‹ L'Europe pendant de consulat et l'empire de NapoléonChapitre 17 sur 29 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

La grande littérature. — M. de Chateaubriand. — Départ pour Jérusalem. — Madame de Staël. — Voyage à Rome. — Idée de Corinne. — M. de Fontanes. — M. de Bonald. — Le Divorce awxvin* siècle. — M. Portalis. — Éloge du président Séguier. — M. Mole. — Essais demorale et de politique. — Delille. — L'Imagination. — Chénier. — Èpître à Voltaire. — M. Raynouard. — Les Templiers. — M. Daunou. — M. Ginguené. — M. Tissot. — Les moralistes. — M. de Sénancourt. — M. Droz. — Les romanciers. — Madame de Genlis. — Madame Cottin. — Les vaudevillistes. — M. Picard. — M. Duval. — M. Etienne. — Les acteurs. — l'aima. — Lafont. — Mesdemoiselles George , Duchesnois , Mars et Bourgoing.

IOOj-II'OG.

Les prodiges de la conquête passent comme un météore brillant ; les œuvres du génie demeurent debout à travers les générations. Lorsque les âges auront brisé les trophées de notre époque , que restera-t-il de l'empire de Napoléon ? Un souvenir confus ; le nom du conquérant se mêlera dans le mystère des âges à ceux d'Alexandre , de César et de Charlemagne ; quelques ruines, la poussière des arcs de triomphe, les débris de bronze de la colonne triomphale, couchés sur l'herbe, attesteront seuls la grandeur de cet empire et la puissance de son chef ; comme les ruines de Palmyre , les pyramides du désert et les cirques de Rome rappellent que là vécurent des générations dont les sphinx d'Egypte n'ont pas deviné encore la grande énigme. Les lauriers seront en poudre, et les traditions romanesques parleront des «'\ploits des barons et des preux de l'époque de Napoléon. Au milieu de ces ruines mélancoliques, les générations nouvelles garderont-elles le souvenir de quelques magnifiques intelligences? Quelles sont les œuvres de l'esprit et la littérature de l'époque impériale? Ce siècle laissera-t-ilquelque empreinte, commeceux d'Auguste etde Louis XIV?

La publication du Génie du Christianisme avait placé M. de Chateaubriand dans une place si éminente que tous les yeux s'étaient

portés sur l'avenir de ce noble talent. La critique avait peu ménagé son œuvre , elle l'avait secouée dans toutes ses parties ; interrogeant cette vie si forte, ce talent hors ligne , elle n'avait rien épargné , ni l'homme ni l'ouvrage J. Napoléon , si juste appréciateur des grandes choses, avait attaché M. de Chateaubriand au cardinal Fesch, en le désignant comme secrétaire d'ambassade à Rome : quelle place pouvait mieux convenir au génie rêveur qui avait vécu dans les ruines? La religion avait été si poétiquement célébrée par M. de Chateaubriand ! Il en avait décrit les pompes, les fêtes et les mystères. L'empereur l'envoyait dans la ville éternelle, la capitale du monde catholique 2, au milieu du cirque où les martyrs étaient tombés , en face de la basilique de Saint- Jean de Latran et de Saint-Pierre, monument de l'église persécutée et de l'église triomphante. Rome fut pour M. de Chateaubriand un séjour d'extase et de muettes contemplations ; frappé de stupeur à la vue de ces débris , ce fut peut-être l'époque de sa vie où il éprouva les belles sensations qui se révèlent dans ses œuvres 5. De Rome M. de Chateaubriand fut nommé envoyé à Sion, auprès des glaces des Alpes ; sa vie était si remplie ! ses yeux avaient contemplé trois sublimes spectacles : les forêts vierges du nouveau monde, Rome historique et en ruine , et les Alpes dans leur majesté. Ce fut à Sion qu'il apprit la mort du duc d'Enghien : enthousiasmé d'abord pour Ronaparte , auquel il avait dédié le Génie du Christianisme , il s'indigna contre cet affreux attentat , et , ne voulant plus servir l'homme qui avait frappé au cœur le dernier des Condé, M. de Chateaubriand envoya sa démission *. Le poëtene calcula pas les conséquences d'une telle démarche en face de Napoléon ; ce qu'il sentait au cœur, il le dit : il laissait aux politiques les ménagements; lui, jetait sa démission à la tête d'un pouvoir , sans demander compte à

1 Toute l'école philosophique se leva contre M. de Chateaubriand. Voyez les critiques de Chénier et de l'abbé Morellet, tome III, chap. ix.

a Voici ce qu'écrivait M. Cacault sur l'arrivée de M. de Chateaubriand à Rome (le poète était peu compris par l'homme d'affaires) :

« Le secrétaire de légation de Chateaubriand est arrivé à Rome, citoyen ministre. L'arrêté par lequel il a été nommé est dans les mêmes termes que celui en vertu duquel M. Artaud est secrétaire de la même légation. Je les ai logés ensemble dans ma maison ; ils y vivent en frères, sans qu'il y ail ni premier ni second. »

8 M. Artaud se posa comme le spirituel cicérone de M. de Chateaubriand à Rome.

4 Ce fut à Paris que M. de Chateaubriand reçut la nouvelle de la mort du duc d'Enghien, et c'est à Paris qu'il donna sa démission. (Erratum de l'auttur.)

l'avenir des funestes résultats d'une telle résolution. Les ménagements lui étaient inconnus, il brisait sa carrière, qu'importe? Le devoir est impératif dans les vives imaginations; elles éclatent et ne raisonnent pas.

Depuis ce moment M. de Chateaubriand était devenu tout littéraire ; écrivain assidu du Mercure de France, il y faisait des articles simples, mesurés , avec plus d'élégance et de pureté que de fougue cl de hardiesse ; il voulait répondre à ces pauvres critiques qui l'accusaient de ne point savoir sa langue. Quand les merveilles de la campagne d'Austerlitz venaient remuer le monde, M. de Chateaubriand résolut un voyage à Jérusalem, itinéraire qui se liait à la pensée religieuse du Génie du Christianisme; il n'allait point fouiller les sables du désert pour se créer un piédestal de renommée, mobile comme la poussière que soulève le chameau des caravanes ; il n'allait point y chercher le principe ou la forme d'une religion nouvelle ; M. de Chateaubriand, comme un pieux pèlerin du moyen âge, allait adorer le tombeau de Jésus-Christ. Le Mercure annonçait son départ dans les termes les plus simples et les plus touchants ; il publiait ses Lettres sur V Italie et la Sicile, monument de style si coloré ; il disait comment M. de Chateaubriand, curieux de tous les spectacles, était descendu dans le cratère du Vésuve à peine éteint ; Pline était venu là en naturaliste pour juger le matérialisme du volcan, M. de Chateaubriand y venait toucher les mystères de Dieu.

Une autre intelligence saluait Rome dans toute la majesté de la poésie : ce n'était plus un pauvre pèlerin qui , un bâton blanc à la main, remuait les ruines du christianisme pour prier. Madame de Staël, élève de l'école philosophique, hautaine et fière, se plaçait sur les grands débris de la ville éternelle, une lyre à la main, et, Corinne aux bandelettes d'or, elle faisait passer devant son imagination ce peuple-roi qui a laissé des monuments impérissables de sa destinée. Madame de Staël avait dominé les salons de Paris sous le directoire ; femme transcendante , elle s'était noblement entourée de toutes les intelligences ; sa pensée, robuste et politique, avait salué le consulat comme un résultat d'ordre, et la figure antique du général Bonaparte l'avait d'abord séduite. Les courtisans disaient que le premier consul l'avait dédaignée, et que de là était venue sa colère d'auteur : ce fut un défaut dans le caractère de Napoléon * que ce mépris de tous les

1 Madame de Staël avait éprouvé bien des vicissitudes. Dès 1804 le commandant

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esprits supérieurs qui restaient indépendants sous sa main ; il voulait que tout ployât devant lui , et d'ailleurs il n'aimait point les femmes qui sortaient de la sphère monotone du ménage domestique; il nous reportait à la barbarie ; il avait eonservé, sous ce point de vue, les mœurs d'Orient; la femme, pour Napoléon, c'était l'esclave au service des volontés et du caprice de l'homme. Madame de Staël était trop fière de sa nature intellectuelle pour le céder à Bonaparte, et de là cette haine instinctive qu'ils se portèrent tous deux.

Madame de Staël lui jeta des mots cruels , des épithètes passionnées. Bonaparte se vengea par la persécution et l'exil; une femme en lutte avec l'empereur tout-puissant! A Borne, madame de Staël traça les premières pages de sa Corinne. Comme partout elle avait sa cour, le corps diplomatique l'entourait ; elle y disait des mots d'oracle, elle entraînait à sa suite une société choisie et brillante; le jeune Benjamin Constant, expulsé du tribunat , rêveur aux cheveux blonds et pendants comme un étudiant de Leipzig; M. de Schlegel, l'enthousiaste historien de l'école germanique ; le noble Mathieu de Montmorency, qui portait son nom avec la modestie d'un religieux repentant; M. de Sabran , le gentilhomme littéraire de Provence; M. de Sismondi, l'historien des républiques d'Italie. La réception de madame de Staël , à l'académie de la Crusca , lui donna l'idée de Corinne au Capitale. Cette femme, comme tous les écrivains aux

de la gendarmerie de Versailles vint lui signifier, au nom du chef de l'Etat, l'ordre de s'éloigner de Paris de quarante lieues et de panir dans les vingt-quatre heures. Le général Junot et Joseph Bonaparte sollicitèrent vainement sa grâce. Elle ne voulut plus elle-même de celle qui lui permettait de rester en France, et elle se décida pour l'Allemagne, afin, dit-elle, d'opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. « Madame de Staël se rendit à Weimar, si justement surnommée alors V Athènes germanique. Elle y apprit la langue du pays et elle en étudia la littérature avec Goethe, Wieland et Schiller. Peu de temps après (1804) elle fit un voyage à Berlin, où elle fut accueillie avec une bonté particulière par le roi et la reine. Sa conversation était extrêmement recherchée par le jeune prince Louis de Prusse, tué si malheureusement dès le début de la campagne d'Iéna. La mort presque subite de Nccker rappela en Suisse sa fille, inconsolable de n'avoir pu recevoir ses derniers soupirs. Elle essaya de charmer sa douleur en mettant en ordre les manuscrits qu'il avait laissés, mais sa santé, altérée par tant de secousses, exigeait qu'elle allât respirer l'air du Midi. Elle entreprit un voyage d'Italie. La vue île Rome et de Naples, en réveillant chez elle les souvenirs de l'antiquité, lui fit retrouver la force de penser et d'écrire. Elle revint d'Italie dans l'été de 1805, et passa une année, soit à Coppct, soit à Genève. C'est pendant ce temps qu'elle commença à écrire sa Corinne.

pensées bien vives , exprima dans son œuvre ses propres sensations, ses douleurs, ses joies, sa fierté ; elle peignait ses amis, ses proches, se reflétant ainsi tout entière dans son œuvre : qui ne reconnaissait Corinne ? Qui ne voyait et ne touchait lord Oswald, si noble de formes, si poétique d'imagination ? Corinne , conçue à Rome , s'acheva plus tard dans cette retraite de Goppet , aux larges marronniers qui pendent sur le lac de Genève. Voltaire, Rousseau, Gibbon , madame de Staël, esprits sceptiques, avaient pourtant tous choisi leurs palais au pied de ces lacs qui murmurent, à la face de ces glaciers dont la teinte rosée par le soleil du soir parle si doucement aux mélancoliques et vigoureuses pensées. C'était le scepticisme à la face des grandeurs de la création.

M. deFontanes, le chef de l'école académique, s'était complètement rattaché à la fortune de Napoléon; esprit littéraire par excellence, il n'avait pas de ces vastes conceptions qui grandissent les idées ou changent les destinées de l'art. M. de Fontanes était poëte froid, prosateur également froid ; mais il exprimait des sentiments nobles dans un noble langage; sa phrase ne pouvait pas être vulgaire, il y avait quelque chose d'aristocratique et de fini qui parlait vivement à la partie élevée de la société. Napoléon aimait à être loué par lui (et c'est si dur d'être mal loué ! ) ; M. de Fontanes le faisait avec un ton si digne, une parole si noble , qu'elle ressemblait à l'encens pur qui s'élève par l'hymne et la prière ; si bien qu'il ne restera de lui, dans la postérité , que ses belles harangues adressées à l'homme si haut dans l'histoire. M. de Bonald, son ami, était penseur profond, l'esprit peut-être le plus remarquable par la puissance de l'idée ; son livre de la Législation primitive avait vivement frappé l'attention de Bonaparte ; un génie de l'ordre supérieur devait comprendre la portée mystique de cette œuvre de philosophie, qui était comme une critique habilement faite de tous les codes éphémères que la révolution avait improvisés ; car l'auteur parlait de la famille et de la terre comme base de tout ordre.

M. de Bonald venait de publier un livre d'une portée plus sérieuse encore : il traitait le divorce au xvme siècle ; attaquant de front toute la législation du code civil , il faisait voir les liens indissolubles de l'union sainte de deux êtres que la création avait formés. Ce que M. de Chateaubriand avait fait pour le catholicisme, M. de Bonald le faisait pour la famille pure et morale , et l'autorité paternelle. Le

foyer domestique, voilà ce que M. de Bonald voulait reconstruire; l'autorité du père, le respect du fils, les droits du mari, la chasteté de l'éducation, la religion des pénates, la foi dans le clocher et la paroisse. Ces idées devaient plaire à Bonaparte ; en lui il y avait deux hommes : l'esprit impressionnable qui recevait une forte empreinte des accidents de sa situation; quand il demandait le divorce, c'était l'époux de Joséphine envisageant, dans son ambition, l'instant où ce divorce pourrait le rendre à la liberté ; puis la tête du gouvernement avec ses idées permanentes, conservatrices, et alors M. de Bonald était tout entier dans ses sentiments ; élevé au milieu des usages de l'Italie, sous l'empire du droit romain , Napoléon voulait reconstruire la famille comme elle l'était , avec ses puissantes racines , sous le père commun , dans les montagnes corses.

Cette pensée de puissante législation se trouvait au plus haut degré dans 31. Portalis, ministre des cultes, qui venait de lire à l'académie Y Éloge du président Séguier 1 ; travail accompli, où l'esprit de l'avocat se trouve peut-être encore, mais où il y a une véritable supériorité de talent et de vue législative. A l'occasion de l'éloge d'un homme modeste, d'un simple avocat général, M. Portalis faisait toute la revue du xvine siècle , ces époques de remaniements et d'agitations ; les causes dans lesquelles l'avocat général avait porté la parole se liaient à tous les événements de l'époque qui venait de finir, et M. Portalis ne manquait pas de pénétrer dans la pensée intime des philosophes qui avaient bouleversé l'état social. M. Séguier, membre austère du parquet, avait multiplié les réquisitoires contre tous les mauvais livres qui brisaient la croyance : il était du petit nombre de ces hommes qui avaient lutté contre les encyclopédistes. M. Portalis trouvait donc là, dans son discours, texte à examiner le bien et le mal de cette école. Chaque temps a sa coterie absorbante ; en dehors d'elle il n'y a plus rien : elle se pose comme un dogme. Le xvme siècle était déjà jugé par M. Portalis dans un ouvrage écrit avec un sens droit et une pureté de style remarquable , durant son émigration , et qui portait pour titre : De l'Usage et de l'Abus de l'esprit philosophique*. On remontait lentement au bien, maison y marchait droit et ferme. Napoléon avait

1 Cet éloge fut lu à l'académie par M. de Fontanes dans la séance publique du 2 janvier 1806.

2 II ne fut imprimé que plus tard, en 1820, avec une préface de son fils, le comte Portalis.

lionne l'impulsion , et on la suivait avec persévérance ; le xjxe siècle voulait avoir sa doctrine.

Dans cette école littéraire de M. de Chateaubriand, de M. de Foutanes et de 31. de Bonald, se montrait un jeune homme de vingt-cinq ans à peine ' ; il avait perdu son père sur l'échafaud ; la plupart de ses biens, débris d'une immense fortune, étaient sous le séquestre ou soumis à la confiscation. Élevé à la campagne dans une sorte d'éducation rustique , seul , mélancolique , il s'était mis à écrire un livre concis de pensées , avec une certaine force d'expression. Le nom de ce jeune homme était beau dans la magistrature, car il était Mole, et portait comme alliances les Lamoignon, les Malesherbes, et tout cet illustre cortège qui avait laissé des souvenirs dans la famille parlementaire. Le livre qu'il publia était remarquable surtout par sa double conception : il mettait l'homme en rapport intime avec lui-même , puis en rapport avec les gouvernements qui ont mission de le conduire et le diriger ; ce n'était pas l'éloge du despotisme, mais l'apologie raisonnée d'une monarchie moralement pondérée sous un pouvoir fort , eu opposition avec l'école anglaise de 31ontesquieu. M. Mole croyait la monarchie nécessaire dans un sens large et éclairé ; dégoûté du spectacle que les assemblées avaient donné à la France, il pouvait désirer , dans une époque de reconstruction , le développement d'un principe unique dominant toutes les puissances, toutes les forces de la société sous la main de Napoléon.

Cet ouvrage fut protégé à son origine par le noble patronage de M. de Fontanes et de M. de Chateaubriand; l'un en rendit compte dans le Journal des Débals par un éloge raisonné; et comme il fallait vivement frapper l'attention de l'empereur, M. de Fontanes rappela : « Que son auteur appartenait à une vieille origine de magistrature; les Essais de morale el de politique étaient ainsi une belle œuvre 2 dans

1 M. le comte Mole est né en 1780.

1 M. île Foiilaiics tibail :

« C'est le sentiment du beau et de l'honnèie qui devait surtout dominer dans un ouvrage tel que celui-ci, et ce sentiment respire à chaque page. L'auteur, en donnant * I âme de l'homme les plus nobles penchants, semble ne lui attribuer que ce qu'il trouve dans la sic:ine. 11 a suivi le précepte de Pythagorc et de Platon, qui disaient à leurs di.ciples : Ne ciuinlez que sur la lyre, c'est-à-dire ne traitez que des sujets grand:- e. sérieux. Mais le plus grave des législateurs avait placé l'image du ris jusque dans le lieux de - : i.n'-s aux importantes délibérations. Je ne serais pas fâché de la trouver ,i la porte e la retraite où s'enferme le sage; ses méditations n'en auront que plus dt charme. Celui qui consacre ses premiers efforts au soutien des vrais pria-

MAUCHE m LESPRIT IHMAIN. 31 1

un beau nom. » M. de Chateaubriand donnait des louanges \ non moins précieuses pour un jeune auteur qui avait l'active ambition de renoncer à l'oisiveté causeuse des salons de madame d'Houdetot. Là se groupaient encore, autour d'une vieille et spirituelle femme absorbée dans son fauteuil à la Voltaire, quelques débris du xvmc siècle ; on y parlait de Rousseau , de l'ermitage de Montmorency et de l'hospitalité de madame de Girardin au beau parc d'Ermenonville 2. Napoléon voyait tout avec la majesté de son génie ; il lut le livre de M. Mole dans son voyage, au retour d'Austerlitz ; il fut frappé de la fermeté, de l'audace de ces théories dans un jeune homme ; il en parla plusieurs fois à l'archichancelier Cambacérès , il désira voir l'auteur de^ Essais, et à vingt-cinq ans M. Mole se trouva face à face dans une conversation du soir, pendant deux heures, avec l'homme extraordinaire qui venait de vaincre à Austerlitz , créer des rois et signer le traité dePresbourg. Là fut l'origine de la fortune politique de M. Mole; il plut à l'empereur par une certaine fermeté d'expression respectueuse, mais austère; le portrait de Mathieu Mole réprimant l'émeute semblait rayonner derrière son petit-fils et le protéger. M. Mole continua ce langage d'une liberté inhérente à la vieille magistrature; il admira l'empereur à la manière de M. de Fontanes, avec dignité et convenance. Les Essais de morale et de politique eurent un beau succès de lecture à une époque si distraite ; Napoléon ne les oublia pas ; ils furent les premiers gages donnés par M. Mole à l'établissement d'une monarchie forte et intelligente.

Temps merveilleux , où la poésie trouvait aussi sa place active daus la fermentation d'une société qui se reconstruisait tout entière.

fipes, et qui les défend avec tant de courage et de talent, ne peut obtenir trop d'éloges. On croit sentir, en le lisant, qu'il a mis dans un parfait accord et sa conduite et ses principes. L'autorité de ses mœurs foriifie celle de ses opinions. C'est alors que Tenue et la haine elle-même sont contraintes d'accorder à l'écrivain toute l'estime, qu'elles s'efforcent jusqu'au dernier moment de refuser à son ouvrage. » (Elirait du Journal des Débats, 8 janvier 1805.)

1 M. de Chateaubriand disait :

« Par une modestie peu commune, l'auteur ne s'est point nommé à la tète de son ouvrage; mais on assure que c'est le dernier descendant d'une de ces nobles familles de magistrats qui ont si longtemps illustré la France. Dans ce cas, nous serions moins étonné de l'amour du beau, de l'ordre et de la vertu qui règne dans les Essais; nous î^e ferions plus un mérite à l'auteur de posséder un a\antage héréditaire; nous ne, louerions que son talent. » (Extrait du Mercure du samedi 21 décembre 180o.)

2 M. Mole s'était étroitement lié avec M. d'BoudetOt; tous deux entrèrent eiv. même temps dans la carrière des affaires.

L'abbé Delille publiait son poëme de l'Imagination; c'étaient toujours de beaux vers , cette brillante mesure qui avait si bien modulé les Georgiques; mais M. Delille n'avait pas cette imagination dont il célébrait les prodiges ; admirable traducteur, il pouvait versifier d'éloquents épisodes, traduire de poétiques émotions, parler des malheurs d'une royale famille dans la Pitié, célébrer l'homme des champs; mais l'imagination , la brillante déesse aux ailes d'azur, aux paillettes scintillantes, qui voltige comme la flamme bleue du punch dans les contes d'Hoffmann , ou bien comme la fée à la baguette d'or des théâtres de Schiller et de Schakspeare ; l'imagination éblouissante de diamants et de saphirs, n'était qu'une froide déesse pour l'abbé Delille. Comment peindre cet être fantastique ? Comment régler sous des principes fixes, les mille bluets qui voltigent devant vous? Dès qu'on faisait de la didactique sur l'imagination , c'est qu'on n'en avait pas. L'abbé Delille était en dehors de son talent , et son poëme n'eut pas le succès de ses imitations de Virgile ; le pays des rêves , les palais de cristaux du Tasse et de l'Arioste, lui furent interdits.

Chénier, le poëte philosophe , l'admirateur passionné de Voltaire, publiait une épître à l'homme extraordinaire du xvme siècle ; Chénier, remarquable penseur et grand artiste , perdait toute son importance politique, toute la faveur du gouvernement impérial. Napoléon ne pardonnait rien ; il avait souvenir de l'esprit républicain et des haines que lui portait cette école, comme au destructeur de la liberté publique ; l'empereur n'aimait les Romains que sur le théâtre ou dans l'histoire. Chénier s'était renfermé dans ses fonctions de l'université , on ne l'y laissa même pas paisible ; sous prétexte qu'il pouvait inculquer de mauvais principes à la génération , il fut frappé dans sa position littéraire , qu'il exerçait pourtant avec supériorité ; l'empereur faisait la guerre à toutes les doctrines hardies et libérales ; nul ne savait mieux que Chénier donner une mâle couleur à ses œuvres antiques, et tout se ressentait dans ses vers de l'époque grecque et romaine. Son épître à Voltaire était un résumé des bienfaits produits par le xvme siècle et la philosophie ; Chénier attaquait vigoureusement l'école dévote, qui se réveillait sous la main de l'empereur; comme les vieux philosophes des écoles d'Alexandrie, il élevait la voix contre le christianisme et l'église renaissante; Chénier, pour '«être passionné , n'en était pas moins éminent , et ses leçons sur les troubadours, à l'athénée, attiraient vivement l'attention de tous , les écoles accouraient pour l'entendre.

Les beaux vers de l'Épître à Voltaire furent contemporains d'une œuvre ' non moins empreinte du vieil esprit de la république et de la philosophie. J'entends parler des Templiers de M. Raynouard, un des prodigieux succès de cette période littéraire. On se pressait en foule aux Français, on venait y entendre les graves accents du grand maître , le chant d'enthousiasme de Marigny , et ces vers retentissants où se peignaient toutes les oppressions que fait subir la tyrannie; les âmes ardentes se soulageaient. 11 y avait du talent dans cette tragédie 2 ; M. Raynouard avait la verve méridionale , ce ton mâle et

1 Le Journal des Débals attaqua Chénicr avec autant d'aigreur que Chénier en avait mis lui-même à attaquer M. de Chateaubriand.

2 L'empereur dit à M. de Fontanes au sujet des Templiers :

« Cette pièce, en général, m'a paru très-froide, parce que rien ne vient du cu-ur et n'y va. L'auteur, oubliant que le véritable objet d'une tragédie était d'émouvoir et de toucher, s'est trop occupé d'avoir une opinion sur un fait qui sera toujours enveloppé de ténèbres, parce qu'il est impossible d'y apporter aucune lumière. Comment serait-il possible, à cinq cents ans de distance, de prononcer que les Templiers étaient innocents ou coupables, lorsque les auteurs contemporains sont eux-mêmes partagés, ou plutôt sont en contradiction formelle les uns avec les autres? Tout ce que l'on peut dire, c'est que ce fut une affaire monstrueuse et inexplicable; l'entière innocence des Templiers ou leur entière perversité sont également incroyables: serait-il donc si pénible de rester dans le doute, lorsqu'il est bien évident que toutes les recherches ne pourraient arranger un résultat satisfaisant?

» Je crois, moi, que si l'auteur, puisqu'il voulait traiter un pareil sujet, avait bien voulu s'en tenir aux vérités historiques également convenues entre tous les partis, il aurait pu donner à sa tragédie une force et une couleur dramatiques qui lui manquent entièrement.

» Le caractère de Philippe le Bel , prince violent , impétueux, emporté dans toutes ses passions, absolu dans toutes ses volontés, implacable dans ses ressentiments , et jaloux jusqu'à l'excès de son autorité, pouvait être théâtral, et ce caractère eût été conforme à l'histoire. Au lieu de cela, M. Raynouard, auteur d'ailleurs fort estimable et d'un grand talent, nous le représente comme un homme froid, impassible, ami de la justice, qui n'a aucune raison d'aimer ou de haïr les Templiers; qui tremble devant un inquisiteur, et qui ne semble demander que pour la forme aux Templiers un acude respect et de soumission. L'auteur paraît surtout avoir oublié une maxime classique, établie sur une véritable connaissance du cœur humain, c'est que le héros d'une tragédie, pour intéresser, ne doit être ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent. Il aurait pu, sans s'écarter des vérités historiques, faire une heureuse application de ces principes au grand maître des Templiers; mais il a voulu le représenter comme Tin modèle de perfection idéale, et cette perfection idéale, sur le théâtre, est toujours froide et sans intérêt. Il n'avait, au lieu de cela, qu'à dire, ce qui est très-vrai, que le grand maître avait eu la faiblesse de faire des aveux, soit par crainte, soit par espérance de sauver son ordre, et nous le représenter ensuite rendu au sentiment de l'honneur, par un retour heureux de courage et de vertu, et rétractant ses premier* aveux à l'aspect même du bûcher qui l'attend. Toutes les faiblesses, toutes les con-

austère qui convient à une tragédie sans amour, à un drame qui se résume dans la catastrophe de toute une secte. Mais ce qui fit le prodigieux succès des Templiers, ce qui souleva les flots du peuple aux portes du théâtre , ce fut l'esprit d'opposition des derniers républicains qui semblaient reconnaître là une protestation contre la tyrannie; on y trouvait deux exemples : celui d'un roi qui se montrait avide , oppressif, en livrant au bûcher les chevaliers à la parole libre et indépendante ; puis un pontife inhumain, ambitieux, qui, de Rome, foudroyait un ordre vigoureusement constitué , et qui avait survécu, disait-on , à toutes les tempêtes des âges comme une secte mystérieuse (depuis ce temps le mot de templier devint énigmatique, il s'éleva aux idées de conspiration et de délivrance). Napoléon, qui comprenait la portée de toutes les œuvres de l'esprit , ne se trompa point sur le sens du succès des Templiers; dans sa conversation il en lit la critique la plus sévère , la plus réfléchie; il comprit le dernier

tradietions sont malheureusement dans le cœur des hommes , et peuvent offrir des « uulours éminemment tragiques. Le nombre de ceux qui ont le feu sacré est trèspetit dans tous les siècles, je le sais, mais qu'en eût-il coûté, entre nous, à l'auteur île représenter de jeunes Templiers, religieux, raffermis et courageux dans l'excès de leur malheur, adorant la main sé\cic de la Providence qui les punissait d'avoir dégénéré des vertus de leurs anciens, par l'abus de leur puissance et de leur richesse? Tous ces faits sont admis dans l'histoire par les accusateurs et les défenseurs des I ■ •mplicrs.

» Pourquoi l'auteur a-t-il négligé d'exciter la sensibilité par le spectacle de ces ni amies vicissitudes de la fortune, qui renversent tout à coup les grandeurs les plus solidement établies en apparence, et vouent au malheur des hommes distingués par d éclatants seniecs et par une naissance illustre? Toutes ces réflexions, quand elles Portent naturellement et qu'elles ne sont point amenées avec affectation ou d'une manière trop commune, parlent toujours à l'âme du spectateur.

» L'amour du jeune Marigny est entièrement insignifiant et ne peut intéresser; ...i on nui connaît pas l'objet. Cet amour n'a pas le moindre rapport à l'action de la pièce, et le rôle pourrait rester tel qu'il est sans que ce personnage prît la peina d'apprendre au public qu'il est ou a été amoureux.

t> Lhutoire offrait également à l'auteur des couleurs assez tranchées, pour donner une physionomie forte et prononcée à deux ministres tels que Nogaret et Engherrand; mais il a mieux aimé en faire deux membres subalternes des comités.

» Quant à la reine, et par quelques vers qu'il lui a donnés, ce rôle peut conduire à des allumions.

-» l)u reste, cette tragédie est naturellement écrite, il y a de beaux vers et des peniées heureusement exprimées. Cependant je persiste à penser qu'il doit en être de cette pièce comme du procès des Templiers , et qu'elle n'est ni aussi bonne ni aussi iail.le qu'on l'a prétendu, comme les Templiers n'étaient probablement ni aussi innocents ni aussi coupables qu'on l'a raconté... Il est même probable que si Geoffroy h en eût pas dit tant de mal, on n'eu aurait pas dit tant de bien,»»

mot de la tragédie de M. Uajnouard et des applaudissements qui la saluaient; il \il à quelle opinion s'adressait l'ardent Méridional. Geoffroy, le critique émincnl , anal) sa et dépeça la tragédie de M. Raynouard , la présentant comme un ramassis de lieux communs retentissants, souvenirs confus du dernier siècle; Napoléon fit flétrir les Templiers , parce qu'il reconnut la tendance de ce drame ; il se plu«;a au point de vue de Philippe le Bel , déclarant qu'un souverain avait le pouvoir de briser un corps dans l'État, L'empereur parlait ainsi moins en poëte qu'en politique ; s'il n'osa pas heurter de front un succès aussi constaté que celui des Templiers, il jugea comme l'ont décidé d'ailleurs l'histoire et la postérité.

Ainsi , l'école républicaine s'evaltait dans les œuwes de l'esprit ; quand la liberté est perdue , on se réfugie dans l'étude pour ne point souffrir un pouvoir qui blesse et opprime ; lorsque la société échappe à vos idées, on adore le désert. $i Chénier, Raynouard , choisissaient le théâtre et la poésie, MM. Daunou, Ginguené, se jetaient dans l'érudition et la littérature sérieuse ; M. Daunou développait ses travaux à l'académie des inscriptions : sorte de bénédictin copiste , sans cette foi naïve des ordres qui donnait de la chaleur aux vastes travaux de Saint-Benoît , M. Daunou , par une aberration de son époque et de sa position personnelle, jetait l'esprit philosophique dans les études du moyen âge , temps de poésie et de légendes ; il voulait bien avoir quelque indulgence pour l'Église, se posant fort ennemi des papes, excepté des papes qui n'avaient pas secondé les croisades et les moines : les croisades , ce mouvement populaire du xie siècle ; et les ordres monastiques , ces principes d'ordre et de règle sociale. L'érudition qui s'applique aux- xne et xme siècles doit être essentiellement croyante : la philosophie n'a rien à démêler avec un temps qui ne la connaissait pas, la froide déesse ; M. Daunou est un peu le bénédictin devenu homme politique , le moine qui dédaigne son réfectoire , sa cloche, ses matines ; c'est le moyen Age empruntant à l'école sceptique ses couleurs et sa puissance de doute et de dissertation ; c'est le religieux qui se fait esprit fort et devient encyclopédiste. Ce serait comme si dans quelques siècles un historien voulait peindre la croyance révolutionnaire de 1793 avec les sentiments d'une génération peut-être en pleine voie de despotisme industriel, avec le servage affreux des masses appliquées aux travaux publics pour vivre.

Les études de Ginguené, marquées du même caractère, sont né an-

316 harciie de l'esprit hcmain.

moins supérieures à celles de M. Daunou ; elles se colorent par le souvenir d'un long séjour en Italie et l'analyse de la poésie. M. Daunou est l'homme qui n'a jamais vu dans les faits que la partie didactique et monotone; Ginguené a plus d'âme , il a cherché le dernier mot de la poésie italienne; il développe et traduit ce que Tiraboschi avait vu avant lui , et ses dissertations sur les romans de chevalerie sont pleines de sens , de couleur , d'études , et quelquefois d'imagination ; il emprunte beaucoup , mais il sait beaucoup et rend bien ce qu'il sait.

Une fraction de cette école républicaine, soumise aux institutions impériales , faisait de la poésie légère ; les jacobins n'avaient jamais cessé d'être pastoraux et erotiques. 'Cette école s'adonnait aux Muses, se consolant avec elles; il y avait toujours, je le répète, dans les vieux débris du jacobinisme , une tendance à l'églogue , une expression douce , et plus d'un membre de la commune ou du comité de salut public aimait à moduler des vers sur les pipeaux rustiques. Si le spirituel Andrieux, dans son Meunier de Sans-Souci , laissait exhaler quelques soupirs pour la république perdue , 31. Tissot, qui avait parcouru l'époque la plus mâle de la révolution ; l'ami de Ceracchi et de Topino-Lebrun , essayait de traduire en vers harmonieux les Baisers et Élégies de Jean Second , admirable tableau de l'amour dans toutes ses ardeurs ; on perdait la république , cette idée de jeunesse et de force ; et , comme les hommes qui portent au cœur le désespoir, la déception d'une idée ou d'une illusion détruite, on cherchait à se distraire par l'ivresse du sensualisme. Les Athéniens , couronnés de fleurs, buvaient le vin de Chio dans les bras des courtisanes aux cheveux noirs, lorsque Philippe eut brisé leur liberté.

A côté de l'école philosophique altière et sincère avec les grandes formes de Chénier et de Volney , se produisait une secte mixte , qui n'osait ni se dire pieusement chrétienne , ni se proclamer dans toute la franchise du doute et de l'examen. Elle avait pour mère la philanthropie de Bernardin de Saint-Pierre , sorte de culte à la manière de Laréveillère-Lépeaux , avec ses corbeilles de fleurs , ses hymnes à la nourrice aux généreuses mamelles , et ses accents à l'humanité. C'étaient les théoristes de l'amour ou du bonheur, tels que M. Sénancourt , M. Droz, qui cherchaient à créer une croyance , un ordre moral , en dehors des sentiments religieux et de l'église catholique.. Les uns trouvaient dans le ravissement des sens les causes du bonheur*

MARCnE DE L'ESPRIT HUMAIN. 317

les autres pénétraient l'amour dans une nuageuse théorie , inexplicable mystère que la philosophie ne peut définir, pas plus qu'on n'analyse l'extase ; ces ennuyeuses productions passaient inaperçues dans un temps où tout cherchait une croyance, où le monde s'agitait pour trouver l'autorité et le pouvoir ; il n'avait pas foi en tous ces faiseurs de sociabilité en dehors de la vieille religion de nos pères. Le philosophe du xvme siècle était rationnel , parce qu'il rejetait du haut de son scepticisme , toutes sortes de croyances et de dogmes ; mais il était puéril , en combattant ce que les âges avaient consacré , de se proclamer pontife d'un autre culte , et grand maître d'une église sentimentale, sans rien qui remuât le mystère intime de notre nature.

Quand madame de Staël , femme aux opinions fortes et mAles, se livrait aux considérations politiques , une autre femme aux mœurs plus douces , madame Cottin , l'auteur de Malvina , écrivait le joli roman de Mathilde ou les Croisades, doublement empreint de l'esprit religieux et chevaleresque. Madame Cottin devait être une douce et angélique créature , car il respire partout dans ses œuvres un sentiment du beau, un entraînement pour la chasteté et la pureté du cœur , qu'on ne joue pas dans les livres ; le drame de Malek-Adhel et de Mathilde défigurait l'époque des croisades en méconnaissant les mœurs d'Orient; si ces créations imaginaires de Malek-Adhel et de la sœur de Richard n'avaient rien de la chronique simple et naïve du moyen âge *, il y avait , dans cette lutte de la femme chaste et du caractère ardent et chevaleresque du Sarrasin , une piété qui se ressentait de l'école de M. de Chateaubriand. Combien de pareils livres devaient plaire aux jeunes filles qui aiment ! ce Malek-Adhel si noble , ce Richard si fier , ce vieux archevêque de Tyr, tous ces personnages admirablement groupés excitaient au plus haut point l'intérêt de toutes les classes , au milieu de ce temps de l'empire où d'autres croisades étaient entreprises contre l'Europe armée.

Madame de Genlis publiait aussi son roman de Madame de Maintenon, après son succès de Mademoiselle de la Vallière, simple peinture d'une séduction que l'amour seul entraîna. La cour de Louis XIV pouvait servir de modèle à celle de Napoléon , et voilà pourquoi ces

1 La préface de Mathilde, œuvre de M. Michaud, fut l'occasion et le principe de Y Histoire des Croisades.

-!18 MARCHE DE L'eSPIUT HUMAIN.

îivres plaisaient avec tant d'entraînement; madame de Maintenon est nu caractère qui va mieux à madame de Genlis : elle y trouve un type de son esprit , de sa situation peut-être ; la veuve de Scarron comme la marquise de Genlis avaient eu beaucoup de fautes dans leur jeunesse, des distractions et des amours ; elle ne l'oublie pas : madame de Genlis n'avait-elle pas rêvé la conquête du duc d'Orléans, comme madame de Maintenon avait absorbé celle de Louis XIV? Magiciennes toutes deux , elles avaient cherché à exploiter les grandeurs et les faiblesses ; le roman de Madame de Maintenon n'a pas la valeur de celui de Mademoiselle de la Vallière; il est long, diffus; et puis il y règne ce mélange insupportable d'aventures romanesques et de citations historiques, cet amalgame de fictions et de réalités, de personnages que l'imagination invente ou que l'histoire rappelle ; et, pour jeter plus de confusion encore, madame de Genlis a soin de placer le mot historique au bas des pages pour détourner l'attention de son drame. Le roman, pour être complet , a besoin de peindre un temps ou des mœurs, en restant dans le domaine des fictions, pour les faits, autrement il n'a ni le caractère sérieux de l'histoire, ni l'attrait de l'invention qui séduit *.

Les théâtres étaient la passion du monde : jamais à aucune époque une pièce ou un auteur n'occupa plus l'attention publique. On célébrait alors des œuvres d'une certaine importance : presque toutes ont disparu de la scène ou se montrent à peine au répertoire ; un peu Irop empreintes de l'esprit et du goût de l'époque , elles sont tombées a»ec les mœurs de l'empire. Que sont devenues les pièces spirituelles de Picard , le fécond artiste ; son théâtre ne cessait pas de jeter au public des comédies écrites avec verve , telles que la Petite Ville, bavardage provincial qui semblait destiné à peindre les ridicules de ces cantons qui envoyaient leurs présidents au sacre. Paris commençait sa guerre contre la province; M. des Chalumeaux ne fut autre chose que cette critique contre les mœurs des provinciaux ; M. de Villars , qu'on plaçait là , était l'image des grands seigneurs du nouveau régime couvrant de mystifications les paisibles propriétaires de cantons, qui payaient pourtant largement leur part aux besoins de L'État.

de Genl

Ce fut alors que le poêle Lebrun lança ses violentes épigrammes contre madame

•ftnlia

Picard avait pour émule M. Duval qui sortait du théâtre comme lui ; il avait donné aux: Français deux ouvrages respectables, le Tyran domestique, pièce d'observation, peinture de ménage bien étudiée ; et la jeunesse de Henri V , bouffonnerie spirituelle où se peignent plus les mœurs de Charles II que celles de Henri V, les tavernes de Londres plus encore que les palais des rois. Puis venait un homme jeune alors, M. Etienne, qui avait débuté heureusement dans la carrière théâtrale par la charmante pièce d'Une heure de mariage, parfaitement dialoguée, avec les plus jolies factures de couplets qu'on puisse trouver encore. Le théâtre était une carrière; une pièce réveillait l'attention, attirait sur son auteur toutes les faveurs du public et de Napoléon lui-même ; on donnait au théâtre des comédies, et le gouvernement vous répondait par une position administrative ; une place aux droits réunis était la récompense des moindres petits vers. M. Roger écrivait aussi quelques scènes bien intriguées et d'un spirituel dialogue. M. Collin d'Harleville, quoique vieilli , était encore en scène 4, M. Baour-Lormian empruntait à l'Écriture sainte le

1 C'est à l'occasion d'une pièce de M. Collin-d'Harleville, que fut jouée, par la police, une espèce de comédie au moins aussi gaie sur la liberté de la presse.

« On lit dans le Journal de l'Empire, du jeudi 9 janvier, qu'à la suite d'une i-omédie nouvelle que M. Collin-d'Harleville a comprise dans la collection de ses œuvres, on a imprimé ces mots : « Vu et permis l'impression et la mise en \ente, d'après décision de S. E. le sénateur ministre de la police générale de l'empire, en date du 9 de ce mois de prairial an xv. Par ordre de son excellence : le chef de la division de la liberté de la presse. » Signe : P. Lagarde. »

» S. M. a été surprise d'apprendre par cet article qu'un auteur aussi estimable que M. Collin-d'Harleville avait eu besoin d'approbation pour imprimer un ouvrage qui porte son nom. Il n'existe point de censure en France. Tout citoyen français peut publier tel livre qu'il juge convenable, sauf à en répondre. Aucun ouvrage ne doit être supprimé, aucun auteur ne peut être poursuivi que par les tribunaux, ou d'après un décret de S. M., dans le cas où l'écrit attenterait aux premiers droits de la souveraineté et de l'intérêt public. Nous retomberions dans une étrange situation, si un simple commis s'arrogeait le droit d'empêcher l'impression d'un livre, ou de forcer un auteur à en retrancher ou à y ajouter quelque chose.

» La liberté de la pensée est la première conquête du siècle. L'empereur veut qu'elle soit conservée : il faut seulement que l'usage de cette liberté ne préjudicie ni aux mœurs, ni aux droits de l'autorité suprême; et ce n'est sans doute qu'un écrivain dépravé qui peut vouloir y porter atteinte ; ce ne serait aussi qu'un prince faible qui pourrait tolérer une licence destructive des fondements de l'ordre social et de la tranquillité des citoyens. !.a liberté et la civilisation n'existant qu'entre les extrêmes, c'est aussi entre les extrêmes que l'administration et la législation doivent se maintenir. » (Journal officiel.)

C'était annoncer une commission de censure régulière, et elle fut nommée.

Joseph et le Pharaon d'Egypte ; et la poésie sceptique commençait à voir que dans la Bible était la source des solennelles images.

Le vaudeville était plus que jamais à la mode ; on en multipliait les scènes, pour chanter les épisodes gais ou langoureux de l'amour ; on s'y battait en duel à ravir ; on y faisait le mauvais sujet à la manière d'Elleviou. 3131. Piis, Radot, Gouffé, I)ieu-la-Foi, enrichissaient le théâtre de ces petits ouvrages, feuilles légères que le vent emporte, papillons d'un jour qui vivent quelques soirées sous le lustre. C'était le temps de la grosse gaieté ; on aimait à boire, à rire, à chanter les folies et les amours. Dans les jeunes sociétés, la mélancolie ne vient point troubler les refrains retentissants, comme dans ces peintures d'Holbein , où la mort apparaît au milieu des festins ou des danses vagabondes. Si quelques âmes d'élite s'affectaient tristement à l'aspect des doctrines perdues et de la liberté exilée, les masses se laissaient conduire joyeuses sous la main de leur empereur ; pour célébrer la victoire, chaque soir sur les théâtres on lisait quelques bulletins glorieux ; la scène était devenue comme un lieu de publicité pour jeter des lauriers aux pieds de la statue de Napoléon ; on revenait aux jours de Rome où les affaires publiques se faisaient au cirque.

La grande époque du mélodrame n'était point finie ; on le trouvait sur les théâtres du boulevard plus retentissant que jamais. 3IM. Cuvellier, Pixérécourt, commençaient leur carrière si consolante pour la vertu récompensée, si formidable au crime; ils devaient semer sur la scène des situations fières et hautaines ; on se battait sur les planches, on faisait des sièges; les brigands croisaient le fer; les châtelaines éperdues fuyaient la tour isolée , le tyran paraissait le front assombri ; puis venait le troubadour chantant la croisade, et le sacrifice se consommait à la fin du cinquième acte, lorsque la vertu n'était pas triomphante. Il y avait aussi des succès de larmes; on joua sur le théâtre la fille séduite et trompée, situation capable de fendre les pierres et d'apitoyer les tigres. Apparais ici, malheureux de Fitz-Henri! ta fille est enlevée, elle est mère; toi, son vieux père, douloureusement affecté, tu tombes dans une folie mélancolique ; insensé, tu penses à ta fille ; elle est morte pour toi et tu arroses paisiblement les fleurs de ton jardin et sa tombe : voici ta fille agenouillée ; elle te présente un gros enfant ; douleur, désespoir ; entends sa douce parole, entends le repentir du séducteur, te voilà

parfaitement rétabli et le mariage se fait à la satisfaction de tous les auditeurs. Alors quel attendrissement ! que de sanglots ! Fitz-Hcnri attira la bonne et la mauvaise compagnie pendant six mois au boulevard ; ce fut un succès de lepoque.

Tous couraient au théâtre ; on s'occupait des Français , de ses acteurs, de ses artistes, comme d'une véritable affaire ; les comédiens en réputation étaient traités avec une considération indicible ; on s'occupait d'eux, on les invitait à la cour dans une certaine familiarité, Talma, l'acteur républicain, le tragique chéri du comité de salut public, s'était fait courtisan à ce point de ne plus paraître devant l'empereur qu'en habit habillé, avec l'épée de marquis qu'il portait parfaitement; l'amitié que l'empereur avait pour Talma avait rejailli sur tous ses camarades ' . Un homme protégé par Napoléon grandissait ; et pourtant Talma, vivement critiqué par Geoffroy , travaillait profondément son art ; il commençait à se corriger des défauts de sa première manière, un peu criarde, tel qu'on l'avait vu dans les Fureurs d'Oreste. L'époque de ses fortes études fut surtout le rôle de Manlius ; sa manière change alors : il étudie ses inflexions de voix, son costume, ses gestes ; il ne déclame plus, il parle. Il fut également remarquable dans les Templiers, pièce si admirablement montée, où l'on voyait tous les premiers sujets rivaliser de zèle et de talent. A côté de Talma s'élevait Lafont, acteur moins remarquable et nourri de moins fortes études de l'art ; Talma, érudit dans ses rôles, s'était nourri de Tacite, des récits et des souvenirs de Rome, du Panthéon et du Colisée ; avait-il besoin d'un costume, il l'étudiait

' Souvent Napoléon reprenait Talma dans les plus petites nuances de son jeu.

Après une représentation de Britannicus, Napoléon dit à Talma que, fidèle au caractère que l'histoire a donné à Néron, il montrait trop, dès son arrivée en scène, le despote; que, d'après l'intention de Racine, dans le commencement de la pièce, Néron ne doit pas paraître cruel ; que c'était seulement lorsque son amour est contrarié et qu'il devient jaloux (scène vm du IIIe acte), que son caractère violent se développait tout entier ; que l'acteur devait donc garder pour les dernier» actes toute la force de l'expression. « Je voudrais aussi, ajouta-t-il, reconnaître davantage dans votre jeu le combat d'une mauvaise nature avec une bonne éducation. Je désirerais que vous fissiez moins de gestes; ces natures-là ne se répandent pas en dehors ; elles sont plus concentriques. D'ailleurs, je ne puis trop louer les formes simples et naturelles auxquelles vous avez ramené la tragédie; en effet, lorsque les personnes constituées en dignité, soit qu'elles doivent leur élévation à la naissance ou au talent, sont agitées par les passions ou livrées à des pensées graves, elles parlent sans doute plus haut, mais leur langage ne doit être ni moius vrai ni moius naturel. »

dans les musées ; il savait comment se plaçait la couronne de laurier des césars, la robe prétexte et le laticlave ; il se posait comme la statue de Cicéron dans le Forum antique. Talma était parfaitement secondé par les Baptiste, les Monvel , vieux noms du Théâtre-Français. A ce moment débutait un jeune homme qui devait laisser trace dans les annales de la comédie ; son nom était Michelot : il fut accueilli avec bienveillance, on suivait ses représentations ; il avait dixhuit ans à peine, c'était bien jeune pour paraître aux Français; il réussit pourtant, parce qu'il étudiait.

La scène tragique était toujours occupée par mesdemoiselles George et Duchesnois : toutes deux n'en étaient plus à leurs débuts , elles avaient trois ans de scène déjà. Mademoiselle George était belle ; on parlait plus encore de ce qu'avait de magnifique sa personne que de son jeu puissant comme attitude, un peu trop monotone pour produire une grande impression ; sa voix était tragique *, elle la tirait de sa poitrine avec énergie. Un succès qui faisait plus d'honneur au talent était celui de mademoiselle Duchesnois ; dépourvue de tout charme, de toute grâce, de toute taille , mademoiselle Duchesnois avait conquis un attrait extraordinaire sur le public ; sa voix, comme celle du tam-tam, déchirait les entrailles et faisait frissonner ; on oubliait sa laideur pour ne plus penser qu'au rôle et s'identifier avec l'artiste.

La comédie restait toujours aux mains de mademoiselle Mars , accueillie avec une faveur croissante, et dont le jeu se rectifiait tous les jours par l'étude ; mademoiselle Mars , avec toutes les bonnes traditions, faisait renaître la haute comédie, seul et dernier débris de la vieille société ; quand nul ne portait plus l'habit de marquis avec dignité et liberté, quand nulle femme ne tenait élégamment l'éventail de cour , il fallait chercher des modèles à la Comédie-Française ; là vivaient les traditions de la haute compagnie ; c'était comme un magasin ambulant de tous les costumes et de toutes les formes de l'ancien régime, même avec ce caractère de vie insouciante du xvme siècle. Qui ne connaissait les mots de mademoiselle Bourgoing? On les répétait dans le monde militaire, on en riait dans une époque toute sensualiste ; c'était triste et hideux à voir dans la bouche d'une jolie femme, que des expressions sales et éhontées, des

1 Je ne sache rien encore de plus remarquable et de plus intéressant que les feuilletons de Geoffroy sur cette époque; ils peuvent très-bien se relire sans avoir vieilli.

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grossièretés débauchées à travers des lèvres de rose, comme la bave du basilic dans la corolle d'une fleur. Mademoiselle Bourgoing avait peu de talent, et elle cherchait à racheter son obscurité par les gracieux traits de sa figure et la liberté de ses propos ; cela pouvait plaire à une société vieillie et s'excusait par la passion ; être froidement licencieuse, c'est affreux pour une femme, alors même qu'elle se pose 6ur un théâtre et qu'elle se proclame dans toute l'insouciance des artistes.

Ainsi étaient la grande et petite littérature : les conceptions du génie, les productions de l'esprit et les talents du théâtre ; les hommes qui écrivaient les scènes, les artistes qui les représentaient. La littérature alors n'avait point ce sens libre et spontané qui marque les époques d'indépendance ; tous se plaçaient sous la direction unique du gouvernement et de l'empereur : c'était lui qui distribuait les couronnes et donnait l'impulsion et la vie aux œuvres de l'art. Pour réussir, il fallait chanter sa gloire et seconder son système ; il parlait bien de la république des lettres, vain mot dans la bouche d'un pouvoir qui voulait être obéi ; la politique était interdite, on ne pouvait attaquer ni les personnes ni les choses du gouvernement ; l'obéissance était le premier devoir, le principe de toute conception de l'esprit.

Pourtant, en dehors de l'empereur il était une lutte sociale que la censure ne pouvait comprimer , et qui était bien plus puissante que la politique : il s'agissait du rude combat entre l'examen et la croyance, la philosophie et le catholicisme. En général, ce ne sont pas les petites questions du gouvernement qui ébranlent les générations, celles-là passent ; mais il y a une lutte entre toutes les idées qui dominent; combat de géants que le pouvoir ne peut empêcher ; la censure est trop étroite pour arrêter le développement de ce duel d'idées qui s'agite au sein des masses : vous effacez une phrase matérielle, et la pensée reste debout, puissante et vigoureuse. Les siècles marchent et refoulent les siècles !

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