‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de NapoléonChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LES BOrRBONS. IF. PARTI ROYALISTE ET SES AGENTS.

Les illusions tics royalistes et leur découragement. — Leur-; idées sur l'avènement de l'empereur. — Rupture des négociations avec Bonaparte. — Protestation de Louis XVIII. — Correspondance avec le roi d'Espagne. — Dissidence entre Louis XVIII et Je. comte d'Artois. — Entrevue de Calmar en Suède. — Déclaration commune. — Fusion de principes. — La constitution de 91. — Retour des Bourbons en Russie. — Embarras des gouvernements sur la question de l'asile. — La branche d'Orléans. — Les Condé. — Les royalistes en France. — Organisatloii des provinces. — Derniers débris de la Vendée et de la chouannerie. — Les royalistes rattachés. — Les récalcitrants. — Faubourg Saint-Germain.

Mars 1004 — février IOOj.

Les illusions du parti royaliste devaient s'évanouir après la mort violente du duc d'Enghien; des esprits exaltés ou simples s'étaieni longtemps persuadé que Bonaparte travaillait pour une restauration, (lommele consul avait tout fait pour reconstituer les formes monarchiques et les éléments qui en étaient la base, les plus zélés partisans des Bourbons croyaient qu'après avoir rétabli l'édifice , le premier consnl jouerait le rôle de Monck en acceptant 1 epée de connétable de la main de Louis XVIII. Depuis l'exécution de Vincennesil n'y avait plus à se tromper; l'antipathie entre Bonaparte et les partisans de la maison de Bourbon devait éclater dans toute sa force; à leurs veux . Bonaparte n'était plus qu'un assassin s'abreuvant du sang d'une antique race ! La révolution lui avait demandé une tète en échange de la couronne , et il l'avait livrée. Plus de rêves sur la restauration ; tout était fini , le consul prenait la pourpre impériale comme chef d'une d\ nastie nouvelle, le pape avait consenti à le couronner dans la vieille basilique; on traitait les Bourbons comme les Mérovingiens; Bonaparte imitait l'empereur Charlemagne, il avait pris pour modèle cette grande ligure historique. S'il reconstituait le pouvoir, c'était pour lui-môme . au profit de sa dynastie et de l'édifice puissant qu'il élevait à son propre compte.

Pour affermir ce vaste ouvrage, la vengeance politique de l'empereur avait poursuivi tous les partisans de la maison de Bourbon : douze tètes étaient tombées sur l'échafaud autour de George Cadoudal, l'intrépide Breton ! S'il y avait eu des grâces pour MM. de Polignac, de Rivière, c'était pour orner de quelques joyaux l'avènement de l'empereur et faire agenouiller des gentilshommes devant la nouvelle majesté. On savait que plusieurs fois , en plein conseil d'Étal, Napoléon avait rassuré les intérêts révolutionnaires en déclarant avec: fierté qu'il ne pactiserait jamais avec les Bourbons ; fils de la révolution , il voulait s'élever ou tomber par elle; fondateur d'une nouvelle dynastie, il appelait sans doute autour de lui les existences anciennes, mais à condition qu'elles se feraient jeunes et neuves poulie servir avec constance et dévouement. Louis XVIII, qui avait écrit à M. de Bonaparte, s'était étrangement abusé sur la possibilité d'uni négociation avec le premier consul; maintenant pouvait -il douter ••'ncore de l'ambition de celui qui s'était fièrement assis sur le trône impérial?

Dès que la triste nouvelle de la mort du duc d'Enghien se répandil au sein de la famille royale, elle produisit une vive et sinistre impression. Qui pourrait dire la juste douleur du père et de l'aïeul des (xmdé ? pour eux un fils était perdu , leur race était tarie. Tous deux tinrent s'agenouiller au pied de l'autel, dans la chapelle catholique de Londres , pour implorer la justice du Dieu des armées ! Le prince de Coudé , la main affaiblie , écrivit comme le vieux Priam à celui qu'il appelait l'assassin de son petit-iils, pour lui annoncer que la justice divine tôt ou tard atteindrait sa tète, et le duc de Bourbon, plus impétueux , le voua aux malédictions de la terre et à la vengeance de l'avenir. Louis XVIII, qui ne perdit jamais un moment le caractère un peu théâtral dans l'expression de la dignité royale, renvoya au roi d'Espagne l'ordre de la Toison d'or dont il était décoré. Chef et aîné de la maison de Bourbon , il avait droit de parler haut aux cadets de la race que Louis XIV avait établie en Espagne ; il déclara que : «Puisque Charles IV avait envoyé à Bonaparte meurtrier du duc d'Enghien: le même ordre de la Toison d'or, il ne voulait plus le porter désormais, et il l'arrachait de sa poitrine l. »

1 Voici le texte de la lettre tic Louis XVIII :

« C'est avec rejrret que je vous renvoie les insigniu de l'ordre de la Toison d'or. que sa majesté votre père, de glorieuse mémoire, m'avait confiés. II ne peut y avoir vi. 3

L'indignation éclata plus vivement encore dans la branche cadette : MM. le duc d'Orléans, le duc de Montpensier pleurèrent vivement la mort du duc d'Enghien, leur jeune parent, leur ami d'enfance, et le duc d'Orléans n'hésita point à manifester les sentiments d'irritation et de tristesse que lui causait la mort de son infortuné cousin. Dans une lettre écrite de Londres à l'évèque de Landaff, ce prince rappelle ton» les liens qui l'unissaient à M. le duc d'Enghien : « Sa mère était sa tante, lui-même était son proche parent; camarades dans leurs premières années, ils avaient conservé l'un pour l'autre un vif attachement. Le sort qu'on lui avait fait était réservé à tous les Bourbons, l'usurpateur corse ne serait jamais tranquille tant qu'il n'aurait pas effacé la famille entière de la liste des vivants. » L'indignation qu'éprouve M. le duc d'Orléans à l'aspect de ce triste événement, le porte à dire : « Qu'il avait presque pcdu le souvenir de sa patrie; il ne voit plus que l'Angleterre capable de lutter contre la tyrannie de Bonaparte; la conservation et l'indépendance du monde dépend d'elle. » Comme patriote, M. le duc d'Orléans faisait donc des prières pour le développement et la marche des idées anglaises sur le continent, dans la grande lutte contre Bonaparte *.

rien de commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, du duc. d'Enghien. La religion peut m'cngager à pardonner è un assassin, mais le tyran dt de mon peuple doit toujours être mon ennemi. Si la Providence, par des motifs inexplicables, me condamne à finir mes jours en exil, jamais ni mes contemporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l'adversité, je me suis montré indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtres. »

1 Voici la lettre autographe de M. le duc d'Orléans :

« Mon cher lord, je vous remercie beaucoup de votre obligeante lettre. J'ai vivement regretté de ne pas vous voir lors de voire séjour à. Londres. (Ici, beaucoup de détails indifférents*}

» J'étais certain, miloni, que votre âme élevée éprouverait une juste indignation a I occasion du meurtre atroce de mon infortuné cousin Sa mère était ma tante; lui-même, après mon frère, était mon plus proche, parent. Nous fûmes camarades le pendant nos premières années, ci vous devez penser, d'après cela, que cet événement a du être pour moi un coup bien rude. Son sort est un avertissement pour nous ton; : il nous indique que l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants. Cela me fait ressentir pins vivement (pie je ne le faisais quoique cela ne soit guère possible, le bienfait de la généreuse proti nous est conservée par votre nation magna-

nime. J'ai quitté ma patrie de si bonne heure, que j ai à peine les habitudes d/UD Français, et je puis dire avec \érité que je suis attaché à l'Angleterre, non-seulement paria reconnaissance, mais aussi par goût et par inclination. C'est bien dans la sin-

LE PARTI ROYALISTE ET SES AGEiNTS. 30

Tous ces actes et ces protestations de la conscience se rattachaient à la mort du duc d'Enghien à l'époque du consulat. Lors de l'avénement de Napoléon à l'empire, le langage de Loir . XVIII prit une teinte plus sérieuse et plus hautaine; au fond de son cabinet , et sans prendre conseil que de lui-même , il rédigea une protestation datée de Varsovie, résidence que la Prusse lui avait indiquée, dans laquelle, à la manière des Stuarts , il protestait contre le titre d'empereur que prenait Bonaparte, et surtout contre la prétention de le rendre héréditaire dans sa famille, usurpation plus grande à ses yeux. L'irritation «le Louis XVIII le porta à des paroles dangereuses, et ce fut pour lui une faute que de déclarer nuls tous les actes de la révolution depuis son origine. Quel moyen de transaction se réservait-il? Ce n'était pas seulement pour défendre ses droits personnels que Louis XVIII protestait, mais parce qu'il se croyait responsable envers les souverains menacés ; le roi repoussait toutes les lois , tous les actes illégaux décente de mon cœur que je dis : Puissé-je ne jamais quitter cette terre hospitalière !

» Mais ce n'est pas seulement en raison de mes sentiments particuliers que je prends un vif intérêt au bien-être, à la prospérité et au succès de l'Angleterre, c'est aussi en ma qualité d'homme. La sûreté de l'Europe, celle du monde même, le bonheur et l'indépendance future du genre humain, dépendent de la conservation et de l'indépendance de l'Angleterre, et c'est là la noble cause de la haine de Bonaparte pour vous, et de celle de tous les siens. Puisse la Providence déjouer se* projets iniques et maintenir ce pays dans la situation heureuse et prospère ! c'est le vœu de mon cœur, c'est ma prière la plus fervente.

>» Vous devez être également instruit, milord, de mes opinions touchant la dissidence parmi les chrétiens, en d'autres termes, parmi les hommes qui professent la même religion. Je pense que chacun doit rester fidèle aux principes dans lesquels il a été élevé, et je pense également que ce n'est point dans les temps comme ceux où nous vivons, que pareilles dissidences doivent être une cause de désunion : il ne s-'agil pas d'être chrétien de telle ou telle manière, mais d'être chrétien ou de tif pas l'être.

» D'après mon humble avis, c'est de cela seul qu'il s'agit à une époque où les parties vitales de la religion et de la morale sont attaquées d'une manière si redoutable , et où la triste expérience de ces dernières années montre avec quelle rapidité l'irréligion et l'immoralité répandent leur influence funeste sur les hommes.

» Je jugeais bien, milord, d'après la connaissance que j'avais de votre belle âme. que votre opinion sur tous ces points serait telle que je l'ai trouvée. Mais permettez-moi d'ajouter que je vous félicite d'avoir des sentiments si dignes d'un prélat anglais et d'un véritable chrétien.

» Veuillez bien me rappeler au souvenir de madame et de mademoiselle Watson, et croire aux sentiments d'estime et de considérations avec lesquels je suis...

» Signé : L.-P. P. d'Orléans. »

(Lettre du duc d'Orléans du 58 juillet 1804, à l'évèque de Landaff .)

puis les états généraux qui avaient amené la crise effrayante où se trouvait aujourd'hui l'Europe. A la face de tous les souverains, le chef de la maison de Bourbon voulait réveiller les droits des antiques royautés aux prises avec le principe désorganisateur qui remuait le monde ' .

Cette protestation parvint à Paris; elle circulait assez publiquement , car les Bourbons avaient des agents moins habiles qu'actifs et remuants ; chacune de leurs phrases était répétée dans la haute compagnie ; on la lisait au foyer domestique de l'aristocratie, stérile consolation pour le faubourg Saint-Germain. On s'abordait en se demandant si l'on avait lu la prostestation du roi ; Napoléon la reçut à son adresse comme tous les autres membres du gouvernement ; elle portait sur l'enveloppe cette suscription : Pour lui seul. L'empereur la parcourut rapidement et se recueillit pour demander ce qu'il fallait «mi faire; les choses étaient trop avancées, trop publiques, les rapports de police annonçaient que , l'écrit circulant partout , on ne pouvait plus le supprimer par un acte arbitraire ; la mesure eût été absurde. Bonaparte se crut assez fort pour donner une publicité officielle à cet acte qui , selon lui , n'avait aucune portée politique. Dans le mouvement énergique de son pouvoir , il ne pensait pas que les paroles des Bourbons pussent retentir bien loin, et, par un ordre de son cabinet , la déclaration de Louis XVII I fut envoyée au Moniteur. Ce coup hardi, mais habile, témoignait de la force du gouvernement impérial ; il constatait qu'alors Napoléon, sans craindre un parti vaincu, le laissai l protester à son gré. Il accompagna la publication de cette pièce d'une

1 Varsovie, 6 juin 1804.

« En prenant le titre d'empereur, en voulant le rendre héréditaire dans sa famille, Bonaparte vient démettre le sceau à son usurpation. Ce nouvel acte d'une révolution où tout, dès l'origine, a été nul, ne prut sans limite infirmer mes droits. Mais comptable de ma conduite à tous les souverains, dont les droits ne '•ont pas moins que !•'- miens, et dont les trônes sont tous ébranlés par les principes dangereux que le sénat de Paris a osé mettre en avant : comptable à la France, à ma famille, à mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune e:i gardant le silence en cette occasion. Je déclare donc après avoir, au besoin, renouvelé mes protestations contre tous les actes illégaux qui, depuis l'ouverture îles états généraux de France, ont amené la crise enrayante dans laquelle se trouvent el la France et L'Europe ; je déclare, en présence de tous les somerains, que loin de reconnaître le litre impérial que Bonaparte \icnt de se l'aire déférer par un corps qui n'a pas même d'existence légitime, je proteste et contre ce titre el contre tous les actes subséquent auxquels il pourrait donner lieu.

» Louis. »

critique fine , spirituelle , avec ce ton railleur de la force contre la faiblesse , du fait jeune et triomphant contre le vieux droit qui succombe *. « Le comte de Lille , disait-il , devait adresser sa protes-

' « Le Moniteur vient de publier la protestation que le comte de Lille a faite, le 6 juin, contre l'avènement de Napoléon à la dignité impériale, et contre tout ce que l'autorité nationale a l'ait depuis l'ouverture des états généraux en 1789. Cette protestation a élé annoncée dans les journaux anglais, mais elle n'a point été insérée. On ne sait si elle a été adressée aux puissances, mais il est certain qu'il n'y a été fais aucune réponse officielle. On peut conclure de ce silence même quel cas on fait d« i et acte inutile à la cause et aux prétentions du comte de Lille. De toutes les puissances de l'Europe, il ne convenait peut-être qu'au gouvernement français de lu publier: c'est la plus noble réponse qu'il pouvait faire à l'écrit et aux prétention*qui y sont mi.-es en avant; c'était révéler la faiblesse de son ennemi, et donner une haute idée de sa propre grandeur.

" .Nous n'entrerons point dans la discussion des droits que le comte de Lille s'arroge. Ils ont été décidés par les plus habiles publicisles, par les nations ellesmêmes, par l'histoire de toutes les dynasties, longtemps avant la révolution française. L'intérêt des peuples fait les rois, et la force nationale les soutient. Quand ils n'ont plus pour eux ni l'un ni l'autre, ils rentrent dans la foule des individus. Ces droits-là sont ceux de toutes les maisons régnantes ; un peu plus, un peu moins d'antiquité fait toute la différence. C'est ce droit qui a mis dans la maison de. Hanovre le sceptre britannique, dans la maison d'Autriche la couronne impériale; ce fut le droit de Hugues Capet, choisi par ses pairs, qui représentaient alors la nation ; le comte de Lille lui-même n'est, selon ses principes, que le spoliateur des enfants de Charlcmagne. Mais qu'est-il besoin d'étayer une vérité éternelle par des exemples? Si le comte de Lille proteste contre la révolution, la révolution proteste hien plus hautement contre lui. Cette révolution dont les résultats ont été reconnus par toute l'Europe, consacrés par tant de victoires, et consolidés par tous les intérêts nouveaux, a jeté entre la France et les Courbons un mur de diamant, pareil à celuj qui, dans Miiton, sépare le palais de l'Éternel du sombre séjour des anges rebelles. FI faut que le comte de Lille renverse ce mur terrible avant de faire entendre sa faible voix ou ses inutiles protestations. Ce n'est point par des écrits que des rois détrônés rétablissent leurs droits. Lorsqu'ils en sont réduits à celte extrémité, ils sont déjà dégradés du rang où la fortune et l'autorité de la nation les avaient placés. Lorsque Henri IV voulut monter sur le trône de saint Louis , il prit les armes, il vainquit, il régna ; mais le comte de Lille nous rappelle le fils de Jacques II, qui, n'ayant jamais tiré le glaive, se contentait d'envoyer régulièrement de sa petite cour de Commercy, en Angleterre et en Ecosse, des volumes de protestations et d'injures, au lieu d'y porter des armes et d'y lever des soldats. Il fut un temps où le comte de Lille pouvait parler de sts droits, parce qu'il pouvait les défendre ; mais il a choisi h; parti delà retraite, il devait prendre celui du silence : un roi détrôné doit combattre ou se taire.

j* Du reste, le dernier acte de la volonté nationale complète tous les autres, et met le sceau, comme le dit si bien le comte de Lille , à l 'usurpation dont le peuple fiançais et l'empereur sont si coupables; l'instabilité du gouvernement, au milieu des triomphes de la république, flattait encore les espérances des Courbons ; le trône semblait toujours vacant. Mais aujourd'hui que la dignité impériale est élevée sur

tation aux gouvernements étrangers plutôt qu'à la France. De quoi se plaignait-il? Des ruines de sa famille? Mais une dynastie est fondée par l'intérêt des peuples ; si la force historique la soutient , la force des choses la renverse ; les dynasties ont leur commencement , leur milieu et leur fin. Ainsi avaient fait Hugues Capet et la maison de Hanovre ; le premier ancêtre du comte de Lille n'était lui-môme que le spoliateur de Charlemagne ; s'il protestait contre la révolution , la révolution protestait contre lui ; un mur de diamant séparait les intérêts nouveaux de la race antique. Henri IV conquit son royaume à la pointe de son épée. Le comte de Lille était comme ce fils de Jacques II qui envoyait des protestations en Angleterre et en Ecosse pour troubler le royaume. Puisque le comte de Lille avait choisi la retraite , il fallait qu'il y restât : un roi détrôné doit se taire ou combattre. »

Ainsi parlait Napoléon dans sa verve caustique pour répondre à la protestation de Louis XVIII. Ses agents, ayant reçu l'ordre de pénétrer les pensées intimes des cabinets , avaient su que ce manifeste avait été adressé à toutes les cours par le prince proscrit; Louis XVIÏ1

les ruines de la monarchie, aujourd'hui que l'ordre héréditaire assure des chefs intéressés à l'ordre actuel, et que tous les intérêts nouveaux ont un centre, un point d'appui fixe, bout est fini pour les Bourbons. Quelles que soient leurs prélenticns, ils ne peuvent désormais soutenir la comparaison avec celui que le peuple français leur a préféré, et il est plus glorieux de commencer une dynastie que de finir la sienne; et, certes, jamais droits ne furent plus sacrés, plus solennellement reconnus, que ceux de la famille appelée à régner.

» Ce ne sont plus quelques tyrans subalternes, quelques seigneurs ignorants ; ce M s,»nt plus quelques vils factieux qui ont disposé de l'autorité dans un moment d'ivresse anarchique. C'est un peuple tout entier qui, après avoir combattu quinze ;\ns pour sa liberté, après avoir essayé diverses sortes de gouvernement, prend enfin, dans le calme des passions, celui qu'il a jugé le plus convenable à ses intérêts et le plus conforme à son caractère. L'empereur ne portera pas un décret qui ne lui rappelle l'étendue de ses devoirs et la légitimité de ses droit-. Il règne par les constitutions de l'empire : c'e>t-à-dire que l'empire cl le^ constitution - 6081 avant lui, qu'il existe pour défendre l'un et pour maintenir les autres. Il avait tout mérité de la recon- ■aissanee nationale, maintenant il doit tout à la nation. Voilà ce qui rend son ■mpire plus cher , ce qui le lie plu> intimement au peuple ; voilà ce qui distingue éminemment la nouvelle dynastie et qui donne une Iiase éternelle au trône impérial ; '.undis que le comte de Lille et se» successeurs en seront réduits à faire entendre d'inutiles protestations, de quelque retraite ignorée, malheureux d'avoir perdu le bténe, malheureux de ne l'a\oir pa> EU recouvrer, mais plus malheureux encore de n'être pas assez grands pour y renoncer, lor.-que la fortune, les puissances de l'Europe et l'intérêt de la France les en ont précipités pour toujours. »

agissait d'égal à égal avec les têtes couronnées; ses lettres restèrent sans réponses officielles; les gouvernements russe, autrichien, prussien, anglais, craignaient à l'égard de la France d'aller trop en avant dans leurs paroles ; ils ne voulaient pas même donner des promesses aux Bourbons en entrant dans une coalition déjà échouée lors des campagnes de 1793 et 1709. Ils se contentèrent de transmettre certaines assurances verbales d'un stérile intérêt, par des agents intimes auprès de Louis XVIII à Varsovie; on ajouta quelques mots à l'oreille des envoyés particuliers de Louis XVIII à Vienne, à Londres et à Saint-Pétersbourg : « Sans doute les événements de la guerre pouvaient rendre la restauration des Bourbons possible; mais le temps n'était pas venu de donner une nature complexe à une question de sa nature si simple, et de mêler des intérêts de dynastie à une campagne qui ne devait avoir d'autre but que de restreindre la prépondérance de la France dans des conditions que les cabinets déclaraient rationnelles. »

A cette époque un événement malheureux vint accuser la moralité de la police impériale ; il fut constaté qu'une tentative d'empoisonnement avait été essayée contre Louis XVIII à Varsovie; le fait fut incontestable, l'attentat dut-il être attribué à la main fatalement signalée? Louis XVIII , alors à Varsovie , faisait les préparatifs d'un voyage politique dans la Baltique ; deux émissaires étaient arrivés à sa résidence; d'où venaient-ils et à quels desseins? Ils s'adressèrent à un Français de peu d'importance dans la vieille capitale de la Pologne, et lui demandèrent les renseignements les plus intimes sur la vie du roi; puis on lui offrit de l'or, une immense récompense s'il voulait pénétrer dans les cuisines du roi pour y jeter une certaine préparation ; le duc de Pienne , premier gentilhomme de la chambre , fut prévenu par des indiscrétions, et les deux émissaires, à leur tour, compromirent l'agent principal de la police de Paris. La tentative d'empoisonnement ainsi constatée par les autorités prussiennes, le roi écrivit au président de la chambre de Varsovie et lui dénonça toutes les circonstances de l'attentat. Le cabinet de Berlin retarda toute enquête judiciaire ; Louis XVIII fit déposer à la police les preuves du délit : on en constata sous toutes les formes la réalité en présence des comtes d'Avaray et de Damas-Crux , de l'abbé de Frimont , de l'archevêque de Reims , du marquis de Bonnay. Les royalistes n'hésitèrent point à accuser la police impériale ; historiquement rien ne fut con-

stalé «juc la réalité du délit, la main secrète qui l'avait dirigé resta mystérieuse. On crut reconnaître dans les hésitations de la Prusse la crainte que la France lui inspirait. Cette tentative fit une profonde impression, et les journaux français reçurent l'ordre de traiter comme une invention puérile tout ccqui s'était fait à Varsovie1. Au reste, quel intérêt auraiteu Bonaparte, si liant placé, à se défaire de Louis XVIII alors si abaissé? La main qui brise un trône de son gantelet, ne s'amuse pas à verser du poison dans la coupe.

A ce moment décisif de l'avènement de Napoléon à l'empire, les princes de la maison de Bourbon résolurent de se réunir pour faire en commun une déclaration de principes qui put servir de base à une restauration à venir. Depuis l'origine du mouvement révolutionnaire, l'Europe savait la séparation instinctive qui divisait en deux, partis les opinions de Louis XVIII et celles de M. le comte d'Artois. Le roi pariait toujours delà base des négociations et des transactions, comme Henri IV avec les ligueurs; il n'avait aucune répugnance pour se rapprocher des hommes qui avaient marqué plus ou moins directement dans les événements de 1780. Il n'en était pas de même de M. le comte d'Artois, esprit actif, inflexible , et que rien ne pouvait détourner de la pensée des complots et des tentatives secrètes contre la révolution française. U y a des esprits ainsi faits en politique, qui ne ne savent que conjurer même contre eux ; le pouvoir n'est dans leur main qu'un moyen d'action occulte, et malheureusement tel fut un

1 « Dans les derniers jours de juillet , on a découvert un complot tendant à empoisonner le comte de Lille et sa famille. Deux étrangers inconnus avaient gagné, par des [ romesses, un certain Coulon, qui tient ici un billard; ce dernier, qui était lie avec le cuisinier du prince, devait jeter dans le pot où se fait la soupe deux carottes qu'ils lui remirent. Coulon, 'ourmenlé par sa conscience, déclara la chose, et remit le paquet qui contenait les carottes. Celles-ci, ayant été examinées par deux médecins el un apothicaire, se trouvèrent remplies d'arsenic. Le comte de Lille, avant son départ pour Grodno, écrivit à M. le comte d'Hytne et au président de la chambre à «esujet; et, en conséquence, il fut donné ordrede faire les informations les plus rigoureuses. Les deux étrangers dont le signalement se trouve dans le?- différents actes, se sont évades. »

Lettre datée de Varsovie, 7 août, publiée dans la Gazelle de Hambourg.)

Voici comment les journaux français parlèrent en se moquant de la tentative d'empoisonnement BUT Louis XVIII :

« Au départ du courrier, l'on apprend par des lettre.- de Varsovie que Coulon et -a femme ont été an étés. IN ont avoué que la fable de l'empoisonnement était de leur invention, a lin de tirer quelque argent du comte de Lille, <|ui a bien voulu ajouter lui aux as-ertions d'un misérable qui d'ailleurs avait une réputation Irès-flétrie. »

peu le caractère de M. le comte d'Artois; avec ce besoin d'agitation il avait compromis souvent ses amis. EnGn une dernière opinion était celle du duc d'Orléans, profondément attaché par ses antécédents à la révolution française ; alors le prince était trop habile pour s'attirer la haine des émigrés qui le surveillaient dans toute sa conduite ; il se gardait de leur donner des motifs de soupçonner son dévouement.

Les princes de la branche aînée, comme les membres de la branche cadette, éprouvèrent la même nécessité de se rattacher à un corps de doctrines qui deviendraient pour eux la base de leur politique d'avenir; leurs divisions faisaient leur faiblesse, quand l'union devait être leur force ; il ne s'agissait plus que de choisir une localité spéciale où tous pourraient se voir dans une sorte de congrès de famille1, pour arrêter un plan de conduite. Ce congrès deviendrait une réunion politique : on voulait y dresser des manifestes et des actes, et, dès lors, il allait créer une'difflculté pour les puissances en rapport avec la France. La Prusse, qui avait donné un asile au prétendant, fit insinuer : «Que cet asile ayant un sens limité pour abriter sa tète proscrite, en aucun

1 Le paragraphe inséré dans les gazettes allemandes, portant que le prince de Coudé et le duc d'Orléans étaient à Piiga , n'était pas tout à fait sans fondement. On sait parfaitement dans les cercles diplomatiques que Louis XVIII a désapprouvé tout complot, toutes manœuvres tendantes à opérer de force une contre-révolution en France ; il a sagement pensé que son propre intérêt et ceux de sa famille seraient mal servis par des actes de violence; aussi a-t-il refusé son appui aux projets d'insurrection dans l'intérieur, comme aux plans d'attaque à l'extérieur de la France. 11 espère ; ioir conservé l'affection d'un grand parti en France, qui attend le moment propice pour raviver l'opinion publique en fa\eur de l'ancienne dynastie, et faciliter le retour de «''lie famille, au moyen de la charte constitutionnelle qui fut dressée par la première assemblée en 1791, et avec telles modifications en faveur de la liberté que les événements arrhes depuis rendront nécessaires. C'est ainsi que le roi a constamment pensé, et il a vu avec le plus vif regret la violence extrême d'opinions des autres parties de sa famille : il n'a pas hésité de dire que les succès de Bonaparte étaient dus en partie aux mesures violentes, indiscrètes, impolitiques etdéhontées employée* parles conseillers de ses proches parents en Angleterre, et il a désiré ardemment de les soustraire à l'influence d'un cabinet qui les a si souvent et si indignement four- \oyés. Il est également certain qu'après la publication du dernier complot, celui ùV Pichegru, qu'on avait jusqu'alors cache au roi, il a écrit à son frère et à tous les princes résidant en Angleterre pour leur témoigner, dans les termes les plus pressants, son désir le plus formel (et pour eux ce désir eût été un ordre) de se réunir incontinent à lui dans l'asile que l'empereur de Russie avait offert à sa famille. >'ous apprenons que le prince de Condé et le duc d'Orléans ont témoigné leur empressement à obéir , mais certaine intervention les en a aussitôt empêchés. Cependant leur détermination est parvenue à la connaissance du roi exilé, et il en est résulté ce paragraphe dans ies journaux allemands, » (Morning Chronicle, 25 août 1804.)

cas Varsovie ne pouvait servir de chef-lieu à un projet de la maison de Bourbon contre le gouvernement établi en France et reconnu par la Prusse.» L'Autriche fit la même réponse, et la Russie fut aise d'éviter toute explication, aiin de ne pas mélanger une idée de restauration de dynastie à la question militaire et territoriale, qui seule la préoccupait alors. Les Bourbons étaient pour les puissances continentales un embarras ; s'ils étaient restés dans la condition de vieux et de paisibles gentilshommes, on les aurait partout accueillis ; mais comme ils portaient haut et noblement le sentiment de leurs droits, ils refusèrent d'accéder à cette condition d'impuissance. Les Bourbons s'adressèrent au chevaleresque Gustave-Adolphe, et ce prince n'hésita point à offrir au roi malheureux la ville de Calmar en Suède. Là devaient venir tous les princes, pour se réunir au chef de leur lignée, et rédiger en commun une protestation adressée à tous les gouvernements. Calmar était bien située entre Londres et Varsovie ; Gustave s'y prêtait de bonne grâce avec son caractère loyal et empressé. Il jouait peut-être sa couronne par cette hardiesse ; tant d'autres la jouaient aussi par couardise! et, à tout prendre, il valait mieux tomber sans flétrissure, les armes à la main.

On vit donc à Calmar la réunion des Bourbons; beaucoup de noblesse y accourut pour assister aux délibérations de la famille proscrite. Louis XVIII embarqué à Riga, et le comte d'Artois à Harwick, arrivèrent le même jour à Calmar , où ils demeurèrent près de trois semaines, discutant point à point toutes les questions politiques chacun dans son sens. Louis XVIII, avec sa sagacité habituelle, démontra fortement à son frère la nécessité de faire reposer la restauration sur quelques-uns des principes que la révolution de 1789 avait fait surgir, en les adaptant à la politique monarchique et les légitimant par cette adhésion. D'après le roi , Napoléon devait périr par l'abus du despotisme et de la conquête : il fallait donc faire reposer une restauration sur l'idée de paix et de liberté. L'entrevue de Calmar aboutit à la rédaction de plusieurs documents curieux; le premier était une protestation parfaitement rédigée à la face des cabinets de l'Europe et de la France ; le second une déclaration qui devait servir de base plus tard à la charte1; on y proclamait le gouvernement représentatif

' Déclaration de Louis X VIII adressée aux Français, de Calmar :

« Au sein delà Baltique, en face cl sous la protection du ciel, fort de la présence de notre frère, de celle du duc d'Angoulèinc, notre neveu, de l'assentiment des autres

très-large, la conservation des grades, l'égalité de l'avancement; le roi légitimait en quelque sorte la constitution de 1701, contre laquelle il avait d'abord protesté ; il en faisait un acte émané de l'autorité royale, pour l'opposer au pouvoir absolu, mais glorieux, que l'empereur Napoléon faisait monter avec lui sur le trône.

La déclaration de Calmar fit une vive sensation en Angleterre : Louis XVIII ralliait à lui ce qu'on appelait le parti constitutionnel en Europe. Les journaux anglais s'occupèrent de cette circonstance avec une certaine sollicitude; ils déclarèrent que : « Louis XVIII, adoptant les principes de la première constitution de 1791, avait formellement blâmé les mesures violentes et indiscrètes employées par les conseillers de ses proches parents en Angleterre ; » ces reproches tombaient directement surM. le comted'Artoisqui,touten obéissant, n'avait pas voulu faire le sacrifice de ses idées. Le roi l'avait pressé de venir habiter avec lui en Russie ; le prince refusa , disant qu'il serait plus utile à leur cause à Londres. L'entrevue de Calmar doit être considérée comme la base de la pensée libérale de Louis XVIII à l'origine de la première restauration en 1814 ; ce furent moins les armées coalisées qui tuèrent Bonaparte que les idées patriotes : Louis XVIII s'aperçut que le meilleur moyen de lutter avec le despotisme, c'était d'opposer la liberté ; le gouvernement d'un soldat ne pouvait être brisé que par le gouvernement de la tribune.

Après l'entrevue de Calmar, si décisive sur l'esprit et la tendance de la restauration , Louis XVIII quitta la Suède pour reprendre sa résidence à Varsovie. Des difficultés s'étaient élevées depuis le manifeste royal, et la Prusse ne se souciait plus de recevoir le comte de Lille dans ses États ; le cabinet de Berlin ne se pressa pas de réitérer

princes de notre sang, qui tous partagent nos principes, et sont pénétrés des mêmes sentiments qui nous animent, attestant et les royales victimes, et celles que la Qdélilë, l'honneur, la pieté, l'innocence, le patriotisme, le dévouement, offrirent à la fureur révolutionnaire, ou à la soif ou à la jalousie des tyrans ; invoquant les mânes du jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à la gloire; offrant à nos peuples, comme gage de réconciliation , les vertus de l'ange consolateur que la Providence, pour nous donner un grand exemple, a voulu attacher à de nouvelles adversités en l'arrachant aux bourreaux et aux fers : nous le jurons, jamais on ne nous verra rompre le nœud sacré qui unit inséparablement nos destinées aux vôtres, qui nous lie à yos familles, à vos cœurs, à vos consciences; jamais nous ne transigerons sur l'héritage de nos pères, jamais nous n'abandonnerons nos droits. Français ! nous prenons à témoin de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les justices.

» Loris. »

ses offres d'asile; les motifs donnés par les ministres prussiens se résumaient en cette pensée : « Que depuis l'entrevue de Calmar , Louis XVIII et les Bourbons avaient pris un rôle politique en Europe, ■qui compromettait les rapports de la Prusse avec le gouvernement français ; l'asile n'avait jamais été qu'une simple hospitalité ; le séjour d'un prétendant occupé d'une restauration n'avait pas le même caractère.» Louis XVIII écrivit une fois encore à l'empereur Alexandre, qui lui offrit Bfittau comme un séjour déjà connu du prince et convenable pour abriter les grandeurs exilées *.

Tandis que les Bourbons s'agitaient ainsi à l'étranger pour réclamer au nom de leurs droits, et que Fauche-Bore! faisait imprimera quatre- \ingt mille exemplaires la déclaration de Calmar, la France nouvelle -s'occupait à peine des Bourbons. Aucune dynastie n'avait laissé moins de traces parmiles basses classes de la société et dans les hommes nés sous le mouvement révolutionnaire : a Paris, quelques gentilshommes ■du faubourg Saint-Germain s'occupaient de la famille exilée ; chaque jour même plusieurs se ralliaient à l'empereur soit par l'armée, soit par le palais. M. de Talleyrand employait à cette œuvre une activité remarquable ; par ses goûts , le grand chambellan aimait le faubourg

1 De Berlin, 13 janvier 1805.

« S. M. le roi de Prusse, immédiatement après avoir reconnu l'empereur des l rançais, lit annoncer au comte de Lille qu'ii convenait qu'il s'abslînt de toute démarche qui tendrait à réveiller des prétentions à la couronne de France, à laquelle une nouvelle maison Tenait d'être appelée avec l'approbation de l'Europe; qu'ainsi ■•loue ayant reconnu le chef de la quatrième race des sou\erains de France, il désirait que le comte de Lille, s'il voulait rester dans ses États, ne se permit directement ni indirectement aucune atteinte aux droits du nouveau monarque des Français. Le comte de Lille étant sur ces entrefaites parti pour Calmar, et la police ayant été instruite que des agents allaient et venaient de France à Varsovie pour y nouer et entretenir des intrigues, le roi de Prusse écrivit au comte de Lille qu'il se croyait obligé de lui notifier de choisir une autre résidence, parce que 1 empereur des Français avait le droit, réciproque entre les souverains, d'exiger qu'aucun de ses ennemis ; !• dit tolère dan> un Etat ami.

» Le comte de Lille s'adressa à l'empereur de Bussie pour lui demander un asile, •i! reçut une réponse digne de ce prince, qui lui déclara qu'étant attaché au souverain des Français par des liens d'estime et d'amitié personnelle, il voyait avec plaisir la nouvelle direction des affaires de France; que s'il existait quelques froideurs entre les deux États, elles étaient de puissance à puissance, et concernant des affaires étrangères aux arrangements intérieurs de cet empire, qu'il regardait comme terminés: qu'il ne se refuserait pas toutefois à accorder un refuge au comte de Lille, et qu'il lui désignait la ville de Kiew, sur les bords du Boristhène, où il doit se rendre. au printemps: jusque-là il lui est permis de rester à Millau. »

Saint-Germain : habitué aux manières aisées et nobles, il trouvait [Saisira ramener vers Napoléon les hommes de la génération nouvelle <[\ii portaient des noms illustres, ou les gentilshommes du temps passé, fatigués de bouder. J'ai dit avec quelle sollicitude il avait aidé la formation de la maison de l'empereur, mêlant parmi les pages et les chambellans, dans le palais, dans l'armée, quelques-uns des noms les plus saillants de la monarchie ; si la catastrophe du duc d'Enghien avait aliéné bien des contre, si des Ames d'élite comme M. de Chateaubriand avaient rompu de face avec Napoléon, le reflet de gloire qui brillait sur le front de l'empereur entraînait d'autres royalistes. M. de Talleyrand s'y prenait parfaitement avec eux ; le gouvernement, possesseur de beaucoup d'anciennes propriétés d'émigrés, pouvait leur rendre leurs biens et constituer pour eux une grande fortune ; il fallait donc avoir un dévouement bien absolu à la vieille dynastie pour résister à de telles propositions. Avec sa légèreté toujours un peu moqueuse, M. de Talleyrand demandait aux jeunes femmes si elles voulaient -'ennuyer comme de vieilles douairières, et se retirer du monde dans leur couvent de la rue de la Planche, ou de la rue de Varennes. Aux jeunes hommes, il représentait l'ennui d'une position effacée, et d'appartenir déjà au passé à vingt ans. Ces paroles adroites gagnaient peu à peu le faubourg Saint-Germain à la cour impériale ; il venait lentement aux Tuileries où il plaisait à l'empereur par ses habitudes d'un monde supérieur et l'éclat de ses manières. Le noble faubourg s'était lait d'ailleurs une situation railleuse aux Tuileries; admirant Napoléon dans l'éclat de sa gloire, il gardait ses mots joyeux pour les gaucheries de tant de parvenus et les réjouissantes paroles de la nouvelle aristocratie ! .

Les Bourbons ne pouvaient plus compter sur un véritable appui, même dans les hautes classes à Paris ; en était-il ainsi de la partie provinciale si longtemps armée pour un mouvement royaliste ? Le jugement de George et des chouans avait produit une impression profonde sur les provinces de l'Ouest, exemple vigoureusement frappé qui comprimait les imaginations et arrêtait les bras. Les chefs étaient démoralisés, la police avait agi avec une habileté remarquable à l'égard des généraux de la Vendée et de la chouannerie; lors de la pacification,

1 M. de Talleyrand aimait à dire les succès qu'il avait eus à cette époque ; c'était lui qui a\ ait composé la maison de l'empereur.

50 LES KOIHUOXS.

un grand nombre s'étaient rendus à Paris sur parole donnée; MM. d'Autichamp , d'Andigné , de Bourmoul , avaient reçu des sauf-conduits; le premier consul, au mépris de sa promesse, les avait fait mettre au Temple sur le premier soupçon de la conspiration de George, comme prévenus de complot contre sa personne '. Par ce moyen, privés de leurs chefs, les chouans et les royalistes provinciauvétaient plus faciles à comprimer, et l'association militaire était dissoute. En Normandie les royalistes n'avaient plus de liens intimes entre eux, depuis la mort du comte de Frotté ; on trouvait encore des châteaux isolés où m' conservait précieusement le culte monarchique , encore prêt à quelques sacrifices pour les Bourbons, mais les masses n'étaient pas à eux. Supposez même qu'un prince de l'antique maison eût débarqué en Normandie comme Charles-Edouard en Ecosse, il n'aurait trouvé ni soulèvement, ni appui; on pouvait critiquer le gouvernement établi, en subir l'autorité avec impatience ; il était trop dangereux de l'attaquer à main armée.

En Bretagne, la race énergique des chouans avait reçu une vigoureuse secousse par la condamnation de George et de ses compagnons; l'échafaud vit rouler les tètes des chefs les plus intrépides : presque tous enfants du Morbihan, ils avaient péri autour de George sous les ordres duquel ils combattaient le front haut. D'ailleurs, dans la province bretonne, la campagne seule était dévouée et royaliste: les ehouans, durs comme leurs rochers, habitaient les landes, les plaines, tandis que dans les villes l'esprit patriotique des Bretons éclatait d'une manière soudaine : au sein de ces cités si têtues il n'y avait que des républicains avec le souvenir de la convention nationale , et dans la «ampagne, le royalisme dans sa ferveur; la vigoureuse administration des préfets , les instructions qu'ils recevaient de l'empereur et du ministre de la police, avaient successivement éteint ces divisions terribles. La Bretagne n'était pas plus disposée que la Normandie pour un mouvement favorable aux Bourbons; la mémoire s'en perdait dans le cœur des jeunes hommes ; tout se résumait en une haine instinctive contre les Anglais. Les expéditions de Brest, les efforts de la marine impériale occupaient bien plus alors la Bretagne que les débris de la chouannerie.

1 L'empereur racontait comme une preuve de résolution et de force cette arrestation des chefs de la Vendée. Les sauf-conduits n'étaient rien pour lui.

Dans la Vendée, l'administration de l'empereur était encore plus habile, plus forte et plus intelligente ; la plaie était saignante, et il fallait y porter remède. Napoléon avait l'ait la part à l'héroïsme gigantesque des Vendéens; il avait goût pour le courage et surtout pour ce glorieux dévouement, qui se groupait autour des trônes malheureux pour les détendre; empereur lui-même, il savait qu'un jour peutèlreil serait digne de trouver une Vendée pour le soutenir aux époques néfastes '.Dans l'œuvre d'une pacification nécessaire, il avait d'abord appelé auprès de lui l'abbé Bernier ; Napoléon savait toute son influence sur le paysan, et le rôle pacificateur qu'il y a\ait joué, lorsqu'il fut chargé de plusieurs missions de confiance auprès des Vendéens ; on l'avait mêlé au concordat dont il fut l'un des négociateurs ; il y mérita 1 evèché d'Orléans. Du haut de sa vieille cathédrale, le pasteur belliqueux pouvait voir encore les flots de la Loire , théâtre de tant de sanglants exploits. L'inlluence de l'abbé Bernier f sur la Vendée parvint à étouffer quelques impuissantes tentatives d'insurrection ; la partie active et remuante se retirait peu à peu de la scène ; plusieurs chefs, je l'ai dit, étaient au Temple, et les Larochejacquelein, toujours jaloux d'acquérir une sorte de suzeraineté sur les événements de la Vendée, s'étaient retirés dans leurs châteaux au milieu des métairies. La police avait habilement divisé les chefs , elle savait qu'avec une valeur incontestée et brillante, les Larochejacquelein avaient compromis les événements de la Vendée par une prétention trop vive à une .suprématie qu'ils étaient loin d'obtenir. Dans la Vendée, la tète supé-

1 L'esprit des Bretons s'exulta depuis en faveur de Napoléon. On ne faisait d'ailleurs aucune grâce aux débris de la chouannerie.

Voici une publication de la police :

« Le nommé Guillemot, arrêté le 23 frimaire dernier (16 décembre 1804), sur la côte du Morbihan, a été traduit le 14 nivôse (4 janvier 180o) à une commission militaire formée à Vannes. Le jugement qui le condamne à la peine de mort a été exécuté le 15 (oj. Il était revenu d'Angleterre au mois de mai de l'année dernière, lors de larrestation de George : il eu a lait l'aveu dans son interrogatoire. Il est convenu éga- ItMiicntque, ne trouvant plus de sûreté pour lui et pour ses compagnons dans un pays duui les habitants ont, depuis longtemps, repris les dispositions les plus paisibles, il avait traité, moyennant une somme de 600 fr., avec un patron de barque, pour le transporter lui et les siens jusqu'à la station anglaise. Ses interrogatoires constatent qu'il est toujours resté sous les armes, qu'il a exécuté aveuglément tous les ordres de George, et qu'il recevait un traitement annuel du gouvernement anglais. »

- Dans cette situation mixte et conciliante, la réputation de l'abbé Dernier perdit, quelque chose de sa pureté et de son zèle.

Heure avait été Charelte, les hommes d'intelligence militaire et politique. MM. de Sapinau, d'Autichamp, de Suzannet et Bourmont, tous hautement appréciés par l'Europe. Lue des grandes causes de décadence pour la Vendée fut la division des chefs, et la police de l'empire !c savait bien ; tous prétendaient au commandement, et avec un peu de souplesse et de rouerie , Fouché pouvait semer des divisions profondes parmi les généraux vendéens. Tous savaient se faire tuer, mais nul ne savait se placer à son rang; admirables chefs de paroisse, ils étaient en guerre intime au milieu même de la guerre civile qu'ils avaient soulevée au sein de la patrie l.

Napoléon accabla la Vendée de bienfaits. Des ravages inouïs avaient marqué le passage de l'armée révolutionnaire ; on trouvait des villes en tendres, des métairies en ruine, comme si le feu du ciel avait frappé les toits et dévoré les moissons. L'administration de l'empereur voulut tout réparer dans ces provinces ; les préfectures furent confiées à des hommes d'intelligence qui exécutèrent le vaste plan d'administration que Napoléon avait conçu. Des villes nouvelles furent fondées, des villages entiers rebâtis ; on donna des indemnités aux paroisses, on leur rendit leurs curés sans distinction de partis; les évoques tirent prier dans les églises pour la consenation des jours de l'empereur Napoléon, le bienfaiteur de la Vendée ; les préfets eurent ordre de ne pas presser avec trop de rigueur la conscription militaire ni le recom rement de l'impôt; on fit partout des routes, des canaux même au sein du Bocage; la Vendée n'obéit plus aux inspirations de quelques chefs courageux ; une surveillance attentive dut empêcher le retour malheureux de la guerre civile. L'abbé Bernier obtint des résultats de conciliation à force de persévérance ; les nobles étaient, fatigués, les paysans l'étaient plus encore; c'était moins pour le roi de France qu'ils avaient combattu que pour garder les franchises de leur province et la religion de leurs pères *. La Vendée satisfaite ne

1 « Ce qui nuisit toujours au parti royal, ce ne turent pas les chances malheuteusesde la guerre, qui appartiennent à tout le monde, ce fut la jalousie; elle était extrême entre les armées d'Anjou et de Poitou ; elle fut constante, et se signala par les plus grands désastres. C'est le propre des révoltes : légalité désintérêts les commence, l'union des passions les continue, et le plus souvent elles finissent par la guerre civile, qui s'établit dans les révoltes elles-mêmes. »

'Mi moires attribués à Napoléon.)

2 Voici re qu'on lit encore sur la Vendée dans les Mémoires attribués à Napoli ■

« Le consulat pacifia la Vendée, parce qu'il était un premier pas vers une réorga-

se serait pas soulevée contre Napoléon, qu'elle considérait comme sa providence ; quelques Vendéens ardents pouvaient rester en rapport avec les Bourbons, mais la masse ne les aurait accueillis qu'avec indifférence ou inquiétude ; l'insurrection n'aurait pas trouvé d'appui ; elle n'arrive jamais sous les gouvernements forts.

Dans le Poitou et la Guienne, il existait des associations secrètes de nobles échappés par miracle aux coups redoublés de la révolution française; ces provinces conservaient les débris de la féodalité, on y voyait encore çà et là épars des châteaux forts, restes de seigneuries ; il y avait des coutumes tout à fait en dehors des lois et des principes nouveaux ; plusieurs contrées vivaient comme s'il n'avait jamais éclaté une vaste révolution. Cette ligue des gentilshommes du Poitou, de l'Anjou, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Berry, s'étendait jusqu'à Bordeaux ; on pouvait y soupirer pour les Bourbons, attendre le retour de cette dynastie comme une époque de bonheur ; de ce vœu à un armement militaire, il y avait une longue distance, et, à moins de revers inouïs dans la fortune de l'empereur, la noblesse n'aurait pas pris les armes pour relever le drapeau fleurdelisé. Tout le royalisme se concentrait dans quelques chaleureux témoignages donnés au milieu des fêtes de château à château * ; comme les clans d'Ecosse fidèles aux Stuarts, les gentilshommes buvaient à la santé de leur roi malheureux. La police, instruite, donnait des réprimandes à ces nobles, avec ordre de se tenir désormais plus circonspects.

Le centre de ces associations était déjà Bordeaux ; l'active cité des armateurs souffrait ; le commerce, violemment ébranlé par la rupture du traité d'Amiens, n'osait plus se livrera aucune spéculation ; il avait espéré un grand développement par le traité conclu entre l'Angleterre et Napoléon, illusion évanouie, et dès lors l'intérêt mercantile, toujours un peu égoïste, s'était rattaché aux chances de paix que les

irisation monarchique, et que le premier consul, prolecteur des prêtres réfractaires lorsqu'il n'étaitencore que le vainqueur d'Italie, donnait à cette population fanatique l'espérance de lui devoir le rétablissement du culte. Le concordat réalisa cet espoir. L'empire éteignit les derniers restes de la Vendée; et l'on vit, en 1814, fi, 000 paysans de ces contrées, entourés à la Fère-Champcnoisc par des forces décuples, se battre eu héros pour la cause de Napoléon, et préférer la mort à rendre leur- armes aux alliés de ces mêmes princes pour lesquels ils avaient, pendant six ans, résisté à tous les efforts de la république. » L'héroïsme de ces braves prouve que la grande réconciliation des Fiançais avait été opérée par Napoléon, et que la France de 1814 n'était plus la France de 1793. »

1 Cette organisation servit beaucoup la restauration en 1813 et 1814.

i)4 LES BOCKBONS.

Bourbons pourraient donner. Un comité royaliste, chargé de diriger toatofi les forces, restait organisé dans la Guienne , l'Anjou et le Poitou ; je le répète, ce n'était là qu'une innocente menace aux; jours de bonheur ; quelques troupes devaient suffire pour retenir dans leur devoir les esprits naturellement exaltés des provinces méridionales1. Les comités bourboniens de Bordeaux se rattachaient à l'organisation du Languedoc, plus religieuse encore que monarchique; dans ■ es ardentes contrées, quelque chose qu'on put faire, la vieille haine des protestants et des catholiques vivait avec toute sa force : à Nîmes, à Montauban, à Toulouse même, on en était aux guerres de la montagne contre la plaine, des huguenots contre les papistes ; la question n'avait pas progressé depuis des siècles, elle était ce qu'elle fut toujours : les loyalistes s'étaient rattachés à la cause catholique, cherchant à confondre les deux idées pour les amener à un commun soulèvement favorable à la dynastie proscrite. Pour réprimer ces menées, l'empereur donnait comme instruction à ses préfets, tout en protégeant le culte réformé, de répéter publiquement les témoignages d'adhésion au catholicisme. Les fonctionnaires devaient suivre les processions, assister aux offices, montrer enfin que l'empereur, couronné des mains du pape, se déclarait le protecteur le plus éclairé, le plus ferme, de la foi antique. Telle était la puissance magique de Napoléon , qu'on vit des préfets de la plus hardie des écoles philosophiques communier en public à la face des évèques, et parodier, pour conserver leur place , l'exemple de Henri IY, pour gagner Paris, la bonne ville 2. En Provence, l'effervescence royaliste était un peu éteinte ; les vides maritimes souffrantes, comme Bordeaux, exhalaient leurs plaintes ; on désirait la paix en présence de ces escadres anglaises qui fermaient les ports; mais on n'était plus à l'époque des compagnies de Jésus et du Soleil, arborant leur étendard pour la cause des Bourbons : si le parti royaliste avait des ramifications dans le peuple, l'impulsion militaire do Napoléon était si énergique qu'il n'y aurait pas eu de soulèvement au cas même où un prince aurait débarqué en Provence. Le temps étal! ims>é où Marseille prenait hautement la ause de Louis XVIII, où Toulon se livrait aux Anglais; l'adminis-

1 Ces fails expliqueront la prise du drapeau blanc à Bordeaux, an 12 mars 1814. - Les circulaires secrètes du ministre de l'intérieur recommandent les démonstrations catholiques aux préfets du Midi.

iration préfectorale , sous un conventionnel d'une dure capacité (M. Thibaudeau), maintenait l'exécution des lois avec une rigueur indicible pour la conscription et l'impôt. 11 n'était pas un seul dépar* : ornent du Midi qui pût offrir appui au retour de la branche proscrite iant que Napoléon serait victorieux ; si on gémissait de la guerre terrible contre la Grande-Bretagne, la plainte n'allait pas au delà du foyer domestique.

Au centre de la France la cause des Bourbons était, hélas ! inconnue ou bien oubliée; des répugnances invincibles existaient contre eux depuis les Alpes jusqu'à la Somme ; le Lyonnais, la Bourgogne, la Champagne, la Franche-Comté, la Picardie, ne connaissaient la dynastie exilée par la révolution que comme une race abaissée par la fortune. De fâcheuses impressions étaient restées à la suite de toutes les publications de police sur les royalistes : on confondait tristement avec eux les chouans , les fauteurs de guerre civile , ceux-là que les rapports dénonçaient comme les brigands et les arrêteurs de diligences. Toute idée de restauration demeurait étrangère ; l'esprit religieux et catholique , si fervent à Lyon , dans la Bresse ou à Besançon, s'était même tourné au profit de l'empereur, qui avait relevé les autels , et que le pape venait de sacrer à Notre- Dame. Les hommages qu'avait reçus le souverain pontife, les honneurs que le nouveau monarque lui avait fait rendre *, tout cela exaltait les

1 La ferveur religieuse des provinces du Lyonnais et du Maçonnais avait frappé le pape Pie VII; il aimait à dire lui-même ses impressions, et voici ce qu'il raconta dans une audience à AL Artaud :

« Nous voulons vous raconter un événement qui vous prouvera à quel point nous avons lieu d'être content de votre excellent peuple. Nous ne parlons pas de la bénédiction du musée à la fin de décembre : c'est surtout à notre retour que nous avons reçu des marques innombrables d'amour et de respect. A Chàlons-sur-Saône nous illions sortir d'une maison que nous avions habitée pendant plusieurs jours; nous partions pour Lyon : il nous fut impossible de traverser la foule; plus de deux mille femmes, enfants, vieillards, garçons, nous séparaient de la voiture qu'on n'avait jamais pu faire avancer. Deux dragons (le pape appelait ainsi nos gendarmes à cheval, parce que les seuls corps de cavalerie qu'il eût à son service étaient de L'arme des dragons), deux des dragons chargés de nous escorter nous conduisirent à pied jusqu'à notre voiture, en nous faisant marcher entre leurs chevaux bien serrés. Les dragons paraissaient se féliciter de notre manœuvre, et fiers d'avoir plus d'invention que le peuple. Arrivé à la voiture, à moitié étouffé, nous allions nous y élancer avec le plus d'adresse et de dextérité possible, car c'était une bataille où il fallait employer la malice, lorsqu'une jeune fille, qui à elle seule eut plus d'esprit que nous et les deux dragons, se glissa sous les jambes d'un des chevaux, saisit notre pied pour le baiser,

populations du centre en faveur du gouvernement établi ; que pouvait-on désirer de plus de la main dos Bourbons? Le moderne Charlemagne rendait aux églises leur splendeur, et au pontificat sa magnificence ; un concert unanime s'élevait au ciel, plein de reconnaissance pour l'empereur, à travers quelques vœux isolés dans l'àme des vieillards pour le retour d'une famille que l'on croyait à jamais perdue.

Louis XVIII connaissait mal cet état de l'opinion publique en France; son agence lui faisait quelques illusions sur les souvenirs que Ion portait à sa dynastie; le roi, dans son activité intelligente, prétendait que le seul moyen de se rappeler à la mémoire des Français, c'était de leur parler des bienfaits politiques de la paix, et de la liberté qu'une restauration pourrait leur donner. C'est dans cette vue qu'avait été rédigée la déclaration de Calmar, où Louis XVIII promettait des libertés si larges et des garanties au peuple en opposant la liberté de 1789 au despotisme de l'empire. Le roi entretenait aussi des agents auprès des cours, sous prétexte d'affaires particulières, et ses ministres accrédités dans chaque capitale fortifiaient l'opinion qu'avec le gouvernement de l'empereur il n'y avait pas de sécurité pour l'Europe ; le cabinet de Berlin n'avait admis aucun de ces agents qui avaient accès auprès de la reine Louise et de la partie noble et belliqueuse de la nation prussienne. A Saint-Pétersbourg, Louis XVIII était mieux écouté; l'empereur Alexandre paraissait plus décidé à suivre une guerre vigoureuse, et, sans mêler aux questions territoriales !a restauration des Bourbons , le nom de ces princes lui paraissait un mobile favorable à un mouvement militaire, et une solution quelconque dans le cas d'un bouleversement en France, s'appuyant sur la coalition '. Telle était peut-être aussi la pensée de l'Autriche, tout

cl ne roulait pas le rendre parce qu'elle avait à le passer à sa mère qui arrivait pai le même chemin. Prêt à perdre l'équilibre, nous appuyâmes nos deux mains sur un défi dragons, celui dont la Bgure n'était pas la plus sainte, en le priant de nous soutenir : « Signordragnue, ayez, pitié de nous.» Voilà que le bon soldat (fions-nous a la mine), au lieu de prendre part à notre peine, s'empara à son tour de nos marna pour les baiser à plusieurs reprises. Ainsi entre la jeune fille {la ragazza) et vptre soldat, nous fumes comme suspendu pendant plus d'un demi-quart de minute, attendri jusqu'aux larmes ! Ab ! que nous avons clé content de votre peuple ! »

1 Voici quelques-unes des publications allemandes sur Louis XVII I, faites dans les journaux sous l'influence do la Prusse :

« S. AL l'empereur de Russie ayant appris que le comte de Lille avait quitté

en prenant ses précautions pour réduire le rétablissement de l'aérienne dynastie dans des proportions limitées. En Angleterre, enfin, tes Bourbons n'étaient considérés que comme un instrument, et, depuis le nouveau système de Pitt (la sécurité), on les trouvait peut-être un embarras, susceptible d'arrêter la volonté ou la nécessité de traiter avec le nouveau chef du gouvernement français.

On peut dire qu'à aucune époque la cause d'une vieille dynastie ne fut plus fatalement délaissée : à l'intérieur elle n'avait plus que peu de partisans, soit pour la guerre civile, soit dans les instincts des peuples ; le gouvernement impérial se montrait suffisamment protecteur, pour que les intérêts ne fussent pas alarmés ; la société était fatiguée de révolutions publiques. A l'extérieur, les malheureux Bourbons étaient considérés comme une véritable charge pour les grands cabinets ; quand ils demandaient un asile, on n'osait ni le leur refuser, ni le leur accorder ; les cours de l'Europe, dans leur politique égoïste, traitaient les Bourbons avec une sévérité remarquable. Hélas ! peut-être la Prusse, craintive devant l'empereur, aurait fait arrêter Louis XVI 5 J à Varsovie, comme les ministres de Louis XV firent lier le brave cl noble Charles-Edouard avec des cordons de soie à la sortie de l'Opéra de Paris. Ainsi la destinée rend le mal pour le mal; à chacun son talion, et la politique personnelle de la Prusse, ses condescendance.timides, ne la sauvèrent pas des désastres d'Iéna et des humiliations que l'épée de l'empereur lui fit subir. Le cabinet de Berlin fut, à cette époque, l'exemple le plus frappant des malheurs que peut amener une politique qui ne sait se dessiner pour rien. Quand ies événements ont pris une certaine puissance, il est impossible de rester neutre ; c'est un torrent qui entraine de droite ou de gauche, et dont il faut suivre les flots impétueux.

Varsovie, et qu*il se proposait de se rendre en Russie, où il devait avoir des conférences annoncées d'abord avec des personnes attendues d'Angleterre, n'a pas voulu que ces sortes de réunions eussent lieu dans ses États. Sa majesté a fait connaître au comte de Liilc , qu'ayant eu des relations suivies avec le gouvernement français, ayant signé avec lui plusieurs traités , et ce gouvernement étant recoimu en Russie depuis le traité de 1801, elle ne devait rien souffrir chez elle qui pût faire penser que In cour de Russie eût changé à cet égard de système et d'opinions. »

« Le comte de Lille, parti de Calmar, le 25 octobre, a débarqué le 7 novembre à Riga, d'où il s'est rendu le lendemain au château qu'il avait occupé auprès de Millau. On doute qu'il retourne àVarsovie, où s'est rendu le duc d'Ângouléme. <>n eroitqu'il pourrait bien n'y être allé que pour en ramener madame la duchesse d'Angouléme et madame ia comtesse de Lille, qui quitteraient entièrement Y;;r-o\ie pour venir habiter aussi le château de Millau. » ( De Hambourg, 4 décembre ISO'*.)

Page 1