ESS
Pénétré de l’idée que le professeur de langues étrangères se doit d’être, pour ses élèves et ses compatriotes, un interprète probe et un agent de liaison actif, nous avons pensé que l'étude approfondie d’un chef-d'œuvre incontesté de la littérature américaine, dont les héros sont des Français, nous permettrait de rappelerutilement certaines tendances profondes de l’âme et de la civilisa-tion d’outre-Atlantique, et, par surcroît, d'attirer l’attention sur un groupe important de nos cousins d’Amérique que ce chef-d'œuvre a contribué à émanciper et à garder français.
L'Evangéline de Henry W. Longfellow a, en effet, pour sujet l'épisode tragique par lequel s’ouvrit l'ultime conflit franco-anglais dont l'issue devait décider du sort de l’Amérique : la déportation des colons français de l’Acadie ou Nouvelle-Ecosse, en 1755. Exposer dans quel esprit le « poète national » américain a traité ce thème, montrer l'intérêt et la valeur permanente dans la littérature de langue anglaise de ce grand poème de 1.400 vers, faire connaître la suite imprévue et véritablement merveilleuse que lui ajoute aujourd’hui l'histoire, tels sont
les buts que nous nous sommes assignés dans le présent travail.
Professeur de langues modernes à l'Université Harvard, interprète enthousiaste de l’Europe auprès du Nouveau Monde, Longfellow s'est placé, si l’on peut dire, au point de rencontre des deux grandes ambitions nationales qui, trois quarts de siècle plus tôt, s'étaient heurtées si violemment sur le continent américain. Ayant vécu plusieurs années en France, parlant couramment notre langue, connaissant bien notre pays, sa capitale et ses provinces, et l’aimant, Longfellow, certes, ne visait pas, en écrivant Evangéline, à faire autre chose qu'une belle œuvre littéraire, généreuse et humaine, riche de sentiments et d'images poétiques, et qui pût faire honneur à la jeune littérature de son pays. Il ne pouvait prévoir que son récit d'un sombre événement politique, grâce à son talent et à son immense prestige moral, serait l'occasion d'une longue bataille passionnée entre historiens, encore moins qu'il pût devenir la source d'une mystique capable de renforcer journellement l'ardente volonté de vivre de tout un peuple.
Aussi étrange que cela puisse paraitre, l'héroïne d'Evangéline, histoire d'Acadie, est presque aussi populaire, en Amérique du Nord, que peut l'être chez nous Jeanne d'Arc. Une province du Canada, la Nouvelle- Ecosse, un Etat des Etats-Unis, la Louisiane, — deux anciennes colonies fondées par des Français, — sont
connus de chacun sous le nom de Pays d'Evangéline. Un
journal canadien de langue française, une ville américaine, un paquebot américain ont reçu le nom d'Evangéline, ainsi que des hôtels et des produits de toutessortes. Un tableau célèbre, une multitude de gravures, deux statues solennellement inaugurées, ont fixé dans l'esprit populaire les traits de la pure et fidèle fiancée française. Le village de Grand-Pré comme les bayous de Louisiane sont devenus des lieux de pèlerinage où se rendent, chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs. Evangéline est, à cet égard, une œuvre unique dans la littérature de langue anglaise. Il n’est pas, à notre connaissance, de poème dont l'histoire soit plus attachante, dont l'influence imprévue, mais considérable et heureuse, montre mieux le rôle subtil et puissant de l'invention littéraire. « La suite merveilleuse d'Evangéline », c’est la résurrection de ce peuple acadien dont Longfellow avait chanté les vertus, pleuré les souffrances et la destruction ; c'est aussi la réhabilitation morale de toute une race, l'espoir et la fierté revenus au cœur d'un million d’âmes, le plus beau bienfait posthume capable d’ajouter à la gloire d'un poète qui fut de son vivant aussi po-
pulaire par sa bonté que par son talent.
La difficulté est grande, aujourd’hui, pour un professeur d'anglais, de trouver un sujet de thèse. Non seulement la critique littéraire, en Angleterre et en Amérique,
aétéextrémementactive et féconde depuis un siècle, mais
le nombre et la qualité des travaux publiés, depuis une trentaine d'années surtout, par des universitaires français sur des sujets de littérature anglaise, ont réduit de façon trés sensible, pour les nouveaux venus, la possibilité d'entreprendre une étude vraiment neuve, ample et utile. Sans compter qu’en dehors des aptitudes et des goûts.qui le porteraient plus volontiers vers tel ou tel genre de sujet, le chercheur débutant doit tenir compte des problèmes matériels que soulève nécessairement pour lui la composition de tout ouvrage sérieux : loisirs, accès à la documentation imprimée et inédite, voyages fréquents ou longs séjours à l'étranger, etc.
Descendant d’une de ces familles de Grand-Pré qui préférèrent la ruine et l'exil au reniement de leur fidélité à la France, il était naturel que nous nous intéressions au chef-d'œuvre du poète national américain et que nous en étudiions les répercussions. Il était non moins naturel que le désir d'approfondir notre sujet nous entraînât jusqu'en Amérique.
Une nomination opportune à la tête du French Department de l'Université Dalhousic, à Halifax (nomination que nous n'avions pas sollicitée, mais que nous nous félicitons de n'avoir déclinée qu’une fois), nous a permis de compléter et de mettre au point notre documentation.
Nous remercions bien sincèrement tous ceux qui nous ont permisde faire ce beau voyage au pays d'Evangéline, ou nous ont conseillé de l’entreprendre, et tous ceux en-
fin qui, dans notre ancienne Acadie, nous ont si cha-
a CE