V I I, I. AGE RUSSE
ressemblent de loin à de petits hameaux ! Combien peu aussi le pauvre moujik rappelle ce grave Hofbauer helvétien qui, avec ses attelages lustrés et fringants, s'en va d'une culture à l'autre supputer d'un air satisfait le rendement de ses plantations ! Un village, dans la Grande-Russie, aux environs de Moscou par exemple, se compose d'ordinaire de deux rangées de cabanes séparées par une large voie sordide. Chaque demeure, faite généralement de troncs d'arbres — car la pierre de construction manque, — est couverte de paille et comprend un rez-de-chaussée avec un étage. Tantôt ces habitations sont étroitement serrées l'une contre l'autre, de sorte que, lorsque le feu prend — ce qui n'arrive que trop fréquemment, — toute la rangée brûle à l'unisson ; tantôt au contraire il y a entre chaque bâtisse un espace presque
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toujours converti en une espèce de cloaque où les porcs se vautrent à plaisir et où les
chiens se disputent les ordures.
Pour plancher, à l'intérieur, de simples bardeaux de sapin juxtaposés sur le sol boueux. Les meubles principaux y sont le grand poêle en briques sur lequel le moujik, et sa famille passent la nuit et quelquefois le jour. Comme décoration , une pelile Vierge, l'image sainte de rigueur [obraz), devant laquelle brûle une lampe qu'on entretient d'une main pieuse.
Yès du hameau se dresse la lement tout en bois, avec un toit vert et des murailles blanches. En dépit de la ferveur mystique qui distingue le campagnard russe, le pope, comme on appelle vulgairement le desservant, ne jouit pas
Russie. — Route postale.
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toujours et très souvent ne mérite pas de jouir d'une très haute considération! Si ce sviastchennik (prêtre) est un délicat, un discoureur, un « liseur », dédaigneux des occupations rurales, ses ouailles ont vite fait de lui rendre dédain pour dédain. Si c'est au contraire un pope « de la vieille école », qui travaille lui-même à la terre et fauche son blé de sa propre main, il passe volontiers pour un ladre. Si enfin c'est un ivrogne — cas qui n'est que trop fréquent, — on devine le dommage qu'en reçoit son caractère sacerdotal.
Intérieur d'une maison de paysan russe.
Dans la Petite-Russie, autour de Kiev par exemple, les villages ont un aspect un peu plus plaisant. Au lieu d'être en troncs de sapin noircis, les habitations y offrent un mélange agréable de blanc et de vert; mais le plan en est plus désordonné. Ce sont des groupes de cottages essaimant sous le couvert de grands arbres. Chaque cabane, coiffée de chaume, avec des murs de terre enduits de chaux, est sise entre cour et jardin. De chaussée, nulle trace : c'est plutôt le type du village valaisan ou tessinois, un dédale de ruelles bordées de clôtures de roseaux et d'épines, comprenant parfois un espace immense. L'église, généralement, est surmontée d'un svelte clocher.
Quant au barine, l'ex-propriétaire de « tant ou tant d'âmes », dont j'ai déjà parlé ci-dessus, sa demeure seigneuriale, là où il continue de l'habiter, ne manque
R ussie. — Kabalc (auberge russe), sur les bords ùV la Volga.
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pas d'un certain cachet artistique et champêtre à la fois. Le logis, parfois double, et précédé d'une terrasse, est volontiers décoré d'un fronton à la grecque ayant pour support quatre colonnettes de bois. Tout près de la maison est un étang où barbotent les canards, et au bout duquel s'élève le toit aigu d'un petit moulin. Un jardin ombragé de tilleuls, de sapins, de chênes, d'érables, et embaumé par des massifs d'acacias et de lilas, enveloppe ce cottage de gentilhomme campagnard. Les routes russes, pavées ou plutôt planchéiées en troncs d'arbres, quand il y a un marécage à franchir, sont encore une des curiosités de ce pays où le bois est approprié à tout. Les ponts consistent également en de simples rondins mal jointes, dont la masse pourrie craque sinistrement sous les pieds des chevaux. L'hiver, quand l'immense arène est revêtue d'une épaisse couche de neige durcie par la gelée, c'est un vrai plaisir de voler en traîneau à travers ce royaume fantastique des frimas; mais, au printemps et en automne, le moindre trajet ne va pas sans mille
contrariétés et périls. Si les wagons russes sont, • avec les wagons suisses et austro-hongrois, les mieux aménagés qui existent, les autres véhicules régionaux sont, en revanche, ce qu'on peut rêver de pire.
Qui ne connaît au moins par ouï-dire la charrette qu'on nomme tarantass ? Essentiellement élastique et légère, elle a encore, il faut le reconnaître, quelque chose d'un peu plus confortable que l'affreuse /carriole de Norvège. La caisse en repose sur de longues et flexibles traverses de pin, placées sur les essieux de deux paires de roues, et elle possède un coffre à bagages où l'on entasse tout ce qu'on veut emporter. Littéralement bourrée de foin et de paille, comme l'était notre ancienne diligence, elle est en outre munie d'un rideau et d'un tablier de cuir qui abrite le voyageur contre les bourrasques. Comme toutes les pièces de la boîte sont simplement façonnées à la hache, si l'une des traverses se brise en route, on abat le conifère le plus proche, on l'ébranche, on l'équarrit tant bien que mal, et voilà l'avarie réparée. L'hiver, on retire les roues, et l'on pose le véhicule sur un traîneau à patins.
La télègue, qui est l'équipage de poste, est plus fruste en son genre. 11 n'y entre que deux éléments : le bois et la corde. Caisse, roues, essieux, chevilles, sont en bois. Des cordes relient les membrures de l'ensemble, des cordes servent de traits aux chevaux. Pas même un banc le plus souvent; on s'assied sur sa malle ou sur son paquet, tout au plus sur un sac rempli d'écorce ou de foin. Le cocher, invariablement barbu, se tient à l'arrière, tout enveloppé de son manteau, son chef
H USSIE.
Télègue au repos.
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disparaissant dans un bonnet carré, et, hue ! à la grâce de Dieu et du tsar, son représentant et légat, par les routes poudreuses de l'immense empire ou parles chemins de madriers qui traversent à perte de vue les marais, jusqu'à ce que l'attelage aux grelots sonores s'arrête devant quelque kabak aux toits aigus et bizarrement chevronnés, dans le genre de celle dont notre gravure présente une image. A l'intérieur, parla porte entr'ouverte, on aperçoit, vision ineffable, des morceaux de lard et des tas de chandelles suspendus pêle-mêle aux solives du plafond. Sur les tables fume le samovar ou bouilloire à thé. Le tenancier de cette auberge, chauffée comme il faut par le grand poêle dont les prolonges servent de lit, se hâte d'accourir sur le seuil, vêtu d'un long cafetan râpé et d'un large pantalon qui bouffe sur ses pieds nus dans ses chaussures. Une vaste cour, entourée de galeries couvertes qu'étagent de gros piliers, forme le cadre de ce cabaret russe, dont l'aspect ne laisse pas, malgré tout, d'être doux au voyageur que, durant des heures, vient de fouetter l'âpre bise.
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Environs de Moscou.
Le couvent de Troïtza.