SUR LA PLAGE DE SGHEVENINGEN
s'y piquent de parler tant bien que mal - et plutôt mal que bien, il faut en convenir - 1 idiome des sujets de ce Roi Soleil tant détesté de leurs pères. Qui s'en trouve à merveille? C'est l'étranger, et surtout le Français, rebelle entre tous à cette langue néerlandaise si peu harmonieuse, si pleine d'aspirations gutturales, dont un voyageur italien comparait l'effet produit sur l'oreille à de l'allemand articulé « par des gens qui auraient un poil dans la gorge ». Et, de fait, elle est sortie du teuton primitif A en croire pourtant certains Hollandais, c'est le teuton qui serait issu d'elle. Ne s'est-il pas même rencontré au xvi° siècle un érudit, Jean de Gorp, pour affirmer dans un ouvrage au titre bizarrre, Indo-Scythica, que la langue des Gueux est la langue primitive, celle que le Dieu de la Bible enseigna à Adam et à Eve, quand ils habitaient le Paradis terrestre?
Le vrai trésor de la Haye, c'est son Musée, installé au Mauritshuis (maison de Maurice). Il ne contient presque que des chefs-d'œuvre. Citons seulement en passant la Leçon d'anatomw et Siméon dans h Temple de Rembrandt, des paysages de Ruysdael, des marines des deux Van de Velde et de ce Backhuysen que Pierre le Grand choisit pour maître lors de son séjour en Hollande, des tableaux de bataille de Wouwerman, des intérieurs d'Adrien van Ostade et de Jean Steen, et ce fameux Taureau de Paul Potter, qu'on croirait vivant, à voir tous les détails de son pelage et la façon merveilleuse dont ses narines fumantes aspirent l'air. L'artiste, qui mourut du reste à vingt-neuf ans, peignit ce tableau à vingt-quatre ans, pour servir, dit la tradition d enseigne à la boutique d'un boucher.
Sortons à présent de la Haye au nord-est, par la route qui conduit à Leyde A peine avons-nous laissé derrière nous les dernières maisons de la ville que nous voie, au milieu d'admirables massifs d'aunes, de chênes et de hêtres, où daims et chevreuils errent en liberté. Ce vaste parc aux exhalaisons balsamiques, le Bois comme on l'appelle simplement, est un reste de l'ancienne futaie qui couvrait autrefois toute la côte.
Impossible de rêver une plus délicieuse oasis au milieu de la mélancolique plaine hollandaise. Là, comme dans notre forêt de Fontainebleau, certains arbres portent des noms de rois ou d'empereurs. Les fûts, plantés droit comme des colonnades, forment d'interminables allées perdues dans une mystérieuse pénombre Des étangs encadrés de bauges de verdure, des canaux qu'enjambent des ponts rustiques achèvent le charme de cette solitude. Une fois qu'on a dépassé les kiosques et les chalets de l'entrée, on se croirait à mille lieues du monde. Plus on s'enfonce dans le fourré, plus la végétation, ivre de sève et de liberté, s'entrelace et se serre au-dessus des sentiers rustiques et sinueux.
Au bout de 2 kilomètres environ, on atteint la « Maison du Bois », sorte de Tnanon bâti là en 1647, par la princesse Amélie de Solms, en souvenir de son mari le stathouder Frédéric-Henri. L'apparence extérieure de la construction justifie son nom tout modeste : entrez-y; vous trouverez au dedans un somptueux musée. Deux salles surtout, la Salle d'Orange et la Salle chinoise, sont une merveille de décoration. La première est une pièce octogone toute couverte, depuis le plancher jusqu'au
■H Bl
HOLLANDE
plafond en coupole, de peintures allégoriques ou triomphales dues à Van Thulden et
à Jordaens,deux artistes de l'école de Rubens. La seconde est garnie d'un mobilier exotique dont les broderies figurent des fleurs et des oiseaux de tout coloris où se reflète le luxe le plus délicat de l'extrême Orient.
Au nord-ouest de la Haye s'étend un autre parc ombreux, le bois de Scheveningen, qu'on peut traverser en moins d'une demiheure, et au sortir duquel on débouche dans ce port de pêcheurs, qui s'est doublé d'une stationbalnéaire à la mode. De la rue principale du village, on n'aperçoit pas l'Océan, à cause de la chaîne de dunes qui forme écran de ce côté ; maison sent le souffle salin du large et l'on entend le murmure sourd des vagues qui déferlent sous la terrasse du Kurhaus.
Arrivez, s'il se peut, à la tombée du jour, sur cette plage
au sable fin et profond, qui s'étale comme un blanc tapis devant la vieille bourgade
La Haye. — Hotcl de Ville.
HOLLANDE
poissonnière : la voilà derechef sous vos yeux, cette mer du Nord que vous avez quittée à West-Capelle ; la voilà, avec ses mêmes teintes grisâtres ou jaunes, mais toujours ternes, comme le ciel qui l'enveloppe, et que vous lui retrouverez encore, au Helder, puis sur toute la côte jusqu'à l'Ems.
Pour qui ne connaît que le vert intense du golfe de Gascogne ou l'azur éclatant de la Méditerranée, l'impression est des plus singulières. La grève elle-même offre un aspect de nudité qui étonne. Pas un oursin, pas un coquillage sur cette arène pâle que dominent des monticules de sable déchirés et striés. Pas une hampe d'arbuste, pas un brin d'herbe ne frémit là au vent du large. Ce n'est qu'à l'intérieur, au milieu de l'écheveau tourmenté des dunes, que perce de place en place une maigre flore de genêts, de bruyères et de romarins. Mais quelle douceur mélancolique et particulière y a le coucher du soleil ! Ce n'est pas cette féerie éclatante de lumière que l'astre, dans les régions du Sud, jette comme un adieu solennel à la terre surchauffée; c'est une caresse furtive et triste comme le serait celle d'un agonisant. C'est ici surtout que le soleil a vraiment l'air de mourir ; voilà bien ces soirs au bord de la mer, dont Backhuysen, Stork et d'autres peintres de marine nous ont rendu si magistralement les effets.
Scheveningen lui-même se compose de deux parties bien distinctes, le quartier des étrangers, tout en villas et en maisonnettes élégantes, et le village indigène, dédale de ruelles sordides, bordées de masures vacillantes et noires, que domine un clocher en forme d'obélisque. La population qui habite ces taudis est pourtant une des plus originales de la Néerlande. Depuis le temps où Ruyter battit, en vue de ces dunes, les flottes combinées de France et d'Angleterre, les mœurs et le caractère de ces gens n'ont pas plus changé que la forme de leurs barques à fond plat et à un seul mât. Leur fortune seule a déchu. Cette pêche au hareng, qui jadis leur apportait l'aisance, leur permet tout juste de manger aujourd'hui. Le profit de l'industrie va aux armateurs qui les enrôlent comme matelots.
Malgré tout, ils sont restés tels qu'ils étaient il y a deux cents ans, une sorte de peuplade primitive et singulière, fidèle quand même à l'Océan et auxflibots de pèche de leurs pères; à 3 kilomètres d'une capitale, ils continuent de vivre solitaires, ne se mariant qu'entre eux, parlant un idiome à part, et ayant jusqu'à leur façon propre de marcher.
Amsterdam. — Palais du roi.