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ROUTES ET VÉHICULES

N'est-ce pas le tsar Alexandre III qui a dit : « On discute beaucoup pour savoir si la Russie est un état asiatique ou européen. Il suffit cependant de regarder la carte pourvoir qu'elle est la sixième partie du monde. »

Le mot est à double sens. L'immense empire slave qui embrasse, en deçà et au delà de l'Oural, 21 millions de kilomètres carrés, représente en effet près d'un sixième de la terre entière, et, d'un autre côté, par son climat, par son histoire, par sa constitution politique et religieuse, il diffère tellement de l'Europe et de l'Asie, qu'on est bien obligé devoir en lui une contrée unique et à part, une sorte d'énigme physique et morale dont nous ne sommes peut-être pas près de saisir le mot. Des siècles durant, la Russie a vécu isolée et ignorée de l'Occident. L'Occident avait

RUSSIE D'EUROPE

eu avec Charlemagne tout un cycle brillant de civilisation, que la plaine sarmate n'en était encore qu'à l'épopée barbare des Varègues. L'Occident, depuis 500 ans, avait reçu de Rome le christianisme, que la Russie en était encore à l'attendre de Ryzance. Et lorsque enfin, au x° siècle, Vladimir, le petit-fils de Rourik, eut renversé autoritairement les idoles et baptisé de vive force ses sujets dans les eaux doublement sanctifiées du Dniepr, cette christianisation venue d'Orient ne fit qu'élargir l'abîme qui séparait le pays slave des régions situées plus à l'ouest.

Au lieu de planer, comme l'Eglise catholique, au-dessus des princes et des rois, l'Eglise orthodoxe russe devint l'humble servante du pouvoir temporel. Dès le principe, elle fit du tsar le représentant de Dieu sur la terre ; elle le revêtit d'un caractère autocratique et sacré dont le prestige s'accrut encore, après que Sainte- Sophie de Constantinople fut tombée aux mains de l'Islam ; et cette identification en une seule personne de la puissance séculière et divine, maintenue de plus en plus solide à travers les siècles, a créé finalement cette « Sainte Russie », dont l'état moral et social étonne si fort les hommes d'Occident. L'aristocratie et les classes éclairées ont beau être entrées depuis Pierre le Grand dans le courant des mœurs européennes, l'immense agglomération de paysans, l'ensemble de communautés rurales (min), qui composent la véritable Russie, continuent de vénérer ou, plutôt, d'idolâtrer dans le tsar, héritier des Césars d'Orient, un être en quelque sorte idéal, impersonnel, à demi abstrait, tenant sa délégation de Dieu même, une sorte d'entité au nom de laquelle — c'est ce qu'il y a ici de plus singulier— se fera peut-être un jour ou l'autre la révolution où sombrera, sans que le moujik l'ait désiré ou prévu, l'autocratie sacro-sainte du maître.

Voilà l'idée fondamentale dont il importe de se pénétrer, avant de voyager dans ce pays étrange où, depuis le décret d'émancipation rendu par Alexandre II, les anciens seigneurs ou barines ont perdu toute influence et tout rôle, où il n'existe plus désormais que deux termes sociaux : en haut, le tsar-providence, le « père » qui commande sans contrôle et s'attache à tout niveler au-dessous de lui; en bas, un peuple de paysans mystiques, de ci-devant serfs encore misérables, mais patients jusqu'à l'héroïsme, qui demeurent convaincus, dans leur for intérieur, qu'un temps viendra fatalement où, de par la volonté du maître, le sol tout entier leur appartiendra à eux seuls.

Le noble, l'ex-propriétaire foncier, dépouillé de ses privilèges, semble du reste pressentir cet avenir. Dans la plupart des villages aujourd'hui, sa demeure est déserte et parfois tombe en ruines. Il n'est plus roi dans son domaine. Endetté le plus souvent, contraint de payer dorénavant les ouvriers qu'il veut employer, rebuté de l'antagonisme qui existe entre lui et le paysan, il loue sa terre à bail et s'en va volontiers chercher fortune autre part, à Pétersbourg, à Moscou ou à l'étranger. Les princes eux-mêmes ne constituent pas en Russie une aristocratie dans le vrai sens du mot. Depuis Ivan le Terrible, qui a fait d'elle une si sanglante hécatombe, la caste des anciens boyars n'a jamais pu relever la tête ni ressaisir sa prééminence. Les révolutions de palais qui ont marqué le xviii siècle ont achevé sa ruine politique, et son esprit de corps s'est d'ailleurs altéré par toutes sortes

Russie. — Forêt de sapins

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