GOMMENT FAUT-IL LIRE L'ÉVANGILE
Quand on ouvre l'Evangile pour en commencer la lecture, il faudrait le faire avec la même simplicité, le même respect, la même confiance, toutes les dispositions, enfin, qu'un bon chrétien doit avoir quand il entre dans une église pour aller s'asseoir au pied de la chaire chrétienne, afin d'y écouter la parole de Dieu, — avec la même crainte aussi, n'oubliant jamais que cette divine parole est assez semblable à ces lames d'acier, finement trempées, qui peuvent devenir, entre les mains de ceux qui les manient, et selon l'habileté qu'ils y mettent, des instruments de salut ou de mort: et je n'ose parler de ceux qui ne songeraient à s'en servir, par une coupable aberration, que dans des intentions homicides.
Je voudrais, pour ma part, n'oublier jamais que tous ceux qui ont entrepris d'étudier sérieusement l'Évangile n'y ont pas toujours trouvé, hélas ! le secret d'une vie meilleure, pour eux-mêmes et pour les autres. Il y en a même qui ont perdu la foi ! C'est donc qu'ils ne le lisaient pas comme il faut, et qu'il y a une bonne et une mauvaise manière de le faire. Comment devrons-nous donc nous y prendre pour éviter l'une et pratiquer l'autre ? Voilà ce qu'il importe de nous demander.
Il paraît bien que nous aurions tout dit, en répétant,
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après tant d'autres, que l'Evangile étant un livre saint, « le livre saint » par excellence, on ne saurait prétendre à le comprendre étale goûter, si on ne l'étudié « saintement », c'est-à-dire avec le dessein de nous rapprocher davantage, par notre intelligence et notre volonté, de Celui qui en est, finalement, le seul et véritable auteur, c'est-à-dire Dieu.
Il vaudrait mieux ne jamais l'ouvrir que de le faire, je ne dirai pas avec l'intention d'y trouver des prétextes de douter, mais sans le ferme désir et la volonté très arrêtée d'y chercher des raisons de devenir meilleurs. « Heureux entre tous les mortels, a dit Byron, ceux à qui Dieu a fait la grâce d'entendre, de lire, de prononcer en prières et de respecter les paroles de ce livre ! Heureux ceux qui savent forcer la porte et entrer violemment dans les sentiers ! Mais il vaudrait mieux qu'ils ne fussent jamais nés que de lire pour douter ou pour mépriser ! »
Cette direction générale, toutefois, ne suffit pas, du moins à l'époque où nous vivons, qui est une époque « critique », en ce sens que chacun croit avoir le devoir, et le droit, de passer au crible de son jugement l'ensemble, comme le détail, de toutes ses croyances et de toutes ses pratiques.
Une semblable disposition, hâtons-nous de le dire, ne saurait être de mise quand il s'agit de l'étude de l'Evangile : il n'y a pas un chrétien qui ne sache, en effet, que la véritable et la seule autorité compétente, quand il est question de la sainte Ecriture et de la façon de l'interpréter, c'est l'Eglise, dont nous devons accepter la direction, en cela comme en tout le reste, quand elle juge à propos de nous la proposer.
Mais elle ne le fait pas toujours et même on peut dire
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qu'elle le fait rarement, parce qu'elle respecte, plus qu'on veut bien l'avouer, notre liberté, et nous invite à nous en servir, puisqu'elle nous engage à méditer assidûment les Livres saints : le domaine est tellement vaste, où notre activité intellectuelle peut s'exercer librement, qu'on s'étonne vraiment de la facilité avec laquelle certains critiques se scandalisent des limites où l'Eglise la veut contenir. Et s'il arrive que, par suite des progrès mêmes des recherches individuelles, elle est amenée à intervenir, de temps en temps, pour rectifier certaines lignes frontières au delà desquelles il serait imprudent de s'engager, il ne s'ensuit pas qu'elle arrête, en le faisant, le travail des savants, puisque en donnant, au contraire, à leurs efforts combinés, la direction qu'il convient, elle les empêche de s'égarer et de s'user, très vainement, en efforts inutiles et souvent dangereux.
Voilà ce que rappelait expressément, dans une de ses encycliques les plus bienfaisantes, le dernier pape, S. S. Léon XIII, et nous ne devons pas nous lasser de méditer ses sages paroles :
« Le concile du Vatican a décidé que, dans les choses de la foi et des mœurs, tendant à la fixation de la doctrine chrétienne, on doil regarder comme le sens exact de la sainte Ecriture celui qu'a regardé, et que regarde encore comme tel notre sainte mère l'Eglise, à qui il appartient de juger du sens et de l'interprétation des Livres sacres. Il n'est donc permis à personne d'expliquer l'Ecriture d'une façon contraire à l'interprétation de l'Eglise, ou encore au consentement unanime des Pères. Par cette loi, pleine de sagesse, l'Eglise n'arrête et ne contrarie en rien les recherches de la science biblique, mais elle la maintient à l'abri de toute erreur, et contribue puissam-
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ment à ses véritables progrès. Chaque docteur, en effet, voit ouvert devant lui un vaste champ dans lequel, en suivant une direction sûre, son zèle peut s'exercer d'une façon remarquable et avec profit pour l'Eglise (*).
Pourquoi faut-il qu'un orgueil insensé et l'amour de l'indépendance aient amené un trop grand nombre de nos critiques modernes à rejeter une discipline qui est cependant, aujourd'hui plus que jamais, absolument nécessaire ! « Les saints et les Pères de l'Eglise, eux, malgré leur immense science, leur habileté et leur exceptionnelle sainteté, étaient beaucoup trop remplis de l'esprit de Dieu, et trop humbles de cœur, pour susciter, à ce sujet, la moindre objection. Saint Jérôme, en dépit de sa profonde érudition et de sa haute réputation d'exégète, déclare qu'il a besoin, autant que les autres, de l'assistance de l'Eglise pour le guider à travers les difficultés de la sainte Ecriture et qu'il ne s'en rapporte pas à lui-même. Je ne suis ni plus saint, ni plus savant que V eunuque qui recevait l'enseignement de Philippe (**). »
Saint Augustin disait aussi : « Il y a dans la Bible plus de choses que je ne comprends pas, qu'il n'y en a dont j'ai percé le mystère. » C'est, en effet, que la Bible ne saurait être regardée comme un livre facile à comprendre, et par le premier venu, et qu'il faut, pour l'expliquer, une autorité plus grande que celle du jugement individuel.
Saint Vincent de Lérins, il y a de cela bien des siècles, en expliquait la raison en termes fort justes : « Certains peuvent demander pourquoi on surajoute aux Ecritures l'autorité d'une interprétation officielle ? C'est que l'Ecri-
(*) S. S. Léon XIII, encyclique Providentissimus.
(**) Mgr J. Vaughan, Autour de la Bible, p. 224. Bloud, éditeur.
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ture sainte a un sens si profond et si caché, que tous les hommes ne sauraient facilement le trouver. Les uns auraient telle interprétation et les autres telle autre, si bien qu'il y aurait autant de manières de comprendre que de lecteurs. Aussi, est-il de première nécessité, pour éviter de graves erreurs et beaucoup d'interprétations fantaisistes, que les affirmations des prophètes et des apôtres soient fixées par les soins de l'Eglise. »
Lisons donc l'Evangile, je le veux bien, avec un « esprit critique », mais à condition d'employer d'abord toutes les ressources de cet esprit critique à nous enquérir soigneusement de la façon dont l'Eglise interprète le passage que nous lisons. Ne nous lassons pas d'interroger la tradition, représentée par cette longue suite de docteurs qui, ayant étudié l'Ecriture pendant toute leur vie, nous ont laissé, pnr écrit, le fruit de leurs méditations laborieuses. Bien loin de nous réjouir d'avoir trouvé une nouvelle « lecture » d'un passage de l'Evangile, commençons d'abord par nous en inquiéter, nous rappelant sans cesse, avec saint Augustin, que les hérésies n'ont pas d'autre origine qu'une mauvaise lecture de ce bon livre, qu'est l'Evangile (*) : et une lecture « nouvelle » risque, presque toujours, d'être une lecture périlleuse, sinon franchement mauvaise. Aimons à apprendre, plutôt qu'à enseigner; et croyons qu'en matière d'exégèse, il y a plus de profit à se mettre à l'école des autres qu'à en ouvrir une nouvelle. C'est plus sûr, en tout cas. Nous ne serions plus vraiment « catholiques » si nous ne croyions pas, encore, que c'est plus chrétien.
(*) « Non aliunde natte sunt hsereses, nisi dum Scripturie bon* intelliguntur non bene. » (Aug., Tract, 18.)
INTRODUCTION
L'erreur capitale d'un trop grand nombre de personnes, même parmi les plus savantes, quand elles abordent la lecture de l'Evangile, c'est de le faire avec un esprit exclusif, négligeant ainsi l'admirable diversité de ses aspects, dont aucun n'exclut l'autre, et oubliant que l'Evangile, s'il est d'abord un livre d'histoire, est aussi un livre de morale, et encore un livre de religion, mais d'une religion d'un ordre tout à fait spécial, parce que surnaturelle, et orientée tout entière vers des horizons qui dépassent, de beaucoup, tout ce que les religions anciennes avaient pu nous enseigner.
Il nous semble qu'on méditerait, chaque semaine, les évangiles des dimanches avec une méthode qui serait tout à fait irréprochable, et très salutaire, si Ton s'habituait à en découvrir soigneusement, avec l'aide des commentateurs autorisés, les différents sens, en insistant, néanmoins, sur l'un ou l'autre, selon que nous y serons portés plus spécialement par les besoins de notre instruction actuelle ou le mouvemeut de notre cœur, pourquoi, d'autre part, les indications de la liturgie seront toujours très précieuses a consulter.
Le sens direct de chacun de nos extraits devra d'abord, cela va de soi, être mis en bonne lumière, — autant du moins qu'il est possible de le faire. C'est ainsi que nous nous en servirons pour suivre, pas à pas, les différentes étapes de la vie de Jésus (*). Mais ces préoccupations
(*) Nous renvoyons, une fois pour toutes, à l'Appendice de ce volume, où nous avons exposé brièvement les grandes étapes de la vie de Jésus, en indiquant les textes de l'Evangéliaire qui s'y rapportent.
INTRODUCTION
d'ordre purement historique ne devraient jamais prendre une importance trop considérable.
Car, s'il y aurait témérité à prétendre que l'Evangile ne contient pas une véritable histoire de Jésus, il y en aurait également à le vouloir étudier comme s'il ne renfermait que cela.
Et même, parce qu'on a vite fait de s'apercevoir que cette histoire y est écrite avec des procédés particuliers, assez notablement différents de ceux qui, employés couramment par nos historiens contemporains, ont fini par nous paraître presque essentiels à tout livre d'histoire vraiment digne de ce nom, il est peut-être dangereux de s'arrêter trop longuement à ces considérations d'ordre purement historique, comme si elles étaient les principales et presque les seules vraiment dignes d'être éclaircies.
On n'aura pas a craindre, au contraire, d'insister sur la portée morale des enseignements qui y sont contenus.
Et quand je parle du « sens moral » de l'Evangile, je veux dire que, même indépendamment de leur valeur de religion, chacun des textes qu'il contient renferme déjà des leçons de philosophie pratique tellement sublimes qu'on ne devrait jamais se lasser de les méditer.
Car, si Ton a pu révoquer en doute — de façon d'ailleurs tout à fait téméraire — la valeur historique de l'Evangile, on n'a jamais osé contester l'excellence de ses enseignements moraux.
Y a-t-il, dans toute l'antiquité païenne, un seul livre qu'on puisse, à ce point de vue, lui comparer ? 11 contient tout ce que les autres renferment de plus excellent, en y ajoutant des préceptes, ou des conseils, de
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haute moralité que les anciens n'avaient même pas soupçonnés, tellement ils dépassent ce que, réduite à ses seules forces, l'humaine raison avait pu inventer.
Aussi bien, l'ère des progrès de la morale a-t-elle été définitivement close dès que Jésus nous eut proposé ce nouveau code de justice et de charité. Et quand, depuis cette époque, de prétendus réformateurs se sont levés pour donner à leurs adeptes une morale « nouvelle », ce fut toujours pour les inviter à revenir à ce qu'ils appelaient les véritables enseignements de Jésus, parce qu'il n'est pas possible d'en rêver de plus parfaits.
Mais ces faux réformateurs parlaient dans le vide, car, dans leur exclusivisme aveugle, ils ne voyaient plus que la morale de Jésus se rattache à une conception qui n'est aucunement la leur, décidés qu'ils paraissent à ne jamais sortir de l'ordre naturel, alors que la morale de l'Evangile repose sur des bases d'ordre essentiellement surnaturel, qu'elle se développe selon le rythme d'une vie toute surnaturelle, pour aboutir enfin à un couronnement, surnaturel encore, qui n'est autre que Dieu lui-même.
Les Juifs, ces premiers et très endurcis auditeurs de Jésus, ne l'ont jamais compris. Combien y en a-t-il aujourd'hui parmi nous qui ne le comprennent pas davantage ! Et ainsi, plongés irrémédiablement dans le plus complet naturalisme, ils ne saisissent aucunement la véritable portée de l'Evangile, — car c'est vraiment le méconnaître totalement que d'y lire seulement la vie d'un homme, sans doute extraordinaire, mais d'un homme encore, dont la morale, par sa bonté, aurait transformé le monde.
Après le sens historique de l'Evangile, puis le sens moral, apprenons donc à en démêler, dans nos lectures,
AU LECTEUR
XUI
le sens surnaturel, et c'est alors, seulement, que nous commencerons à l'entendre parfaitement.
Il y aurait témérité à prétendre que, du premier coup et comme sans effort, nous verrons apparaître en nous ce sens du surnaturel qui est absolument indispensable pour méditer fructueusement la parole divine.
C'est un « don » d'autre part, et non pas une conquête de notre seule initiative.
C'est une grâce, peut-être la plus précieuse de toutes : Dieu seul peut nous la donner.
Il faut souvent la lui demander.
Aussi bien l'Evangile ne devrait-il se lire qu'à genoux, et toutes ses paroles, comme le disait Byron, se « prononcer en prières ».
AU LECTEUR
Les quelques lignes que nous avons voulu mettre au commencement de notre travail nous dispenseront, je pense, d'expliquer longuement de quelle façon nous l'avons compris, et la méthode que nous avons suivie pour l'exécuter.
Nous ne sommes pas, précisément, un « spécialiste » dans les études scriptuaires. Cela ne nous a pas détourné, néanmoins, d'entreprendre, sur l'Évangile, un travail de vulgarisation, à nuance discrètement scientifique.
Les « savants » d'aujourd'hui ne semblent guère se soucier de pareilles entreprises. Il faut donc que d'autres s'y dévouent, — car ce sont des entreprises nécessaires, — alors même qu'ils n'y semblaient pas très spécialement préparés.
Nous ne savons pas l'hébreu, ni même l'araméen. Nous
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n'avons jamais fréquenté chez les critiques d'outre-Rhin, que nous ne connaissons guère que par les livres français qui s'en inspirent couramment. Et même, parmi ces derniers, nous ignorons ceux, peut-être très érudits, que Y Index nous interdit de consulter. Nos sources d'informations, en matière de nouveautés, sont donc assez limitées. Encore une fois, nous ne sommes pas un savant.
Car, si nous avions été « un savant », il est très probable que nous n'aurions jamais entrepris un travail de ce genre. Nous n'avons à produire, en effet, aucun « fait nouveau », aucun aperçu original. D'avoir illustré nos commentaires avec d'antiques images, cela même est terriblement vieillot, et nous n'avons pas cherché à y mettre, pour la joie des yeux, des gravures simplement agréables.
Nous nous plaisons aux anciennes manières de comprendre l'Évangile et de l'exposer. Si nous faisons preuve de quelque initiative, ce sera seulement en osant parler un vieux langage à une époque où la nouveauté, en cette matière comme en tant d'autres encore, semble avoir le privilège exclusif d'attirer les lecteurs, avec quelque chance de les pouvoir retenir.
Autant avouer de suite que nous avons entrepris un travail de piété et de religion, sans trop nous soucier de réaliser une œuvre scientifique, et laissant à d'autres, mieux outillés que nous, d'en courir l'aventure.
Et de cela, je pense, il n'est pas besoin de nous excuser.
Faudra-t-ilque les prêtres — ceux qui sont simplement des prêtres et veulent le rester — s'abstiennent d'expliquer l'Évangile, parce que les savants se prétendent sur le point de renouveler complètement la méthode avec laquelle il conviendrait d'en parler ? Ils travaillent, dit-on,
AU LECTEUR
à se mettre d'accord. Mais il nous semble qu'il ne sont pas encore près d'y arriver. Allons-nous les attendre ? Et que fera, pendant ce temps, le peuple chrétien auquel nous devons, toutefois, d'enseigner, chaque jour, le saint Evangile ?
Il continuera, nous en avons la ferme assurance, à écouter ceux qui n'ont d'autre prétention, en lui expliquant le texte sacré, que de lui faire connaître l'interprétation traditionnelle, celle de l'Eglise. Nous n'avons pas d'autre but que celui-là. Et il nous suffit amplement.
Notre travail, avec les développements que nous avons cru devoir lui donner, ne pouvait être contenu dans les limites, forcément étroites, d'un seul volume.
Il en aura trois, chacun d'eux, pourtant, formant à lui seul un tout complet, et qui peut se suffire à lui-même.
Dans le premier volume, — VEvangèliaire des dimanches, — nous avons commenté et, autant que possible, illustré les cinquante-deux textes que l'Eglise nous propose au cours de l'ensemble de l'année liturgique.
Dans le volume VEvangèliaire des fctes, nous avons groupé les évangiles des fêtes qui ne tombent pas un dimanche, qu'elles occupent, ou non, une place importante dans le développement du cycle liturgique. C'est ainsi que le triple évangile de la Nativité, celui de l'Epiphanie, et même celui de l'Ascension, ne figurent que dans le second volume, puisque ce sont des fêtes qui ne tombent pas un dimanche. Cela ne va pas, nous l'avouons, sans quelques inconvénients, et le lecteur, au premier abord, en sera peut-être quelque peu dérouté. Mais il fallait bien prendre un parti. On verra, à l'usage, que celui auquel nous nous sommes rangé avait ses avan-
AU LECTEUR
tages, à condition, toutefois, qu'on n'y fit aucune exception, sous peine d'en perdre tout le bénéfice. Ce deuxième volume, comme le premier, contiendra cinquante-deux évangiles : nous dirons, quand le moment sera venu, de quelle façon nous en avons arrêté le choix et l'arrangement.
Le troisième volume, enfin, est consacré tout entier à- VEvangèliaire de la Passion. Ce sera le couronnement de l'ouvrage : nous y avons consacré le meilleur de nos soins, sans avoir pour cela, et nous n'avons pas besoin de le dire, négligé les deux premiers volumes.
Parce que cet Evangéliaire est accompagné d'images, et en assez grand nombre, resterait à nous expliquer, maintenant, sur la méthode qui a présidé à leur sélection. Mais il faudrait écrire alors toute une étude sur la façon dont nous comprenons l'illustration de l'Evangile, et ce n'est, à dire vrai, ni le lieu, ni le moment.
Des notes iconographiques accompagnent, d'ailleurs, chacune de nos images. Elles suffiront amplement à prouver au lecteur que nous ne les avons introduites — les images et leur commentaire — que dans le but d'illustrer vraiment l'Evangile, je veux dire de « mettre en lumière » les enseignements qu'il contient.
Et là encore, comme dans tout le reste, nous n'avons pas cherché à dire des choses nouvelles, satisfait de ce que tant d'autres, avant nous, avaient si bien expliqué.
Or, les vieux artistes, beaucoup plus que les modernes, nous ont surtout séduit, parce qu'ils sont aussi, à leur manière, des espèces de théologiens.
Pour cela donc, on nous pardonnera d'avoir meublé notre texte de gravures instructives, sans trop nous soucier d'y mettre, de-cide-là, quelques images simplementplaisantes:
PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT
Jésus prédit son dernier avènement et la fin du monde. (Luc, xxi, 25-33. [Matth., xxiv; Marc, xiii.])
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
— 2o II y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, et, sur la terre^ les nations seront dans l'anxiété, à cause du bruit confus de la mer et des flots ; 26 les hommes sécheront de frayeur, dans l'attente de ce qui doit arriver à tout l'univers ; car les puissances des cieux seront ébranlées. 27 Alors, ils verront le Fils de l'homme venant sur une nuée, avec une grande puissance et avec majesté. 28 Or, lorsque ces choses commenceront à arriver, regardez, et levez la tête, parce que votre rédemption approche.
29 Et il leur dit une comparaison :
— Voyez le figuier et tous les arbres. 30 Lorsqu'ils commencent à produire leurs fruits, vous savez que l'été est
(*) Pour ne pas distraire prématurément le lecteur d'une sérieuse application à l'étude de l'Evangile, nous avons cru préférable de ne pas mettre, sous chacune de nos gravures, la légende explicative qui aurait permis, du premier coup, de la déchiffrer : elle sera remplacée par un bref commentaire iconographique, introduit discrètement sur la fin du chapitre, avec un rappel (fig. 1, fig. 2, etc.) qui permettra de retrouver facilement chacune des figures que ces notes rapides auront pour but d'illustrer.
proche. 31 De même, quand vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche.
32 En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas, que tout cela ne s'accomplisse. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
25. Il y aura des signes... Ce tableau des phénomènes extraordinaires qui précéderont la fin du monde et le dernier jugement se trouve complété par quelques autres traits dans les textes de saint Matthieu (xxiv, 23-35) et de saint Marc (xm, 21-31). Saint Pierre nous dit encore, avec une brièveté non moins terrifiante : « Les cieux passeront comme un trait qui siflle. Les éléments seront dissous, et la terre, et la mer, avec les œuvres qui sont en elles, seront consumées. » (n, 2-10.) || 2G. Quandces choses arriveront... Ce verset est propre à saint Luc et ne se trouve pas dans les autres évangélistes : c'est un conseil de prudence, mais aussi de vaillance, et propre à nous encourager dans les époques troublées. || 32. Cette génération ne passera pas... Saint Luc nous a déjà expliqué, au 2ie verset de ce même chapitre, dans quel sens il l'entend, puisque, nous dit-il, ces choses n'arriveront pas ((jusqu'à ce que les temps des nations soient accomplis », ce qui indique assez qu'entre la ruine de Jérusalem et les signes précurseurs de l'avènement du Christ, il doit intervenir un long intervalle de temps. (Knabenbauer, Cursus, In Luc., p. 562.)
De l'avènement du Christ et de l'Avent. — « L'Avenft du Seigneur, dit Jacques de Voragine, est renfermé en quatre semaines, pour signifier les quatre sortes d'avènements de Jésus-Christ, à savoir : en la chair, en l'esprit, en la mort et au jugement. Or, bien qu'il y ait quatre sortes d'avènements, l'Eglise s'occupe spécialement de deux, celui en la chair et celui du jugement, comme on le voit en l'office de ce temps. »
Le temps de l'Avent a donc été institué pour nous préparer, d'une part, à la fête de Noël, c'est-à-dire à 1' «avènement en la chair », et de l'autre, mais d'une façon plus lointaine, à la dernière venue du Christ sur la terre, au jour du jugement : c'est pour nous amener à cette seconde considération que l'Eglise nous fait lire l'évangile de ce jour.
PREMIER DIMANCHE DE l'aVENT
En cetemps-la. — Presque tous les évangiles du missel commencent par cette formule : in Mo tempore, en ce temps-là, mais elle ne fait point partie du texte même des livres révélés. L'Église en fait précéder la lecture pour nous solliciter à préciser le temps, ou la période, de la vie de Jésus auquel il se rapporte, comme aussi à le replacer dans la trame du récit évangélique dans lequel il est serti. C'est dire qu'on ne doit pas aborder la médi-
Fig. 2, page 9.
tation de V « évangile du dimanche » sans avoir pris soin, au préalable, d'en étudier, comme nous allons le faire, le contexte et l'argument.
Jésus est à la fin de la dernière période de son ministère à Jérusalem, presque à la veille de sa passion. Un soir, sortant de la ville où il avait passé la journée, selon sa coutume, priant et enseignant dans le Temple, il gravissait lentement les rudes pentes de la montagne des Oliviers. Quelques disciples, qui l'accompagnaient, l'invitent à se retourner un instant pour admirer, avec eux, la magnificence et la solidité de ce Temple, dont il avait, toutefois, annoncé la destruction : « Maître, lui disaientils, regarde quelles pierres, et quelles constructions ! » Et comme il leur répondait que des jours viendraient
où, de toutes ces splendeurs, rien ne resterait plus, pas même une seule pierre: « A quel signe, répliquèrent les disciples, connaîtrons-nous que ces choses vont arriver? »
Ils lui demandaient donc, car ils le savaient prophète, d'écarter, devant leurs yeux, un peu de ce grand voile qui cache, aux simples mortels, les redoutables horizons de l'avenir. Jésus y consent. Et c'est alors qu'il prononce ce grand discours apocalyptique, qui est comme le testament de son ministère national et public. Pour faire comprendre la place qu'y occupe notre évangile, il est nécessaire d'en donner, au préalable, un bref résumé.
Analyse et interprétation générale du discours apocalyptique. — Le discours apocalyptique, comme il arrive d'ailleurs pour tous les autres discours de Jésus rapportés par les évangélistes, parce qu'il n'est pas construit sur un plan nettement indiqué, et à la façon des harangues d'un savant sermonnaire, se prête difficilement à une analyse rigoureuse : les critiques s'attardent, peut-être un peu trop longuement, à le démontrer. Tout le' monde s'accorde, toutefois, à y reconnaître une partie prophétique et une partie morale, cette dernière étant plus largement développée en saint Matthieu que dans les deux autres Synoptiques. Nous n'avons à considérer ici que la seule partie prophétique.
Jésus y annonce, la chose est certaine, deux faits très distincts, la ruine de Jérusalem et son dernier avènement, avec quelques-unes de leurs circonstances, mais surtout les signes qui les devront précéder ; d'où l'on pourrait conclure que le discours apocalyptique comprend quatre parties, à savoir : 1° les signes précurseurs de la ruine de Jérusalem; 2° la ruine de Jérusalem; 3° les signes précurseurs de la fin du monde et du dernier avènement de Jésus ; 4° la description prophétique de ce dernier avènement.
PREMIER DIMANCHE DE L AVENT
De quelle manière, maintenant, convient-il de distribuer chacun des versets de ce long discours, de telle façon qu'on puisse dire : celui-ci appartient à la première partie, cet autre à la seconde, et ainsi de suite? voilà ce que nous ne devons pas essayer de faire, sachant nous contenter, plus d'une fois, de demi-certitudes, et n'ou-
Fig. 3, page 9.
bliant jamais, d'autre part, que, si Jésus a voulu tenir notre curiosité comme en suspens devant l'insondable mystère des décrets éternels, c'est dans l'intérêt même de notre plus grande instruction, et pour la sauvegarde de notre liberté (*) : le but de ce discours, en effet, est
(*) Si vous connaissiez personnellement l'époque, précise et inévitable, marquée dans les décrets de la Providence, pour être la dernière minute
avant tout de Tordre moral, et il ne faut jamaisl'oublier(*).
Mais il est tel ou tel passage sur la véritable application desquels il n'est pas permis d'hésiter, ceux, par exemple, qui ont rapport à la ruine de Jérusalem. Et, toutefois, comme la ruine de Jérusalem, avec l'ensemble des circonstances qui l'ont précédée ou suivie, est aussi la figure et l'annonce de la fin du monde, voici déjà que les passages qui s'y rapportent, dans le discours, peuvent encore s'appliquer, dans une certaine mesure, à ce second ordre de faits; ils ont, comme on dit aujourd'hui, « une double perspective ».
C'est à cette seconde catégorie qu'appartient le passage de saintLuc que l'Eglisenous invite à méditer aujourd'hui. Il s'applique, avec assez d'exactitude, aux temps qui ont précédé la ruine de Jérusalem, et nous n'aurions pas de peine à le prouver, puisque l'histoire est là pour nous apprendre de quelle façon ce fait s'est accompli. Mais il s'applique encore, et surtout — l'Eglise l'entend plus ordinairement de la sorte — à la période fort troublée qui doit précéder le dernier avènement du Christ. C'est même pour cette raison, comme nous l'avons fait
de votre vie, — et ce sera pour *;* vous, au point de vue de vos destinées éternelles, l'équivalent moral de la fin du monde et du dernier avènement, — alors, dites-moi, pourriez-vous vous défendre d'agir en conséquence ? Mais vous ne seriez plus libre, capable, donc, de mérite, tout autant que de démérite. ^Allez-vous reprocher à Dieu de vous avoir donné, avec la liberté, le pouvoir d'atteindre les plus hautes destinées ?
(*) 11 serait téméraire et très vain de vouloir comprendre, en tous ses détails, cette redoutable prophétie : « Son explication, dit M. Lesêtre, ne profiterait qu'à notre curiosité, tandis que notre humilité trouve avantage à l'obscurité de la prédiction. Nous savons qu'il y aura un jugement et que ce jugement atteindra chacun de nous : c'est tout ce qu'il nous importe de connaître actuellement pour la direction de notre vie. » (H. Lesêtre, Notre-Seigneur Jésus-Christ, vol. II, p. 141.) On ne saurait donc fixer, même de façon approximative, l'époque probable de la fin du monde. C'est un genre de curiosité que l'Eglise désapprouve formellement. Le Christ, d'ailleurs, ne nous a-t-il pas dit : « Ce jour et cette heure, personne n'en sait rien, pas même les anges des cieux. Seul, mon Père la connaît »? (Matth., xxiv, 36.)
PREMIER DIMANCHE DE LAVENT
remarquer, que l'Église nous en propose la lecture en ce premier dimanche de l'Avent.
Il est suivi, dans le texte de l'évangéliste, d'une brève exhortation à la patience et à la persévérance, qui se termine par ce conseil : « Veillez donc, priant en tout temps, afin que vous ayez la force d'échapper à toutes ees choses qui arriveront, et de paraître debout devant le Fils de l'homme. » (Luc, xxi, 34-36.)
Si maintenant, retournant à notre point de départ, nous considérons la question des apôtres à laquelle ce long discours sert de réponse, nous nous expliquons assez pourquoi ils ne purent se défendre de l'interpréter dansune seule perspective, comme si le dernier avènement de Jésus devait suivre immédiatement la ruine de Jérusalem. Toutefois, on peut le dire sans témérité, ils ne se sont pas trompés, puisque cette conviction les a aidés à se conduire en conséquence.
Nous sera-t-il donné, à nous qui appartenons à la génération actuelle, d'assister personnellement au dernier avènement du Christ? Qui donc oserait le prétendre? Mais qui donc, aussi, voudrait le nier, puisque nul ne le sait, « ni les anges, dans le ciel, ni le Fils, sauf le Père ». Et, toutefois, nous devons vivre comme si la période troublée que nous traversons était l'annonce d'autres années encore plus terribles, prélude immédiat, enfin, de ce redoutable avènement. Et ainsi nous aurons compris le discours apocalyptique comme Jésus demandait à ses apôtres de l'entendre : nous y aurons puisé la force de braver victorieusement toutes les tempêtes, et nous paraîtrons finalement devant le Fils de l'homme, non pas angoissés de terreur et courbés misérablement sous le poids de nos remords, mais tout remplis d'espérance, d'amour, la tête levée, et « debout » !
Iconographie. — Les vieux Évangéliaires s'illustraient naturellement, en ce premier dimanche de 1 Avent, d'images du Jugement dernier. J'en note trois, par exemple, dans l'Evangéliaire byzantin de la Bibliothèque nationale, n° 7 A (fonds grec), auquel nous aurions voulu faire, pour la suite de ce commentaire, de fréquents emprunts. Ils sont placés, comme de juste, aux passages des Evangiles synoptiques que nous avons cités.
Fig. 4, p. 10.
L'art chrétien a multiplié, aux âges de foi, ces représentations du jugement dernier. Avant d'en faire, avec la Renaissance, un prétexte à de grandes machines dramatiques, — Michel- Ange à la Sixtine, — elle les proposait aux fidèles comme un sujet très propre à les maintenir dans une crainte salutaire des jugements de Dieu : de là vient toute la sainte et naïve horreur des Jugements gothiques qui accueillaient, au seuil même de l'église, où ils sont représentés sur le tympan, les chrétiens qui venaient s'y instruire des vérités de la foi et y rendre leurs hommages à Dieu. Depuis la
PREMIER DIMANCHE DE l'âVENT
Renaissance, autant dire depuis plus de cinq cents ans, l'art chrétien ne s'intéresse plus au jugement dernier.
Voici, maintenant, quelques explications sur les images qui ont été placées dans ce commentaire, pour achever de le mettre en bonne lumière, — on aurait dit, au moyen âge, afin de « l'enluminer ».
Fig. 1, page 1. — Cette gravure représente un détail d'un très bel ivoire français du quatorzième siècle dont on retrouvera peu à peu, dans ce livre, les autres parties. C'est un Jugement dernier qui, pour être fort abrégé, renferme néanmoins un nombre fort appréciable de détails intéressants. On y voit, au centre, le Christ, assis, dans l'attitude classique du Juge qui, avant de prononcer la sentence, montre les plaies sacrées d'après lesquelles nous serons jugés. A côté de lui, deux anges, l'un portant la croix, l'autre la lance et les clous de la Passion. Plus en avant, et agenouillés, la Vierge et un autre personnage, qui doit être saint Jean — mais pas saint Jean-Baptiste. Dans le bas de la composition, on voit la résurrection des morts.
Fig. 2, page 3. — La fresque de Soleto, petite ville de l'Italie méridionale, est un peu antérieure à notre ivoire, mais encore toute pleine de la tradition byzantine et, en conséquence, beaucoup plus compliquée. J'indique brièvement ce qu'elle contient. Audessous du Christ, — il n'est pas reproduit dans notre dessin, — deux anges sonnant de la trompette, puis, agenouillés, un vieillard, Adam, et une femme, Ève. A côté, et à peu près sur la même ligne, la résurrection des morts, qui sont amenés au jugement par « la Terre » et « la Mer », puis un sépulcre ouvert, d'où sortent des bras et des jambes, complètent la scène. Dans la seconde partie de la composition, on trouve à gauche, pour celui qui regarde, — et c'est la droite du Christ, — le paradis, et, à droite, l'enfer ; au centre, et debout, saint Michel bardé de fer, avec l'épée et la balance. Je n'insiste pas sur l'enfer, dont le détail serait trop long à déchiffrer. Mais remarquons, à la porte du paradis, le bon larron, amené par saint Pierre qui parlemente avec l'ange de garde sur les créneaux, et, à l'intérieur, les « justes » reposant dans le sein des trois vieillards, Isaac, Abraham et Jacob.
Fig. 3, page 5. — On reconnaîtrait facilement une parfaite, mais très originale représentation du jugement dernier, dans notre troisième image, — c'est le panneau central d'un triptyque grec du treizième siècle, — si, au lieu d'un simple détail, nous avions pu le reproduire dans son ensemble. La partie inférieure, qui ne figure pas ici, est occupée par des arbres, avec, aux deux extrémités, un homme, presque nu, portant une croix, le bon larron, autrement dit, et un vieillard assis, Abraham, qui a, dans son sein, un petit personnage. Cette image représente, à proprement parler, le triomphe du Christ, dans son dernier avènement.
i/ÉVANGÉLIAIRE
Fig. 4, page 8. — Voici enfin, et pour terminer, un exemple des Jugements derniers auxquels nous sommes le plus accoutumés, en France, parce qu'ils se retrouvent aux portails de presque toutes nos grandes cathédrales gothiques : c'est un dessin du fameux tympan de la cathédrale de Reims. On y voit, au premier registre, autour du Christ montrant ses plaies, et agenouillés, la Vierge, saint Jean — c'est Jean-Baptiste, il me semble — et deux anges qui portent les instruments de la Passion, Aux deux registres suivants se trouvent représentés la résurrection générale, puis, aux deux autres, le paradis, avec la scène d'Abraham recevant les élus dans son sein, et l'enfer, où les diables conduisent les damnés enchaînés, vers une grande chaudière, pour y être éternellement brûlés.
Ces notes sur l'iconographie du discours apocalyptique seront complétées, au cours de l'Évangéliaire, au fur et à mesure que nous aurons à commenter des textes qui s'y rapportent, et plus particulièrement au quatorzième et dernier dimanche après la Pentecôte.
DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Saint Jean-Baptiste envoie ses disciples interroger Jésus. (Matt., xi, 2-10. [Luc, vu, 18-27.])
En ce temps-là, 2 Jean ayant appris dans sa prison les œuvres du Christ, envoya deux de ses disciples 3pour lui dire:
— Etes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?
4 Jésus leur répondit, et dit :
— Allez raconter à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu. 5 Les aveugles voient, les
Fig. 5, page 16. boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. 6 Et bienheureux celui pour lequel je n'aurai pas été une occasion de scandale.
7 Lorsqu'ils s'en allaient, Jésus se mit à dire aux foules, au sujet de Jean :
— Qu'êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par lèvent? 8 Mais qu'êtes-vous allés voir? Un homme délicatement vêtu ? Ceux qui sont vêtus délicatement habitent dans les maisons des rois. 9 Qu'êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophète. 10 Car c'est celui dont il est écrit : Voici que j'envoie mon messager devant ta face, et il préparera ton chemin devant toi (*).
(*) Nous croyons utile d'avertir que la traduction française que nous
En ce temps-là, — non point au début de la prédication de saint Jean, mais,, au contraire, tout à fait sur la fin de sa carrière, alors qu'Hérode, son ennemi personnel, l'avait jeté dans les prisons de la citadelle de Machérus, sur les bords de la mer Morte, en attendant qu'il le fit mourir. Pour ce qui est de Jésus, il se trouve en pleine période galiléenne et celle-là même va bientôt s'achever : il est assez significatif d'avoir à noter que le récit de l'ambassade de saint Jean-Baptiste est suivi, dans saint Matthieu, des terribles malédictions prononcées par Jésus contre les villes des bords du lac de Tibériade qui ont vu, sans se convertir, tant de miracles. (Matth., xi, 20-21.) || 5. La réponse de Jésus est formulée avec les mots eux-mêmes d'une double prophétie d'Isaïe. (Is., xxxv, 5, et lxi, 1.) || G. Il s'agit ici des disciples de saint Jean-Baptiste, les « joannites », que leur dévouement pour leur maître exposait à méconnaître le véritable Messie. || 7. Ces mots doivent être pris au sens figuré et indiquent la fermeté du caractère de saint Jean, — car ce n'est pas un roseau agité par le vent, — qui n'a pas oublié la scène du Jourdain, et aussi l'austérité de sa vie, — car il ne vit pas mollement et n'est pas couvert d'habits somptueux. || 10. Prophétie de Malachie. (m, 1.) A cause de ce rôle de saint Jean-Baptiste, on lui a donné le nom de « Précurseur ». Il n'a pas été, à proprement parler, disciple de Jésus, et c'est pour cela que « celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui ». Mais, de tous les hommes qui sont restés en dehors des conditions de salut établies par Jésus, aucun n'est comparable au Précurseur : « Entre tous ceux qui sont nés de femme, il n'y en a point de plus grand que Jean-Baptiste. » (Matth., xi, 11.)
Saint Jean-Baptiste et l'Evangéliaire de l'Avent. — Ii est vraiment remarquable d'avoir à constater que, sur les quatre dimanches dont se compose l'Avent, trois soient occupés, à l'évangile, par le souvenir de saint Jean-Baptiste. Et le saint Jean-Baptiste dont il s'agit, ce n'est pas le saint Jean populaire, celui dont on aime à conter la naissance merveilleuse et la fin dramatique, ni même le saint Jean du baptême du Christ, — nous n'aurons même pas, dans ces commentaires, l'occasion d'en parler expressément, — mais c'est le saint Jean du désert et des prisons d'Hérode, le pénitent plein d'austé-
donnons ici est empruntée au Livre des prières du prône, publié, en 1904, par S. E m. le cardinal Richard, archevêque de Paris, et imprimé chez Levé, rue Cassette, 17.
L EVANGELIAIKE
rite, qui annonce et prépare la venue du Seigneur. Quel meilleur guide pourrions-nous avoir pour nous conduire à la crèche de la Nativité ? Ne nous étonnons pas que l'Evangéliaire des dimanches, par trois fois, nous invite à l'écouter.
Saint Jean-Baptiste avait-il des doutes sur la divinité du Messie ? — Si le saint Précurseur envoie une ambassade à Jésus pour lui faire demander s'il est vraiment « celui qui doit venir », autrement dit le Messie, ce n'est point qu'il en doutait en quelque façon, ou que, par suite d'impatience ou de découragement, il éprouvait le besoin de se le faire confirmer, au fond de sa prison de Machérus.
Avant même d'avoir été témoin de la manifestation miraculeuse qui accompagna le baptême de Jésus, saint Jean, sanctifié dès le sein de sa mère, n'avait aucun doute, et il était pleinement convaincu. « Mais il savait que de nombreux disciples restaient encore attachés à sa personne et hésitaient à faire le pas décisif qui les eût conduits au Messie. Peut-être même quelques âmes délicates se faisaient-elles scrupule d'abandonner saint Jean, maintenant qu'il était dans les fers, et de se donner à un autre maître. Le saint prisonnier pensa que le Sauveur réussirait mieux que lui à éclairer ces bonnes volontés tardives (*). »
Il les envoie donc à Jésus pour qu'ils soient affermis dans une conviction que lui-même se voyait peut-être impuissant à rendre parfaite et souverainement efficace. Ce fut, de la part de saint Jean, un grand acte d'humilité : la suite de notre évangile nous montre comment il en l'ut récompensé, c'est-à-dire par le plus magnifique éloge qu'homme du monde ait jamais reçu. ,
(*) H. Lesêtre, Notre- Seigneur Jésus-Christ dans son saint Évanile, vol. I, ^04. Lethielleux, éditeur.
DEUXIÈME DIMANCHE DE LAVENT
Valeur apologétique des miracles. — Instruisons-nous encore, avec les envoyés de saint Jean-Baptiste, à la méthode apologétique du Christ Jésus. Il affirme qu'il est Dieu. Mais comment le prouve-t-il ? « Allez, dit-il, annoncez à saint Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient », etc. Voilà donc comment Jésus-Christ, qui était toute sagesse et toute vérité, entend prouver sa divinité : il fait des miracles ! Plaignons ceux qui ne croient plus au miracle : comment feront-ils pour voir, d'une vue claire, que Jésus-Christ est vraiment le Messie promis, le Sauveur du genre humain, quand lui-même n'a d'autres lettres de créance à leur fournir pour authentiquer son ambassade : « Les œuvres que je fais, dit-il en saint Jean, me rendent témoignage et prouvent que le Père m'a envoyé. » (Jean, v, 36.) C'est donc en contemplant les œuvres de Jésus que nous pourrons seulement nous convaincre qu'il est véritablement le Sauveur et le Messie.
Notons, toutefois, qu'il donne, dans ce verset même que nous commentons, une autre preuve de sa mission, à savoir l'évangélisation des pauvres, et que ce signe caratéristique du christianisme avait été, lui aussi, prédit par le prophète Isaïe, quand il disait du futur Messie : « L'esprit du Seigneur m'a oint... pour porter la bonne nouvelle aux malheureux..., pour annoncer aux captifs la liberté et aux prisonniers le retour à la lumière. » (Is., lxi, 1.) L'Evangile, en effet, est, avant tout, le patrimoine des humbles et des pauvres, pauperes eçangelizantur, et c'est une preuve de son excellence que l'apologétique ne se lasse pas de développer.
Iconographie. — Je ne vois pas très bien avec quelle image il serait le plus convenable d'illustrer l'évangile de ce jour. L'iconographie de saint Jean-Baptiste est, sans doute, d'une incontestable richesse. S'il ne s'agissait donc que d'indiquer, dans les trésors de l'art chrétien, une image relative à ce saint Précurseur, la chose serait extrêmement facile : mais il faut bien reconnaître que ce
LÉVANGÉLIAIRE
serait une illustration d'« à côté », traduisant fort mal, en tout cas, le texte de notre évangile.
Voici ce que je trouve à cette place, en de très vieux évangéliaires illustrés (*) , une image synoptique représentant, à gauche et à droite, deux groupes de personnages écoutant un homme qui parle : c'est, à la fois, très vague et sans aucune expression.
Apprenons à distinguer, dans nos évangiles du dimanche, — qui tous, et également, ont pour objet Notre-Seigneur, — ceux qui nous invitent à contempler ses actions, dans une image instructive, agréable ou pieuse, et ceux qui nous rapportent ses paroles, pour les méditer dans le silence absolu de notre âme. Seuls, peut-être, les « évangiles d'action » devraient être illustrés d'une image. J'aurais voulu n'en pas mettre à celui du deuxième dimanche de l'Avent.
S'il y en a deux, cependant, c'est pour mieux fixer dans la pensée du lecteur l'image du grand précurseur de Jésus. La première (fig. 5, page H) est la reproduction d'une gravure de cette fameuse Mer des histoires qui fut un des premiers livres à images vraiment populaires de la librairie française. Elle représente saint Jean-Baptiste portant, sur une sorte de pale d'autel, un agneau, couronné du nimbe crucifère, et le montrant du doigt : Ecce Agnus Dei. Telle est la formule la plus classique, dans l'art chrétien, pour représenter le Précurseur. Dans notre seconde gravure (fig. 6, page 13), qui est la traduction à la plume d'un détail des fresques d'Ottaviano Nelli,à Foligno, YEcce Agnus Dei est écrit sur la banderole qui s'enroule autour du « bâton pastoral » de saint Jean : le geste de la main droite est identique à celui de la gravure de la Mer des histoires. Je n'ai pas à parler ici du bon saint Antoine qui, avec son bâton traditionnel et son livre, accompagne, dans notre image, le Précurseur.
(*) C'est par exception que nous faisons allusion à des documents qui ne sont pas reproduits dans notre livre, car nous aurions voulu ne parler que de ceux dont nous donnions, au moins, un dessin sommaire; mais, malgré notre désir de meubler notre commentaire iconographique d'autant de gravures qu'il eût été nécessaire pour le faire comprendre pleinement, nous avons été obligé — rarement toutefois — de manquer à notre résolution de n'utiliser, pour nos raisonnements, que les images dont nous donnions la reproduction. Le lecteur, qui comprendra nos raisons, voudra bien nous excuser.
TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
Les Juifs envoient à saint Jean-Baptiste des membres du sanhédrin pour l'interroger sur la nature de sa mission. (Jean, i, 19-28.)
Fig. 7.
En ce temps-là, 19 les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites vers Jean pour lui demander :
— Qui es-tu?
20 II le déclara, et il ne le nia point. Il déclara :
— Je ne suis pas le Christ.
21 Ils lui demandèrent :
— Quoi donc? Es-tu Elie ?
Il dit:
— Je ne le suis pas.
— Es-tu le prophète?
Il répondit :
— Non.
22 Ils lui dirent alors:
— Qui es-tu? Afin que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu de toi-même?
23 II dit :
— Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe.
24 Or, ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. 20 Ils continuèrent à l'interroger, et lui dirent :
— Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le prophète ?
26 Jean leur répondit :
— Moi, je baptise dans l'eau; mais au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas 27 . Il doit venir après moi, lui qui a été fait plus grand que moi; je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale.
28 Ces choses se passèrent à Béthanie au delà du Jourdain, où Jean baptisait.
En ce temps-là, — c'est-à-dire, sans qu'on puisse préciser très exactement, après que saint Jean eut baptisé le Christ dans le Jourdain : il le rappellera tout à l'heure — et c'est au cours de son second témoignage, le lendemain (i, 29) — quand il dira : « J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et se reposer sur lui. » (î, 32.) || 19. Maldonat fait remarquer, ajuste titre, l'importance exceptionnelle de ce témoignage, d'après l'ensemble seul des circonstances qui l'accompagnent : « Que l'on considère, en effet, les envoyés eux-mêmes, ou bien ceux qui les envoient, c'est-à-dire l'ensemble des membres de la synagogue juive, ou bien encore la personne de Jean vers qui ils sont envoyés, ou enfin l'affaire pour laquelle ils le sont, toutes ces circonstances donnent une importance considérable à leur mission et rendent d'autant plus grave le témoignage de Jean sur le Christ. » || 20. Avant de dire ce qu'il est, saint Jean-Baptiste veutd'abord montrer ce qu'il n'est pas, et on voit qu'il le fait avec une singulière énergie. || 21. Enlevé miraculeusement dans le ciel sur un char de feu, Elie doit revenir sur la terre, mais plus tard, avant le second avènement du Christ, ainsi que l'enseignent tous les docteurs. || Es-tu le prophète? Il s'agit ici, d'après les commentateurs les plus autorisés, d'un certain prophète, distinct du Messie, mais qui semble avoir été rattaché, par les Juifs, à l'avènement du Messie. || 24. Il semblerait que les envoyés du sanhédrin auraient dû se retirer à ce moment, car ils avaient obtenu de saint Jean-Baptiste, et très catégorique, la réponse qu'ils lui demandaient. Mais « c'étaient des pharisiens » ! Ils continuent donc l'interrogatoire, croyant le faire dévier en mettant saint Jean sur la question de son baptême, ce qui leur vaut — en plus d'une réponse très nette sur la nature de ce baptême — un nouveau témoignage en faveur de la mission surnaturelle de Jésus. || 26. En disant: « Je baptise dans l'eau », saint Jean laisse « entendre que le vrai baptême, celui par lequel doivent se réaliser les promesses anciennes, appartient à un autre, qui a déjà fait son apparition, et dont il se déclare l'humble serviteur. Cet autre, qui doit baptiser dans l'Esprit-Saint et dans le feu, c'est Jésus. » (P. Calmes, l'Evangile selon saint Jean, p. 147.) || 28. La ville de Béthanie, dont on parle ici, n'est pas cette Béthanie
Fig. 8.
— MlNIATDRE D'UNE « LÉGENDE DORÉE » DU TREIZIÈME SIÈCLE
1. L'Annonciation. — 2. La Nativité, mais non pas dolente et mystique, comme dans la plupart des monuments du treizième siècle : la Vierge a pris dans ses bras le saint Enfant et le regarde avec beaucoup de tendresse ; saint Josepb admire, et, en avant du lit de la bienheureuse Vierge, l'âne et le bœuf sont couchés. Au cinquième folio du même manuscrit, on trouve une seconde Nativité, et c'est alors une Nativité dolente, selon la formule du treizième siècle. — 3. L'Adoration des mages. — 4. La Présentation au Temple. — 5. Le Baiser de Judas, avec saint Pierre remettant son épée au fourreau et le geste guérisseur de Jésus. — 6. La Flagellation. — 7. Le Calvaire, où l'on voit la Vierge à gauche — pour celui qui regarde — et saint Jean sur la droite. — 8. La Mise au tombeau.
où demeurait Lazare, et qu'on visite, dans les pèlerinages, après les stations au mont des Oliviers, dont elle est peu distante, mais une seconde Béthanie — peut-être faut-il l'appeler d'un autre nom, Bethabara — située beaucoup plus loin, sur la rive gauche du Jourdain, en face de Jéricho.
Vox clamantis in deserto. — Voici donc la définition que, poussé dans ses derniers retranchements, donne de lui-même celui que le Christ, en notre évangile de dimanche dernier, avait appelé « prophète » et « plus que prophète »! (Matth., xi, 9.) « Je suis la voix de celui qui crie dans le déserti » Or, dit Bossuet, qu'est-ce qu'une voix? Un souffle qui se perd en l'air: je suis une voix, un cri, si vous le voulez! [Elév.y xxiv, 8, El. 1.) Saint Jean se réduit donc à n'être qu'un son de voix, c'est-àdire tout ce qu'on peut imaginer de moins consistant, une chose tellement éphémère qu'elle cesse d'exister au moment même où elle se produit! Mais que de véritable grandeur dans ce rôle, en apparence si effacé, d'une voix qui appelle le Seigneur et qui y conduit! Heureux ceux qui ont le courage de l'écouter. Elle nous mène tout droit à Jésus: c'est la grande voix du salut.
Le second témoignage de saint Jean-Baptiste : Voici l'Agneau de Dieu. — Nous ne voulons pas séparer de ce premier témoignage rendu à Jésus par son précurseur, celui qu'il Lui donna « le lendemain même », d'après l'évangéliste, et qui nous est rapporté dans son livre, à la suite du précédent. L'Eglise nous le fait lire, à la messe, au jour de l'Epiphanie, le 13 janvier.
« Le lendemain, il vit Jésus venant vers lui et il dit: Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. C'est celui dont j'ai dit : Après moi vient un homme qui m'a dépassé parce qu'il était devant moi. Je ne le connaissais pas ; mais c'est pour qu'il fût manifesté à Israël que je suis venu, baptisant dans l'eau. Et Jean rendit témoi-
gnage en disant : J'ai vu l'Esprit descendre comme une colombe et se reposer sur Lui. Et je ne le connaissais pas; mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est lui qui baptise dans l'Esprit-Saint. Et j'ai vu et j'ai attesté que celui-là est le Fils de Dieu. » (Jean, i, 29-34.)
Iconographie : les Synoptiques delà vie de Jésus. — Ontrouvera, au début du commentaire de cet évangile, une image de saint Jean- Baptiste, portant un agneau et le montrant du doigt. C'est une image déjà vue, puisqu'elle illustrait l'évangile précédent : on la retrouvera encore aux autres dimanches de l'Avent et j'ai voulu qu'il en fût ainsi, pour rappeler les naïves coutumes de nos anciens illustrateurs de livres de piété, qui ne craignaient pas de produire plus d'une fois la même gravure dans leurs ouvrages, la répétant aussi souvent qu'ils le pensaient utile, sinon nécessaire, pour éclairer le texte qu'ils avaient mission d'illustrer. C'est pour cela que, dans nos vieux livres à gravures, la même image reparait un nombre incalculable de fois au cours de l'ouvrage. Prenez, par exemple, les anciens Légendaires, où est racontée la vie des saints ; une seule image, où l'on voit un homme brandissant une épée, sur le point de trancher la tète d'un second personnage, agenouillé devant lui, suffit, en général, pour illustrer la légende de tous les saints martyrs, en général, et c'est parfait.
Nos deux autres gravures appartiennent à cette série que j'appelle des « Synoptiques de la vie de Jésus » parce qu'on y trouve, réunis dans un seultableau, un certain nombre de faits évangéliques formant comme un résumé de toute la vie du Seigneur. Ce genre de documents est très précieux à consulter, non seulement en raison de leur valeur particulière, mais parce qu'ils nous renseignent beaucoup plus exactement que pourraient le faire, par exemple, une statue ou un tableau à un seul sujet, sur la façon dont on entendait, à telle ou telle époque spéciale, l'illustration de la vie de Jésus (*).
Notre première gravure (fig. 8, page 19) donne, très réduite, la traduction d'une grande miniature d'une Légende dorée du trei-
(*) On nous permettra de renvoyer nos lecteurs à quelques-uns de nos ouvrages où nous avons abordé cette question avec un peu plus de détail : Catalogues iconographiques... Introduction générale. La Porte de Sainte- Sabine. La Lipsanothèque de Brescia. Les Mosaïques de Ravenne (Oudifl, éditeur), et, dans notre Christ de «la Légende dorée », le chapitre consacré aux synoptiques de la vie de Jésus. — Voir aussi notre Bible de VArena.
TROISIÈME DIMANCHE DE LEVENT
zième siècle de la Bibliothèque nationale (Fr., 183). Nous avons pris notre second exemple (fig. 9, page 21) parmi les peintures consacrées à l'histoire de la Vierge, qui sont, elles aussi, de précieux synoptiques pour étudier la vie de Jésus : c'est un détail du grand retable d'Avanzi (quatorzième siècle) à la pinacothèque de Bologne.
Saint Jean-Baptiste, sur l'ordre de Dieu, commence sa mission effective. (Luc, ni, 1-6.)
4 La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce-Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de la Galilée, Philippe, son frère, tétrarque de l'Iturée et de la province deTrachonite, et Lysanias, tétrarque de l'Abilène ; 2 sous les grands prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur se fit entendre dans le désert à Jean, fils de Zacharie.
3 II vintdansla région du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence, pour la rémission des péchés, 4 ainsi qu'il est écrit au livre des paroles du prophète Isaïe :
« Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers ; 5 toute vallée sera comblée, toute montagneet toute colline seront abaissées ; ce qui est tortueux sera redressé, ce qui est raboteux sera aplani, 6 et toute chair verra le salut de Dieu. »
Les grandes étapes de la vie du Précurseur. — C'est encore de saint Jean-Baptiste que nous parle l'évangile du quatrième dimanche de l'Avent, et, toutd'abord, pour nous faire connaître le moment précis où, après avoir entendu
QUATRIÈME DIMANCHE DE l'avENT
dans le désert, « la voix de Dieu », il se mit à commencer sa mission effective.
Et donc, par une sorte de progression régressive dont il faut noter, au passage, le bienfaisant artifice, nous retrouvons, les unes après les autres, les principales étapes qui marquent l'histoire du Précurseur, assistant aujourd'hui aux débuts de son ministère public, l'ayant vu, dimanche dernier, en plein exercice de ce même ministère, rendant à Jésus, après son baptême, un nouveau et glorieux témoignage de sa divinité, et enfin, au premier dimanche de l'Avent, l'ayant trouvé enfermé, depuis de longsmois, dans les prisons de Machérus, et à la veille de donner à son maître, en disparaissant soudain, une dernière preuve, plus magnifique encore que les autres, de son très humble dévouement.
Nous aurons l'occasion de commenter, au second volume de cet Evangéliaire, les textes qui nous ont conservé le récit du martyre de saint Jean-Baptiste (Matth., xiv, 3-12 et Marc, vi, 17-29).
Et encore, pour compléter cette histoire, nous raconterons les épisodes extraordinaires qui accompagnèrent et précédèrent sa naissance : mais ce sera plus tard, au 24 juin, quand nous expliquerons l'évangile qui se lit au jour de sa fête.
Le monde juif vers l'année 780 de Rome, 25e après Jésus-Christ. — La solennité du début de notre évangile indique son importance et qu'il faut, au moins une lois, en passant, jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la situation du monde juif, où vont se développer de si grands événements. Et si notre texte ne s'ouvre pas, comme à l'ordinaire, par la formule « en ce temps-là », c'est que les faits y sont racontés, par l'écrivain inspiré, avec une précision historique très satisfaisante et sur lesquels il est bon d'insister. Voici donc les circonstances,
au nombre de six, qui lui servent à situer dans le temps les débuts de la mission du saint Précurseur.
11 nous parle, en premier lieu, de ceux qui exerçaient à ce moment le pouvoir civil. Les Juifs, depuis l'an 63 et la disparition des derniers Macchabées, ne jouissent plus, sous le contrôle de Rome, que d'une ombre de liberté. Après la mort du premier Hérode, — Hérode le Grand, — en Tan 4 avant le commencement de l'ère chrétienne (*), son royaume fut divisé en plusieurs parts, ou « tétrarchies », que se partagèrent ses fils: Hérode Antipas — le second Hérode — eut la Galilée et la Pérée, et Philippe l'Iturée et la Trachonite, la région actuelle de Haourân, où il éleva Césarée de Philippe et Bethsaïda Julias, au nord du lac de Tibérjade. Un troisième fils, Archélaùs, avait obtenu la Samarie, la Judée et l'Idumée : mais, l'an 6 après Jésus-Christ, le territoire de ce dernier fut réuni à la province romaine de Syrie, tout en étant gouverné par des procurateurs particuliers. Ce poste était occupé, depuis l'an 25, par Ponce-Pilate, un protégé de Tibère, qui le conserva pendant dix ans, jusqu'au moment où, déposé par Vitellius, sur la plainte des Juifs, il fut envoyé à Rome pour se justifier. L'empereur Tibère, nous dit saint Luc, gouvernait le monde romain depuis quinze ans : on suppose que l'évangéliste compte ainsi lesannéesdepuis le moment où Tibère avait été associé à l'empire, c'est-à-dire en l'an 765 de Rome, douze années après la naissance du Sauveur. Si l'on veut calculer « la quinzièmeannée de l'empire de
(*) Le moine Denys, au sixième siècle, qui est l'auteur de notre ère actuelle, s'est trompé dans ses calculs en la faisant commencer en l'année 754 de Rome, — l'an 1 de l'ère chrétienne, — alors que la date de la naissance de Notre-Seigneur doit être placée « en l'an 4 au plus tôt, jusqu'en l'an 6 ou 7, afin de placer les événements passés entre la naissance du Sauveur et la mort d'Hérode ». (Jacquier, Histoire... du Nouveau Testament, p. 3.) En 754, en effet, Hérode le Grand était mort depuis trois ans, au moins, et saint Matthieu nous affirme que Jésus naquit du vivant de ce prince.
QUATRIÈME DIMANCHE DE l'aVENT
Tibère », d'après l'année même de la mort d'Auguste qui eut lieu l'an 13 après Jésus-Christ, cela nous reporterait, pour l'époque du commencement du ministère de saint Jean, en Tannée 29 après Jésus-Christ, ou 782 de Rome, et la]conséquence serait de donner à Notre-Seigneur, à cette même époque, trente-deux ans au lieu de trente qu'on
Fig. 11, page 27.
lui assigne généralement sans diminuer, toutefois, l'autorité de saint Luc qui, se gardant de trop préciser, dit simplement qu'à cette époque le Christ avait trente ans environ. Pour ce qui est, enfin, de Lysanias, qui gouvernait l'Abilène, un des districts de la Syrie, c'est un personnage aujourd'hui peu connu, mais que saint Luc devait avoir quelque raison de nommer en cet endroit. Parlant ensuite des représentants suprêmes de l'auto-
rité religieuse, il nomme Anneet Caïphe, associant ensemble, comme le feront plus tard les historiens de la Passion, ce beau-père et ce gendre qui se partagent, à eux deux, le triste honneur d'avoir, au nom de la religion, négocié la condamnation de Jésus. C'est ainsi qu'avant même d'entendre le récit, au jour de Noël, de la naissance de Jésus, nous apprenons à connaître aujourd'hui ceux qui seront les coupables auteurs de sa mort: Pilate, Hérode, Anne et Caïphe.
Le ministère de saint Jean-Baptiste. — Pendant de longues années, saint Jean-Baptiste, au désert, n'a été qu'un pénitent. Voici, maintenant, en l'année 780 et quand le Seigneur avait à peu près trente ans quasi annorum triginta (Luc, m, 23), que la voix du Seigneur étant descendue sur lui, soudain, il quitte ce désert qu'il aimait tant, pour venir, dans la région du Jourdain, remplir la mission que Dieu vient de lui confier : il prêche la pénitence et invite ceux qui l'écoutent à se purifier par la réception du baptême dans les eaux du Jourdain. Ce n'est pas encore le vrai baptême, celui du Christ Jésus, qui inaugure dans l'âme la vie surnaturelle, mais un baptême symbolique, qui prépare, en le faisant désirer, celui dont il n'était que l'annonce et la figure : car, si le baptême de saint Jean est un signe, ou symbole, de la rémission des péchés, c'est encore un signe imparfait, et qui n'a pas encore l'efficacité de produire, par lui-même, ce qu'il signifiait. Le Précurseur ne se lasse pas d'en avertir ses disciples : « Moi, je vous baptise dans l'eau; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi, celui dont je ne suis pas digne de délier les courroies des sandales. Lui, il vous baptisera dans le Saint-Esprit etdans le feu. » (Luc, m, 16.) Pour se faire mieux comprendre de ses auditeurs, il se compare au prophète Isaïe qui avaitété chargé par Dieu, lors de la captivité de Babylone
QUATRIÈME DIMANCHE DE l'aVENT
(Is., xl, 3), de racheter son peuple et de le ramener, à travers le désert où il aura ménagé des chemins, jusque dans la Palestine. Telle est la figure du rôle de Jean : c'est lui qui prépare les voies à Jésus.
Iconographie : le baptême de Jésus. — L'évangile du quatrième
Fig. 12, page 31.
dimanche de l'Avent doit s'illustrer, cela va de soi, avec des images du « baptême du saint Jean ».
Mais il est à noter que, pour être complète, cette illustration devrait comprendre, comme en certains vieux manuscrits de Byzance, — par exemple le 74 de la Bibliothèque nationale, — deux images différentes. On voit, dans la première, saint Jean qui baptise les foules : c'est une scène réaliste, si j'ose dire, et sans rien qui évoque de surnaturels éléments. Dans la seconde, au contraire, qui représente saint Jean baptisant le Christ, la note est très différente. La solitude, d'abord, paraît beaucoup plus complète, et presque absolue, avec deux acteurs terrestres, seulement, le Christ
et saint Jean, puis, de l'autre coté « d'une eau », les anges, qui gardent les vêtements du Sauveur. On voit, dans le haut de la composition, une main, qui semble sortir des nuages, puis la colombe.
Nous devrions, aujourd'hui, faire abstraction de cette seconde catégorie d'images, pour ne considérer que celles qui ont rapport à saint Jean baptisant les foules. L'Eglise, en effet, remet à plus tard le moment de célébrer l'anniversaire du baptême du Christ ; et donc, pour suivre sa direction, il faudrait s'essayer, aujourd'hui, à ne considérer que celui des auditeurs de saint Jean, le baptême de pénitence qui nous permettra de recevoir comme il convient, et quand il viendra, dans peu de jours, « le Sauveur envoyé de Dieu ».
Mais nous n'aurons pas à nous arrêter, dans cet Evangéliaire, sur l'octave de l'Epiphanie, au 13 janvier, jour choisi par l'Eglise pour honorer spécialement la mémoire du baptême du Christ. Pour cette raison, donc, nous avons introduit, dans ce commentaire de l'évangile du quatrième dimanche de l'Avent, deux images qui nous invitent àenévoquerle souvenir, unefresque de Fra Angelico, au couvent florentin de Saint-Marc (fig. 11, page 27), et le célèbre tableau de Verrocchio, aux Uffizi (fig. 12, page 29).
Les trois Evangiles synoptiques nous donnent également un récit de cet événement (*) et le quatrième Evangile fait, pour ainsi dire, plus que de le raconter, puisque, le supposant, il en tire des conclusions capitales relativement à la filiation divine de Jésus (**).
La narration de saint Luc, qui est la plus brève de toutes, nous fait connaître, cependant, l'essentiel du mystère : « Il arriva, quand tout le peuple se faisait baptiser, que Jésus aussi fut baptisé. Et, pendant qu'il priait, le ciel s'ouvrit et le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles : Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j'ai mis toute mon affection. » (Luc, m, 21-22.)
Les anciens imagiers, qui tenaient fort à maintenir la tradition iconographique du « baptême par immersion », ont fait des efforts surprenants pour représenter le Jourdain, en perspective, avec le
(*) Matth., m, 13-17; Marc, i, 9-11; Luc, m, 21-22.
(**) Jean, i, 29-34. — Il ne faut jamais perdre de vue, en effet, ce texte vraiment capital de saint Jean l'Evangéliste, qui nous rapporte comme saint Jean-Baptiste, au lendemain du baptême du Christ, lui «rendit témoignage en disant : J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et se reposer sur lui. Et je ne le connaissais pas; mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est lui qui baptise dans l'Esprit-Saint. Et j'ai vu, et j'ai attesté que celui-là est le fils de Dieu. » On ne pourrait désirer, sur les lèvres du Précurseur, une affirmation plus claire et plus solennelle de la filiation divine de Jésus : et notez que c'est plus qu'une « affirmation », puisqu'il faut y voir une « confirmation » de ses témoignages antérieurs.
QUATRIÈME DIMANCHE DE l/aVENT
Christ plongé dans ses eaux, entre deux rives escarpées, sur le bord desquelles ih ont grand'peine à faire tenir saint Jean et les deux anges. Ajoutez à cela qu'ils ne renonçaient pas non plus à faire songer à ce détail légendaire que le Jourdain, ce jour-là, fut changé en un fleuve de feu, miracle prouvé par les nombreux poissons qui viennent, à la surface, témoigner de sa véracité. On trouvera une indication, tout au moins, de cette série de Baptêmes du Christ, dans un détail de la Porte de Saint-Paul qui illustre l'évangile du deuxième dimanche de Carême.
Le Baptême de Fra Angelico (fig.ll), tout en étant plus pieux et plus « artistique » que ces vieilles images byzantines, parait, toutefois, illustrer moins convenablement le mystère auquel il fait songer. L'impression de « désert » y est suffisamment rendue ; mais, si j'y trouve la colombe, je n'y vois rien qui me rappelle « la voix » qui se fit entendre du ciel, et cela est regrettable, puisque l'image du baptême de Jésus est, au premier chef, celle dont on doit se servir pour illustrer le mystère de la sainte Trinité (*).
Verrocchio, au contraire, malgré ses préoccupations d'art et de véri-té, a maintenu la tradition iconographique qui, ne pouvant représenter directement « une voix », a voulu la symboliser, en s'appuyant sur des analogies autorisées, par la main de Dieu, sortant du ciel : il a même mis deux mains au lieu d'une, et cette addition, toujours discrète, nous permet presque de nous représenter, dans son incorporelle entité, Dieu le Père se penchant sur son Fils bien-aimé pour le bénir et confirmer sa mission.
(*) Je n'insiste pas sur les deux personnages agenouillés sur la droite du tableau, qui sont introduits par Fra Angelico, comme en un grand nombre de ses fresques de Saint-Marc, pour la satisfaction de sa piété personnelle, more mystico.
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
L'Évangile de l'enfance
I. Le « Temps de Noël » et i/Evangéliaire des dimanches. — « Nous donnons le nom de « Temps de Noël», écrit dom Guéranger, à l'intervalle de quarante jours qui s'étend depuis la Nativité du Seigneur, le 25 décembre, jusqu'à la Purification de la sainte Vierge, le 2 février. Cette période forme, dans l'année liturgique, un ensemble spécial, comme l'Avent, le Carême, le Temps pascal, etc. ; la célébration d'un même mystère y domine tout, et ni les fêtes des saints qui se pressent dans cette saison, ni l'occurrence encore assez fréquente de la Septuagésime, avec ses sombres couleurs, ne paraissent distraire l'Eglise de la joie immense que lui ont évangélisée les anges (*), dans cette nuit radieuse attendue par le genre humain durant quatre mille ans, et dont la commémoration liturgique a été précédée du deuil des quatre semaines qui forment l'Avent (**) . »
Ainsi donc, pendant près de six semaines, nous allons avoir les yeux fixés sur les mystères de la sainte enfance de Jésus et, principalement, sur les événements merveilleux qui ont accompagné, ou suivi, la nuit de Noël. L'Eglise, pour mieux nous y aider, a institué tout un cycle de fêtes qui se groupent autour de celle de la Nativité, la fête des Saints-Innocents, au 28 décembre, celle de la Circoncision, au 1er janvier, puis, cinq jours après, la grande fête de l'Epiphanie.
Mais il arrive précisément que ces fêtes, tombant, la plupart du temps, un jour de semaine, — car c'est par suite d'une rencontre heureuse, mais assez rare, que la fête de Noël se trouve être un dimanche, entraînant avec elle, huit jours après, pour ouvrir la nouvelle année, la fête de la Circoncision, — l'Evangéliaire des dimanches est obligé d'en faire abstraction, passant même sous silence, en attendant l'Evangéliaire des fêtes, jusqu'à la glorieuse histoire des mages.
C'est pour combler cette lacune que nous voulons considérer à cette place, et dans leur ensemble, les textes évangéliques qui ont trait à la première période de l'histoire de Jésus. Nous les groupons sous le titre d' « Evangile de l'enfance », sans craindre que les lecteurs auxquels nous nous adressons y trouvent prétexte à se scandaliser.
(*) Luc, ii, 10.
(**) Dom Guéranger, V Année liturgique, le Temps de Noël, vol.I,p. 1.
II. Les nouveaux adversaires de l'Enfant Jésus. — Il en irait autrement, si nous écrivions des notes à l'usage des savants, car, on le verra par la suite, ils sont loin de prononcer, toujours avec le respect et l'amour que nous y voulons mettre, ces simples paroles : « l'Evangile de l'enfance », qui sonnent parfois sur leurs lèvres, hélas ! presque comme un blasphème.
Nous voici amenés, par cette douloureuse réflexion, au cœur même de notre sujet, plus rapidement, même, que nous l'aurions désiré, car il est vraiment étrange d'être obligé, par le temps qui court, d'aborder de cette façon l'étude des mystères de l'enfance de Jésus. Nous nous proposons, dans ce bref aperçu, de prémunir nos lecteurs contre une tendance de certains commentateurs des Evangiles, dont les critiques imprudentes auraient comme conséquence redoutable, si on ne les confondait vivement, de faire planer sur l'ensemble des faits merveilleux qui ont accompagné, et suivi, la nuit de Noël, je ne sais quelle hésitation fort dangereuse qui irait jusqu'à se traduire, chez les plus audacieux, par la négation formelle de leur authenticité.
Car on a osé dire — et il faut que les croyants ne l'ignorent pas — que la nuit de Noël n'est pas une nuit historique, et que tous les événements qui l'ont suivie, jusqu'au baptême de Jésus, pourraient bien n'être qu'un tissu de légendes, pieuses, sans doute, mais sans aucun fondement dans la réalité des faits !
— Mais saint Luc ne nous en a-t-il pas lui-même conservé le souvenir ?
— Oui, répondent ces critiques téméraires, ou plutôt ces audacieux sacrilèges. Mais les premiers chapitres de saint Luc n'ont aucune valeur historique : nous les méprisons...
Ces paroles ont été dites, en premier lieu, de l'autre côté du Rhin, puis répétées parmi nous, en sourdine d'abord et, peu à peu, avec une plus grande assurance, jusqu'au jour où l'on n'a pas reculé devant le scandale de les écrire. Les protestations, aussitôt, se sont fait entendre, et de savants auteurs ont montré tout le mal fondé de ces doutes imprudents (*). Mais le mal était fait, on ne saurait le méconnaître. 11 faut maintenant, dans la mesure du possible, essayer de le réparer, et ce sera en apprenant, à ceux qui ont besoin de le faire, comment il convient de distinguer, dans le capital d'idées et d'images sur lequel nous vivons, ce qui est, à proprement parler, du domaine de l'histoire, et ce qui n'en dépend que de façon indirecte, en manière d'illustration, comme les harmoniques, qui sont toutefois chose réelle, bien que difficilement saisissables, dépendent de la note fondamentale qu'un
(*) R. P. Lagrang-e, le Récit de V enfance de Jésus dans saint Luc (Revue biblique, 1er avril 1895). R. P. Rose, la Conception surnaturelle de Jésus, dans les Études sur les Évangiles. Welter, éditeur, 1902. M. Lepin, S.-S., Jésus Messie et Fils de Dieu, chap. ni, p. 45-63. Letouzey, éditeur, 1904.
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
artiste, là, devant nous, vient de faire vibrer en touchant, de l'archet, les cordes de son instrument. L'Evangile de l'enfance est une histoire, mais c'est aussi une légende : et depuis des siècles, pour l'édification et l'instruction du plus grand nombre, l'histoire et la légende, comme deux sœurs tendrement unies, s'accordent ensemble pour nous apprendre à mieux aimer Jésus enfant, et aussi à le mieux connaître. Car les rêves des simples, allant à la vérité de toutes les forces de leur àme, ont des secrètes
Fig. 14. — Miniature française du quatorzième siècle
ressources, qui échappent aux savants, pour nous instruire, et non pas seulement pour nous édifier.
III. La légende. — Oui, sans doute, tout n'est pas « historique », au sens propre du mot, dans les récits que la tradition nous a transmis sur l'enfance de Jésus, dans les pieuses images sur lesquelles on apprenait à la méditer, ni même dans l'ensemble des mots avec lesquels nous chantons, à l'église, les gloires, et les tendresses, de la nuit de Noël.
Après la quatrième leçon des matines de la Nativité, voici, par exemple, que la liturgie nous fait réciter ce verset : « O grand mystère! Adorable merveille ! Les animaux ont vu, couché dans une crèche, le Seigneur nouveau-né! » D'où il faudrait conclure que l'Eglise elle-même admet que l'âne et le bœuf sont vraiment des « personnages » historiques, dignes de figurer, à ce titre, dans les récits de la Nativité (*). Et, toutefois, on ne saurait l'affir-
(*) On s'autorise, pour justifier leur présence, non seulement de rai
mer, puisque l'Evangile n'en dit rien et que nous n'avons, pour justifier leur présence, qu'une tradition, fort lointaine sans doute, mais contaminée, en quelque manière, par son insertion dans les récits apocryphes.
Il faudrait donc, pour mettre en repos la conscience de nos modernes critiques, faire disparaître de nos crèches de Noël l'âne et le bœuf qui, d'après la légende, réchauffaient de leur haleine le petit Jésus et représentaient, autour de son berceau , « la créature qui a être, vivre et sentir, comme sont les bêtes (*) », en raison de quoi, ajoute la légende, ils se mirent à genoux devant lui, pour l'adorer.
L'histoire ne nous dit rien de cela, c'est entendu, pas plus qu'elle ne nous parle de la sibylle qui annonça la Nativité à l'empereur Auguste, des femmes — elles avaient nom Zébel et Salomé — qui vinrent, appelées par Joseph, pour secourir la Vierge, après son miraculeux enfantement, du bain de l'Enfant Jésus, de son apparition aux mages, sous forme d'étoile, pendant qu'ils étaient occupés à consulter les astres, de leur voyage sur la mer, pour retourner dans leur pays, des épisodes merveilleux qui accompagnèrent la fuite de la sainte Famille en Egypte, sans compter ceux qui se passèrent, pendant le même temps, à Bethléem.
On lira tout cela dans les quelques images qui accompagnent cette étude. Il ne sera pas inutile de les déchiffrer avec un peu d'attention, pour apprendre de quelle façon nos ancêtres se plaisaient à raconter l'Evangile de l'enfance.
IV. Illustration de cinq vieilles images. — Cette première image (fig. 13) est la traduction, par la plume, d'un vieil ivoire byzantin du Vatican qui pourrait peut-être bien remonter jusqu'au dixième siècle.
Elle représente la Nativité, II rENNHGIG, ainsi que l'indique l'inscription, mais se décompose en plusieurs sujets, à savoir Y Adoration des anges l'Annonciation aux bergers et la Nativité proprement dite, avec le Bain de l'Enfant Jésus. Ce dernier détail est purement légendaire et l'Eglise l'a réprouvé, malgré la signification mystique qu'on se plaisait à lui donner.
ons « de convenance », comme nous le dirons tout à l'heure en citant la Légende dorée, mais encore de deux prophéties d'Isaïe (i, 3) et d'Habacuc (ni, 2). Cette dernière disait formellement : « Vous le reconnaîtrez placé entre deux animaux, in medio duorum animalium cognosceris. » Mais ce passage a été autrement traduit par saint Jérôme. Cf. E. Male, l'Art religieux au treizième siècle, lre édition, p. 274. Leroux, éditeur, 1898.
(*) Cf. la Légende dorée, où il est « démontré » que la nativité du Christ fut manifestée par toute sorte de créatures, et comment l'âne et le bœuf représentaient la créature quœ haoet esse, vivere et sentire.
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
Deux autres détails relèvent aussi de Finspiration mystique, à savoir, Fadoration des anges, et l'étoile qui éclaire FEnfant de son triple rayon, pour faire songer à la part que prennent au mystère, dans le ciel, les trois personnes de la sainte Trinité.
Pour ce qui est de l'âne et du bœuf, nous ne croyons pas utile de relever ici leur présence, tellement elle est de règle dans toutes les Nativités ; il y en a même, dans l'art des tout premiers siècles, où ils figurent seuls, avec l'Enfant, comme s'ils étaient vraiment, parmi tous les autres, les seuls personnages qu'on ne puisse jamais sacrifier.
Fig. 14. — La légende de la Sibylle se trouve racontée, avec
Fig. 15. — Miniature du quatorzième siècle
écritures à l'appui, dans un compartiment — c'est le quatrième, en bas et à droite — d'une curieuse miniature, que nous empruntons, comme la suivante, à un manuscrit français de la Bibliothèque nationale.
C'est une sorte de Bible en figures, qui porte, dans le fonds français, la cote 100. On y voit représentées les histoires du Nouveau Testament, en parallélisme avec celles de l'Ancien. Les inscriptions ne sont pas inutiles pour déchiffrer certains sujets : sans elles, par exemple, on n'aurait peut-être pas deviné que la seconde figure, dans le haut, représentait l'échanson de Pharaon qui vit, dans un songe, une vigne portant trois rameaux. La verge d'Aaron, qui fleurit, elle aussi, de façon merveilleuse, est représentée au-dessous de la Nativité. Voici l'explication, pour finir, du quatrième compartiment :
LÉVANGÉLIAIRE
Les deux personnages assis sont l'empereur, Auguslus, et la Sibylle, Sibilla prophetissa. Le sujet est indiqué par l'inscription qui se lit dans le haut : la Sibylle voit dans un cercle à côté du soleil une vierge avec un enfant, sibilla vidit virginem cum puero in circulojuxta solem. L'empereur demande : « Y aura-t-il, dans le inonde, quelqu'un de plus grand que moi, si est in mundo major me futurus ? » Et la Sibylle répond : « Un roi, plus puissant que toi, vient de naître en ce jour, rex te potentior hodie nascitar. »
Fig. 15. — Les sujets représentés dans cette miniature se rapportent à l'histoire des mages. Le parallélisme avec l'Ancien Testament est donné par le double épisode des rois vaincus, venant rendre hommage à David, et de la reine de Saba,qui se prosterne, elle aussi, sur Jes marches du trône de Salomon, « pour lui rendre hommage ».
On voit, dans le haut, l'adoration des mages proprement dite : Gaspar, le plus vieux des trois, est agenouillé devant l'Enfant ; Balthasar, le second, montre du doigt l'étoile qui brille au-dessus de Marie ; enfin, le troisième, Melchior, semble faire, en l'écoutant, un geste d'assentiment.
Pour ce qui est du dernier sujet, je n'ai pas besoin de dire qu'il ne repose sur aucun texte formel du récit évangélique. Car, si saint Matthieu fait dire aux mages, devant le roi Hérode, quand il leur demande où est Je roi des Juifs qui vient de naître : « Nous avons vu son étoile en Orient, vidimus stellam in Oriente », il ne nous apprend pas qu'au centre de cette étoile, lumineuse et fort belle, était la figure d'un enfant, couronné d'une croix et joignant lesmains. Quel délicieux et naïftableau !
Nous ne voulons pas relever ici, en les documentant avec des gravures, les autres détails légendaires relatifs à l'histoire des mages : mais nous y reviendrons, dans une autre partie de notre ouvrage, pour compléter ce bref résumé.
Fig. 16. — Cette reproduction d'une miniature d'un des plus célèbres manuscrits de la Bibliothèque nationale — un Saint Grégoire du neuvième siècle — nous fera comprendre comment, jusque dans l'interprétation des faits évangéliques les plus authentiques, la légende n'a pas manqué d'introduire des détails supplémentaires, dont la signification, au moins pour nos ancêtres, était d'une clarté, et je devrais dire d'une nécessité, absolument lumineuse.
Il s'agit, ici, du Massacre des Innocents. Je n'insiste pas sur la construction du massacre lui-même, où l'on voit Hérode sur son trône, et entouré de sa cour, — la « cour », ce sont les deux hommes, revêtus du manteau romain, qu'on aperçoit à ses côtés, — puis le bourreau, qui amène devant lui chaque petite victime, avant de l'immoler, comme pour lui faire réitérer, chaque fois, son ordre cruel. Cela, c'est déjà de la légende : mais elle se lit et s'explique assez facilement.
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
Pour ce qui est, maintenant, de la double scène qui suit, sur la droite, les choses en iraient peut-être un peu moins aisément. 11 y faut un commentaire. Le voici :
L'homme qu'on aperçoit, renversé par la lance d'un soldat, sur le seuil de sa maison, — car c'est une maison qui est ici représentée, mais taillée en deux parties, comme sur une scène de théâtre, ou dans une « coupe en élévation » d'un dessin d'architecte, — cet homme, c'est Zacharie, le père de saint Jean-Baptiste, qui est frappé en défendant, contre l'envoyé d'Hérode, l'entrée de sa demeure.
Pendant ce temps, sainte Elisabeth, avec le petit saint Jean, avait réussi à s'enfuir. Mais un soldat, qui vient de l'apercevoir,
Fig. 16. — Miniature du « Saint Grégoire » de la Bibliothèque nationale (neuvième siècle)
se met à sa poursuite. Il va donc périr, lui aussi, comme les autres petits Innocents, si, par une spéciale attention de la Providence, le ciel lui-même n'intervient pour le sauver ! 11 y fallait un miracle...
Et la légende nous apprend que, ce miracle nécessaire, Dieu ne le refusa pas. Car, soudain, et au moment même où le soldat allait frapper l'enfant, un rocher s'entr'ouvrit, qui cacha, dans ses flancs, sainte Elisabeth et son fils : c'est l'épisode que nous rappelle notre miniature.
Fig. 17. — Après le massacre des Innocents, la Fuite en Egypte. Et c'est alors que la légende se donne libre carrière pour suppléer à la brièveté du récit évangélique, qui nous dit simplement que Joseph, après avoir été averti par un ange, « se leva, de nuit, prit le petit enfant et sa mère, et se retira en Egypte ». (Matth., ii, 14.)
Les détails légendaires, toutefois, n'abondent pas dans la miniature du Ménologe de Basile (dixième siècle) que nous reprodui-
sons. On n'y trouve point, par exemple, l'épisode de l'arbre qui s'incline, ni celui de la chute des idoles, prédite par les prophètes, à l'approche de Jésus, quand il fut pour pénétrer dans la capitale de l'Egypte,
Nous y voyons, du moins, un homme qui suit la sainte Famille, portant ses « bagages » — ils sont fort modestes — au bout d'un bâton : et comme je ne peux m'imaginer qu'il représente un serviteur, car le modeste charpentier qu'était Joseph ne voyageait pas avec un domestique, j'y reconnais Titus, le bon voleur, qui, au lieu de voler ces pauvres voyageurs, les protégea contre DamachiiSy le méchant voleur, et les accompagna jusqu'à la fin du voyage.
A droile, dans la gravure, on voit une « ville » dont la porte est entr'ouverte et, devant, une femme couronnée qui s'avance audevant de la sainte Famille. C'est « l'Egypte », en personne, accueillant, avec empressement et respect, l'Enfant Jésus et ses saints parents.
V. Après la légende, l'histoire. — Il n'y a vraiment, pour se scandaliser des pieuses légendes, que les personnes qui n'ont plus la foi ou qui sont bien près de la perdre. C'est pour cela qu'il ne faut peut-être pas les raconter à tout le monde, et pour cela encore que je ne songe pas à m'excuser de l'avoir fait ici. Car, heureusement pour eux, mes lecteurs comptent encore parmi ceux qui savent trouver, à ces naïfs récits, en même temps qu'âne joie très innocente, un quelque chose qui ressemble beaucoup à de l'édification, et aussi à de l'instruction.
Mais, après la légende, il leur faudra, puisque la chose devient nécessaire, étudier sérieusement l'histoire.
Toutefois, avant de le faire, redisons encore une fois que tous les faits merveilleux dont nous venons de parler ne reposent pas directement sur des documents historiques. Nous n'avons pas la naïveté de prétendre que « l'histoire » des mages, telle que nous la lisons, par exemple, au portail de Rouen ou au Dôme de Cologne, se trouve appuyée par des documents d'archives ou même, tout simplement, par l'au torité respectable d'écrivains du premier siècle. Il faut le savoir. Il ne faut pas se lasser de le redire.
Il faut encore faire davantage, et montrer, de façon générale, dans les croyances populaires, quelle est, en marge de l'histoire, la part de la légende, — car elle existe toujours, bien qu'elle se soit singulièrement usée au contact, non pas de la science, mais plutôt de l'ignorance et de l'indifférence croissantes du peuple chrétien.
On ne se plaît plus guère aux légendes ou, du moins, on ne s'y plaît plus autant qu'autrefois, ni de la même façon, parce qu'on ignore l'histoire, et qu'on néglige de s'en informer.
Ce n'est pas après la légende, mais bien avant qu'il conviendrait d'étudier l'histoire authentique, car la légende n'est autre chose que le complément de l'histoire et ce qui achève, en l'illustrant,
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
de lui assurer la plénitude de sa vérité. D'où sont-ils donc sortis, tous ces gracieux récits avec lesquels se raconte, très en détail, l'enfance de Jésus, sinon des lentes et laborieuses méditations de la science chrétienne, au cours des premiers siècles, et qui se traduisaient, de façon inconsciente, par « une légende », s'ajoutant à une autre légende, de façon à former un tout harmonieux, mais toujours véridique et également respectable?
Au fond de toute légende, soyez-en bien persuadés, il y a un syllogisme, d'une part, et, de l'autre, le résultat d'une longue éla-
Fig. 17. — Miniature du « Mknologe » de Basile, au Vatican (dixième siècle)
boration que je veux dire aussi « critique » que les travaux les plus documentés de nos savants contemporains.
Mais c'est en étudiant l'histoire, et après l'avoir fait, qu'on peut espérer trouver quelque profit à la méditation des légendes. Nous avons à nous reprocher de ne pas l'avoir fait en premier lieu. C'est un mal réparable. Nous ne nous plaindrons pas trop des sourires avec lesquels on nous accueille, aujourd'hui, quand nous avouons aimer la légende, puisqu'ils nous amènent à étudier, un peu plus sérieusement, l'histoire,
Nous voici donc parvenus au tronc même de cet arbre céleste, dont la riche floraison, nous voulons le confesser, nous empêchait peut-être d'apercevoir assez clairement la souche qui la portait, et d'où elle tirait toute la sève qui l'avait, fait naître et la rendait capable de durer.
Or, voici qu'on nous dit, maintenant, que l'histoire, c'est encore de la légende !
Et, après avoir nié la légende, au nom de l'histoire, on révoque en doute l'histoire, sous prétexte de légende ! Plus rien n'existerait donc, qu'un rêve, inutile et très vain, et qu'il faudrait s'empresser de dissiper, au plus vite, pour commencer l'histoire de Jésus, avec saint Marc, au début de la prédication de saint Jean- Baptiste !
Cette prétention est intolérable. Ouvrons donc les livres des savants — car il y a de bons savants, et dont on peut lire les ouvrages — pour apprendre d'eux les raisons avec lesquelles nous pourrons nous démontrer, à nous-mêmes, sinon aux autres, qu'il n'y a vraiment qu'un Evangile, ou plutôt qu'un seul auteur de l'Evangile, et que, pour ce motif, les récits de l'enfance de Jésus, bien qu'ils ne soient racontés, en partie du moins, que par saint Luc, méritent la même créance que s'ils se trouvaient consignés, à la fois, dans les trois Synoptiques, et aussi dans l'Evangile selon saint Jean. <
VI. Sur l'autorité de saint Luc, particulièrement dans les premiers chapitres de son Evangile. — En donnant à l'ensemble des faits racontés par saint Luc, dans les premiers chapitres de son Evangile, le nom d' « Evangile de l'enfance », la critique naturaliste, comme nous l'avons déjà remarqué, ne le fait pas sans une intention dont il était bon de signaler toute la perfidie. Car ce n'est pas, chez elle-, une simple manière de grouper, de façon commode, tous les récits relatifs à l'enfance du Sauveur : elle insinue déjà, par cette seule distinction, qu'il y aurait lieu de distinguer deux évangiles, celui de « l'enfance », celui de « la vie publique », et qu'il ne faut pas leur accorder la même estime.
Elle n'a pas grande confiance dans le premier, dont elle ne se lasse pas de trouver le contenu beaucoup moins « raisonnable » que dans le second. Elle l'assimilerait assez volontiers, ou peu s'en faut, à ces récits apocryphes, tel l'Evangile de la Nativité, qui ne sont, comme nous venons de le dire, qu'un recueil de légendes, dont la grâce, souvent exquise, l'incontestable bienfaisance et l'extrême popularité ne sauraient faire oublier, malgré tout, le manque de valeur historique.
Nous avons besoin de dire ici, en nous inspirant des savants vraiment catholiques, quelques-unes des raisons pour lesquelles nous repoussons énergiquement de semblables insinuations, persistant à croire, avec l'Eglise, que cette partie de nos Evangiles mérite, tout autant que le reste, d'être regardée comme un document irréfragable et certain de la vérité des faits qu'elle atteste, et qu'il n'en pourrait, d'ailleurs, être autrement, puisque l'Evangile tout entier, dans sa totalité comme dans chacune de ses parties, est un livre divinement inspiré.
M. Lepin remarque à ce sujet que, « mise à part l'objection de principe, fondée sur l'a priori philosophique, qui consiste à dénier
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toute réalité objective au surnaturel, et partant toute valeur historique à un récit miraculeux, le rationaliste ne peut faire valoir, sur le terrain strictement critique, aucune difficulté sérieuse contre la vérité des récits que nous étudions ; par contre, ces récits portent en eux-mêmes des garanties positives, dont aucun critique impartial ne peut contester la force probante en faveur de leur pleine historicité (*) ».
Ces garanties positives, M. Lepin les expose dans son livre, remarquant, en premier lieu, que, même en faisant dater l'Evangile de saint Luc de la seconde génération qui suivit la mort du Christ, il faut reconnaître qu'il reproduit, en réalité, la tradition ancienne et primitive, telle qu'elle est parvenue, des contemporains mêmes du Sauveur, à notre évangélistc.
Saint Luc le dit expressément, dans sa « Préface », quand il écrit ces paroles significatives : « Puisque plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous transmirent ceux qui, dès le commencement, furent les témoins oculaires et sont devenus les ministres de la parole, il m'a aussi semblé bon, à moi qui ai suivi exactement toutes choses depuis l'origine, de te les écrire dans leur ordre, excellent Théophile, pour que tu reconnaisses la vérité des enseignements que tu as reçus (**). »
Non seulement il le dit, mais encore il le prouve : car, de l'aveu de tous les critiques, l'examen intrinsèque de son œuvre fait apparaître la trace de la multiplicité des documents, fragments de mémoires écrits, ou renseignements oraux, à l'aide desquels elle a été composée : il n'a fait que s'approprier, en les traduisant sans doute de l'hébreu ou de l'araméen, des récits qui lui étaient parvenus par la voie écrite ou orale.
Saint Luc a dù s'informer exactement de la valeur de ces sources, et, continue M. Lepin, la chose devait lui être facile. Car, si les souvenirs de l'enfance du Maître, sans avoir été délaissés par les premiers disciples, ne furent pas utilisés, pour l'enseignement journalier, d'une façon aussi courante que ceux de la vie publique et de l'épilogue final, ils avaient, néanmoins, été conservés pré-
(*) M. Lepin, Jésus Messie et Fils de Dieu, p. 46.
(**) Luc, 1, 1-4. — Saint Luc, qui connaît d'autres récits de la vie de Jésus, n'hésite pas, cependant, à la raconter à son tour, et il assure à Théophile, son disciple, qu'il le fera d'après des sources absolument sûres. « Ne serait-ce pas une ironie amère, dit le P. Rose, s'il nous avait jetés dans la légende et dans le mythe », et cela après nous avoir promis un récit exact, capable de nous confirmer dans la vérité des enseignements que nous avons reçus? En plus des récits de saint Marc et de saint Matthieu, il faut donc supposer qu'il y en avait encore d'autres, au moment où écrit saint Luc; et, puisqu'ils font autorité à ses yeux, ce n'étaient certainement pas ces récits, plus ou moins légendaires, qu'on appelle les apocryphes.
l'évaxgéliaire
cieusement au sein du collège apostolique, et dans le cercle intime de ceux qui avaient pris part, plus ou moins, à ces événements primitifs.
Au nombre de ces témoins que saint Luc a pu consulter, nous mettrons en première ligne, puisque les savants eux-mêmes nous y autorisent, la sainte Mère de Dieu. Car Marie, selon la remarque de saint Luc, — et cette remarque a, dans l'occurrence, une signification particulière, — pendant que les événements extraordinaires de l'enfance de son divin Fils se déroulaient sous ses yeux, « conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur (*) ».
Et voici comment le protestant Godet, dans son commentaire de saint Luc, interprète ce verset :
(( Plus on lit et relit le verset 19, plus on arrive à la conviction que le premier et réel auteur de ce récit ne peut être que Marie... Les souvenirs de Marie, formulés en araméen, furent obtenus par Luc sous forme orale ou écrite. Avec son goût exquis, comprenant le prix de pareils joyaux, il les reproduisit en grec, en s'efforçant de leur conserver toute la fraîcheur du récit primitif. »
Il leur conserva même souvent, pour en altérer le moins possible l'exquise vérité, la forme grammaticale sous laquelle ils lui étaient transmis ; et de là vient, dans le texte grec, dont la langue est généralement irréprochable, des constructions de phrases, des expressions, même, qui sont franchement hébraïques et que les savants compétents n'ont pas manqué de relever avec une exactitude minutieuse.
Ils se sont encore livrés à un autre travail, en dégageant patiemment du texte de saint Luc, dans la mesure qu'il est possible de le tenter, les documents primitifs qu'il aurait utilisés pour sa narration et qui forment, pour. ainsi dire, la trame de sa documentation.
(*) Luc, ii, 19, etc. ; une seconde fois, n, 51 : « Et il vient à Nazareth, et il leur était soumis. Et sa Mère gardait toutes ces choses en son cœur. » Les citations de Godet qui se [trouvent dans notre texte sont empruntées au livre de M. Lepin. (Lib. cit., p. 54.)
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Les étudiant ensuite avec un soin scrupuleux, ils ont montré qu'ils reproduisaient exactement, jusque dans ses moindres détails, la mentalité des Juifs de l'époque où naquit le Sauveur, de sorte que leurs illusions mêmes, touchant la nature du futur Messie, par exemple, s'y trouvent fidèlement exprimées.
Pour ce qui est des détails purement extérieurs, comme le sont, entre autres, la place prépondérante qu'occupent, dans Je récit, le Temple et son service religieux, ils abondent dans la narration de saint Luc. Ce qui permet à M. Lepin de conclure, après l'avoir montré en détail : « Une description aussi circonstanciée, et reconnue par les historiens aussi exacte, ne peut avoir été faite que par un homme minutieusement au courant de la vie religieuse d'Israël, et qui avait dù suivre, en témoin attentif et familier, avant, peut-être même bien avant, la catastrophe de l'an 70, où disparurent jusqu'aux vestiges du Temple, cette vie liturgique qui nous apparaît, dans son récit, en pleine intensité et dans toute sa ferveur. »
Toutes ces raisons ne sont-elles pas amplement suffisantes pour mettre à l'abri de toute suspicion, je ne dirai pas la véracité, car personne ne la révoque en doute, mais l'autorité du témoignage de saint Luc ? Nous pourrions donc arrêter ici cette discussion, déjà longue. Mais il y a des « objections », dont quelques-unes assez spécieuses. Il nous parait indispensable de les discuter brièvement.