L'ANNONCIATION DU PRECURSEUR
N'était-ce pas un axiome chez les rabbins que la prière où l'on ne demandait pas le Royaume de Dieu n'était pas une vraie prière? Dans la pensée de Zacharie, encore qu'elle fût plus éclairée que celle du vulgaire et déjà vraiment chrétienne, cette rédemption d'Israël n'imi^liquait-ellc aucun élément de particularisme? Nous l'ignorons. Les saints prient selon Dieu : saventils jamais tout ce qui est enveloppé dans leur prière? Quoi qu'il en soit, c'est bien du Messie qu'il était question jDour Zacharie ; à, l'exemple d'Abraham, il avait dit, avec une nuance de tristesse et de regret : « Je m'en irai sans postérité ! » Mon Dieu, vous ne m'avez pas donné d'enfant : mais ne songerez-vous pas à cette grande famille d'Israël, aujourd'hui humiliée et déchue? J'oublierai ma peine personnelle dans la bénédiction que vous donnerez à mon peuple. Mitte quem missurus es.
Et ce qui semble indiquer que telle fut bien sa prière, c'est que le Seigneur lui répond j^ar l'ange Gabriel, l'ange de l'Incarnation, que sa demande est exaucée et que lui sera accordé, par surcroît, cela même qu'il n'ose plus solliciter. L'ange ne dit point : « Car votre femme Elisabeth..., » ce qui eût laissé entendre que la prière de 2^charic et la promesse divine ont le même objet. La prière est exaucée : « et », ce qui est une preuve, Un indice, un préliminaire de cette miséricorde, ce qui est une préparation de la consolation d'Israël, c'est que le Précurseur du Messie naîtra de vous. DieU vous accorde à la fois et la promesse et sa garantie. La garantie est celle-ci : votre femme Elisabeth vous donnera un fils, à qui vous imposerez le nom de Jean, qui signifie « donné de Dieu ». Il sera pour vous une joie, une exultation, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Il y a longtemps, — plus de quatre siècles, — que la prophétie se tait. Comme s'il voulait que son avènement soit précédé d'un grand silence. Dieu ne parle plus à son peuple ; pour tout Israël, entendre le ré^'eil de la voix prophétique c'était voir renaître k sourire et la faveur de Dieu.
D'autant que le fils de Zacharie sera mieux encore qu'un prophète ; ce ne sera plus de loin, mais de tout près, qu'il désignera Celui qui devait venir. Il sera grand devant le Seigneur, grand de la vraie dignité surnaturelle : le Fils de Dieu lui-même le proclamera un jour. Ce n'était qu'à la condition d'être lui-même un saint qu'il devait honorer la grandeur divine de Celui devant qui il s'inclinerait tout entier ; son geste alors serait décisif, son
témoignage irrécusable. Il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante, poursuit l'ange : comme ceux qui, dans l'Ancien Testament, se soumettaient au rite du Nazaréat (Num., vi). Car l'enfant qui doit naître sera voué à Dieu, non pas i")ar un acte de sa volonté personnelle, mais comme Samson (Jud., xiii, 3-5) et comme Samuel (I Rcg., i, 11), en vertu d'une mainmise divine et d'une prise de possession souveraine. C'est à peine s'il sera de ce monde, tant il appartiendra à DieU. Rien de tout ce qui pourrait altérer le calme de son âme et lui apporter une ivresse naturelle ne lui sera accordé. Sa vocation sera extraordinaire. Les joies humaines lui manqueront ; il \-ivra dans le désert et loin des siens. H n'aura d'autre plaisir que d'entendre la voix de l'époux et de s'effacer devant lui (Jo., m, 29-30) : il ne pourra même pas le sui\Te. Mais en échange de tout le bonheur terrestre dont il sera sevré, il aura la sainte ivresse, la plénitude de l'EsjDrit de Dieu, qu'n rece\Ta dès le sein de sa mère. Au lieu des impulsions de la nature, il ne connaîtra que les influences et les directions de cet Esprit, qui l'instruira et le conduira dans toutes ses voies. Telle sera sa vie. Voici maintenant quelle sera sa fonctioru
'Il inaugurera un mouvement religieux destiné à ramener au Seigneur leur Dieu beaucoup des enfants d'Israël qui se sont détournés de lui. Travailler à cette conversion était l'office ordinaire de tous les prophètes ; mais, encore Une fois, Jean sera plus qu'un prophète. Son rôle personnel sera de devancer Dieu, de marcher devant lui : non jjas seulement au sens ordinaire du respect témoigné à sa présence, mais comme un héraut qui marche devant son roi et lui fraie le chemin, écartant la foule devant lui. L'ange rappelle ici la prophétie de Malachie : Ecce ego mitto angeluni meum, et praeparabit viam ante faciehi meam (m, 1 sq. ; voir aussi Is., XL, 3 sq.). Le Précurseur aura l'esprit et La vertu d'Élie, la force, l'austérité. Une parole puissante : afin de réconcilier les pères avec les fils, de leur donner une même pensée, de telle sorte que les patriarches puissent reconnaître leur vraie postérité dans les Juifs d'aujourd'hui ; afin de ramener les rebelles aux mœurs des justes, de rendre les incrédules dociles aux paroles des saints, et de préparer ainsi au Dieu-Roi qui va venir un peuple digne de sa majesté. L'Ecclésiastique avait écrit d'Élie : «Vous avez été désigné pour venir, au temps des jugements, apaiser la colère du Seigneur, incliner le coeur du
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père vers celui du fils, et restaurer les tribus d'Israël » (xlviii, 10) ; et Malachie : « Voici que je vous enverrai Élie le prophète, îivant que n'arrive le grand et redoutable jour du Seigneur ; et il rapp.'ochera le cœur des pères de celui des fils, et le cœur des fils de celui des pères » (iv, 5-6). Au premier avènement du Seigneur, Jean-Baptiste jouera le même rôle que le prophète Elie au second avènement, vers la fin des temps. La ressemblance sera si frappante que les Juifs s'y tromperont : « Êtes- vous Élie? » diront-ils à saint Jean ; et le Seigneur affirmera qu'Élie est déjà venu.
Mais il y avait là plus de choses que n'en pouvait saisir l'esprit de Zacharie ; et il fut tout d'abord ébloui par la splendeur de telles promesses. C'était bien un ange qui lui parlait ; il se présentait à lui dans les formes les plus authentiques. Il avait connu sa prière secrète, relative au Messie, et lui avait fourni une réponse : même, il avait ajouté un signe. Mais c'était ce signe qui précisément l'embarrassait : son âge, l'âge et la condition d'Elisabeth, ne rendaient-ils pas saspccte à ses yeux la grande promesse dont la naissance de Jean prétendait être la garantie? L'ange avait-il pensé à tout, avant de promettre ainsi? Zacharie ne fit pas ce qu'avait fait Abraham, dans une circonstance analogue. Son esprit vacilla un instant, et il douta ; tout lui parut invraisemblable : « Comment saurai- je, dit-il, qu'il en sera ainsi, car je suis vieux et ma femme est avancée en âge ? »
Le châtiment ne tarde point. Le messager de Dieu devient juge. Il dit son nom : Gabriel ; il dit son titre : l'un des sept anges qui se tiennent dcA'ant le trône de Dieu, à son étemel service. Il avait reçu mission pour venir apporter à Zacharie le message divin. Et ce message était infiniment aimable, une vraie « bonne nouvelle » ; il était garanti et fondé. C'est au témoignage de Dieu même, dans la personne de son ambassadeur, que Zacharie a refusé ou contesté sa créance. Pourtant, même dans le châtiment, il reste encore une large part de condescendance ; et, non sans une sorte d'ironie, le ciel s'incline devant la demande de Zacharie : « Comment saurai.-je? » Remarquons les trois éléments coordonnés : la promesse du Messie, la promesse d'un fils comme signe de la proximité du Messie ; et, parce que l'incrédulité de Zacharie a sollicité une garantie pour ce signe, Dieu l'exauce en le condamnant à un mutisme de neuf mois, le temps
qui s'écoulera jusqu'à la naissance de son fils. Ce mutisme était bien une infirmité réelle, nous le voyons par quelques-uns des détails qui suivent, et non une simple défense de raconter ce qui venait de se passer. Le message de l'ange se termine sur une assurance nouvelle : « Ce que j'ai dit s'accomi^lira au temps marqué. »
Toute cette conversation avait pris du temjjs. Le peuple attendait au dehors, et s'étonnait du retard de Zacharie. Le prêtre représentait le peuple dans cette fonction ; facilement, lorsque son séjour dans le temple se prolongeait, la foule pouvait s'imaginer qu'il avait été frappé par le courroux de Dieu, présent au Saint des Saints et irrité des péchés d'Israël. L'officiant prononçait-il d'ordinaire sur l'assistance une bénédiction analogue à celle qu'indique le livre des Nombres (vi, 24-26), ou bien est-ce simplement à l'embarras de Zacharie et à son attitude générale que les Juifs comprirent qu'il lui était survenu Une révélation divine, ou une vision? nous ne saurions le dire. Il se borna à signifier par des. gestes l'impuissance de sa parole ; « et il demeura muet ». La semaine terminée, il retourna dans sa maison. Zacharie ne demeurait pas à Jérusalem, dans ce quartier d'Ophel où se trouvaient nombre de familles sacerdotales ; mais il habitait probablement la région montagneuse d'Hébron ou de Juttah, deux villes sacerdotales. Il est parlé de Juttah dans le livre de Josué (xv, 55 ; xxi, 16) ; n'est-ce pas d'elle encore qu'il est question chez saint Luc, à propos de la Visitation : Abiit in montana cum festinatione, in civitatem Juda? Ne faut-il pas lire : in civitatem Juttah? L'indication de l'évangéliste serait vraiment très vague si nous lisions : dans une ville de Juda.
Et la promesse de l'ange s'accomplit. Dans Un sentiment de respect et de religion, pour vénérer en elle le fruit de sa miraculeuse conception, sainte Elisabeth se confina, cinq mois durant, dans Une parfaite solitude, où elle se voua à Dieu et à la prière. L'évangile, qui nous livre ici les détails les plus intimes et en quelque sorte les pulsations de la vie de sainte Elisabeth, a conservé l'expression discrète de sa joie et de sa gratitude : « Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi, aux jours où il m'a regardée jjour effacer mon opprobre parmi les hommes. » C'est l'écho de l'exclamation de Rachel, à la naissance de Joseph : Abstulit Deus opprobrium meum (Gen., xxx, 23). Nous l'avons noté déjà, la stérilité était considérée comme une