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LA DENT DU MIDI ET LA TROUÉE DE SAINT-MAURICE EN VALAIS

Le canton de Genève 1 n'est pas grand. Du milieu même du pont du Mont-Blanc ou d'un des signaux d'alentour, vous pouvez l'embrasser de l'œil tout entier, en suivre, pour ainsi dire, les contours. Dans le panorama qui se déroule à vos regards entre les Alpes et le Jura, les premiers plans seuls sont à lui. A lui les menus coteaux couverts de pelouses et de vergers qui s'entrelacent vers la frontière de France; à lui les terrasses ombreuses et byroniennes de Cologny, au sud; à lui également la rangée de villas qui s'aligne sur la rive opposée jusqu'à la petite commune de Versoix. Mais, de tous les décors d'arrière-plan, pas un seul ne lui appartient. Les Voirons, au delà de Cologny, ne sont déjà plus sur son territoire; le Salève

1. Nous ne donnons ici que deux brèves esquisses du monde helvétique. Pour la description complète des vingt-deux cantons, voir nos précédents ouvrages illustrés : la Suisse, Etudes et Souvenirs, 2 vol. in-4"; la Suisse pittoresque, i vol. in-8°.

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aux grises assises de calcaire, le Mont-Blanc à la triple cime blanche, sont des reliefs exclusivement savoyards.

Du Léman même, Genève ne possède que la mince corne méridionale qu'on désigne sous le nom de « petit lac » ; aussi ses horizons, de ce côté, manquent-ils de majesté et d'ampleur. C'est un vestibule étroit et fermé, d'où le touriste n'aperçoit rien de la Suisse. Quelle différence d'impressions et d'aspects quand on aborde le sol helvétique par l'autre extrémité du pays, c'est-à-dire par le lac de Constance! Pour l'encadrement immédiat de ses bords, celui-ci ne peut certes point rivaliser avec le Léman; mais jetez un regard par delà. Delà rive allemande même, je pourrais dire surtout de la rive allemande, l'effet est quasi fantastique. Tout l'étagement des montagnes lointaines y surgit comme une construction babélique dont l'audace déconcerte presque. La vision effraie et fascine à la fois. On voudrait s'élancer d'un bond par-dessus l'abîme du grand fossé souabe vers ces burgs d'architecture étrange qui se dressent là-bas dans le ciel bleu. Une légende raconte qu'un pâtre de Brùllisau, regardant une nuit le pays des Rhodes, en vit s'élever une sorte de scintillement magique qui alla grandissant de plus en plus, et dont le reflet finit par s'étendre sur toute la contrée. Le jour venu, le berger courut à l'endroit où la lueur lui était apparue; mais il ne trouva pas la pierre mystérieuse dont les phosphorescences avaient empli les ténèbres. Le saphir existe pourtant, et, de jour comme de nuit, il^brille d'un éclat qui ne s'amortit pas : c'est cette cime du Hohe Sentis, qui est comme le chaton reluisant de l'anneau des Alpes appenzelloises. Pour l'Allemand d'au delà du lac de Constance comme pour l'Autrichien du Vorariberg, c'est bien le diamant qui toujours étincelle, l'étoile lumineuse qui jamais ne se couche à l'horizon ouest.

Mais revenons au Léman. Quiconque a voyagé sur ses bords sait suivant quelle gradation harmonieuse les aspects du pays se modifient à mesure qu'on s'éloigne de Genève.

Ce n'est d'abord, au sortir de cette ville, qu'une fraîche banlieue de maisons de campagne, ornées de pelouses et de bosquets, résidences célèbres pour la plupart, où ont demeuré et où demeurent encore les premières familles industrielles, politiques et savantes de la grande cité. Là, si l'on en excepte, sur la rive opposée du « petit lac », les masses brutes des Alpes du Faucigny, les sites sont plutôt champêtres que rustiques. Les sommets fuyants des collines, les teintes noyées de l'horizon, la mollesse des ondulations, tout a un air paisible et gracieux. Mais, passé Versoix, le paysage prend des traits plus fermes; le sol, lui aussi, commence à offrir des coupes plus mouvementées. Ce n'est pas encore la sauvagerie de lignes des plans qui s'appuient aux montagnes ; ce n'est déjà plus l'arrangement mignon des terrains de plaisance qui précèdent.

Un peu plus loin, à Nyon, le lac s'élargit d'une façon toute grandiose. L'évidement se fait des deux côtés à la fois. A partir de la pointe de Promenthoux, la rive suisse décrit une courbe majestueuse au nord-est; à partir du cap d'Yvoire, qui forme l'éperon opposite, la rive chablaisienne, c'est-à-dire française, s'évase également par la baie sinueuse de Thonon et recule dans un lointain bleuâtre. A gauche s'allonge, parallèlement à la coupe lacustre, le fameux vignoble de la Côte; à droite

RIVES du Léman. — Moutieux.

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apparaissent les dents âpres et les pics glacés des monts savoyards que, de Genève, on ne discernait pas.

Bientôt on arrive à Morges, et, sur une liante croupe du Jorat, on aperçoit la cathédrale de Lausanne. Le Jura, lui, recule de plus en plus au nord-ouest; le Mont- Blanc même disparaît de la scène ; en revanche, dans les brumes de l'est pointent les sommités dss Alpes vaudoises et, derrière elles, plus indistincts, les contreforts du Moléson fribourgeois. Quant aux monts valaisans, plus majestueux encore, qui encadrent le fond du bassin, ils restent provisoirement cachés.

Allons toujours : le contraste s'accentue de plus en plus entre les deux rives du Léman. Au sud, la Haute Savoie, région chaotique et froide, dont les montagnes plongent à pic dans les flots du lac ; au nord, une côte onduleuse et riante, où bourgades et hameaux se serrent de si près que le son de la cloche n'a pas le temps de mourir d'une localité à une autre. Et quelle diversité de perspectives! Par-dessus les coteaux qui, de terrasse en terrasse, descendent jusqu'à la nappe bleue du Léman, se profilent les croupes du Jorat couvertes de bois et de pâtis. Voici Vevey, la reine du lac, et les assises brûlées d'un autre vignoble long de plus de trois lieues : c'est celui de la Vaux, avec ses deux chasselas si prisés, le « fendant vert » et le « fendant rouge ».

Begardez-en les terrasses [raisses), si admirablement édifiées, avec leurs murs de soutènement qui servent en même temps de sentiers : elles montent jusqu'à 250 mètres au-dessus du Léman. Bien plantées, bien échalassées, bien tenues en lignes [aorgnes) sur souches basses, ces vignes représentent un cumul de labeurs prodigieux et peuvent passer pour le chef-d'œuvre de l'économie rurale. Et notez que l'unique charroyeur ici, c'est l'homme. Engrais, tuteurs, cailloux, terre, il lui faut tout porter à dos. Des plus hauts étages du coteau jusqu'aux éperons inférieurs que lèche la vague murmurante, le vêgnolan, comme on l'appelle, va manipulant sans relâche les croupes osseuses de son cher domaine. Au besoin, pour ses cultures, il empiète sur le lac lui-même. Il repousse fonde au moyen d'une digue; après quoi le bassin à sec est rempli. Des gravois, de la terre fumée, et voilà le cep qui verdit là où les poissons du Léman s'ébattaient naguère à leur aise.

Bref, sur cette côte suisse à la molle courbure, le pampre envahit tout. A côté de lui, sur les gradins disposés entre les maisons et le lac, le myrte pousse en pleine terre, ainsi que le laurier et le grenadier. Quant aux oliviers, qui prospéraient aussi autrefois sur ces mêmes mamelons, ils ont été tués par le terrible hiver de 1709, si meurtrier aux plants de notre Provence.

Comme on comprend bien, à cette vue, les rites d'alliance traditionnelle qui existent ici entre l'homme et la terre, ces grandes fêtes de l'agriculture dont cette région vaudoise est le théâtre, ces cortèges bucoliques où pâtres, bergères, vignerons, laboureurs, moissonneurs, défilent avec leurs engins de travail, avec les bêtes auxiliaires de leur tâche, avec leurs emblèmes traditionnels et immuables, théories émouvantes qui rappellent les processions de même sorte organisées jadis par les Athéniens en l'honneur de Bacchus et de Cérès !

Contemplez maintenant le fond de la scène lacustre; voyez avec quelle ampleur

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