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A TRAVERS LA FORÊT DE BREGENZ

ce pas! Celte vallée du Walgau, qu'arrose l'affluent du Rhin suisse qu'on nomme l'Ill est naturellement la voie préférée des voyageurs pressés qui vont droit au but. Que voulez-vous ? Le chemin de fer y passe, et, ici comme partout, le chemin de fer, bien qu'il tronque les sites à plaisir, fait de plus en plus la solitude sur la vieille chaussée postale de l'Arlberg et sur son réseau de sentiers sinueux. Grâce à lui, de Feldkirch, où se trouve la douane autrichienne, on gagne en trois quarts d'heure Bludenz, qui est déjà à 581 mètres d'altitude.

Bludenz est une vénérable petite ville avec des rues à arcades et un pittoresque château haut juché. J'y suis arrivé pour la première fois, non pas du nord, mais du sud, c'est-à-dire par ce val Montavon que commande à l'ouest, en deçà de Coire et de l'Engadine, le gigantesque massif des Alpes du Praettigau. Le percement de l'Arlberg, à cette époque, n'était encore qu'en projet, et c'est à pied, en musant trois jours pleins, que j'ai accompli la double étape de 60 kilomètres qui, par l'ancienne chaussée, sépare Bludenz de Dalaas, et Dalaas de Stuben. Le trajet, par la voie ferrée, n'est plus que de 25 kilomètres, et il se fait aujourd'hui prestement, grâce à une demi-douzaine de trous noirs qui escamotent sans pudeur les plus délicieuses vues du parcours.

C'est près de Stuben, à 1 310 mètres d'altitude, que s'ouvre la grande galerie souterraine de 10352 mètres de longueur qui relie de ce côté le bassin du Rhin à celui du Danube. Le col même de l'Arlberg (abréviation (YAdlerberg, mont des Aigles) n'est qu'à 500 mètres au-dessus du tunnel. Au sommet, il y avait jadis un hospice appartenant à la confrérie de Saint-Christophe. De nos jours, il s'y trouve une auberge qui, j'en ai peur, ne fait plus ses frais. Seuls quelques ouvriers besogneux, ou des oiseleurs tiroliens, leurs cages à canaris sur le dos, continuent de franchir lapasse, exposée l'hiver aux avalanches.

La route, à sa section culminante, n'offre point d'ailleurs de perspectives comparables à celles du Simplon ou du Saint-Gothard. Ce n'est que sur l'autre versant de la montagne, quand on descend en vue des glaciers le long des rives de la Rosanna, que les sites reprennent un cachet de grandeur. De Sanct-Anton (Saint-Antoine), puis de Flirsch, sis encore à plus de 1 200 mètres, on atteint la bourgade de Landeck, carrefour au triple embranchement, entouré de pics de trois milliers de mètres et plus, où se raccordent, à droite, aux rampes de l'Arlberg le chemin d'Italie par le Stelvio et celui de l'Engadine parle défilé de Finstermùnz. De cette dernière fissure débouche l'Inn, que nous avons déjà vu près de sa source, et dont la route de terre et le railway suivent ou coupent désormais le sillon.

Plus loin, au confluent de deux autres vallées latérales, le Gurgthal à gauche et le Pizthal à droite, voici le gros bourg d'Imst. Cette localité, qu'enrichit actuellement l'industrie linière, avait autrefois le monopole d'un commerce tout spécial; c'était elle qui, par ses commissionnaires, voyageant pour le compte de grosses compagnies dont les opérations s'étendaient dans le monde entier, pourvoyait de serins chanteurs toutes les volières de l'Europe. Aujourd'hui ce trafic imstois, à demi ruiné par les guerres de la Révolution et de l'Empire, ne bat plus, j'oserai le dire, que d'une aile.

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AUTRICHE-HONGRIE ET BAS-DANUBE

C'est à 13 kilomètres plus en aval, à une majestueuse courbe décrite par l'Inn, que s'ouvre à droite ce fameux OEtzthal, qui est, tout ensemble, le Chamonix et le Grindelwald du Tirol. Avant de continuer notre route sur Innsbruck, jetons-y, je vous prie, un regard.

La série des défdés, qui se développe sur plus de 50 kilomètres de longueur jusqu'aux glaciers limitrophes de l'Adige, est tout un monde plein de frissonnements et de magnificences. Comme dans la plupart des grands sillons alpestres, le crescendo des aspects s'y trouve pourtant assez bien ménagé. Si vous n'allez que jusqu'au bourg d'OEtz, qui a donné son nom à la vallée, vous êtes encore dans la partie relativement idyllique de l'âpre tissure. Le lin et le maïs continuent de croître dans la plaine; les arbres fruitiers n'ont pas entièrement disparu; le cerisier elle noyer même s'aventurent hardiment dans le fouillis de roches tapissées de mousses et de myosotis. Mais, 300 mètres plus haut, au village d'Umhausen, sis au pied de l'Engelwand, la flore s'appauvrit et devient plus sauvage. L'Ach, ou torrent de la vallée, glapit déjà à vous assourdir. A cette musique de l'onde écumeuse se mêlent parfois des notes différentes, mais non moins étranges, qui sont comme la voix même du terroir. D'une mystérieuse échancrure part soudain un bruit saccadé de clochettes marié à un ioulement aigu. Les virtuoses de la sonnerie métallique, ce sont les bêtes qui paissent dans le fourré; l'accompagnateur, c'est un jeune pâtre, qui, perché à la pointe d'un rocher ou caché dans une bauge de verdure, gratifie les échos de la montagne de ces coups de gosier ineffables dont les vibrations, sautant par-dessus je ne sais combien d'intervalles de rythme, arrivent aux effets les plus fantastiques. Parfois un autre iodel répond de loin à celui du chanteur, et alors, pendant quelques minutes, c'est un concert strident et sauvage, qui, aussi bien que la mélodie criarde du chalumeau, dit Rohrflœte, en usage dans ces mêmes districts, doit surtout son originalité et son charme à la façon dont il s'harmonise avec les bruits du milieu ambiant et avec le cadre de la scène elle-même.

Continuons notre ascension de touristes à travers les grands bouquets de conifères jusqu'aux hameaux de Langenfeld et de Huben, l'œil toujours fixé en avant sur la citadelle de frinias qui obstrue de plus en plus l'horizon. Le sentier en bordure, à partir d'ici, n'est plus qu'une vire croulante de schiste et de gneiss, le long de laquelle cependant il y a encore des cabanes rustiques aussi mal équilibrées que le sentier. Au village de Zwieselstein, « la Pierre de bifurcation », le défilé, comme le mot vous le dit, se divise. Le sillon de gauche mène à Obergurgl, le village le plus haut situé du Tirol (1 900 mètres) ; celui de droite aboutit aux hameaux de Fend et de Rofen. Le pic de Murzoll, le Finail, le Similaun gardent là l'immense mer de frimas qui s'étend des frontières des Grisons au Brenner, et qui, tous ses embranchements compris, renferme deux cents glaciers, dont quelques-uns ont jusqu'à 8 kilomètres de longueur. Tout en haut de cette zone désolée, il y a cependant un hospice, celui du Hochjoch, et une auberge doublée d'un jardin. J'ignore combien de temps les fleurs restent épanouies dans le jardin; quant au poêle de l'auberge, il n'éteint jamais.

Al sol! Al soll Au soleil! au soleil ! s'écrie, dans la chronique espagnole, le visi-

Tirui.. — Site de l'Œlzlhal

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AUTRICHE-HONGRIE ET RAS-DANUBE

teur qui s'évade tout transi des couloirs de granit du sombre Escorial. Comme le soleil nous réchauffe, nous aussi, au sortir des passes glacées de l'OEtzthal! Ce n'est, il est vrai, que le soleil d'Innsbruck, la cité tirolienne qui commande au nord le col du Brenner et qu'enveloppe tout un hémicycle de monts où le cep frileux ne s'aventure pas. Mais ce n'en est pas moins le soleil, le soleil éclairant de ses rayons un coin de vallée aéré et spacieux, dans lequel la bise ne pénètre qu'à peine; et, pour la première fois, depuis notre départ de Bludenz, nous revoyons ici

Tikgl. — Vue d'Innsbruck.

des maisons confortables, un centre de civilisation et de vie, où il tait bon de s'arrêter au passage.

Innsbruck — ou Spruk tout court, comme disent et prononcent les campagnards d'alentour — a bien changé en un demi-siècle; mais il a eu l'art de se rajeunir, de se mettre au niveau du siècle, sans sacrifier outre mesure à la tyrannie du cordeau et de l'équerre. Son fameux pont de bois sur l'Inn, auquel il doit son nom, a été lui-même remplacé depuis 1872 par un moderne pont de fer; la localité a toutefois conservé assez de vieilles demeures, aux façades peintes ou sculptées, avec tourelles, arcades massives, bossages fantaisistes, fenêtres en encorbellement, pour que le touriste épris du passé ait de quoi se satisfaire les yeux.

Les principales curiosités d'Innsbruck, c'est d'abord le mausolée de Maximilien 1 er , qui se trouve dans la Hofkirche, et passe, à bon droit, pour une des belles œuvres de l'Allemagne; c'est ensuite la maison des États (Hôtel de ville) et l'arc de triomphe érigé en 1765 à l'entrée du faubourg méridional de Wilten, lors du

mariage

D'INNSBRUCK A KUFSTEIN. 4t3

de l'infante Marie-Louise avec le grand-duc de Toscane; c'est enfin le Toit

d'or, plus vanté peut-être qu'il ne mérite, car il ne consiste qu'en un assemblage de tuiles dorées couronnant une bretèche à balcons et à deux étages d'une des ancienne] résidences de Frédéric IV à la poche vide, mort en 1439 à Innsbruck.

Aux environs de la ville, quelques beaux châteaux, la Weiherburg et Ambras notamment, puis deux montagnes visitées entre toutes, la Martinswand et la Frau-Hùtte.

La Martinswand, dont la paroi plonge sur la vallée à la gauche de l'Inn, rappelle une mésaventure de l'empereur Maximilicn. C'est là qu'un jour, dans une chasse au chamois, il se laissa

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iKSSBRncK.— Le Toit d'or

choir sur une saillie de roc, où il fût infailliblement mort de faim si un campa-

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gnard appelé Zips ne l'eût tiré de ce mauvais pas. La Fraû-Hûtte, située du même côté de la rivière, mais plus en aval, représente une femme assise avec un nourrisson dans ses bras. Une légende analogue à celle du Mittelglàrnisch de (ilaris veut que ce soit une ex-princesse du pays que le ciel a punie de sa méchanceté et de son avarice en la pétrifiant avec son enfant.

Au delà de cette cime rocheuse, que le voyageur laisse à gauche en continuant ,de descendre la vallée de l'Inn, les sites tiroliens achèvent de perdre leur àpreté pour revêtir des aspects de plus en plus gracieux. Sur les montagnes aux pentes molles, les essepees feuillues se mêlent aux conifères; clans les vergers, au milieu des oulUires, -apparaissent des villages animés et proprets. Trois petites villes, Hall, Schwatz, Rattenberg, s'échelonnent même dans cette partie de la coupure. A michemin entre les deux dernières s'ouvre le Zillerthal, défilé de sept lieues de longueur qui doit à ses pittoresques beautés d'être un des rendez-vous favoris des artistes peintres de l'Allemagne. Un de ses embranchements orientaux conduit par le col du Gerlos au cercle autrichien de Salzbourg. Enfin, passé Rattenberg et ses .vieux castels, la vallée de l'Inn s'élargit, et bientôt on arrive à Kufstein. Là le cours d'eau, tournant brusquement vers le nord, quitte le Tirol et entre en Bavière, pour aller se jeter dans le Danube à Passau.

Bateaux de p,V]ip sur le Danube.

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