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DE VIENNE A BUDA-PEST

champs et prairies. Les bourgades, s'il y en a, sont plus avant dans les

Voici Neupest, localité industrielle reliée à Pest par un tramway ; à sa suite, voici le Miihlcnviertél, quartier de l'est ainsi nommé à cause de ses nombreux moulins à vapeur. A droite s'étend la charmante île Sainte-Marguerite; et partout des chantiers, des usines fumantes. Le bateau passe sous le pont suspendu aux piles ornées de lions colossaux, et, in- (léchissantà gauche , accoste au mag n i lî q u e

terres.

Ruines.

quai Franz-Josef. Ce qui frappe tout d'abord dans le panorama des deux villes jumelles qu'on appelle Buda-Pest, c'est le pont de fer précité, qui y enjambe le Danube, large à cet endroit de près de 400 mètres. II n'y en a pas de plus beau en Europe. C'est ensuite la rangée de magasins qui s'aligne des deux côtés du pont. A droite, la place François-Joseph et le palais de l'Académie; en face du pont, le [bain de Diane, la résidence du prince de Saxe-Cobourg-Golha, l'hôtel de l'Europe, l'hôtel du grand-duc Stéphan. La place, plantée d'arbres, et ainsi encadrée, offre réellement le plus grandiose aspect.

AUTRICHE-HONGRIE ET BAS-DANUBE

A Pest, la ville allemande et moderne, centre des affaires et des lettres, fait face, sur la rive droite, l'ancienne ville turque, Buda ou Ofen. Celle-là, au lieu d'être à plat, est assise sur une croupe de montagne que couronne le Palais du Roi. Ses établissements de bains sont célèbres dans le monde entier; le Kaiserbad entre autres, aux eaux sulfureuses, était déjà connu du temps des Romains. Le Baitzenbad, sur une pente du Blocksberg, le Bruckbad, au pied du même relief, les bains de sel d'Elisabeth, à une petite demi- heure de la ville, se disputent également l'honneur de votre visite.

Buda, qui est restée la ville historique, la capitale officielle de la Hongrie, la résidence du gouverneur et de l'administration, avait été le cantonnement d'Attila. Ce fut Mathias Corvin qui fit d'elle au xvi" siècle la cité reine du pays. Je ne m'attarderai pas à narrer ses annales. On sait que le sultan Soliman la prit e-n .1526, et que, cent cinquante ans durant, jusqu'en 1686, elle resta au pouvoir des Turcs. Les deux grosses cités danubiennes comptent ensemble 510993 habitants (recensement de 1890).

Dans la Puszta. — Passé Pest, on entre dans la Puszta, qui se prolonge au sud jusqu'à Belgrade et, à l'est, jusqu'aux monts de Transylvanie, sur 400 ou 450 kilomètres en tous sens. Le chemin de fer la traverse diagonalement. Pour l'étranger, la Puszta, c'est proprement un désert, un pays inculte et sans maître. Les Hongrois vous diront que c'est une erreur. Le mot a, en réalité, deux significations. Dans son acception la plus large, il désigne en effet une steppe ou une lande; mais, en son sens originel et le plus étroit, il s'applique à un ancien bien nobiliaire, avec prairies et cultures, devenu le domaine d'un ou de plusieurs propriétaires, et non incorporé dans les limites, dans le finage d'une agglomération communale. Mainte commune possède ainsi, en dehors de son territoire propre, des Paszten ou Prmdien. On compte en Hongrie plusieurs milliers de ces « fermes » — au sens anglais du mot faim — d'une étendue plus ou moins considérable.

Quelle vision étrange que celle de cette immense plaine magyare! Le Danube, tout parsemé d'îles où trembles et aunes secouent au vent leurs chevelures pâles et traînantes, n'y a, pour ainsi dire, plus de rivages. Où commence-t-il, où finit-il? On ne le sait. Sur un îlot apparaît une hutte de pêcheur; sur la berge, un peu en contre-haut, à cause des inondations, une habitation rurale, au toit de chaume, avec son puits toujours semblable, à la margelle flanquée d'un poteau dont le sommet en forme de fourche supporte une traverse-bascule à deux branches qui sert à remonter le seau et à le descendre. Et, sur la lande verte, à perte de vue, des troupeaux de bêtes à cornes, de chevaux ou de porcs. Dans les marais, des bandes de cigognes ; çà et là aussi, des bouquets de bois, des champs de blé et de maïs.

Telle est la Puszta, ce grand chemin des invasions barbares, qu'a chantée le poète hongrois Petœfi : « C'est toi que j'aime, ô Puszta, image de l'infini, paradis de mon âme. O steppe, je vois en toi la liberté ». Souvent, dans la matinée, cette plaine, grâce à un phénomène de Fata Morgana, qu'on nomme ici Delibad, semble se changer en une mer, de la nappe bleue de laquelle sortent des buissons, des villages, des

DANS LA PUSZTA.

châteaux. Quant au sol, il a complètement disparu. Et la figuration bizarre se modifie à chaque instant; des morceaux splendides de forêts, des tours ou des églises étranges, émergent pêle-mêle, se confondent, se meuvent, voguent au hasard sur cet océan fantastique. S'approche-t-on du mirage, il s'évanouit. On n'a plus devant soi que la réalité : de maigres broussailles, des touffes de chardons épineux, un échassier rêvant sur une patte, une maison de paysan à demi ruinée, une czarda ou un pauvre hameau, c'est tout ce qui reste de la splendide fantasmagorie.

Parfois aussi, on croit voir s'avancer une armée de géants aux formes'effrayantes, avec des cornes énormes sur la tête. La troupe horrifique fonce sur vous avec un

HoNQRIE. — Vue prise ilaus la Puszta.

bourdonnement sourd qui vous donne le frisson. Où fuir pour éviter le choc? Puis, soudain, la buée décevante se dissipe, et l'on aperçoit un troupeau de bœufs innocentissimes, rangés en file comme des soldats.

Et quelle diversité d'aspects la Puszta revêt, selon les saisons! Au printemps, l'aire entière n'est qu'un verdoyant tapis, semé de millions de fleurelles et couvert de larves innombrables d'où sortent des animalcules de toute sorte. A la fin de l'été c'est un autre spectacle : la plaine vit, bruit de tous côtés. La moisson y est à maturité ; on coupe les gerbes, on les lie, on les charge sur des chariots pour les engranger dans les fenils. Puis, l'automne arrive avec ses longues pluies ; les flaques isolées vont se rejoindre et former un immense marécage. Les troupeaux sont rentrés ou se pelotonnent dans les parcs ; les cigognes blanches aux pattes rouges, les hérons pêcheurs ont donné le signal de l'émigration au midi; les hirondelles, les canards

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sauvages s'apprêtent à les suivre ; c'en est fait des floraisons de la steppe : six mois durant, il va être l'arène des frimas et des neiges.

C'est au sein delà Puszta,dans le triangle que dessinent laTheiss et le Danube, que se dressait, au v° siècle, le palais de blocage où Attila revenait s'enfermer après ses expéditions victorieuses. C'est là aussi qu'il périt, dans les circonstances tragiques que l'on sait. Un soir, il y eut une grande fête à la résidence du roi des Huns; les lianaps furent vidés à la mode du temps; les jeunes filles marièrent leurs voix à celles des poètes héroïques. Sans plus se soucier de sa fiancée Honoria, la fille des Césars, qui l'attendait en Italie, Attila épousait la fière Hildegarde, ravie de force à sa famille. Les réjouissances durèrent une partie de la nuit.... Le lendemain, les gardes du palais retrouvèrent leur maître égorgé, et, à côté de lui, l'épouse meurtrière, triomphant de sa vengeance.

La Klissurà et les Portes de Fer. — C'est au sortir de la plaine hongroise, au

Le Dakcbe en amont de Belgrade.

delà de Belgrade par conséquent, et un peu en aval de Bazias, que s'ouvre la série de gorges grandioses qui, jusqu'à Sip, au-dessous d'Orsova, n'ont pas moins de 90 kilomètres de longueur.

Après avoir passé devant Gradiste, petite ville serbe sise à l'embouchure de la Pek, sur l'emplacement d'une forteresse romaine dont on aperçoit les ruines, le bateau range à gauche Alt-Moldova, et tout de suite commence, par la Petite Porte de Fer, la trouée faite par le puissant fleuve dans le mur transversal des Carpathes. A partir de là, le Danube, qui, plus haut, à Semlin, avait 1 500 mètres de largeur, se rétrécit au point de ne plus mesurer dans son étranglement médian que 110 mètres d'une berge à l'autre. En revanche, sa profondeur, qui était de 14 mètres en amont, va jusqu'à 60 mètres et plus. Les parois escarpées des montagnes boisées qui l'étreignent excèdent par places 600 mètres de hauteur. Ses ondes, repousséespar d'énormes blocs, bondissant sur un lit de récifs, ne présentent que rapides, tourbillons et brisants.

L'entrée de la Klissurà, comme on nomme cette succession de défilés, est marquée par le haut récif turriforme, dit la Pierre BabaAaï, qui, près de la rive hongroise, émerge de l'eau comme une sentinelle posée en travers du fleuve pour

LA KLISSURA ET LES PORTES DE FER

dire aux nautoniers : « On ne passe plus ». Du côlé opposé apparaît sur un roc pointu le château fort de Golubatz, entassement pyramidal de donjons.

Ce site étrange a sa légende. La voici, telle qu'on me l'a racontée.

Un aga turc qui commandait dans ce district, en revenant un jour chez lui à l'improvisle, apprit que sa femme s'était enfuie avec un noble hongrois.

Furieux, il manda son janissaire de confiance, etlui promit dix bourses d'urgent (cinq mille piastres) s'il ramenait l'infidèle et lui rapportait du même coup la tète du magnat. Le janissaire, ravi de la mission, se mit en route avec quelques hommes, et rejoignit les fugitifs dans un fort chrétien voisin de la frontière. Ses compagnons et lui se déguisèrent en paysans serbes, et vinrent frapper à la porte de la forteresse en disant qu'ils avaient été attaqués et dépouillés par des pillards turcs. A peine leur eut-on ouvert, qu'ils se précipitèrent sur le garde, regorgèrent ainsi que le Hongrois accouru à son secours, et se saisirent de la femme de l'aga.

Celle-ci s'était évanouie d'épouvante. Le janissaire la mit en travers de sa selle, et l'emporta, après lui avoir, par un raffinement de cruauté, attaché au cou la tète tranchée du Hongrois.

L'époux outragé fit lier la coupable sur le rocher précité : « Babakài (Repenstoi!) » fut le dernier mot qu'il lui cria. De là serait venu le nom du récif.

Mais ce n'était pas le ravisseur que les gens de l'aga avaient décapité; c'était

Golubatz. — Le Danube.

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un de ses subalternes. Le magnat, à ce moment-là, était absent de la forteresse. A son retour, naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de courir délivrer la prisonnière. Il était temps. Dès le lendemain, l'aga envoyait le bourreau pour la tuer.

-LbDaNUBE, PRÈS DE DrENKOVA.

L'exécuteur, n'ayant plus trouvé sur la roche que la corde qui avait servi à garrotter la malheureuse, comprit que celle-ci s'était évadée ; seulement, il se garda bien de révéler la vérité à son maître. Il lui dit qu'en son désespoir sa femme s'était jetée dans le Danube, et que l'on voyait encore sur une pointe de l'écueil plusieurs lambeaux de ses vêtements.

Bientôt après eut lieu la bataille de Karlowitz. L'aga y fut grièvement blessé,

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et, par un étrange jeu du sort, on l'apporta dans la tente même de son rival, où il mourut de rage en apprenant que celui-ci l'avait frustré de sa vengeance.

Au-dessous de Babakaï, les berges du Danube deviennent de plus en plus escar-

pées et sauvages. Dans l'âpre paroi de la montagne s'ouvre la Carême des Moucherons, ainsi nommée des essaims de moustiques qui s'y. réfugient par les mauvais temps. Une légende veut que ces cousins, non moins redoutables aux bestiaux que la fameuse moucbe tzétzé de l'Afrique australe, soient nés du cadavre putréfié du dragon que saint Georges tua jadis dans cette grotte. Ce fléau se déclare d'ordinaire à la fin d'avril, quand le temps est chaud, pour disparaître avec le retour de la fraîcheur, et sévir de nouveau dès que la température se relève. L'unique pré-

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servatif auquel les gens du pays aient recours, c'est, m'a-t-on dit, de s'enduire de goudron.

Pendant que je vous raconte ces histoires, le bateau s'est engagé dans la traînée d'écueils de Sztenka, le premier obstacle de la Petite Porte de Fer. Elle se prolonge sur un espace de 760 mètres. Là on est le plus souvent obligé de faire halte et de débarder sur allèges. Six mois de l'année seulement, le passage est praticable aux navires. Pour les voyageurs et les marchandises à grande vitesse, la Compagnie des vapeurs du Danube a installé des bateaux à fond plat et des gabares en fer capables de franchir les rapides. Néanmoins, quand les eaux sont tout à fait basses, il faut transborder par voitures les voyageurs jusqu'à Orsova.

Le fleuve ici a 950 mètres de largeur, et la pente m'en a paru assez faible. Mais, 15 kilomètres plus loin, près de Drenkova, son lit se rétrécit à certains endroits de plus de moitié, à cause des bancs de Kozla et deDojke, qui le remplissent presque entièrement. Là, sur un rocher, au-dessus du Gospodjin-Vir (Tourbillon des Femmes), se trouvent des tables votives mentionnant qu'en l'an 34 de notre ère les 4° et 5° légions romaines ont construit sur la rive droite du fleuve la chaussée dont on aperçoit encore maint vestige. Cette chaussée, à cet endroit, était une espèce de chemin de madriers reposant sur des poutres transversalement fichées dans le roc.

En face, sur la rive gauche, se déroule, le long du défilé, la magnifique roule moderne que le comte Stefan Szechenyi a fait établir de 1834 à 1839, et qui porte le nom de l'illustre patriote hongrois, le véritable créateur de la navigation danubienne.

Au bancdeDojke succèdent les hauts-fonds rocheux d'islaz et de Tachtalia, puis les rapides de Greben ; après quoi on sort de la Petite Porte de Fer pour déboucher dans un immense évidement de près de 2 kilomètres de largeur : c'est le bassin de Milanovacz. A droite, sur la rive serbe, voici la petite ville de ce nom, peuplée de 12 000 habitants environ ; à gauche se dressent les ruines d'un castellum romawi. Le Danube ici se trouve brusquement refoulé au nord par le massif de la Kraïna. Tout à coup, passé les rapides de Jutz, la voie fluviale semble se fermer, et l'on s'engouffre dans le pittoresque défilé de Kazan, mot turc qui signifie « chaudron ».

Le cours d'eau, dans cette passe, n'a plus que 160 et 150 mètres de largeur; par contre, sa profondeur varie de 42 à 75 mètres. Bientôt, sur la rive droite, apparaît la fameuse « Table de Trajan », érigée au temps de la première guerre des Daces (an 103 de notre ère) ; l'inscription, restituée de nos jours, relate que la susdite chaussée de Tibère a été achevée parle fils de Nerva, qui « a dompté la montagne et le fleuve ». Au-dessus de cette table, assez délabrée, on voit, sculptés dans la roche, une aigle romaine entourée de génies et supportée par un dauphin.

La station frontière de la Hongrie se trouve toui près de là : c'est la petite ville d'Alt-Orsova, peuplée de deux milliers d'habitants et bâtie sur les ruines de l'excolonie de Tierna. Les célèbres Bains d'Hercule, déjà connus des Bomains, sont à 30 minutes par le chemin de fer.

A 3 kilomètres plus en aval, on aperçoit une île fortifiée, de 1 200 mètres de longsur 300 de large, qui est une des curiosités du parcours : c'est Neu-Orsova, l'Ada-

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Kaleh des Turcs, qui la possédaient encore en 1878. En devenant autrichienne, elle n'a rien perdu de son cachet oriental; elle a encore sa mosquée avec un élégant minaret du haut duquel le muezzin appelle toujours les croyants à la prière. Les habitants sont pauvres pour la plupart, et n'ont guère que des huttes. Vue d'ensemble, cette localité insulaire n'en offre pas moins un charmant aspect, avec son entourage de verdure, et évoque clans l'esprit du voyageur arrivant de Vienne ou de Buda-Pest un vague ressouvenir des Mille et une Nuits.

Nous avons atteint, de ce pas, le pied du mont Allion et le seuil de la Roumanie.

H i v e s ut* l'ANL'Hio. — Forteresse d'AU-Orsova.

Un peu au-dessous de Verciorova, des grondements formidables nous annoncent l'approche des derniers rapides du Danube, ceux de la « Grande Porte de Fer ».

Le site n'y est pas, tant s'en faut, aussi sauvage que dans le défilé de Ka/an ; au lieu de couler dans une gorge abrupte, le fleuve au contraire s'élargit jusqu'à 800 et 1 000 mètres; mais quelle succession de tourbillons et de remous ! C'est, sans contredit, le pas le plus difficile de la roule; les vapeurs même y courent parfois des dangers, et, en 1862, le vaisseau de guerre turc Silistria s'est perdu sur ces bancs.

Là en effet le lit tout entier du cours d'eau n'est qu'un long seuil de récits de gneiss qui, selon la hauteur des eaux, émergent plus ou moins au-dessus de la surface, et poussent notamment vers la rive droite une barre transversale qu'on appelle Prigrada. En automne, ces intumescences rocheuses se dessinent avec un tel relief qu'on se demande où a pu passer la quantité d'ondes colossale qu'on a vue s'engouffrer plus haut par les « étroits » de la Klissura; on est tenté de croire qu'une partie

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