouillèrent pour prier ; puis Napoléon se levant, Cambacérès s'approcha gra\emeut de lui pour en recevoir la main de justice, comme il avait autrefois recule livre de la constitution du comité de sûreté générale. M. Lebrun prit le sceptre, Joseph la couronne, M. de Taileyrand le collier des ordres ; le connétable saisit 1 epée de l'empereur, tandis que Joséphine préparait sa toilette en face de l'autel pour recevoir la couronne. Le pape recueilli se tourna pour voir si tous les apprêts étaient finis, et quand le Veni Creator fut terminé, s'approchant de l'empereur, il lui demanda sur le livre de l'Évangile s'il professait le
1 Le costume de l'empereur nu couronnement était une tunique blanche et un manteau pourpre parsemé d'abeilles en or. Sa couronne d'or était composée de. tVuillages de laurier, d'oliv ier et de chêne , emblèmes de la victoire, de la paix et des vertus civiles.
28 NÉGOCIATIONS A UOME.
catholicisme, et l'empereur répondit d'une voix ferme : Profiteor. Alors les cardinaux et les archevêques français s'approchèrent, firent une révérence profonde, puis accompagnèrent les souverains au pied de l'autel où des carreaux de velours étaient préparés pour le recevoir. Là le pape, avec sa ligure de candeur résignée et son regard ineffable, lit les onctions du sacre que l'empereur reçut avec un peu d'impatience remarquée de tous ; la messe se continuait, le pape bénit les couronnes, l'épée et les manteaux. Napoléon et Joséphine s'approchèrent encore de l'autel, couvert d'encens, et lorsque le pape s'avançait d'un pas grave pour lui mettre la couronne sur la tête, l'empereur la prit impétueusement et se la posa sur le front. Le pape sourit dans sa résignation religieuse à cette bravade un peu italienne ; il ne tenait pas à distribuer ces fragiles couronnes dans un temps où elles étaient si facilement brisées par le peuple ; les principes démocratiques de Pie YIl s'offensaient peu de ces puérilités d'amour-propre et de préséance : le pouvoir était si pesant ! Sur un signe de Napoléon, l'impératrice se mit à genoux, et le mari de Joséphine Beauharnais lui ceignit le diadème, comme pour montrer cette double volonté d'un empereur qui se couronnait lui-même et du souverain qui admettait sa sujette jusqu'à partager ses honneurs. Le pape se levapour accompagner solennellement Napoléon au trône élevé au fond de l'église, et il le baisa sur la joue; puis se tournant vers la multitude, il s'écria d'une voix faible et inarticulée : Vivat imperator in œternum, et tous les assistants s'écrièrent : Vive l'empereur! vive l'impératrice! Napoléon se montra dans toute la majesté de la couronne, avec ses pages, ses grands otliciers; Joséphine sur un simple fauteuil, les princesses sur des chaises; debout les colonels généraux de la garde. Pour suivre en tout le cérémonial des anciens rois, Napoléon et Joséphine reçurent la communion de la main du pape, mariage mystique de l'église et de l'État dans le sacre des souverains ' !
1 Cérémonial du couronnement. Le Moniteur n'a pas de récit officiel. L'empereur avait éprouvé quelque mécontentement , et le Moniteur du 3 décembre se borne àécrire les paroles suivante-- :
« Nous ne pouvons donner aujourd'hui à nos lecteurs, sur l'auguste cérémonie du -acre du couronnement, les détails qu'ils attendent, et que nous nous proposons de leur offrir. La grandeur de ces solennités ne laisse pas à l'esprit la liberté nécessaire pour peindre en si peu de moments un si magnifique spectacle. » Il n'y eut plus rien Je publié dans le journal ofliciel
Ainsi s'accomplissait une transformation plus extraordinaire que la révolution elle-même : après la double époque de la philosophie du xviuc siècle et de l'impiété sensualiste du directoire, le général Bonaparte communiant à la sainte table comme les rois de la monarchie ! Qui aurait prédit un tel changement il y avait huit ans à peine, lorsque Laréveillère-Lépeaux proscrivait les prêtres en proclamant la théophilanthropie? Après la communion de l'empereur, le serment < onstitutionnel fut hautement prononcé à la face des présidents du sénat, du corps législatif et du tribunat ', et les hérauts d'armes s'écrièrent d'une voix forte : Le très-auguste et très-glorieux empereur des Français est couronne et intronisé; vive l'empereur! Des salves d'artillerie annoncèrent au peuple qu'un nouveau souverain régnait sur lui par la consécration de l'Église et la volonté de Dieu.
La cérémonie était plus pompeuse que sainte et grave ; on souffrait de voir le pape angéliquement résigné à tous les caprices de vanité; l'empereur abusait un peu de ce caractère patient et bon ; et si tous les honneurs furent pour Napoléon dans cette cérémonie, tous les respects furent pour le pontife qui gardaient une gravité admirable. H y eut du théâtral à Notre-Dame, comme dans toutes les fêtes de l'empire ; David reproduisit le cérémonial dans son tableau bien connu, et il en crayonna tous les personnages avec une scrupuleuse ressemblance ; son œuvre est demeurée comme l'expression technique de la cérémonie du sacre ; il y a quelque chose de gauche dans tous ces costumes de cour mal portés, et ces figures, souvent aux traits durs,
1 L'empereur avait répondu la veille, en ces termes, au discours que lui avait adressé M. François de Ncufchàteau à la tête du sénat :
« Je monte au trône où m'a appelé le vœu unanime du sénat, du peuple et de l'armée; le cœur plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple, que du milieu des camps j'ai le premier salué du nom de grand. Depuis mou adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues, et je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple.
» .Mes descendants conserveront longtemps ce troue. Dans les camps, ils seront les premiers soldats de l'armée, sacrifiant leur vie pour la défense de leur pays. Magistrats, ils ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et l'ébranlement de l'ordre social ne sont que le résultat de la faiblesse et de l'incertitude des princes. Vous, sénateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manqué dans les circonstances les plus difiiciles, votre esprit se transmettra à vos successeurs. Soyez toujours les soutiens et les premiers conseillers de ce trône, si nécessaire au bonheur de ce vaste empire. »
paraissent singulières sous ces habits du théâtre espagnol , nouveaux ointes Alma\iva, ornés du chapeau à la Henri IV. Un sourire de pitié effleure les lèvres lorsque l'on remarque ces manteaux de princes jetés sur de si singulières tournures, ces dames si puérilement harnachées : un bien petit nombre de ligures prêtent à l'art; j'en excepte celles de Napoléon et du pape, qui dominent toutes les autres. On a «lit que rien n'était plus ressemblant que ce tableau ; triste critique de la nouvelle cour impériale! On croirait que David, le peintre des malcs caractères du comité du salut public , l'auteur des admirables esquisses de l'assassinat de Lepelletier et de Marat au bain expirant sous le couteau de Charlotte Corday , se trouvait mal à l'aise lorsque, devenu premier peintre de l'empereur, il dut reproduire en courtisan ces figures qui n'étaient en harmonie qu'avec le fier costume des représentants du peuple ou le glorieux habit des batailles; autant l'allure militaire allait dignement à ces hommes, autant les habits de eour leur étaient disgracieux.
Sur l'ordre de l'empereur on rédigea un livre des cérémonies du sacre , pour ne rien omettre des formules de Louis XIV * . Isabey eu traça les dessins magnifiquement gravés , l'on en fit imprimer le texte avec le plus beau caractère; chaque dignitaire y fut dessiné avec son costume du sacre, depuis l'empereur et l'impératrice jusqu'au dernier des hérauts d'armes ; on y décrivait l'office de chacun ; le procès-verbal y fut inséré tout entier avec les formules les plus minutieuses, comme s'il s'agissait déjà d'une monarchie de huit siècles. Ce livre, aussi • urieux à voir que le tableau de David, donne une idée également pauvre des physionomies nobiliaires de la cour impériale.
Au milieu de ces pompes solennelles, il courut des bruits d'une singulière nature : on prétendit que dans le cortège même il se forma un complot contre la personne del'empereur; les conjurés avaient résolu de le frapper ; plus d'un maréchal , fils de la révolution , s'était offensé du rôle de >alet porte-queue qu'on lui faisait jouer à Notre-Dame. Oue dans les camps Bonaparte désignât le poste de chacun , rien de plus .simple, le commandement était le prix du mérite et du grade ; l'empereur les avait conduits à la victoire, la supériorité lui était due.
1 Procès-verbal de la cérémonie du sacre et du couronnement de l'emperevr Napoléon el de l'impératrice Joséphine; in-'i0, Paris, de l'imprimerie impériale, an uil '1805;. Ce petit ouvrage renferme les oraisons en latin, avant en regard une traduction qui n'est pas toujours fidèle.
Le génie a toujours une puissance mystérieuse. Mais cet homme imposait aux vieux généraux un rôle de domesticité; il leur faisait porter ses honneurs sur un coussin , comme des valets de chambre ' ; cela levait blesser profondément de dignes soldats tels que Bernadette, Augereau, tous de valeur militaire. Plus d'un murmure accompagna le cri de vive l'empereur! jeté sous les voûtes de la basilique; des imprécations s'y mêlèrent ; on raconte même que dans la voiture des maréchaux , l'un d'eux s'était exprimé de manière à troubler le cortège, si bien que l'empereur demandant ce que c'était, son front se plissa lorsqu'il apprit que ce tumulte venait de la voiture où se trouvait Bernadotte. Il vit bien d'où le coup était parti ; s'il ne dit rien alors, il ne l'oublia jamais.
Plus on avait mis de pompe dans le couronnement , plus les pamphlets clandestins s'efforcèrent de détruire par le ridicule tout cet échafaudage théâtral : « Les tréteaux , disaient-ils , venaient de voir une grande parade, Bonaparte, empereur, imitant les anciens rois! Puérilité , s'écriaient les républicains ; Joséphine impératrice ! quel sujet de risée pour les amis de Barras ! » Cette cour si neuve et si gauche éîait toujours le sujet de mille railleries au faubourg Saint-Germain ; H le crayon spirituel dessina plus d'un grotesque sur ces marionnettes qu'on faisait mouvoir ; en Angleterre , on en rit à gorge déployée. Or il arriva une circonstance fâcheuse pour la pompe impériale : c'est qu'à la même époque les nègres d'Haïti saluant, eux aussi , un empereur , élevèrent Dessalines à cette dignité avec de grandes cérémonies 2 , et l'on compara les deux cours : « Il n'y avait d'autre différence, dit le Times, que du noir au blanc. » Le caractère de Bonaparte était placé trop haut pour que de telles attaques pussent l'atteindre ; néanmoins il y était profondément sensible ; le silence de la presse en France l'avait accoutumé à voir le respect du peuple monter comme un encens au pied du trône ; les sarcasmes des journaux anglais le blessaient au cœur ; dans la guerre de Saint-Domingue ce qui l'avait le plus frappé , c'était le parallèle établi entre le consul tout-puissant et Toussaint-Louverture. A ce moment , par un cruel et injuste rap-
1 Mémoire communiqué.
1 Le 8 octobre 1804, le nègre Dessalines, imitant Bonaparte , prit le titre d'empereur de Haïti, et se fit appeler Jacques Ier. Dans l'année suivante, le 8 mai 1805, ce chef des noirs promulgua une constitution impériale et organisa son palais dans le même système de dignités que celui de Napoléon.
prochement, les Anglais présentaient un noir, couvert de crimes v comme l'égal du tout-puissant empereur des Français couronné à Notre-Dame ; le parallèle était plus moqueur entre les dignitaires de Christophe et ceux de Napoléon ; l'aristocratie de l'Europe put se venger par le sarcasme des humiliations que tant de glorieux parvenus lui taisaient subir; les plaisanteries acérées répondaient à l'épée victorieuse.
Après le couronnement, le pape demeura trois mois encore à Paris; il voulait suivre de sa personne les affaires ecclésiastiques avec l'empereur ' , sur les modifications des articles organiques, et la restitution des légations, ou au moins quelques allégements au traité de Tolentino. On n'avait pris aucun engagement formel dans une négociation où le cardinal Fesch s'était trop avancé ; le pontife avait donné pour mot if de son voyage, au consistoire, le but de la religion et de l'Église; quand le sacre fut accompli , le cardinal Caprara s'efforça de rappeler à M. de Talleyrand les espérances que le pape avait conçues; rappelant les anciennes traditions , il cherchait à remuer l'àme de Napoléon, toujours vivement émue par les souvenirs historiques : « Lorsque le pape Etienne vint sacrer à Paris Pépin, le chef de la seconde race", n'oblint-il pas comme concession les vastes terres qui s'étendent entre
1 î.cs négociations diplomatiques avec le saint-père se continuent toujours en de très-bons (unies. Voici une nouvelle lettre autographe de Napoléon.
« Dans sa lettre du la mai, V. S. nous a témoigné la crainte qu'elle a des événements <jui peuvent survenir entre la Russie et elle: nous avons voulu écrire la présente pour la rassurer. Le cabinet russe a peu de tenue, et il est, en général, assez inconséquent. Éloigné des affaires de l'Europe, il se précipite dans des démarches qu'il ne tarde pas à rétracter. Nous avons lieu d'être persuadé qu'il est fâché de In conduite de M. Cassini. V. S. ne doit prendre aucune inquiétude des troupes nouvellement arrivées à Coribu; il y a 6,000 hommes : dans la mer Noire, il y en a 6,0 0 autres. Nous avons déjà fait connaître au roi de Naples ([tic notre intention 'aucune troupe ne mette le pied en Italie, et nous sommes persuadé que ce ne sera pas celle de la Russie qui peut prendre possession des îles; projet éphémère, qu'elle abandonnera bientôt, à moins qu'elle ne veuille, ce que nous ne croyons pas pour le moment, donner suite au projet de Catherine de détruire l'empire chancelant. di Ottomans. V. S. peut rester sans aucune inquiétude; il n'y aura aucun trouhle continental qui soii de quelque conséquence.
» Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, très-saint père, longues années au régime et gou\ ernement de notre mère la sainte église.
h Votre dévot fils,
» L'empereur des Français, » Napoléon. »
COURONNEMENT DE l'eMPEREI'R A NOTRE-DAME. 33
le Tibre etl'Arno, que depuis on appela les légations? Cette concession avait porté bonheur , car Pépin avait eu pour fils Charlemagne ; bel exemple pour Napoléon , le chef de la quatrième dynastie; tout l'y engageait ; il devait beaucoup au pape ; Pie VII avait si peu résisté à sa prière de venir le consacrer, pourquoi le nouvel empereur d'Occident ne renouvellerait-il pas à son avènement à la couronne les donations antérieures? »
Ainsi parlaient le cardinal Caprara dans ses notes diplomatiques , et le pape lui-même dans ses petits billets à Napoléon ; on lui répondait à peine; la diplomatie avait obtenu de Pie VII ce qu'elle voulait, le sacre de l'empereur ; on l'avait fait venir à Paris pour donner l'onction sainte à celui que l'armée et le sénat élevaient sur le pavois ; une fois ce résultat acquis, qu'avait-on besoin de faire des concessions ' ? L'empereur négligea désormais un peu le pape , de trop grandes affaires préoccupaient l'homme de la destinée; il visita plus rarement ie pontife depuis son couronnement, évitant de le voir afin de n<> pas lui donner satisfaction sur les espérances qu'il avait laissé concevoir à Rome : sans doute Bonaparte eût fait quelques concessions sur les articles organiques, il n'était pas partisan plus que Pie VII des principes philosophiques de plusieurs de ces articles votés sur les inspirations du tribunat ; mais il craignait de heurter le conseil d'État , et de blesser l'esprit sceptique qui dominait dans le sénat, au tribunat ci au corps législatif. Quant à ce qui touchait les légations romaines, Bonaparte , qui rêvait en ce moment le royaume d'Italie2 et la couronne
1 Cependant l'empereur ne manqua jamais d'accomplir ses devoirs envers le pape.
La princesse Hortense, épouse du prince Louis, ayant mis alors au jour un fils qui fut nommé Napoléon-Louis, l'empereur ordonna de remettre au saint-père une notification officielle de la naissance, de ce prince. Le 6 janvier 1803, le pape adressa une réponse à l'empereur :
« Cher fils en Jésus-Christ .
» Vos lettres nous ont rempli d'une double joie, d'abord parce que vous nous a\Ç7. annoncé qu'il vous est né un neveu, de votre frère Louis, et ensuite, parce que Jes mêmes lettres nous apprennent que aous connaissez, que vous avez éprouvé l'effet de notre affection , et que vous savez aussi combien nous avons à cœur tout ce qui appartient à l'honneur, à l'accroissement, à l'avantage et à l'ornement de votre t :mille ; et certainement aous avez bien jugé de nous. »
2 Napoléon avait déjà suivi personnellement avec le pape une négociation pour le concordat italien ; il y apporta un grand intérêt.
« Très-saint père, » La lettre de votre sainteté nous a très-vivement affecté, parce que nous parla-
de fer sur sa tète, ne pouvait rendre au pape les légations cédées par le traité de Tolentino , le plus beau joyau de son sceptre italique ; c'était bien assez de laisser Rome au pape comme usufruit et fief de l'empire. Napoléon n'admettait que conditionnellement sa souveraineté temporelle, suite d'une tolérance et jamais un droit , concession de Pépin et que son successeur pouvait retirer. Sur toutes les choses spirituelles, au contraire, l'empereur céda, ainsi le rétablissement du calendrier grégorien , la restauration du dimanche , à ce point que par une bulle la fête de l'empereur fut unie à celle de l'Assomption dans une commune solennité.
Pie VII se résigna , sa patience ne se démentit pas un moment ; il priait , jeûnait , en subissant les ordres un peu brusques , un peu capricieux, de Napoléon , avec une admirable douceur ; il demeura encore trois mois à Paris , passant ainsi la semaine sainte loin de cette terre d'Italie , de Rome, la ville chrétienne, où ces solennités ont tant de pompes. Qui n'a vu la semaine sainte dans la cité éternelle , n'a jamais assisté aux cérémonies du catholicisme. Pie VII n'entendit point les cloches de Saint-Pierre sonner à pleine volée pour le saint jour de Pâques , et les litanies du soir dans le Corso. Il fut l'objet d'un respect fatigant et d'hommages un peu fastidieux pour un vieillard; tous les corps venaient à lui successivement ; il reçut avec sa bienveillance évangélique les présidents de cantons qui représentaient la province au couronnement. Ces présidents , organes de la propriété foncière , de la terre , au sacre de l'empereur , la plupart pères de famille, honnêtes propriétaires , commerçants distingués , avaient excité la risée de la cour impériale. Elle était si bien apprise cette cour , elle avait de
geoas toujours ses peines. Nous nous sommes fait rendre compte du décret du viceprésident de la république italienne, relatif au concordat de cette république, dont votre sainteté n'est pas satisfaite. Le vice-président n'a eu qu'un seul objet, qui si été d'en imposer à ceux qui prétendaient que le concordat était contraire aux int*rets , et portait atteinte aux droits de la république. Nous avons ordonné que le vic«- [ircsiilent nous présentât, dans le plus court délai, le plan d'exécution du concordat. Notre intention est de soumettre tout ce qu'il nous proposera à l'examen le plus scrupuleux, et d'empêcher qu'il ne soit porté aucune atteinte à ce qui a été convenu entre nous. Nous espérons que dans celte circonstance, comme dans celles qui l'ont précédée, votre sainteté restera convaincue de notre attachement aux principes dv la religion et à sa personne.
» Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous conserve, très-saint père, longues années au régime, etc.
» Votre dévot fils,
s Napoléon. »
COURONNEMENT DE LEMl'EUKIU A NOTRE-DAME. 35
si grands airs! de si belles manières ' ! Qu'elle avait bonne grâce desc moquer de ces propriétaires économes qui ne dépensaient pas à Paris le produit des jeux ou des gratifications secrètes de la police, et qui venaient, à leurs frais , assister au couronnement de leur empereur î Napoléon avait un haut respect pour la propriété, et, certes, ce n'est pas lui qui se moqua jamais des commerçants et des propriétaires économes, mais les nobles dames, les débris du directoire, les gentilshommes subitement créés , se moquaient de ce qu'ils appelaient les Chinois de Canton * qui n'avaient pas de voitures , et venaient aux Tuileries avec leurs costumes modestes des villes de province. Les courtisans d'alors étaient comme les joueurs qui méprisent l'éeonomu* parce qu'ils jettent des flots d'or sur le tapis vert.
Le pape partit de Paris au mois d'avril , après avoir célébré la messe dans toutes les églises et visité les établissements charitables ; on ne le vit jamais ni à un gala ni à une cour , et il n'en tint jamais lui-même; se consacrant à la plus profonde solitude , il se tenait dans les appartements reculés des Tuileries , donnant sa bénédiction au peuple et aux petits enfants qui l'entouraient , et, plus d'une fois, il s'assit au chevet du lit des mourants à l'Hotel-Dieu. Bonaparte disait tout haut : « Quel honnête homme que ce Pie VII ! quel pontife vénérable ! » Et le pape rendait en affection chrétienne ce que Napoléon ne pouvait lui refuser de respect filial.
L'empereur et le pape quittèrent Paris presque simultanément , l'un pour retourner à Rome , la ville de son choix , saluer le Tibre , revoirie Capitole ; l'autre pour prendre la couronne de fer à la3Ionza, et recueillir à Milan l'héritage des rois lombards.
1 Ces insultes indécentes furent l'objet d'une note intime de M. Fiévée à Napoléon empereur dans sa correspondance.
2 Jeu de mots de l'époque pour désigner les présidents de canton.
36 LES BOCilfiONS.