‹ L'Europe pittoresqueChapitre 135 sur 141 · H ^HH · texte numérisé non relu

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RUSSIE D'EUROPE

d'alliages avec divers éléments étrangers, cosaque, lithuanien, allemand, arménien,

géorgien et tatare.

En dehors, en effet, de la race slave, qui forme la grande majorité des habitants de l'empire (75 millions sur 90), et qui se divise elle-même en plusieurs groupes : Polonais, Grands-Russes (Moscovie et Sousdalie) , Rlancs-Russiens (Lithuanie et Pinsk), Petits-Russiens (Ukraine, Podolie, Volhynie), quel bizarre pêle-mêle ethnique représente la population du pays! Si vous allez d'aventure à Moscou, ne manquez pas d'y visiter le musée Dachkof, fondé en 1867. Là, des mannequins de grandeur naturelle, des personnages sculptés en cire d'après des moulages, vous montreront, avec leurs costumes et leurs attributs, toutes les nations, hordes et tribus de la Russie. A côté des divers types slaves, du Moldave du Sud et du Turc de Bessarabie, vous verrez le Finnois des forêts et des lacs de Finlande, le Samoyède et le Iakoute des toundras de la Sibérie, le Kalmouk au galbe mongol, le Kirghise aux jambes arquées de l'Oural et de la Caspienne, le Tatare de Kazan, d'une beauté déjà orientale, le Tchérémisse encore païen des plaines au nord de Kazan, vêtu d'un long sarrau blanc et chaussé de souliers en écorce de tilleul ou de bouleau; puis le Kurde des bords de l'Araxe, le Circassien du Caucase avec son caftan et son bachlik en poil de chameau, le Géorgien avec sa robe aux longues manches brodées, sans oublier le Guèbre de Bakou, adorateur du feu sacré, l'Arménien des hauts plateaux de l'Asie Antérieure, et les fils d'Israël, ces banquiers et usuriers sémites, très nombreux surtout en Pologne, dans les provinces baltiques, la Russie-Blanche et la Petite-Bussie.

Bien que dans la Russie d'Europe, la seule qui nous occupe ici, la complexité des races s'explique tout naturellement par l'absence de frontières nettement marquées du côté de l'est et de l'ouest. Sur ces vastes espaces ouverts, les migrations ont pu se succéder sans rencontrer le moindre obstacle; après les Celtes et les Germains, sont venus les Scythes, puis les Goths, puis les Avares, les Hongrois, les Mongols, et tous ont laissé leur trace dans la population régionale.

Voilà pour les habitants. Examinons maintenant le pays. Quel contraste encore avec l'autre moitié de l'Europe! Ici, point de lignes de faite ni de montagnes; la chaîne de l'Oural n'est qu'un relief frontière allant des steppes kirghises à la mer de Kara ; les collines granitiques de la Finlande s'élèvent à 200 mètres en moyenne ; le plateau central de Valdaï, où la Volga prend sa source, de même que les ondulations qui courent plus bas près du Don, n'excèdent pas 350 mètres. Point de côtes profondément échancrées où la mer pénètre; rien qu'une vaste plaine au sol uniforme, presque horizontal, où les vents glacés du Pôle comme les souffles desséchants de l'Asie déferlent à l'aise ; un territoire compact et massif qui se prolonge à l'infini vers le Levant ou expire au nord sur des océans clos plusieurs mois de l'année aux navires.

« Unité dans l'immensité », tel est donc le caractère général de la Russie en deçà de l'Oural : ce qui n'empêche pas qu'on y peut reconnaître un certain nombre de zones distinctes par la nature du climat et des terres. Il y a d'abord la région des Forêts (Polessia), qui occupe la majeure partie du centre. Elle descend à l'ouest jus-

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qu'à Kiev, et monte au nord jusqu'au 65 e degré de latitude ; passé cette limite, il n'y a plus que des arbustes ou des déserts de mousses et de lichens qui, sous le nom de Toundras, s'étendent des deux côtés de l'Oural.

Certaines de ces futaies russes, où dominent le bouleau et les conifères, mélangés d'aunes, de tilleuls, d'ormes et de chênes, composent encore des fourrés quasi vierges, qu'interrompent cependant çà et là de vastes landes. Qui n'a entendu parler de cette gigantesque foret lithuanienne de Béla-Véja (la Tour blanche), qui couvre, entre les sources du Narev et le Boug, un espace de 2 200 kilomètres carrés? C'est celle où les essences sont le plus variées. Quelques centaines de bisons, représentants de ce bœuf primitif qui peuplait également autrefois les districts forestiers

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de la Gaule, continuent de vivre dans ses halliers, sous la protection expresse de la loi, qui défend de les tuer ou de les capturer.

Avec quelle complaisance Ivan Tourguéneff a parlé di^ « Grands bois » de la Polessia! « Nulle pari une blanche église, nulle part une plaine aux champs dorés; partout les cimes dentelées des arbres, partout l'éternelle brume qui les enveloppe dans cette contrée. Sur la lisière, des bouleaux, des trembles, des tilleuls, quelques chênes; plus loin, une mer de sapins épais, auxquels succèdent les troncs rougeàtres et moins serrés des pins d'Ecosse; puis, de nouveau, des essences mélangées, avecune sous-végétation de noisetiers, de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes aux hampes rigides et puissantes. Peu de chants d'oiseaux; les oiseaux n'aiment pas les forêts profondes; seulement, de temps à autre, le cri plaintif et trois fois répété de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du geai. Quelquefois un collier, toujours solitaire et silencieux, traversant la trouée, y jette l'étincellement de son plumage d'or et

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d'azur. De loin en loin, une espèce de clairière, suivie d'une aire sablonneuse, nouvellement défrichée, où du seigle chétif croît par longues bandes, en agitant sans bruit ses maigres tiges. Une petite chapelle noircie, avec sa croix inclinée, apparaît au-dessus d'un puits où un invisible ruisseau fait entendre un clapotement sourd comme celui d'un liquide s'engouffrant dans le goulot d'une bouteille.

« De temps en temps, le vent vous apporte aux narines une odeur de bois brûlé, et l'on aperçoit les minces spirales d'une petite fumée : c'est un paysan qui se procure à peu de frais du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des environs.

« On n'entend pas même le bruit de ses pas. Une mousse verdàtre, toute parsemée d'aiguilles de pin, couvre la terre. La goloubika aux baies bleuâtres croît par places en abondance, et sa forte odeur, pareille à celle du musc, oppresse la respiration. De la rugueuse écorce des arbres découlent comme des larmes à demi figées de lourdes gouttes de résine. Et partout la grande coupole silencieuse. En haut seulement, bien au-dessus de sa tète, on perçoit comme une plainte vague et contenue, courant d'une cime à l'autre. L'air immobile brûle le visage. On va, on va toujours, et le cœur commence à gémir lui-même, et l'on aspire à revoir l'espace et la lumière, à humer à pleins poumons un fluide plus pur et plus léger que cette atmosphère étouffante à force de parfums et d'humidité. »

Par malheur, en Russie comme ailleurs, et plus qu'ailleurs encore, à cause de la double nécessité du froid et des constructions, la déforestation marche à grands pas, et la flore arborescente y a en outre, depuis des siècles, reculé sensiblemenl, comme le prouvent ces grosses souches de conifères qu'on a exhumées près de la mer Blanche, en un district où ne pousse aujourd'hui que l'humble osier.

La seconde zone russe est celle de la steppe proprement dite, qui embrasse toute la partie sud du pays, c'est-à-dire les bassins inférieurs du Dniepr, du Don, de la Volga et de l'Oural, inclinés vers la mer Noire, la mer d'Azov et la Caspienne.

A part les intumescences auxquelles le Dniepr se heurte sur sa rive gauche, et, çà et là, de petits tertres artificiels (kourganes), de 6 à 15 mètres de haut, qui servent d'observatoires aux bergers, cette région est plus plate encore que la précédente. A l'infini, l'œil s'y perd sur d'immenses espaces complètement déboisés où les sécheresses estivales atteignent leur intensité extrême, et où, l'hiver, quand souffle le bourane ou chasse-neige, on ne distingue plus le ciel de la terre. Il n'y règne pas cependant partout une stérilité absolue. Si certaines steppes, à l'est surtout, sont de vrais déserts de pierre, de sable ou de sel, d'autres, au contraire, sont relativement fertiles, et se revêtent au printemps d'herbes et de plantes de toute sorte qui leur donnent l'aspect d'une verte prairie.

Cette aire vierge du midi va d'ailleurs chaque jour se rétrécissant; l'agriculture envahit de plus en plus cette région des Cosaques et de Mazeppa, célébrée par Gogol. Le Zaporogue lui-même, l'ex-nomade de cette grande plaine « d'au delà des chutes du Dniepr », ce robuste guerrier, mi-partie de sang russe par les hommes et de sang mongol par les femmes, a fini par s'attacher à la glèbe. Depuis qu'il a dû faire

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trêve à la croisade traditionnelle qu'il menait avec ses hetmans contre les hordes musulmanes du Caucase et de la Caspienne, sa gloire ne revit plus que dans les légendes et les chants de la Petite-Russie. Tôt ou tard les morsures répétées du hoyau et de la charrue auront rattaché cette zone de la steppe à la zone extraordinairement féconde qui se développe entre elle et les districts forestiers du centre.

Cette troisième région, une Beauce russe, doit son nom de Terres Noires {Tchernoziom) à une couche d'humus noirâtre, d'un demi-mètre à un mètre d'épaisseur, composée de marne, d'argile grasse et de craie, qui tour à tour, selon que le temps est sec ou humide, se transforme en une fine poussière ou en une sorte de pâte visqueuse. La décomposition des hautes herbes de la steppe, entassées séculairement dans le sol par les pluies et les neiges, a produit peu à peu ce terreau où poussent les fameux blés dont l'excédent s'exporte par les havres d'Odessa et de Taganro°\ C'est sur les rives de la Volga, dans les gouvernements de Saratov, de Pensa, deSimbirsk et d'Orenbourg, que cette couche atteint son maximum d'épaisseur.

Le Tchernoziom forme, entre les Carpathes et l'Oural, comme un isthme allongé, qui, de Kiev, au sud-ouest, monte au nordest jusqu'au delà de Kazan, à la latitude de Moscou.

Dans sa partie septentrionale, qui confine à la Polessia, il renferme encore quelques morceaux de bois; plus bas, aux massifs compacts succèdent de simples bouquets de chênes, des groupes d'ormes et de trembles perdus dans la plaine, puis des arbres isolés, et enfin des buissons qui finissent eux-mêmes par disparaître, pour laisser le champ libre aux seules céréales.

L'empire russe, pays agricole avant tout, ne se compose guère que de villages dont la réunion constitue une sorte de démocratie rustique. Les terres appartiennent à l'Etat, représenté par l'assemblée communale dont font partie tous les chefs de famille. Chaque famille met en commun le produit de son travail, et le village tout entier est solidaire pour les taxes à payer et pour les redevances de rachat : car l'ukase d'émancipation de 1861, qui a accordé au paysan le droit de propriété en l'affranchissant de l'autorité seigneuriale, l'a soumis à l'obligation de rembourser à l'Etat la somme avancée par celui-ci au barine ou possesseur noble; tant qu'il ne s'est pas libéré de sa dette, il n'est pas le maître définitif du petit domaine qu'il détient. Les procédés de culture sont restés d'ailleurs tout primitifs; aussi, même dans le Tchernoziom, le moujik est-il loin d'être à l'aise. Il est sous la dépendance

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