DE BERGEN A CHRISTIANIA
s'étalent de grandes prairies déclives, semées de bouquets de pins et de hêtres ;
des termes roses , blanches ou jaunes; dans les criques se cachent de petits débarcadères de bois : le tout si riant et si lumineux qu'on a quelque peine à se croire parle 60° degré de latitude; puis, à l'endroit où le fiord terminal s'évide en un large bassin au milieu des terres, nous apparaît la capitale même de la Norvège.
Comparée à Copenhague et surtout à Stockholm, Christiania n'est qu'une ville secondaire qui, en importance aussi bien qu'en richesse, le céda longtemps à Trondhjem, le chef-lieu primitif du pays, et à Bergen, le port de la Hanse. Fondée au ix° siècle par Harald « aux cheveux rouges », elle s'appela d'abord Opslo. Un incendie l'ayant entièrement détruite en 1624, le roi de Danemark Christian IV — la Norvège, en ce tempsdà, était réunie au Danemark — la fit réédifier sur un plan
Ulvick. — Fiord Hardans
PÉNINSULE SCANDINAVE ET DANEMARK
nouveau, et elle prit de lui le nom qu'elle porte aujourd'hui. Encore celte Christiania du xvii e siècle ne subsiste-t-elle plus qu'en partie. Elle a brûlé, elle aussi, en 1808, et c'est alors qu'aux maisons de bois qui formaient le gros du massif urbain ont été substituées les constructions de pierre et de brique qu'on voit
Christiania.
Iles du nord.
actuellement, et ces larges rues où, par crainte sans doute d'un troisième embrasement, on a si libéralement multiplié les fontaines.
En dehors des édifices publics indispensables à une capitale, Christiania n'a que peu de monuments. Son charme tient surtout à son site. Le double port, dont l'accès est commandé par le rocher et la forteresse d'Akershus, offre un coup d'œil plein d'animation et de gaieté ; le malheur est que la baie est encombrée de glaces un tiers de l'année. La rade est splendide aussi, avec son semis d'îlots verdoyants. La péninsule de Ladegaards, qui, à l'ouest, s'avance dans les flots, avec ses cottages et son parc ombreux, achève Y avant-plan gracieux de la ville. Vers le nord, au delà du faubourg aristocratique de Christ, se dressent de jolies collines de 300 à 400 mètres d'élévation, d'où l'on jouit d'une perspective à souhait sur tout le dessin du fiord. De ce point, tournez vos regards à droite : vous apercevrez les hautes crêtes des
AU TËLÉMARK.
monts qui forment le rempart de la Norvège intérieure. Faites volte-face : vos regards pénétreront par une profonde fissure ouverte dans le massif des hauteurs : c'est le sillon d'entrée de cette magnifique vallée de Gudbrand qui s'étend sur une longueur de plus de 60 lieues, et où se trouve le plus grand lac norvégien, ce Miôsen, tant célébré par les voyageurs et les poètes. Mais ce n'est point vers le plateau des Opland, traversé par cette profonde coupure ainsi que par le sillon majestueux
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Au Téi.bmahk. — Chalet rustique.
du Glommen, que nous pousserons notre dernière excursion ; c'est plus au sud, par le Télémark, que nous terminerons notre voyage en Norvège.
Après l'évêché de Bergen, dont le lecteur a déjà une idée, cette contrée solitaire du Télémark, avec son chapelet de lacs, ses monts abrupts, ses cascades, sa population aux mœurs originales et au costume bariolé, est assurément le district le plus curieux de toute la péninsule.
Pour ne perdre aucun des attraits du trajet, engageons-nous tout d'abord par ce beau fiord de Drammen, un des embranchements occidentaux de la baie de Christiania. Large à son embouchure de 2 ou 3 kilomètres, il se rétrécit tout à coup en amont pour s'évider de nouveau sous la ville de Drammen, où il reçoit la rivière de
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même nom, en un bassin que traverse un pont de 500 mètres. Chemin faisant, jetons un coup d'oeil aux fermes régionales. Ces gaards, comme on les appelle, se composent de plusieurs bâtiments de bois établis sur un soubassement de pierres, et dont chacun a sa destination spéciale.
Il y a d'abord le logis proprement dit, construction au toit en surplomb, avec de Larges fenêtres, des balcons finemenl ouvragés et à haute balustrade, formant galerie et promenoir. A l'intérieur, garni de solives aux tons brunis ou peintes, l'ameublement est aussi simple que confortable : de vastes alcôves avec «le hauts lits, «les chaises de bois égalemenl peint.'-, «les tables en racine de bouleau : le long des murs, dévastes bahuts; puis une immense cheminée, avec un manteau conique montant jusqu'au plab.nd «'l d'énormes chenets sur Lesquels brûlenl des bûches gigantesques. Une deuxième bâtisse esl affectée aux gens «!<■ service; ensuite viennent l«-s écuries et les étables : les vaches \ occupenl le rez-de-chaussée, les moutons et les chèvres le premier étage, où l'on accède par une rampe douce. La grange; le hangar aux ustensiles et la buanderie complètent cel ensemble, qui tonne un petil monde harmonique et à part, fait pour se suffire à lui-même. Devanl le logis esl planté généralement un tilleul, comme en Zélande, ou bien un sapin. Quelquefois la ferme serl de maison de poste : dan- ce cas, la maison porte pour écusson, au bout d'une perche, le lion de Norvège rampant el couronné.
Telles son! les habitations rustiques, du moins dans la zone pastorale du pays, là où il \ a des prairies et des terres cultivées : quanl aux petites métairies isolées qui „- OII l q U ' U n entourage de pâtis sans cultures et qu'on n'habite «pie l'hiver, on les
désigne sous le nom de sxiers.
Laissons au nord, à main droite, le lacTyri, d'où sorl la rivière aux rivesbordées de scieries el de fermes, el gag is plus au sud, au travers d'un superbe pêlemêle de forêts el de rochers, la localité minière de Kongsberg.la « montagne du roi», qui fui jadis, après Bergen, la plus importante .il« ; de Norvège. Là il nous faut dire adieu aux cantons civilisés ; là commence l'âpre Télémark, avec ses reliefs qui, en s'entassant les uns sur les autres, forment plus Loin, vers l'ouest, l'inaccessible barrière du Hardanger. De Kongsberg, La route, toujours montante, nous mène à Mœn, puis à Bolkesjô, ferme de montagne dominant à gauche Le lac Fol. La cime neigeuse qui se profile devant nous à l'horizon est Le mont Gausta.
Descendons à gauche dans la vallée, et, côtoyant les berges occidentales du Lac, faisons encore une pointe au midi pour jeter un coup d'oeil à la fameuse église de bois
de Hitterdal.
C'est un massif pyramidal à cinq ou six toits superposés, un entassement fantastique de nefs et de clochetons qui, plus encore que l'église de Borgund, nous reporte aux pagodes de l'extrême (trient. Des lamelles de bois, pareilles à «les «'«ailles de poisson, y composent le revêtement des murailles. La toiture elle-même est couverte de petites planches ouvragées de ciselures. Tout autour de l'édifice règne une galerie couverte servant d'abri. Près du cimetière, attenant au temple, se dresse un porche sculpté; de l'autre côté de la route, un clocher, en bois également, pointe parmi les arbres du presbytère.
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Au TÉ lé mark. — Le Rjukaafoss.
PENINSULE SCANDINAVE ET DANEMARK
Si nous suivons à présent les bords du Maan-elf, nous arriverons à une coupe lacustre d'où sort la rivière. Ce bassin, c'est le lac Tinn. Ici cesse, faute de chemin, notre trajet par terre. Force nous est de nous mettre en bateau : il en est partout de même en Norvège ; chaque relais terrestre alterne presque toujours avec un relais
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Au Tklèmark. — Église de Hitterdal.
d'eau, soit que la route aboutisse à un lac, soit qu'il faille s'engager par une rivière ou sur un golfe.
Le lac Tinn, encadré de deux murailles de granit de 600 mètres de haut, est une vasque aux ondes tranquilles que parsèment quelques îles ombragées de sapins. Sur ses bords, dans les recoins de la montagne, s'élèvent de petites maisons de pèche accessibles seulement en bateau. Il pousse à l'ouest, au delà d'un cap, un bras qui s'appelle le Westfiord. Cette branche traversée, on se trouve dans la vallée supérieure de l'impétueux Maan. C'est là, près de la grosse ferme de Dal, que se rencontrent les plus beaux sites du Télémark. A 20 kilomètres en amont se dresse la cime du Rjukan, d'où se précipite la fameuse cascade Rjukanfoss, que je veux vous montrer.
AU TËLÉMÂRK.
Cette « chute fumante », c'est le sens du mot, est formée par un affluent qui tombe verticalement de roche en roche d'une hauteur de 245 mètres, sans que l'œil perde un instant de vue le ruissellement : tout un lac se déversant dans un autre. Pour le volume d'ondes, elle le cède pourtant encore au Sarp-foss, la puissante cascade du Glommen qui, plus au nord, s'échappe d'une dalle de glace ; mais celle-ci, en revanche, n'a que 21 mètres de haut. Le long de la paroi de la montagne grimpe un sentier vertigineux et branlant qu'on appelle la « passe de Marie ». C'est par cette rampe, dit la légende, que s'aventuraient, pour se rejoindre plus vite, à l'insu de leurs parents, une jeune fille du pays et son fiancé. Un jour, dans sa hâte, l'amoureux trébucha sur le sentier et tomba dans le gouffre mugissant du Rjukan. Marie, que ce malheur avait rendue folle, ne cessa, le reste de sa vie, même quand ses cheveux furent devenus blancs, d'errer au-dessus de l'abîme écumeux, croyant y voir son bien-aimé et s'entretenant doucement avec lui. Et, aujourd'hui encore, les paysans de la vallée du Westfiord s'imaginent apercevoir parfois dans la brume une forme blanche se mouvant par la passe.
Cette passe se continue à gauche par une autre sente mystérieuse et sinistre, où le touriste n'a guère envie de se risquer, attendu qu'elle mène on ne sait où, « à la mort », vous disent simplement les guides. C'est donc pour nous le moment précis de battre en retraite, pour aller achever, par des chemins moins scabreux, notre exploration du monde Scandinave.
Sxegeborg. — Los ruines.