‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 2 sur 56 · EN A · texte numérisé non relu

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leureusement accueilli, guidé et documenté. Citer tous leurs noms dans cet avant-propos ferait vraiment paraître trop lourde notre dette ; mais que tous sachent combien est toujours vivace notre souvenir et profonde notre reconnaissance.

Les recherches que nous allions entreprendre de l’autre côté de l'Océan devaient donc porter sur trois points essentiels que, d'Europe, il nous était difficile d’élucider : 1° les circonstances qui avaient entouré la rédaction du poème d’Evangéline, sa place dans la vie et l’œuvre de Longfellow, son rang dans la littérature américaine ; 2° la dramatisation même de ce récit, la part de légende et de vérité qu'il pouvait contenir touchant la vie poétisée des Acadiens, leur cruelle dispersion et leurs efforts pour se regrouper ; 3° la disparition ou la survivance de ces paysans de légende en tant que groupe ethnique français.

L'amitié du recteur et de nombreux professeurs d’une des universités de langue anglaise les plus justement estimées d'Amérique, une bibliothèque bien pourvue, nous ont singulièrement facilité notre tâche en ce qui concerne le premier point du programme que nous nous étions fixé, à savoir l'étude proprement littéraire du poème d'Evangéline.

Quant aux deux autres points, — les rapports d'Evangéline et de l’histoire, et la survivance acadienne, — il

nous était difficile également d'être plus favorisé. D'Halifax, nous pouvions aisément visiter toute cette Acadie dont le nom est désormais inséparable de celui de Longfellow. Nous n’y avons pas manqué. Trois jours après notre arrivée, nous accomplissions déjà notre premier « pêlerinage » à Grand-Pré. A chaque pas, les vers d’Evangéline chantaient à nos oreilles, et, malgré nous, nous pensions que si le poète eût lui-même parcouru ces lieux enchanteurs dans tout l’éclat de leur parure automnale, l'intensité de son émotion n’eût pas manqué d’ajouter encore à la beauté de sa description comme au simple pathétique de son récit.

Nous avons parcouru de même la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, la Province de Québec, visitant les principaux centres où vivent, aujourd'hui, les descendants des proscrits. Nous avons constaté leur vitalité, leur volonté de conserver leur langue et leurs traditions françaises, la profondeur et la ferveur de leur souvenir, leur gratitude pour le grand poète étranger dont le talent a su créer autour des malheurs de leurs ancêtres cette atmosphère de sympathie qui a permis leur prodigieux relèvement.

Mais nous avons découvert aussi ce que nous ne soupçonnions pas, du moins à ce degré : une polémique historique passionnée autour des faits relatés dans le poème d'Évangéline.

Le sujet d'Evangéline est, en effet, presque entièrement emprunté à l'histoire authentique de l'expulsion des anciens colons français des côtes orientales du Canada, non seulement dans sa première partie qui raconte l'attentat de Grand-Pré, en septembre 1755, mais aussi dans sa deuxième partie qui symbolise, par l'exemple de l'héroïne épuisant courageusement sa vie à la recherche de son fiancé, toutes les souffrances morales et physiques endurées par les Acadiens après leur déportation.

Or, même après 180 ans, les souvenirs qui subsistent de cette pénible affaire, en Amérique du Nord, semblent ne dater que d'hier. Pris entre des assertions violemment contradictoires, nous avons voulu voir clair dans le sujet que nous traitions et ne pas tomber dans l'erreur de certains de nos devanciers qui, mal informés, tantôt ont assimilé le récit de Longfellow à une pure légende romantique, tantôt ont chargé les Acadiens de crimes imaginaires, tantôt ont fait porter aux seuls Anglais d’Angleterre la responsabilité d’un monstrueux attentat au droit des gens.

Nous nous flattons de n'avoir rien affirmé sur ce point particulier de notre travail sans être retourné aux sources historiques fondamentales, même à celles qui sont connues outre-Atlantique depuis longtemps. Les archives de la Nouvelle-Ecosse et les Archives publiques du Canada nous ont été d’un puissant secours. Dans notre souci de comprendre pleinement l'attitude respective de ceux qui font du récit de Longfellow un grand poème

historique comme de ceux qui ne veulent y voir qu'une légende anti-anglaise, nous avons poursuivi patiemment notre enquête dans les deux camps opposés. Enfin, nous avons fréquenté des Acadiens de toutes classes, des ministres et de simples paysans, des juges et des prêtres, des médecins et des professeurs, de petits employés et de pauvres pêcheurs. Nous avons voulu connaître, jusque dans ses détails, le dossier de l'affaire acadienne, plus que jamais à l'ordre du jour (1) en Amérique du Nord, et nous faire nous-même notre opinion.

C’est ainsi que l'étude complète et objective des faits relatés dans Evangéline nous a entrainé de la littérature pure à l’histoire générale, — tant il est vrai que ces deux représentations de la vie des peuples sont, en fait, inséparables, qu'à beaucoup d'égards elles s'expliquent et se complètent.

(1) Tout récemment encore, à Halifax, en juillet 1935, un conférencier de langue anglaise, M. Nowlan, s’est évertué à démontrer que la déportation des Acadiens par les autorités de la Nouvelle-Ecosse était parfaitement justifiée. L’indignation de la population. de langue française des provinces de Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick n'est pas encore calmée au moment où nous mettons sous presse.

Cf. d’une part, The Halifax Herald et The Halifax Chronicle du 23 juillet 1935 ; d autre part, l'Evangéline, journal de Moncton, N-B., du 17 novembre 1935.

Le F. Antoine Bernard, professeur d'histoire acadienne à l’Université de Montréal, a pris la peine de répondre publiquement, lors d'un de ses derniers cours, au réquisitoire de M. Nowlan.

Ce simple incident nous apporte done une preuve supplémentaire de l'« actualité » de la question que nous traitons dans le présent ouvrage.

Mais en Amérique, davantage assurément qu'en Europe, sur ce continent neuf où tout est adaptation, effort permanent de construction matérielle et morale, la littérature garde encore, à bien des égards, des intentions militantes quasi instinctives qui la rendent tout particulièrement solidaire de l’histoire proprement dite. Nous nous sommes trouvé là en présence d’une nécessité à laquelle nous n'avons pu nous dérober. Nous nous en excuserions, s'il était entendu que personne, aujourd’hui, ne doit sortir de sa « spécialité ». Il nous apparaît, d’ailleurs, que l’enseignement des civilisations étrangères auquel on a fait, depuis peu, tant de place dans nos programmes universitaires, du baccalauréat à l'agrégation, et sur lequel on fonde tant de nobles espoirs, peut être une excuse à cet élargissement de notre horizon professionnel. Pour se préparer à la fonction qu'on lui demande de remplir, le professeur de langues, de littératures et de civilisations étrangères, déjà grammairien, critique littéraire et traducteur, devra, de plus en plus, ajouter de nouvelles cordes à sa lyre et se faire historien, géographe, philosophe, sociologue ou économiste.

Sans que nous ayons pour cela négligé notre « spécialité », les circonstances nous ont donc personnellement amené à nous plier, pendant plusieurs années, à la rigoureuse discipline des historiens. Nous sommes loin de le regretter. Nous souhaiterions seulement qu'on trouvât dans nos travaux la preuve que cet effort complémentaire n'a pas été vain, et qu’en fin de compte, notre culture générale a bénéficié de notre enthousiasme. Nous

souhaitons surtout que nos recherches aient vraiment pour résultat de contribuer à éclairer d’un jour nouveau un poème dont la littérature américaine est justement fière, à mieux faire apprécier aussi, par nos compatriotes, un poète étranger qui a montré son amitié pour la France en écrivant, plus d’un demi-siècle avant la Maria Chàpdelaine de Louis Hémon, un premier chef-d'œuvre à la gloire du paysan français transplanté dans le Nouveau Monde.

Poitiers, le 17 décembre 1935.

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