VII. Première objection : le silence
DES AUTRES ÉVANGÉLISTES . — Le sileilCC
des autres évangélistes est l'objection la plus courante. C'est par elle que nous devons commencer.
Car, bien loin de la dissimuler, nous pensons qu'il y a un réel avantage à la faire connaître, de peur que la foi de certains ne se trouve subitement ébranlée du jour où ils tomberaient, par exemple, sur une phrase de ce genre : saint Luc est le seul des évangélistes qui nous donne les récits de l'enfance de Jésus, les autres écrivains sacrés n'en parlent pas. De là, il n'y a plus qu'un pas à franchir
pour se demander si, n'en parlant pas, ils les ont vraiment connus : d'où les critiques naturalistes sont tout prêts à tirer cette conséquence que, s'ils les ont connus, en tout cas ils n'y ont pas cru et, pour ce motif, ne les ont pas rapportés.
Mais c'est en cela, précisément, que les critiques naturalistes se trompent, et môme assez grossièrement.
il arrive, en effet, que, sans parler expressément des récits miraculeux de l'enfance de Jésus, les autres évangélistes nous montrent qu'ils les connaissent, et surtout qu'ils y croient très fermement, puisqu'ils raisonnent toujours d'après les données contenues dans le récit de cette enfance, et dont la principale est la conception surnaturelle de Jésus. Dans cette seule parole de saint Jean : Et le Verbe s'est fait chair, qui ouvre le quatrième Evangile, il y a déjà le résumé, splendide, et comme toute la substance, du premier chapitre de saint Luc.
A cette affirmation du fait, saint Luc n'ajoute, en somme, que l'exposé des circonstances qui, pour surnaturelles qu'elles soient, comme le fait lui-même, ne sont pas plus extraordinaires que lui. Et s'il les raconte, alors que les autres les ont passées sous silence, c'est précisément parce qu'ils ne l'avaient pas fait, et qu'il écrit son Evangile, non pas pour répéter textuellement ce que les autres ont dit, mais afin d'ajouter à leur récit, en vue de le compléter, ce qui lui semblait nécessaire pour que ses disciples, le « cher Théophile » en particulier, reconnaissent la solidité des enseignements qu'ils avaient reçus. L'affirmation, simple et nue, de la conception surnaturelle, ne lui semblant plus suffisante, à l'époque où il écrivait, pour assurer la foi de ses disciples et contenter, dans la mesure du possible, leur légitime curiosité, il expose donc, avec sincérité, tout ce que « les témoins oculaires et qui sont les ministres de la parole » lui ont appris sur les événements qui ont précédé, accompagné et suivi la conception surnaturelle de Jésus, il ne l'aurait pas fait, peut-être, si les autres évangélistes l'avaient fait avant lui. On est d'autant plus autorisé à le croire qu'il garde précisément le silence sur certains événements de l'enfance — car il y en a — qui se trouvent consignés dans le récit de saint Matthieu.
Mais la critique naturaliste, bien loin d'en tirer la conclusion que nous indiquons, s'en sert, au contraire, pour suspecter davantage l'authenticité de son récit. C'est la seconde des objections avec laquelle, en effet, elle s'efforce de la ruiner.
VIII. Seconde objection : les divergences entre saint Luc et saint Matthieu. — Avant d'exposer cette seconde objection et d'en montrer le peu de valeur, une remarque préliminaire ne sera pas inutile. Voici, en effet, qu'après avoir répété à satiété que l'Evangile de l'enfance n'avait qu'un seul témoin, c'est-à-dire saint Luc, la critique naturaliste se souvient tout à coup, et comme par hasard, que saint Matthieu, lui aussi, n'était pas sans nous en avoir dit quelque chose.
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
Son Evangile, en effet, commence par une généalogie de Jésus- Christ (i, 1-17), se poursuit par un récit, déjà très circonstancié, des événements qui ont précédé Noël, avec l'épisode caractéristique des Craintes de Joseph (i, 18-24) , pour arriver, avec le verset 25, au fait même de la naissance. Vient ensuite, toujours dans saint Matthieu, un récit fort développé de l'épisode des mages qui arrivent d'Orient pour adorer le nouveau-né (u, 1-12), et aussi, après la narration de la Fuite en Egypte (n, 13-15) et du Massacre des Innocents (u, 16-18) , quelques lignes pour nous raconter comment, après la mort d'Hérode, la sainte Famille revint d'abord dans le pays d'Israël, puis, à la suite des nouvelles frayeurs pour la sécurité du saint Enfant, à Nazareth de Galilée.
Gela fait, pour mettre en regard des récits de saint Luc, déjà beaucoup de choses. Et voici que nos mêmes critiques trouvent qu'il y en a beaucoup trop, car ils signalent ce qu'ils appellent des « divergences » entre le double récit de saint Matthieu et de saint Luc, d'où ils concluent, comme il fallait s'y attendre, que l'autorité de saint Luc en sort considérablement diminuée.
Mais il arrive que, comme tout à l'heure, ces prétendues divergences consistent principalement (*) en cela, que les deux narrateurs ne racontent pas exactement les mêmes faits, non point qu'ils se contredisent en quelque manière, mais parce que certains événements, qui se trouvent consignés dans l'un, ne se retrouvent pas dans l'autre, et réciproquement. Saint Matthieu, en résumé, est le seul qui nous donne le récit de l'épisode des mages et celui du séjour en Egypte, sur lesquels saint Luc garde le silence, et on en fait, contre ce dernier, un grief impardonnable, qui irait, dans certains écrits, jusqu'à ruiner complètement son autorité d'historien.
Est-ce vraiment une objection « scientifique », que celle qui consiste à nier l'autorité d'un témoignage, quand il n'est pas, comme c'est ici le cas, corroboré par un second témoignage de même nature ? Et faut-il rappeler que le silence d'un évangéliste au sujet d'un fait qui n'est pas affirmé par les autres, ne prouve aucunement que ce fait n'ait jamais existé et ne mérite aucune créance ?
Il y a, je le sais, le vieil adage, en vertu duquel on regarde comme nulle l'autorité d'un unique témoignage, testis unus testis nullus. Que cela soit vrai en matière de justice, devant les tribunaux criminels, et même, si l'on veut, devant le tribunal de l'histoire profane, je l'accorderais encore, sans consentir pour cela à faire l'application de l'adage à nos livres révélés, car ils ne sont
(*) Je dis « principalement », car il n'entre pas dans mon plan d'examiner par le détail toutes ces difficultés, pour la solution desquelles je renvoie, aux livres déjà cités et spécialement aux Études du R. P. Rose (p. 39-84), où l'on trouvera discutée la question de la double généalogie dont nous ne disons rien ici.
pas, à vrai dire, des livres d'histoire ordinaire, écrits d'après les méthodes actuellement reconnues comme les meilleures, mais des livres inspirés, rédigés d'une façon extraordinaire, avec la collaboration de Dieu, dont l'autorité nous suffit, alors même qu'elle ne nous serait affirmée que par un unique témoin, parce que ce
Fig. 20, page 52.
témoignage unique, en dernière analyse, c'est le témoignage de Dieu.
IX. Troisième objection : l'abus du surnaturel dans le récit de saint Luc. — Mais il faut abréger ces trop longues discussions pour en venir enfin à la dernière difficulté de nos critiques, — la seule qui compte, en somme, et aussi la seule qu'ils ne veulent pas avouer, — à savoir que les récits de l'enfance de Jésus, tels que nous les propose saint Luc, sont écrits, pour ainsi dire, à coups de miracles, et que, pour cela, il répugne à la raison de les admettre.
J'ai dit que cette objection n'est pas expressément formulée
LECTURE POUR LE TEMPS DE NOËL
parla critique naturaliste : on sent toutefois, rien qu'à sa manière de parler, que si elle conteste la réalité des récits de l'enfance, c'est qu'elle est persuadée, a priori, de leur impossibilité. Elle ne croit pas aux miracles et aux faits surnaturels. Gomment pourraitelle admettre l'authenticité d'un récit dont la trame est tissée uniquement avec des faits merveilleux ?
Car, dans l'Evangile de l'enfance, tous les événements se passent
Fig. 21, page 52.
de façon tellement extraordinaire, que la raison, simplement ((raisonnante», en est absolument déroutée, pendant que les simples et les croyants y trouvent l'occasion d'admirer Dieu et de l'aimer davantage. Dieu, en effet, y apparaît couramment, pour modifier le cours naturel des choses et lui donner une direction, avec une finale, tout à fait en dehors des lois les mieux établies, et les plus constantes, de la nature.
Pour ne rien dire de cette conception surnaturelle de Jésus, qui, dans ce monde, n'a pas de père, et a pris un corps et une âme
semblables aux nôtres dans le sein d'une vierge, considérez le détail des circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi la naissance de cet Enfant-Dieu, ou même, simplement, la façon dont le ciel, représenté par les anges, s'y mêle familièrement ? N'est-ce pas vraiment extraordinaire ? Saint Joseph, pour ne parler que de lui, reçoit, par trois fois, la visite d'un ange, et c'est toujours selon un rite spécial, dont il semble avoir le privilège, pendant qu'il dort, et la nuit, alors qu'à Zacharie, comme aussi à la Vierge, l'ange apparaît durant le jour, sous une forme humaine, « debout à droite de l'autel de l'encens ». Pendant la nuit de Noël, l'ange qui parle au berger n'est pas simplement « une voix », mais un corps, qui, tout céleste qu'il soit, a cependant une apparence matérielle et semble un foyer de resplendissante lumière. Quand il a fini de parler, nous dit encore saint Luc, « soudain il se joignit à l'ange une multitude de l'armée du ciel, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu », etc. Je ne dirai pas, avec la légende, que l'étoile qui conduisait les mages à travers le désert était, elle aussi, un ange, délégué « avec cette spéciale mission », par la cour céleste : quelle qu'en ait été la nature, cependant, voilà encore une étoile bien extraordinaire, et dont les calculs des plus savants astronomes n'ont jamais réussi à établir autre chose — car ils l'ont fait — que la miraculeuse certitude.
Des miracles, en un mot, encore et toujours des miracles, voilà de quoi se compose l'Evangile de l'enfance. Je comprends maintenant pourquoi la critique naturaliste se refuse à croire à son authenticité.
Comme je comprends encore pourquoi l'Eglise, qui sait bien que, pour affermir notre foi en Jésus, il convient surtout de nous mettre à l'école des miracles, entend que nous nous attachions d'une façon particulière à la lecture et à la méditation de cette partie de l'Evangile.
Pour cette raison donc, elle le fait figurer, presque en sa totalité, dans son Evangéliaire, où nous retrouverons peu à peu ces deux premiers chapitres de saint Luc, distribués entre neuf dimanches ou fêtes (*) : et notons encore que, pour compléter le récit de saint Luc, elle se garde bien de négliger la narration de saint Matthieu, à laquelle elle emprunte également trois textes pour son Evangéliaire (**).
Oserons-nous encore nous demander si, bien loin de tenir saint Luc, comme la critique naturaliste, en moins grande estime que les trois autres Synoptiques, l'Eglise, au contraire, ne semblerait pas entourer son livre d'une particulière dilection? Il y aurait peut-être une certaine témérité à le soutenir, car l'Eglise n'établit
(*) Ev. lui. Luc, i, 26-29. - Ev. lxviii. i, 39-47. — Ev. lxvi. i, 57-63. — Ev. liv. u, 1-14. — Ev. lv. ii, 15-20. — Ev. lix. ii, 21. — Ev. lxi. ii, 22-32. — Ev. v. u, 33-40. — Ev. vi. n, 42-52.
(**) Ev. lxii. Matth., i,18-21. — Ev. lx. ii, 1-12. — Ev. lviii. ii, 13-18.
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aucune distinction entre les quatre Evangiles, qui sont pour elle « l'Evangile », en un seul mot, et sans aucune distinction. Mais il nous sera, tout de même, permis de constater que, dans nos commentaires des évangiles du dimanche, c'est surtout le texte de saint Luc que nous aurons à expliquer. Et si, considérant l'ensemble des Evangiles, soit des dimanches, soit des fêtes, et même du « Commun », nous faisons le compte des extraits empruntés à chacun des Synoptiques, nous voyons que saint Luc y figure avec le chiffre de vingt-neuf, tandis que saint Marc, celui que la critique naturaliste affecte de regarder comme le plus digne d'être écouté, ne donne à l'Evangéliaire que quatre textes, pas davantage (*).
X. Iconographie. — Nous avons déjà, au cours de cette lecture, donné l'explication des premières images qui servent à l'illustrer (fig. 13, 14, 15, 16 et 17). Il nous reste à fournir quelques notes au sujet des autres.
Fig. 18, page 44. Mosaïque du Baptistère de Saint-Marc, à Venise (treizième siècle). — La célèbre église de Saint-Marc, à Venise, renferme une assez grande variété de mosaïques, appartenant à des périodes notablement différentes, qui ont trait à l'Evangile de l'enfance. La gravure que nous donnons ici représente la suite qui orne une longue bande de la coupole du Baptistère : nous avons été obligé de la couper en deux parties. On trouve dans la première quatre sujets différents. C'est d'abord, à gauche, les mages, en grand costume, reçus solennellement par Hérode, dans son palais de Jérusalem, au milieu de sa « cour » représentée, ici, par un soldat et un officier civil. Le départ de Jérusalem est figuré à la suite, et sommairement, par « la caravane » des mages dont on voit « la tête » sortant de la porte de Jérusalem ; le reste suit, cela va de soi. Le troisième sujet représenté est l'adoration des mages. Vient, à la suite, l'épisode de Joseph qui reçoit de l'ange, pendant qu'il dormait, Tordre de fuir en Egypte.
Fig. 19, page 45. — Dans cette seconde partie de la mosaïque de Venise, on trouve d'abord la représentation de la fuite en Egypte ou plutôt, pour parler avec exactitude, l'image de la sainte Famille pénétrant en Egypte, c'est-à-dire à Hiéropolis. Le massacre des Innocents vient ensuite. Il est exécuté cruellement par des soldats tout bardés de fer : à droite, pour celui qui regarde, c'est Rachel pleurant ses enfants, ainsi qu'il avait été prédit par le prophète. A l'arrière-plan — qu'il faut bien se garder de négliger — on voit les rochers qui s'ouvrent pour cacher miraculeusement sainte
(*) Ev. xxxix. Guérison du sourd-muet de la Décapole. — Marc, vu, 31-37. — Seconde multiplication des pains, vin, 1-9. — Les saintes femmes au sépulcre, xvi, 1-7. — L'Ascension, xvi, 14-20.
Elisabeth et le petit saint Jean-Baptiste, qu'un soldat allait atteindre de sa lance.
Fig. 20, page 48. Détail du retable d'autel du Dôme de Cologne (quinzième siècle). — Le premier cadre renferme une Nativité du genre mystique, où l'Enfant, reposant sur l'autel, est adoré par ses saints parents. L'Annonciation aux bergers, puis le Bain de VEnfant sont représentés dans les deux autres cadres : on ne saurait interpréter ce dernier sujet dans le sens mystique, d'abord parce qu'il y manque les sages-femmes des apocryphes, et ensuite à cause du geste de saint Joseph qui relève exclusivement du détail pittoresque et naturaliste.
Fig. 21, page 49. — Dans cette gravure qui est un second détail du retable de Cologne, on trouve encore trois sujets relatifs à l'Evangile de l'enfance, à savoir : Y Adoration des mages, la Présentation au Temple et la Fuite en Egypte. On remarquera que, dans le haut de Y Adoration des mages, trois anges, volant dans les airs, semblent prêts à s'abattre sur la tête des mages pour y déposer une mitre : n'oublions pas, en effet, que, d'après la légende, les trois mages devinrent également évêques, et que leurs reliques, après de nombreuses aventures, finirent par arriver à Cologne, où on les honore encore aujourd'hui.