CHRONIQUE DE CANTERBURY
Ce dernier cap, Yex-Cantli/m promontorium du géographe Ptolémée, figure la
poupe de la Grande-Bretagne à l'est, de même que le cap Land's End, au bout de la Cornouaille, en représente la proue vers l'ouest. Aussi porte-t-il, comme l'éperon comique, un phare dont les feux sont de premier ordre.
Cautorbéry, ou plutôt Canterhury, la ville intéressante de la région, se trouve, non pas sur la cote, mais à quelque distance dans les terres, à la partie supérieure du quadrilatère formé par le massif du comté et sur les deux rives de la rivière Slour.
Cette ancienne capitale du royaume de Kent au temps de l'Heptarchie saxonne — car l'Angleterre, comme la France, fut primitivement morcelée en un certain nombre de groupes politiques — n'est guère peuplée que de 22 000 âmes, et n'a, pour ainsi dire, point de trafic. Aussi bien n'est-ce pas au point de vue mercan- ^glll tile qu'elle mérite une visite du touriste. Canterbury est resiée avant
Comté de Kent.
Promontoire île North-Forclaïul
GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE
tout la métropole religieuse de la Grande-Bretagne, la ville qui, par excellence, symbolise le passé du pays. Toute l'histoire du catholicisme et de la Réforme au delà du détroit est écrite en pierre dans ses murs, et nulle autre n'offre à l'archéologue une plus riche chronique architecturale.
C'est là qu'en 597 saint Augustin et les moines envoyés par Grégoire le Grand commencèrent à prêcher le christianisme aux Anglo-Saxons ; c'est là que fut baptisé le roi de Kent Ethelbert, dont la femme Berthe paraît avoir joué en cette occurrence un rôle analogue à celui de Clotilde auprès de Clovis ; c'est là enfin que fut fondée la première cathédrale d'outre-Manche, celle dont le titulaire est demeuré le primat de l'Église anglicane, comme il est, de droit, le premier pair de la Chambre haute. De cette époque lointaine et de ses murailles primitives, Canterbury a conservé une porte, la West Gale, les ruines d'un château et une vieille église à tour carrée, Saint-Martin, dans laquelle le convertisseur annonça, dit-on, l'Évangile aux païens; on y montre môme les fonts baptismaux où Ethelbert tendit la tête à l'eau lustrale.
Quant à la cathédrale actuelle, elle ne date que de 1070; la première pierre en fut posée par l'archevêque Lanfranc ; mais, réparée et presque refaite en entier depuis lors, elle représente en réalité l'œuvre de quatre siècles. La longueur du vaisseau mesure 155 mètres — 30 mètres de moins que Saint-Pierre de Borne; — la grande tour se dresse à 72 mètres au-dessus du sol et la crypte est le plus vaste sanctuaire souterrain de l'Angleterre. Cette cathédrale était autrefois une des plus fastueusement décorées delà chrétienté : l'évolution vers le protestantisme, au temps des Tudors, la priva de ses splendeurs ; Henri VIII s'empara de son trésor, de ses vases précieux, et dépouilla jusqu'aux murailles. Aujourd'hui, à part ses vitraux, elle n'a guère d'autre ornementation que ses monuments funéraires, parmi lesquels figure en première ligne la sépulture du Prince Noir.
Cette nudité intérieure est du reste un caractère commun à la plupart des églises britanniques et comme la marque du terroir. En Italie et surtout en Espagne, on est littéralement ébloui du luxe de décoration qui distingue les édifices religieux ; partout des tableaux au chaud coloris, des sculptures de bois magnifiques, d'immenses retables au-dessus des autels. En Angleterre, peu ou point d'œuvres d'art, en dehors des tombeaux. Sauf les cathédrales de Lincoln, d'York, de Durham, de Salisbury, par exemple, tous les temples offrent au dedans une froideur d'aspect qui étonne l'étranger venu du Sud.
Ce fut, on le sait, dans le transsept septentrional de cette église de Canterbury, qui s'appelait alors Église du Christ, Christ Church, que, le 29 décembre 1170, Henri II fit ou laissa assassiner son ci-devant favori, un ancien clerc de Paris et de Bologne, le célèbre Thomas Becket.
Fort des privilèges qui étaient attachés à leur siège primatial, les archevêques seigneurs de Kent bravaient volontiers le pouvoir royal. Henri, ayant osé empiéter sur les immunités et les biens du clergé, se heurta à la résistance opiniâtre de l'exchancelier, qui se prétendait « roi d'Angleterre aussi bien que le Plantagenet », quoiqu'il fût, disait le monarque, arrivé à la cour « avec une jument boiteuse »