LE RHIN HÉROÏQUE, CHATEAUX ET LÉGENDES
Depuis lors, on a fait sauter les écueils qui obstruaient la passe; la vague seule y module tour à tour sa chanson ou sa plainte; le steamer alerte et plein de touristes qui file sur l'onde couleur d'émeraude,la locomotive, plus alerte encore, qui frôle les murailles du défilé même, enfument à qui le mieux, sans souci de la légende, le palais désenchanté de la fée.
Tout près de là, dans le même méandre, on aperçoit à gauche Saint- Goar, dominé par les ruines de la forteresse de Rheinfels, fameuse par ses étranges étagements de corridors et d'appartements souterrains au-dessous desquels sont encore creusés de profonds cachots aux oubliettes remplies d'une
Bords du Rhin. — Le rocher de Lorelei.
eau croupissante : toute une montagne évidée, dirait-on, par une légion mystérieuse de gnomes pour y loger quelque prince des ténèbres. Sur la rive opposée, c'est une autre fantasmagorie : de deux coteaux placés face à face, le château du Chat et celui de la Souris se regardent d'un air menaçant.
ALLEMAGNE
Bien loi nous arrivons à Boppard, vieille ville de l'âge gallo-romain, aux tours vétustés à souhait, aux murailles admirablement lézardées. Le Rhin, à partir d'ici
Bords or Rhin. — Ehrenbreitstoin.
jusqu'à la hauteur de Marburg. la cité quasi sainte où est enterrée Elisabeth de Hongrie, décrit une immense courbe serpentine. A l'extrémité supérieure de la boucle, presque eu face du confluent de la Labn, on aperçoit à gauche le château de Stolzenfels, en français Montorgueil, perché à lui) mètres au-dessus du fleuve: Celui-là n'est pas nue ruine. Reconstruit à neuf, et plus beau que jamais, il offre'.
Borls du Hum. — Stolzenfels.
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avec ses hauts donjons et ses tourelles aux rugosités pittoresques, un aspect quasi
Bords du Rhin. — Vieille tour à Andernach.
le rhin héroïque, châteaux et légendes. 379
féerique. C'est le soir surtout, quand la lune, à demi voilée par un nuage, illumine de ses reflets blanchâtres les immenses fenêtres couronnées d'indentations de pierre, qu'il faut voir le fier édifice profiler sous le ciel ses massifs créneaux. On se
croirait au pays des Mille et une Nuits.
Un peu plus loin, au delà d'une grande île, à l'endroit où débouche la Moselle, deux ponts enjambent le Rhin : l'un est
Bords do Rhin.
I'rauhenfuls.
un viaduc de chemin de fer, l'autre est le pont qui unit Coblenz, le chef-lieu de la Prusse rhénane, à sa citadelle d'Ehrenbreitstein, dont les trois étages de batteries casematées dominent la rive droite d'une hauteur de 128 mètres. Tout alentour ce ne sont que forts et ouvrages de défense composant un immense camp retranché où 200 000 hommes peuvent tenir à l'abri. Un troisième pont, datant de plus de cinq cents ans, franchit la Moselle près du confluent. Dans une gorge sise au delà s'élève le monument de Marceau, tué, on le sait, à vingt-deux ans, sur les bords de la Wied, à Altenkirchen. Le général Hoche a le sien, lui aussi, dans ce même district
ALLEMAGNE
germanique : c'est une pyramide érigée par l'année de Sambre-et-Meuse sur un coteau de la rive droite du Rhin, presque en face de la vieille ville d'Andernach, au point où le cours d'eau, qui a fait mine un moment de s'élargir, se rétrécit de nouveau, pour entrer dans un dernier défdé, moins âpre toutefois que celui de Bingen .
Andernach (8 000 habitants), Y ex-Antoniacum des Romains, est la reine de cette cluse. Ses antiques murs, les restes de son palais féodal, son église romane, sa grosse tour, surmontée d'une tourelle octogone, que notre gravure représente, composent un « tableau classique » dont nul voyageur ne manque de s'offrir la vision au passage. Plus en aval, à main droite, se dresse les Siebengebirge (Sept-Montagnes), massif volcanique, assez humble de taille (460 mètres), mais célèbre aussi et volontiers visité du touriste à cause de l'élégance de ses coupes et de ses ruines également légendaires. Une de ses cimes, le Drachenfels ou mont du Dragon, située tout proche du Rhin, à la pointe sud-ouest de l'écheveau, occupe même une place d'honneur dans les traditions populaires : c'est là, dit-on, que Siegfrid tua le monstre qui gardait le trésor des Nibelungen.
Ce relief des Siebengebirge est le dernier qui domine le fleuve. Au delà, le cours d'eau, définitivement sorti de la région des montagnes, et large de 400 à 700 mètres, court librement vers Cologne, Dusseldorf, Wesel et Emmerich, après quoi il entre sur le territoire hollandais où nous savons de quelle façon misérable se termine sa glorieuse épopée. Ses encaissements, dans cette section basse, n'ont plus rien que d'artificiel et de fragile : ce sont les digues entre lesquelles l'homme est de nouveau obligé de l'enfermer. Quant à la série de gorges grandioses que nous avons parcourues depuis Bingen, elle a cessé brusquement à Bonn, la cité universitaire qui compte Beethoven au nombre de ses fils : c'est là qu'a fini le « Rhin héroïque » et, du même coup, notre voyage en Allemagne.
Lac Léman. — Barques au repos.
SUISSE EN DEÇA DU GOTHARD ET DU BERNINA