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PAYSAGES DE CRIMÉE

Comme on peut le voir sur la carie, le bassin de la Baltique, dirigé du sud-ouest au nord-est, se termine par deux cornes profondes. L'une, le golfe de Bothnie, mesure 650 kilomètres de longueur; l'autre, la baie de Finlande, pénètre à 500 kilomètres dans les terres. C'est au fond de cette dernière échancrure, large de 60 à 110 kilomètres, que Saint-Pétersbourg en Ingrie est située.

En la fondant, au commencement du xvn e siècle, Pierre 1" Bomanov visait un double but : donner à la Bussie une capitale que nuls souvenirs et nulles traditions ne rattachassent au passé, et créer à l'embouchure de la Neva une sentinelle avancée qui fût une menace permanente pour la Suède vaincue et démembrée. Plusieurs années durant, 150000 ouvriers travaillèrent à l'édification de la ville nouvelle, dont la magnificence et la correction, surprenantes au premier abord, s'expliquent naturellement par la date tardive de sa naissance et son érection tout d'une pièce sur un plan préconçu.

Son nom primitif et hollandais de Piterburg se changea ensuite en celui de

Pelenburg, ce qui n'empêche pas les paysans de la Grande-Russie de continuer à l'appeler Piler tout court.

Comparée aux autres métropoles de l'Occident, c'est une cité orientale plus qu'européenne, qui, de quelque côté qu'on y entre, offre un aspect imposant et luxueux. Les faubourgs mêmes de cette « Palmyre du Septentrion » ne ressemblent en rien à ces quartiers excentriques qui enveloppent d'ordinaire les capitales. Dès qu'on a quitté les champs légumiers de la banlieue et la plaine nue et tourbeuse qui précèdent le premier noyau de maisons, on trouve tout de suite des voies majestueuses, une perspective de palais et de coupoles dominés par le dôme de Saint- Isaac. Tout cela, magnifique et grandiose, rappelle au voyageur qu'il est dans le pays des plus longues routes, des plus longs chemins de fer, dans le pays d'où l'on peut, dès maintenant, aller en wagon jusqu'à Samarcande, en attendant le gigantesque railway qui scellera un jour son heurtoir d'arrêt à H 000 kilomètres de la Neva, sur les rives de l'océan Pacifique.

La Neva, voilà ce qui frappe tout d'abord l'étranger à Saint-Pétersbourg. Le cours du tleuve n'est pas considérable, 60 kilomètres à peine; en revanche, son débit d'ondes est immense, et la largeur de sa nappe atteint jusqu'à 1300 mètres. C'est un digne fils de ce lac Ladoga qui a lui-même une superficie plus que triple de celle du Léman. Arrivée à la baie finnoise, la Neva se partage en plusieurs bras entourant des îles : au nord, Petrovsky, où se dresse la citadelle primitive de Pierre 1 er ; au centre, Vasilevsky, la plus grande; au sud, Goutouyevsky. Au-ïarge, en face de l'embouchure, apparaît un quatrième relief insulaire, Kotlin, de 15 kilomè'res carrés : c'est là qu'est Kronstadt, le fort Inexpugnable fixé au milieu du golfe comme une sorte de batterie rasante et flottante.

La Neva est la gloire de Saint-Pétersbourg. Grâce à elle, la ville semble nager dans les eaux; un tiers de l'agglomération urbaine est bâti sur les îlots reliés an continent par des ponts qui s'ouvrent pour laisser passer les navires. Les quartiers de la terre ferme eux-mêmes sont sillonnés de trois canaux, la Moyka, le canal Sainte-Catherine, la Fonlanka, qui croisent la fameuse perspective Nevsky, artère de 40 mètres de large, sur G kilomètres de long, représentant une voie unique en son genre.

La Fontanka surtout, où habite de préférence la vieille aristocratie, est splendide, vue par exemple du pont jeté entre le palais Anitchkoff et celui du grand-duc Serge. Au lieu d'être troubles et sales comme celles des canaux d'Amsterdam, ses ondes sont d'un bel azur clair. Du matin au soir, sur ces voies aquatiques, circulent de petits vapeurs à hélice, appartenant, si j'ai bonne mémoire, à une société finlandaise, et c'est plaisir pour le touriste de voir ces élégants pyroscaphes, combles de passagers, filer d'un tunnel et d'une rue à l'autre, en évitant avec prestesse les lourdes barques chargées de charbon de bois provenant des forêts de la Grande- Russie.

Et de quelles soirées on jouit parfois de ce quartier amphibie! La nuit même, à certains moments de l'année, y est à peine sensible. Nul besoin alors d'allumer les becs de gaz de la Perspective Nevsky; on peut presque y lire sans eux le journal.

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Quand le soleil s'est couché majestueusement sur la Petite Neva, le bras qui coule devant la Bourse, on discerne encore à l'ouest une vague lueur rosée sous un ciel bleu pâle, où perce de temps en temps le scintillement d'une étoile. Derrière cette buée quasi lumineuse, on devine la présence de l'astre du jour. Celui-ci rampe à l'horizon, en décrivant simplement un petit arc de cercle du nord-ouest au nordest 1 ; puis, vers deux ou trois heures du matin, son disque clair, qui avait disparu à votre gauche, reparaît à votre droite, et un nouveau jour commence : les pêcheurs se remettent à jeter leurs filets; un remorqueur fumant se dessine au loin sur les

Saint-Pktersbodbo. — Perspective Nevsky.

flots, tandis qu'à vos pieds, aux reflets de la lune, la Neva étincelle encore, pareille à un miroir argenté.

Cette région fluviale de Saint-Pétersbourg est aussi celle où aboutissent toutes les grandes avenues et où s'élèvent les principaux monuments. Voici le célèbre Palais d'Hiver, énorme bloc de pierre aux tons chauds; à côté de lui, voici l'Ermitage, avec son opulent musée, 50 salles ou cabinets remplis de sculptures, de tableaux, de camées; puis la masse de l'Amirauté, et, plus loin, le Palais Michel, celui de la grande-duchesse Hélène, puis quatre cathédrales.

La plus célèbre est Saint-lsaac, vaisseau tout resplendissant d'or et de malachite, avec un portail qui est une copie du Panthéon d'Agrippa. Quand on songe qu'il a pour étai toute une forêt de palis s'enfonçant à une douzaine de mètres dans le sol meuble et marécageux, on ne peut s'empêcher de frémir pour les 112 monolithes de granit, de 60 pieds de hauteur et pesant 128 tonnes chacun, qui forment

le péristyle de l'édifice. L'architecte de ce temple fastueux a été un Français, Auguste Ricard de Montferrand, le même qui a procédé au relèvement de l'énorme cloche du Kremlin à Moscou.

La seconde cathédrale, celle de Kazan, est sise sur la Perspective Nevsky; elle a une colonnade imitée de celle de Saint-Pierre de Rome. La troisième, dédiée aux saints Pierre et Paul, se trouve dans la forteresse; elle renferme les tombeaux des tsars. La quatrième, bâtie récemment en face de celle de Kazan, est un édifice votif élevé à l'endroit môme où Alexandre II périt de la mort violente que l'on sait. Détail curieux : le pavé et le fragment de sol sur lesquels le souverain tomba tout sanglant ont été soigneusement recueillis pour être enfermés sous un baldaquin soutenu par quatre piliers de porphyre dans l'enceinte de la nouvelle église.

S AI NT-PÉTBKSBO d rg.

Le Palais d'Hiver.

Partout, du reste, dans la ville, ce ne sont que colonnes monolithes, temples, monuments de bronze, sur les places; partout, dans les vestibules des grandes habitations, dans les jardins publics ou privés, abondent les œuvres d'art, les sphinx, les vases de marbre, de malachite, de lapis-lazuli. Et, au-dessus de tout cela, s'élancent vers le ciel d'innombrables coupoles brillant de mille couleurs, bleues, dorées, vertes, semées d'étoiles.

Saint-Pétersbourg, d'après le recensement de décembre 1890, compte avec ses faubourgs 1050 000 âmes environ; l'accroissement de la population a été surtout sensible dans les quartiers de la rive gauche, les plus riches et les plus florissants. La ville, qui embrasse plus de 100 kilomètres carrés, peut se développer à l'aise en amont de la Neva, et elle en profite; d'une année à l'autre, les épaisses forets qui l'Ouvrent encore ce district fluvial tombent sous la hache pour faire place aux chantiers, aux fabriques, aux rangées de maisons suburbaines.

C'est l'hiver surtout, à l'époque où la grande foire se lient sur la Neva glacée,

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qu'il faut voir la capitale des tsars. Patineurs, patineuses, traîneaux de toute forme attelés de chevaux, de chiens, de boucs, de renne?, y forment un pêle-mêle dont on ne saurait se faire une idée; n'oublions pas les fameuses « montagnes russes » qu'on a essayé d'imiter chez nous, et dont, là-bas, l'aristocratie n'est pas moins enthousiaste que le peuple. Contre les terribles froidures qui sévissent alors pendant plus de six mois, le citadin comme le moujik se défend du mieux qu'il lui est possible : à l'intérieur des maisons, par le grand poêle aux tuyaux ramifiés et tordus qui parcourent tous les recoins du logis; dans les rues même, par d'immenses chauffoirs de même sorte, au foyer ouvert, entouré de grilles basses, avec de hauts cylindres de métal.

Puis, la belle saison revenue, calèches et drojki rentrent en scène, et l'exode recommence vers les environs. La banlieue immédiate de Saint-Pétersbourg n'est certes ni plaisante ni gracieuse; ce ne sont, à perte de vue, que tourbières, marécages, futaies sombres; néanmoins, au milieu de cette aire monotone, l'art a créé plus d'un coin idyllique; tant sur la côte que dans l'intérieur, les châteaux et les parcs abondent. Tel est Peterhof, vaste castel d'été à coupole, situé à la rive méridionale du golfe, sur une petite éminence qui fait ici l'effet d'une montagne. Tel est aussi, à 25 kilomètres au sud de la ville, Tsarskoïé-Sélo (le village impérial), sorte de Versailles russe fondé par Elisabeth, tille de Pierre le Grand ; ce sont des jardiniers français qui en ont dessiné les ombreux massifs. Plus loin enfin, c'est Pavlovsk, avec un parc gigantesque que décorent des ruines artificielles, des édicules grecs, des maisons moyen âge, de vieux aqueducs, des ponts rompus, le tout disséminé dans la futaie noire et songeuse.

Saint-Pétersbourg ne représente, chronologiquement, que la quatrième capitale des États russes. La première en date fut Novgorod-la-Grande, également dans la Russie des Forêts, à la rive nord du lac Ilmen, entre le golfe de Finlande et Moscou. La seconde fut Kiev, sur le fleuve sacré du Dniepr, et la troisième Moscou. Toutes n'étaient, dans la pensée des souverains, que des capitales provisoires ; la vraie métropole visée par eux, c'était Byzance, Tmrgrad, « la Heine des villes », comme on l'appelait. C'était vers cette reine du Bosphore que se portaient tous leurs rêves. Le projet tant caressé échoua, et lorsque la Russie des Forêts ou du Nord eut écrasé la Russie du Sud ou des Steppes, les tsars se consolèrent de n'avoir pu s'emparer de la vieille cité des empereurs d'Orient en faisant du moins de la mer Noire un lac russe, en se lançant du côté de l'Asie, en conquérant le Caucase et la Géorgie, en poussant enfin leurs voies stratégiques par delà l'Oxus jusqu'au Turkestan.

Située dans une région de sapins et de bouleaux entrecoupée de marais, Novgorod-la-Grande fut la résidence des chefs varègues, ces frères des Normands,' venus, eux aussi, de Scandinavie. La belle période historique de la ville n'a pas cependant été celle où elle eut la suprématie politique du pays. Ce fut à partir du xu B siècle, quand, ayant secoué la tutelle des tsars, elle se fut constituée en cité autonome, qu'elle atteignit l'apogée de sa puissance. Entrée dans la Hanse teutonique, elle demeura pendant 300 ans la maîtresse exclusive du trafic dans la Russie

septentrionale. C'était alors une république commerçante, à la façon de Hambourg et de Florence, ayant comme celles-ci ses chefs électifs. « Qui peut lutter contre Dieu et Novgorod-la-Grande? » disait-on en ce temps-là. Les murailles de la cité mesuraient 17 lieues de tour, et sa population dépassait 500 000 âmes.

Cette prospérité sombra aux siècles suivants sous le flot des invasions venues de l'ouest et de l'est. Les Lithuaniens parurent d'abord et conquirent toute la contrée occidentale, avec les villes de Smolensk et de Kiev; puis arrivèrent, d'un autre côté, les Tatars de Gengis-Khan, qui subjuguèrent tous les États russes; chaque prince ne fut plus qu'un vassal du fameux khan de la « Horde d'Or », auquel il était tenu de payer une lourde capitation et de fournir un contingent militaire. En troisième lieu survint Timour-Beg, qui fit à son tour des grands boyars et des ducs moscovites ses hommes-liges. Cet état de choses dura jusqu'à Ivan IV. Le tsar « terrible », comme on l'appelle, affranchit la plaine sarmate du joug des Tatars; mais les vieilles cités libres ne gagnèrent rien à ce changement. Non content d'écraser les grands boyars et d'établir le serrage, inconnu jusque-là en Russie, le régime des hommes liés à la glèbe (Krepostnoï) , Ivan broya tout ce qui restait de l'ancienne organisation municipale du pays. La Russie cessa d'être ce qu'elle avait été primitivement, une nation libre gouvernée par des magistrats de son choix et par une hiérarchie patriarcale.

Novgorod-la-Grande en particulier se vit cruellement traitée par le farouche despote moscovite. 11 y eut une telle hétacombe de citoyens, que la rivière Volkhov fut littéralement barrée par les cadavres. La fameuse cloche qui appelait les bourgeois au conseil et à la prière fut enlevée de la tour Iaroslav et transportée à Moscou. La ville ne s'est jamais relevée de ce coup; elle compte aujourd'hui 20000 âmes tout au plus. En revanche, elle est restée le sanctuaire par excellence de Saint- Georges. Avec la Mère de Dieu et la Sainte-Trinité (Troïtsa), ce légendaire chevalier, vainqueur du dragon, se partage, on le sait, la vénération de toutes les populations slaves, et sa fête, qui tombe le 26 septembre, attire annuellement plus de 300000 visiteurs. Il était représenté sur les bannières de Moscou, et Pierre le Grand portait son image gravée sur son glaive.

Comme toutes les villes saintes de Russie, Novgorod a son acropole ou kremlin, dont l'enceinte rouge renferme divers édifices, des palais, des églises, entre autres cette fameuse cathédrale Sainte-Sophie avec ses dômes dorés et son célèbre beffroi où jadis, en cas de péril, les habitants apportaient tout ce qu'ils avaient de précieux. L'étranger peut visiter cette retraite inviolable à laquelle on arrive par toute une série de passages obscurs, défendus par douze portes avec une formidable armature de verrous, de serrures et de barres de fer. En face d'elle, de l'autre côté de la Volkhov, s'étend le quartier des marchands. Tout autour de la ville, les rives ombreuses du cours d'eau paresseux qui sert d'émissaire au lac Ilmen sont couvertes de maisons de campagne et de chalets un peu semblables à ceux de la Suisse. Plus au nord s'étend une région monotone et triste de fondrières et de terrains tourbeux qui font comme une ceinture de défense à cette cité dormante et déchue.

Ce fut Kiev qui succéda à Novgorod-la-Grande comme capitale des princes

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varègues. Fondée au v 8 siècle sur les berges abruptes du Dniepr, dans cette région légendaire de l'Ukraine illustrée par l'épopée des Cosaques Zaporogues, elle devint, sous Iaroslav le Grand (1015-1054), le Charlemagne de la Russie qui réunit un moment tous les États slaves sous son sceptre, la ville la plus riche et la plus somptueuse de l'Europe septentrionale, une seconde Byzance, ayant, elle aussi, sa basilique Sainte-Sophie et sa Porte d'Or. Ce fut par elle, nous l'avons vu, que le christianisme s'introduisit en Russie; ce fut chez elle que siégea le premier métropolite orthodoxe, saint Michel, mort au mois de juin 992.

Une chronique dit que Kiev posséda jusqu'à 400 églises. Mais au xn c siècle,

Kiev.

La Lavra,

quand la Russie du Nord eut l'hégémonie, c'en fut fait de sa prééminence. Les Mongols et les ïatars achevèrent ensuite de ruiner ses magnifiques édifices. Mieux située que Novgorod, elle n'a point cependant, comme celle-ci, succombé définitivement sous le choc des envahisseurs. Elle est restée le port de l'Ukraine, une ville animée, avec de belles et larges rues, et qui compte encore 176 000 âmes. De la colline de 100 à 130 mètres d'élévation, représentant le noyau primitif de la cité, dévalent sur les pentes, jusqu'à la rivière, des quartiers qui se continuent sur un espace de 10 kilomètres le long du Dniepr.

Le Dniepr, ancien Borysthène, est le troisième fleuve d'Europe par le volume de ses ondes. Né au sud du Valdaï, il est déjà navigable à Smolensk, et, dans son cours de 1 800 kilomètres jusqu'à la mer Noire, où son embouchure se confond avec celle du Boug, il présente une largeur variant de 600 à 800 mètres, et atteignant à

10 kilomètres en temps de crue. Malheureusement, à Kiev même, il est gelé plus de trois mois par an, et il est de plus entravé, en amont même du pays des Zaporogues, par un certain nombre de cascatelles et de rapides absolument infranchissables, l'été, sur un espace de 25 milles environ.

C'est à Kiev que se trouve le premier en dignité des 500 couvents que possède la Russie, celui de Petcherski, où le moine Nestor, qui y a son tombeau, rédigea les annales qui portent son nom. 1500 cénobites résident dans ce cloître, bâti sur un promontoire où s'élève également le fameux groupe d'églises de la Lavra, le sanctuaire le plus renommé de l'Empire. Ce fut là, en effet, à l'endroit où un pont suspendu de 800 mètres de long franchit aujourd'hui le Dniepr, que les premiers néophytes russes reçurent le baptême clans les eaux du fleuve. Aussi 300 000 pèlerins visitent-ils annuellement ce monastère dans lequel se fabriquent les icônes ou images saintes que tout bon Russe orthodoxe est tenu d'avoir en son logis, et où l'on montre, entre autres reliques, un clou de la croix du Christ, un gant de la Vierge, et le crâne ou plutôt deux crânes de l'apôtre André.

D'autres couvents aux environs, ceux d'Antoine et de Féodosie, les patrons de la ville, attirent aussi une foule de dévots. En revanche, la Lyssaya Gora est comme le Rrocken du district : c'est la colline où les sorcières russes s'assemblent pour faire leur sabbat, et plus d'un paysan prétend y avoir entendu leur chant, modulé, assurent-ils, dans une langue que nulle oreille humaine ne comprend.

La troisième capitale, dans l'ordre historique, a été Moscou (Moskvai. Fondée sous les Mongols, elle fut d'abord la résidence des khans, puis celle d'Ivan le Grand, le « rassembleur de la terre russe », et d'Ivan le Terrible, qui, le premier, au xvi" siècle, prit solennellement le titre de tsar, et lit commencer au delà de l'Oural l'œuvre de colonisation de la Sibérie.

« Il y a, me disait un Russe, deux villes qu'il faut absolument voir, deux villes sans pareilles au monde, également originales en leur genre : Venise et Moscou. »

Moscou, la « petite mère », comme disent les Russes, est située à (550 kilomètres de Pélersbourg par le chemin de fer, au sud du plateau de Valdaï, c'està-dire à la latitude d'Edimbourg et de Copenhague; le froid y est cependant beaucoup plus intense; sous l'influence des glaces du Pôle et de la Sibérie, la température moyenne y est, en hiver, inférieure à 1 i degrés centigrades.

■ De loin, au milieu de sa plaine marécageuse, Moscou apparaît comme un fouillis de verdure d'où émergent des centaines de clochers à dôme dominés par cette acropole gigantesque et bizarre qu'on nomme le Kremlin. Le Kremlin — mot qui signifie proprement « enceinte de pierres » — s'élève au nord de laMoskva, dont Je sillon dessine sous lui un majestueux repli où se trouve une ile. A cet endroit, la largeur du ileuve, dont les berges s'affaissent en pente douce, est à peu près celle de la Seine à Paris.

L'immense citadelle, que le pèlerin russe salue en se prosternant dès qu'il l'aperçoit à l'horizon, enveloppe de son enceinte le plateau entier de la colline. C'est une vision que nul voyageur ne peut oublier. De ses murailles à créneaux

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Moscou.

Vue du Kremliu.

flanqués de hautes tours surgit toute une magie architecturale que la plume est impuissante à décrire. L'étranger, ébloui, se frotte les yeux : des palais, des musées, un arsenal, des couvents, des cathédrales , dont les coupoles aux formes bulbeuses réalisent toutes les audaces de polychromie, s'entassent pêle-mêle sur le coteau sacrosaint. Mais tout cela, il faut le voir de près; il faut visiter Ouspenki Sobor (l'Assomption), un poème de décoration sans égal ; l'Annonciation , surmontée de neuf coupoles dorées; Saint-Nicolas avec son campanile de 81 mètres de haut, érigé en l'an 1600 par Boris Godunof, et sa sonnerie de 22 cloches.

C'est dansce dernier édifice que se trouve l'ancien bourdon de Novgorod-la - Grande, que l'on n'agite que trois foisl'an.Et le monastère des Miracles, et celui des religieuses de l'Ascen-

sion! Et le Trésor, qui est à lui seul toute une chronique de pierre, au coloris

et aux enluminures fantastiques!

Voici également la tour d'Ivan Veliki.EUe est octogonale, à trois étages, et renfermait la célèbre cloche, dite le « tsar Kolokol », masse de métal de 21 pieds de hauteur, (rui tomba, on le sait, à terre, lors de l'incendie de 1737, et repose actuellement sur un piédestal à côté de l'église. Le Terern ou Palais-Vieux du Belvédère est encore tel qu'à l'époque où les premiers tsars moscovites l'habitèrent; on y voit toujours les bahuts en chêne sculpté du moyen âge, les profondes fenêtres à ogive dans l'embrasure desquelles les dignitaires et les patriarches s'asseyaient sur des bancs de pierre, les grilles en fer forgé et les portes massives des salles et des corridors tortueux. Citons aussi le

iU

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Nouveau-Palais, le Palais Anguleux, celui des Menus-Plaisirs, le Petit-Palais. Bref, c'est une féerie dont, sans l'avoir vue, on ne peut se faire idée. Et chacun de ces édifices a son aspect et sa couleur propres : l'un est rouge, l'autre blanc, celui-ci rose, celui-là brun ou lilas.

Près du Kremlin, mais à distance respectueuse, se dresse le quartier central de Moscou, Kitaî-Gorod, la « ville du refuge » ou « du négoce ». C'est le noyau primitif

Moscou. — La grautle cloche .lu Kremlin.

de l'agglomération. Les rues y sont assez étroites; les boutiques, les bazars, en bois, comme en Orient, s'y pressent les uns .contre les autres. Là aussi s'élèvent les établissements scientifiques, l'Université, le Musée, la Bourse. Sur la place Rouge se montre un édifice singulier entre tous, Vassili Blajennyi, la cathédrale de la Protection de la Sainte-Trinité, construite par Ivan le Terrible. Qu'on se figure 19 églises enchevêtrées et juxtaposées en un seul bloc, une vraie gageure architecturale, avec tout un monde de frises, de cannelures, de chapiteaux, de colonnes, d'arcatures, d'une exécution aussi bizarre que naïve. On y pénètre par un lacis inextricable d'escaliers, de corridors, de galeries méandriques. N'oublions pas, bien qu'on ne puisse tout citer, la porte Nikolsky, avec sa tour octogonale terminée par une flèche

Moscou — Poric Nikolsky.

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bleue, et certains coins épiques du quartier, tels que le vieux Marché aux habits qu'une de nos gravures représente.

Autour de Kitaï-Gorod s'étend la « ville blanche », Béliy-Gorod, prolongée sur la rive gauche de la Moskva par un demi-cercle de boulevards-promenades que continue encore au delà le quartier des ouvriers et des pauvres, la c« ville de terre », comme on dit. Plus loin, quand on croit que l'agglomération urbaine est finie, apparaissent de nouveaux boulevards, des faubourgs industriels désignés d'après la catégorie d'artisans qui y habitent, puis des filatures, des tanneries, des distilleries aux cheminées fumantes, et, le long des routes, des auberges, des débits, des guinguettes, avec des fourrés touffus, restes des anciennes forêts du pays : tels ceux du château de Petrovsky et le parc des Fauconniers.

La ville, aussi vaste que Paris, est loin cependant de constituer un tout bien compact. De nombreux espaces vagues, des champs même, des morceaux de bois et de buissons s'intercalent entre les divers quartiers. A chaque pas, la perspective change; d'un lacis de ruelles aux maisons noires on débouche tout à coup sur une artère aux constructions fastueuses et aux magasins élégants. C'est que Moscou, au lieu de surgir d'une sorte de coup de baguette comme Saint-Pétersbourg, s'est formée au contraire très lentement, de la juxtaposition successive de villages ou de camps tatars autour de résidences et de parcs seigneuriaux. C'est une cité faite de pièces et de morceaux, et dont les parties, posées au hasard, n'ont pas même songé à se rejoindre.

La Russie, nous le savons, est par excellence le pays des couvents. Outre ceux que nous avons déjà cités au passage, il y a, dans le gouvernement d'Orel, le célèbre monastère des Rivages-Blancs ; dans celui de Kalouga, les cellules d'Optime, groupées autour d'une église où l'on vénère la « vierge aux trois mains » ; dans une ile perdue, au nord du lac Ladoga, il y a le couvent de Valaam; mais le plus beau et le plus renommé est encore celui de Troïtsa (ou de la Trinité), sis à quelques lieues au nord de Moscou, sur la pente d'un plateau. Il n'en existe pas de plus riche au monde; il a possédé un moment jusqu'à 106000 serfs mâles. Un chemin de fer y conduit à travers la forêt où, d'après la légende, saint Serge, le fondateur, apprivoisa un ours d'un signe de croix et fit de l'animal en fourrure son premier sujet.

La Porte Sainte donne accès dans ce cloître splendide, entouré d'une enceinte de plus d'un demi-kilomètre de circonférence, flanquée de 9 tours, avec barbacanes, créneaux et mâchicoulis. Chaque tour, haute de 8 à 12 mètres, a son nom : il y a la tour du Vendredi, la Belle-Tour, à toit rouge, celle des Eaux, celle des Caves, du Guichet, des Orgues, des Sonneurs, etc. Pénétrez dans le sanctuaire : 14 églises s'y présentent à vous. C'est dans l'église de la Trinité que se trouve la dépouille mortuaire de saint Serge, le saint le plus populaire de la Russie, celui qui bénit la bannière de Dmitri quand il partit pour combattre les hordes tatares campées sur le Don, et qu'on invoque dans toutes les graves occurrences. Le corps, placé dans un cercueil d'argent massif, reste exposé aux regards et au toucher des fidèles.

11 n'est guère de tsars qui ne soient allés en pèlerinage à la Troïtsa. L'église

elle-même est une merveille avec sa décoration de fresques et d'icônes couvertes de

derrière l'iconostase, rappelle un événement historique. C'est à cette place même qu'une fillette de 11 ans, Nathalie

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Narichkine, sauva, en lui faisant un rempart de son corps, le tsar Pierre I er que les

Strélitz révoltés avaient poursuivi jusqu'au pied de l'image de saint Serge.

Un bâtiment à part derrière lléglise renferme le Trésor, où l'on peut voir, à côté des modestes sandales de cuir et de la chasuble en simple cotonnade du saint vénéré, des vêtements sacerdotaux étincelant de diamants' et de perles, des mitres, des coupes, des aiguières de prix, des évangiles byzantins et slavons.

A la porte du couvent, on a érigé un vaste hôtel pour les pèlerins.

Gagnons à présent les rives

de la Volga. Ce fleuve, qui prend sa source au plateau de Valdaï, est, on le sait, le plus long de l'Europe (3 800 kilomètres). Pour les Russes, c'est la « rivière mère » , matouchka. Devenu navigable à partir de Tver, il se dirige d'abord à l'est vers Nijni-Novgorod et Kazan, après avoir reçu en chemin, à droite, l'Oka, qui a 1300 mètres de large, et, à gauche, la Moskva; puis, à Kazan, il

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MOSCOU. — Gardien du Kremlin.

tourne au sud, et, bientôt grossie de l'énorme Kama (800 à 4 000 mètres de largeur), il atteint Astrakan et la mer Caspienne.

Ce cours d'eau gigantesque, qui est gelé 152 jours par an à Ka/.an, et 96 à Astrakhan même, est un des plus poissonneux du monde. Il n'est pas rare que d'un coup de filet on y prenne 100 000 harengs à la l'ois. En mai, les aloses voyageuses le remontent; en novembre et en décembre, les bancs de saumons y affluent à leur tour, et, chaque année, à son embouchure, on y capture -15 000 esturgeons, poisson précieux entre tous pour les Russes, car, avec ses œufs, on fait le caviar, avec ses vessies de la colle, avec son nerf dorsal des pâtés en renom là-bas. Aussi plus de 20 000 bateaux sillonnent-ils la Volga.

Qui n'a entendu parler des vastes pêcheries qui sont installées non loin d'Astrakhan? De bâtiments établis en pilotis sur la berge, des escaliers descendent jusqu'à l'eau. Le fleuve une fois barré, sauf un passage pour les barques, les engins ont

Barques de la Volga,

vite fait leur œuvre. L'hiver même n'arrête pas ce trafic; l'exploitant connaît les endroits où le poisson se réfugie à l'approche du froid, et, en janvier, quand les eaux sont complètement prises, la chasse aquatique recommence en Iraineau. Il suffit alors de pratiquer dans la glace des trous de 2 ou 3 mètres de profondeur, et d'y plonger des perches munies de crochets aigus pour enferrer à coup sur la proie, qu'on attire frétillante sur la rive.

La première grande ville des bords de la Volga, c'est Nijni-Novgorod (Novgorod-la-Basse). Bâtie sur une éminence, au confluent de l'Oka, elle a, elle aussi, son Kremlin, et sa situation au centre d'un vaste bassin fluvial fait d'elle un emporium naturel. Sa foire de juillet attire plus de 150 000 visiteurs. Ce rendez-vous mercantile eut lieu d'abord à Ka/.an, qui, en 1554, était encore une cité ta tare; à cette date, Vassili le transféra dans la localité russe de Macarief, sise plus en amont, sur la rive gauche de la Volga; puis, en 1816, pour le rapprocher encore du centre de l'Empire, on décida qu'il se tiendrait à Nijni. Pour Macarief, ce fut le coup de mort; la ville aujourd'hui est déserte; il ne lui reste que son fameux couvent de

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Saint-Macaire, le saint dont la châsse continue de présider obligatoirement à l'ouverture de la grande foire voisine.

Le quartier forain occupe sur la rive gauche de l'Oka une région basse d'où partent des voies montant à l'assaut de la colline urbaine. 11 constitue une véritable ville, composée de 3000 boutiques rangées à la file, au-dessus desquelles sont des chambres à la disposition de l'étranger. Toutes ces maisonnettes ont des toits de

Russie. — Rives de la Volsa.

zinc en avance, qui sont soutenus par des piliers de fonte et forment ainsi une galerie couverte se prolongeant sans interruption. Au centre de ce gigantesque caravansérail, aux rues coupées à angle droit, et traversées en outre de canaux, s'élève la « principale maison », un bazar de 1 700 mètres de long sur 1000 de large, en face duquel règne un boulevard de trois allées d'arbres. C'est le lieu spécialement affecté au commerce des pierres précieuses. Les diverses espèces de denrées sont d'ailleurs groupées d'après leur nature, suivant l'usage oriental qu'ont imité nos expositions d'Occident : ici, les produits de la Sibérie; là, les thés de Chine; ailleurs, les pelleteries, les vins, les cuirs, les images de piété, les tissus

d'Asie. Les fers bruts et ouvrés, ainsi que les céréales, sont concentrés dans une île de l'Oka, à laquelle mène un pont de bateaux de 1 400 mètres de longueur, qu'on démonte l'hiver.

Une cathédrale orthodoxe, une église arménienne, une mosquée tatare se

NlJNI-No VGOHOD. -

dressenl aussi dans ce centre, temporaire de trafic OÙ grouille, un mois durant, une foule bariolée et indescriptible offrant des échantillons de tous les peuples et de toutes les races. Bref, rien en Europe ne nous peut donner une idée de celte foire de Nij ni- Novgorod. Les célèbres Jahrmarkte d'Allemagne ne sont, à côté d'elle, que des marchés d'un genre assez restreint où dominent, avec les livres, les vêtements, les jouets, les gâteaux, les bonbons,

les pipes, les toques tyroliennes. Les autres foires russes oui également un caractère tout particulier : ici elles se composent de représentations dramatiques, analogues à nos anciens mystères, avec exhibition d'idoles, de reliques, et force étalage de comestibles; là elles consistent presque exclusivement en des bals, bals de

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paysans, où se déploie Dieu sait quelle chorégraphie licencieuse, bals de la noblesse où chacun lutte d'apparat et de faste dans le train et dans le costume. Seule la foire

de Nijni représente toutes les parties du négoce.

La Volga, a-t-on dit, est « le fleuve qui sépare le monde mahométan du monde chrétien ». Au port de Ka/.an, en effet, on ne sait déjà plus si l'on est en Europe ou en Asie. Sur la carte, la frontière est marquée ù 30 lieues plus à l'est, le long' de la ligne de l'Oural; mais elle se trouve, en réalité, à Kazan, cet ex-siège d'un khanat tatar, où l'église et la mosquée montent côte à côte dans les airs.

Kazan est une cité antique et superbe que la Volga n'arrose guère, il est vrai, qu'à l'époque des crues. Le fleuve, démesurément grossi, s'étend alors jusqu'au pied de l'éminence à la crête dentelée où s'élève la ville. A l'étiage, au contraire, sa nappe en est à plus de 5 kilomètres. Le noyau primitif et sacro-saint de l'agglomération, c'est la montagne qui porte le Kremlin, château fort armé de canons et entouré d'une enceinte de

Nijni-Novgorod. — Le rempart du Kremlin.

murailles, avec une couronne de tours, de clochetons, de coupoles. La rue principale longe le faîte de l'escarpement, et ses maisons se groupent sur les pentes de la citadelle.

A la base de la colline s'étend un long bassin sombre, épanchement de la

Environs de Kazan. — Sur la Volga.

Volga : c'est le lac Kaban. Là se trouve le quartier de l'industrie et du commerce, la région tatare peuplée de fils de l'Islam, descendants des guerriers de la Horde d'Or, qui se dédommagent de ne pouvoir plus batailler et piller en trafiquant et en s'enrichissani. Comme jadis, ils pratiquent la polygamie; mais leurs femmes, au lieu de se voiler, se bornent à ramener un tantinet sur leur figure les pans du châle dont elles s'enveloppent quand elles sortent. Dans le seul gouvernement de Kazan, on compte, parait-il, 150 000 Tatars, occupés d'agriculture ou de commerce. Ajoutons à cet élément des Finnois, des Tchérémisses, des Tchouvaches, fort peu

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pénétrés encore par l'influence slave, et l'on verra que, véritablement, on est ici aux confins de la Russie d'Europe. Les habitations aux façades peintes du quartier asiatique, les costumes essentiellement orientaux, les mosquées aux graves minarets, tout indique que ces rivages de la Volga inférieure, que ces quais de Kazan, fourmillant de portefaix, de mendiants à l'accoutrement et au galbe bizarre, sont le chemin qui mène à un monde nouveau.

En face de la cathédrale, où l'on conserve l'image miraculeuse de Notre-Dame de Kazan, célèbre dans toute la Russie, s'élève la vieille porte tatare qu'on appelle tour de Soyonbeka. Nous regrettons de ne pouvoir la reproduire; en revanche, nous offrons au lecteur l'image d'une de ces mosquées tatares qui continuent de se dresser, en compagnie d'églises orthodoxes et grecques, sur la plaine, toute luisante de flaques d'eau, où Ivan IV le Terrible fit jadis ruisseler tant de sang.

Si nous suivions l'immense sillon de la Volga jusqu'à son embouchure dans la mer Caspienne, nous atteindrions Astrakan, « l'étoile du désert ». Au moyen âge, avant la fermeture des Dardanelles par les Turcs et la découverte du Cap de Bonne- Espérance, cette capitale d'un royaume tatar, dont Smyrne a ruiné le commerce, était le grand entrepôt des denrées de l'extrême Orient. Aujourd'hui la ville « aux mille coupoles » n'est plus qu'un simple chef-lieu de province peuplé de 40 000 âmes environ. Grâce à la Caspienne, qui relie son port à la Perse et au Turkestan, elle n'a pas cependant perdu toute animation; au printemps, de nombreuses caravanes lui apportent de l'Est et de la Sibérie orientale d'assez grosses quantités de denrées qu'on achemine par la Volga dans les districts russes intérieurs; mais ce n'est plus cette royauté du négoce dont elle s'enorgueillissait autrefois.

L'ancien khanat d'Astrakan, conquis en 1554 par Ivan IV, est un pays extrêmement chaud en été, bien que, l'hiver, le thermomètre y fléchisse jusqu'à 30 degrés au-dessous de zéro. Non seulement la vigne s'y cultive, mais encore les fruits du Midi y arrivent, en quelques semaines, à maturité. L'élevage des chevaux constitue une des principales ressources de celte région tout orientale d'aspect et de mœurs où aux Russes se mêlent des Kalmouks bouddhistes, des Tatars, des Arméniens, des Persans même. Les princes kalmouks, si puissants jadis, semblent avoir perdu tout souvenir du passé. Ils exploitent le sol, ils commercent, ils ont des bateaux sur la Volga et des grades dans l'armée russe. L'hetman de la horde possède, à lui seul, 1 million d'hectares de terrain, avec un superbe palais dans une île de la Volga; 60000 chevaux, 6000 chameaux, 2 millions de moutons, ajoutent d'autant aux comptes de ses registres. Avec cela, un khan mongol peut se consoler, semblet-d, de ne plus chevaucher par les plaines sarmates, en quête de razzias et de butin, comme au bel âge de la libre invasion, et contempler aussi sans trop de regret les murs ruineux et les tours lézardées de l'ex-reine des landes limitrophes d'Europe et d'Asie.

Quelques pas encore vers le sud, par delà l'embouchure du Don, et, des âpres steppes que nous venons de parcourir, nous revoici presque aux pays du soleil. La Russie, en effet, de ce côté, descend à la latitude de Pau et de Gênes. Et, du même

coup, nous- allons retrouver des montagnes : c'est la haute muraille, prolongement

de la chaîne caucasique qui s'avance sur la côte méridionale de Crimée; nous allons aussi revoir toutes les cultures, tous les fruits des climats les plus favorisés de notre Europe, y compris l'olivier et le mûrier même, acclimatés dans les jardins suspendus de la riante péninsule qui

commande au nord la mer Noire. i

Ce n'est pas que le changement n'aille sans transition. Dans la partie septentrionale de cette presqu'île singulière, qu'un isthme étroit, celui de Pérécop, rattache seul au continent russe, le steppe froid tout d'abord continue. Là, le sol plat et nu, un ancien fond de mer desséché, où essaiment çà et là des villages tatars, n'a rien d'attrayant et de gracieux. Dans cette région qu'arrosent e rialghir et ses affluents, les flots ont laissé en se retirant un long marécage que la mince flèche de sable d'Arabat sépare de la mer d'Azov à l'est. Ce marais, c'est la « mer Putride » ou Sivas.

Mais, au sud de la péninsule, à cette plaine triste et insalubre, dont Simféropol est la capitale, succède la Crimée

chaude et montueuse,qui va du détroit d'Yénid- Kaleh au cap Chersonèse (Sél''l bastopol).

Un relief calcaire, de 180 kilomètres de long sur 9 ou 10 de large, se dresse sur tout ce littoral. Cesontles monts de la Tauride ; le sommet culminant en est

Kazan.

Mosquée tatare.

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le Tchatyr-Dagh ou Mont de la Tente (1 580 mètres), du haut duquel le voyageur

venant du nord embrasse celte belle côte criméenne qui est , pour les Russes, une sorte d'Italie scythique.

Sillonnée de cratères éteints d'où s'échappent encore en certains endroits des courants de boue bitumineuse, cette chaîne est toute en contrastes. Ici, des amoncellements de roches gla-

bres ; là, des intumescences couvertes d'une végétation exubérante. A côté du chêne et du noyer prospèrent le laurier, le figuier, le grenadier, le micocoulier ; le cep domestique et le cep sauvage s'enlacent aux arbres et aux arbustes. Bref, pour le climat comme

Urimice. — Rochers de la côte.

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Cri mue. — Moût Saint-Pierre.

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pour le ciel et la flore, on se croirait déjà par delà l'antique Pont-Euxin, aux rivages

Crimée. — La porte Baï<lar.

dePAsieAntérieure.

Sur ce versant sud du relief taurique s'éleva jadis la capitale de ce royaume du Bosphore fondé par Mithridate, l'irréconciliable adversaire de Home; plus lard s'y établirent les colonies de Byzance; plus tard encore, les Génois, les Vénitiens, les Pisans y eurent leurs stations et comptoirs, à l'aide desquels ils trafiquaient avec les régions de l'extrême Orient. Explorons donc rapidement la lisière de cette péninsule, conquise, on le sait,

par Catherine II, et qu'habitent surtout des Tatars.

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