LA PURETÉ LÉGALE ET LES ABLUTIONS
Nous entrons dans la troisième et dernière année du ministère du Sauveur. C'est la période culminante ; tous les éléments dessinés jusqu'ici s'y détachent avec plus de netteté. Nous y voyons croître l'enthousiasme des foules galiléennes, qui bientôt se fatiguent et se découragent, dès qu'elles s'aperçoivent qUe ce Messie ne satisfait point leurs mesquines espérances ; nous y voyons aussi grandir l'hostilité violente des pharisiens et des docteurs de la Loi. C'est à cette époque surtout que se poursuit l'éducation des apôtres et que leur foi atteint sa perfection dans la confession de Pierre, à Césarée. C'est l'heUre de la Transfiguration. Le Seigneur commence à parler ouvertement avec les disciples de ses souffrances, de sa mort, de sa résurrection, non pas seulement parce que l'heure approche, mais aussi parce que l'âme des siens est mieux préjDarée à aceueilhr de telles perspectives. Nous pouvons déterminer d'avance les étapes diverses de cette dernière année. Étapes chronologiques : depuis la Pâque jusqu'à la fête des Tabernacles (octobre), jusqu'à la fête de la Dédicace (décembre), jusqu'à la Pâque définitive et la Passion. Etapes locales : le lac de Génésareth, Une excursion vers les régions païennes de Tyr et de Sidon, un voyage dans la Décapole et dans la région de Césarée de Philippe, le retour en Galilée ; après quoi Jésus monte à Jérusalem pour les fêtes, visite une ou deux fois la Pérée, se retire en un lieu nommé Ephrem, et revient à Jérusalem pour y mourir.
Même à mie longue distance de Jérusalem, le Seigneur ne cesse pas d'être observé. La Synagogue soudoie des espions. Les pharisiens et quelques scribes de Jérusalem se concertent et se groupent auprès de Jésus : l'évangile ne précise point en quelle localité. Ils viennent, bien décidés à trouver quelque élément blâmable ; à défaut de grosses infractions, ils relèvent avec âpreté les menus détails qui leur déplaisent : c'est le propre des esprits difficiles et mécontents. Ils observent, avec malignité, la conduite du Seigneur, celle des disciples ; car critiquer les disciples, c'est encore critiquer le Maître, responsable de leur formation. Ils ont remarqué que certains disciples prenaient leurs repas avec des mains profanes, c'est-à-dire non lavées et, selon eux, impures. Peut-être n'était-ce qu'accidentellement; mais l'hostilité conclut facilement de l'acte à l'habitude, et aime à généraliser. Saint Marc, qui écrit pour les gentils, fournit ici quelques explications. Les pharisiens, dit-il, et du reste tous les Juifs, ne se mettent à
table qu'après s'être soigneusement purifié les mains. Ce n'était pas seulement question de propreté : c'était le désir d'effacer toute souillure légale, contractée par le simple contact avec une personne ou un objet réputés impurs. Aussi avaient-ils accoutumé de placer leurs synagogues ou leurs lieux de prière dans le voisinage des eaux courantes (Act., xvi, 13) ; et ils préparaient, dans leurs demeures, d'abondantes réserves d'eau pure (Jo., ii, 6).
Le précepte de la pureté légale et des ablutions était de Dieu (Lev., XIV, XV, XXII, etc.) ; mais la précaution de se laver à tout propos, à toute heure, toutes les fois qu'on était allé sur la place publique ; l'habitude de tremper ou d'asperger coupes, vases d'airain et même lits de table, tout cela était surajouté à la Loi, tout cela venait de la casuistique des pharisiens et du ritualisme méticuleux où se complaisait leur pensée. Les exigences s'augmentaient de jour en jour : comment des gens du peuple eussentils pu les connaître et les supporter toutes? L'autorité traditionnelle avait établi ces coutumes comme une défense extérieure et comme une haie de protection autour de la Loi. Qu'était-il arrivé? Un déplacement de l'attention religieuse. On en était venu à oublier la Loi écrite, parfois même à lui préférer la tradition des hommes; le Décalogue s'était émietté en prescriptions menues. Ce souci jaloux des rites extérieurs avait réduit d'autant la religion intérieure de chacun : au lieu de se traduire, comme il est normal, par l'attachement et la dévotion à Dieu, la piété juive prétendait se satisfaire par la fidélité matérielle à des pratiques souvent iDuériles. Ainsi le conflit que nous avons vu s'omTir jadis à propos du sabbat, se poursuit sur un autre terrain. Évitons toute méiDrise : dans ces cas de conscience chétifs, dans ces discussions d'apparence insignifiante, deux conceptions fondamentales et opposées de la vie rehgieUse se heurtent violemment.
Les pharisiens et les scribes demandent au Seigneur : « Pourquoi vos disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens? Pourquoi mangent-ils avec des mains impures? » Au lieu de discuter un point de détail, au lieU d'excuser, au lieu de s'arrêter aux surfaces, la réponse du Seigneur va chercher dans les coeurs les dispositions mêmes qui sont la cause première du débat. Ce n'est pas le stratagème de discussion qui consiste à déserter rapidement le terrain où l'on se sent plus faible, à déplacer la question pour reconquérir ailleurs ses avantages ; ce n'est même pas, à proprement parler, une critique répondant à une autre
critique, mais plutôt une récusation opposée à des juges incompétents. Toutes les inquiétudes pliarisiennes naissent d'un état d"âme profond. Le pourquoi du Seigneur rend raison de leur I^ourquoi : « Mais vous, leur dit-il, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu, pour demeurer fidèles à votre tradition? » Comment osent-ils s'arroger la fonction de juges et de docteurs, ceux qui méconnaissent et méprisent la Loi, le code religieux selon lequel on doit prononcer?
Un précepte de Dieu a été formulé par Moïse : « Honorez votre père et votre mère » ; et encore : « Celui-là est digne de mort qui maudit son père ou sa mère » : ce précepte implique, il va de soi, le devoir de les assister dans leurs besoins, d'assurer la vie à ceux qui nous l'ont donnée (Deut., v, 16 ; Ex., xx, 12 ; xxi, 17). Et Aoici comment certains Juifs en usaient avec leurs parents : « Que les biens dont j'aurais pu vous aider, leur déclaraient-ils, soient Corban, c'est-à-dire deviennent une offrande sacrée. » Sous le bénéfice de cette consécration intentionnelle et non réelle, ils s'autorisaient à laisser leurs jDarents mourir de faim, et, dans une mesure, rendaient Dieli complice de leur cruauté ; car c'était sous prétexte de ne pas manquer à Dieu qu'ils se refusaient à distraire quelque chose de leurs biens. Vraiment, dit le Seigneur, voilà une belle manière d'annuler la parole et le commandement de Dieu, pour demeurer fidèles à une tradition imaginée par vous, transmise par vous ! Est-ce là honorer son père et sa mère ? Et vous faites beaucoup d'autres choses semblables, toutes inspirées par le même esprit. — Le grief a été choisi avec mi art infini : il ne s'agit plus, en effet, d'ime ablution matérielle, somme toute insignifiante, mais d'un précepte divin, de droit naturel, formulé, garanti et sanctionné par Dieu ; d'un précepte qui appartenait mi-partie à la première table de la Loi, mi-partie à la seconde.
C'était une grande et forte leçon, montrant une fois de plus aux docteurs, aux foules, aux apôtres que la reUgion est chose d'âme, et que ce n'est pas avec des attitudes, des mots, des pratiques d'où l'esprit est absent que l'on peut se rendre agréable à Dieu. Que le Seigneur exige de nous l'accomplissement de nos devoirs envers lui, c'est doctrine bien connue : encore faut -il reconnaître qu'il n'accueille que le culte et l'adoration en esprit et en vérité. Les œuvres extérieures demeurent prescrites, sans doute, mais comme traduction de sentiments intérieurs, et parce
que c'est avec notre être tout entier, ramené à l'unité et à la simplicité d'intention, qu'il nous faut paraître devant DieU : Mens nostra concordet voci nostrae, dira saint Benoît ; et la Liturgie : Os, lingua, mens, sensus, vigor, confessionem yersonent. Comme dans les Psaumes et les Prophètes, comme dans le sermon sur la Montagne, comme dans cette autre circonstance où les pharisiens s'entendront appeler des sépulcres blancliis, le Seigneur accable ici de son mépris le mensonge en action, la duplicité du judaïsme. « Hypocrites, dit-il, Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, lorsqu'il a déclaré : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ; c'est un culte vain qu'ils me rendent, enseignant des doctrines qui ne sont que des commandements humains (xxix, 13, selon les lxx) ; laissant de côté la Loi de Dieu, et s 'attachant avec force à la tradition des hommes. »
La parole prophétique distingue la condition du peuple et la responsabilité plus grande de ceux qui enseignent et sont d'office les guides des consciences. Docteurs et scribes avaient autrefois bien mérité de Dieu, et déjjloyé un effort louable pour maintenir Israël dans l'observation de la Loi ; mais ils avaient exagéré dans l'application, et avaient déplacé l'axe réel de la religion. Le Seigneur se trouve en face d'une situation inquiète, troublée, où les peuples doivent tout à la fois respecter les commentateurs officiels de la parole divine et se tenir en garde contre leurs tendances. Il y a donc Une heure possible où nous devions exercer Un contrôle sur l'enseignement qui nous est présenté? Oui, cette heure existe ; même elle existe toujours ; il n'est pas d'instant où nous ne devions légitimement être soucieux de notre pensée et de notre foi. A une condition cependant : c'est que nous possédions à côté de nous, comme les Juifs, la norme vivante selon laquelle se fera l'œuvre de discernement. Dès lors que les Juifs avaient le Seigneur, s 'autorisant lui-même par sa doctrine, sa sainteté, ses miracles, ils possédaient en lui la forme exacte et authentique de la pensée religieuse ; saint Pierre le reconnaissait : Domine, adguem ihimus? Verba vitae aeternae hahes. Ils pouvaient avec sécurité, sans indécision ni insolence, grâce au Seigneur présent, faire le départ de ce qui était exact ou fautif dans l'enseignement de leurs docteurs. Les chrétiens ont été placés par Dieu dans Une condition analogue. Nous ne sommes plus, dit l'Apôtre, comme des enfants qui chancellent, comme des épaves portées çà et là à tout vent de doctrine ; nous ne sommes pas à la merci du
premier venu (Eph., iv, 14). Nous possédons à côté de noiis, et, dans une mesure, en nous (I Jo., ii, 27; Hebr., viii, 10-11), la norme infaillible de l'enseignement surnaturel : ce n'est ni notre intelligence, ni notre conseicncc ; c'est, comme pour les Juifs de l'âge évangélique, Notre-ScigncUr Jésus-Christ lui-même, enseignant, ordonnant, sanctifiant, dans la personne de son Église.
La conversation du Seigneur avec les pharisiens et les scribes avait eu lieu probablement sans mystère et devant le peuple, à moins que celui-ci ne se soit écarté par respect lorsque les représentants de la Synagogue avaient abordé la discussion. Quoi qu'il en soit, l'évangile nous montre le Seigneur appelant « de nouveau » la foule, et lui livrant, à elle plus docile et plus droite, la moralité de l'incident. « Écoutez-moi tous, disait-il, et comprenez bien. » C'est le prélude ordinaire d'un enseignement grave. « Il n'est rien d'extérieur à l'homme qui, entrant chez lui, le puisse souiller ; mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui souille l'homme; ce n'est pas ce qui entre par sa bouche qui le rend impur, c'est ce qui en sort. Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! » Et Jésus abandonna chacun à ses réflexions. Tandis qu'il s'éloignait, ses disciples s'approchèrent et lui dirent : « Savezvous bien que les jjharisiens ont été scandalisés par vos paroles ?» Leur indignation s'était déjà traduite sans doute lorsque le Seigneur avait contesté la valeur des traditions rabbiniques, tout ce qui constituait précisément leur originalité, leur caractère, la source de leur autorité. Mais en plus, suggérer aux foules que la distinction des viandes pures et impures importait peu ; que les souillures légales cataloguées par eux n'intéressaient point, au fond, la religion : n'était-ce pas d'une imprudence et d'une audace extrêmes ?
Pourtant, le Seigneur maintient et accentue son dire : « Toute plante que n'a pas plantée mon Père céleste sera déracinée. » La Synagogue était de Dieu, comme origine ; elle avait pour devoir de reconnaître et de désigner le Messie, elle devait préjjarer le peuple à sa venue. Dans la mesure où elle se dérobait à ce devoir, elle cessait d'être la plantation de Dieu ; et en attendant que la chute de Jérusalem la déracinât complètement, la puissance divine qui l'avait constituée et qui se trouvait dans le Messie la frappait de malédiction et de stérilité. C'est déjà une mise en demeure de choisir entre le judaïsme et lui, une invitation à rompre avec l'autorité infidèle. Même alors, cependant, le Sei-
gneUr n'use pas de procédés violents : ce n'est point à la foule, mais au groupe restreint de ses disciples qu'il adresse l'injonction : «Laissez-les : ce sont des aveugles conduisant des aveugles, n Le peuple n'a ni le loisir, ni la possibilité d'étudier les Écritures. La pensée de Dieu ne lui vient que par l'intermédiaire de ses chefs, en qui il reconnaît Dieu ; il est essentiellement enseigné. Lorsqu'un aveugle conduit un aveugle, quelle chance y a-t-il pour eux de parvenir là où ils tendent? Quelle chance n'y a-t-il pas plutôt pour l'un et l'autre de s'égarer dans les fondrières, et de s'y abîmer d'autant plus sûrement qu'ils se trouvent plus étroitement attachés (Le, vi, 39)?
Mt., XV. — ^^ Bespondens autem Peirus, dixit ei : Edissere nohis parabolam istam. ^^ At ïlle dixit : Adhuc et vos sine inteïlectu estis? ^■^ Non inielligitis quia omne quod in os intrat, in ventrem vadit, et in secessum emittitur? ^^ Quae autem procedunt de ore, de corde exeunt, et ea coinquinant hominem. ^^ De corde enim exeunt cogitationes malae, homicidia, adulteria, fornicationes, furta, falsa testimonia, blaspheniiae. ^^ Haec sunt quae coinquinant hominem. Non lotis autem manibus mandv£are non coinquinat hominem.
Me, VII. — ^' Et cum introisset in domum a turba, interrogabani eum discipuli ejus parabolam. ^^ Et ait illis : Sic et vos imprudentes estis? Non inielligitis quia omne extrinsecus introiens in hominem non potest eum communicare, ^^ quia non intrat in cor ejus, sed in ventrem vadit, et in secessum exit purgans omnes escas ? ^° Dicebat autem quoniam quae de homine exeunt, illa communicant hominem. 21 Ab intus enim de corde hominum malae cogitationes procedunt, adulteria, fornicationes, homicidia, ^^ furta, avaritiae, nequitiae, dolus, impudicitiae, oculus malus, blaspheniia, superbia, stultitia. 23 Omnia haec mala ab intus procedunt, et communicant hominem.
On était arrivé à la maison où se retirait le Seigneur. Et, dans l'intimité, saint Pierre, au nom des apôtres, lui dit : « Expliqueznous cette parabole. » Il s'agit du thème de méditation li\Té aux foules et relatif à ce qui entre et à ce qui sort de l'homme, à la véritable souillure morale. Cet enseignement leur semble, à eux Juifs, bien nouveau, bien extraordinaire, et, à première vue, très opposé à la Loi, qui distingue, depuis Noë (Gen., vu, 2), entre
aliments jDlirs et aliments impurs ; aussi les apôtres paraissent-ils croire à une parabole mystérieuse, spnbolique, qu'il ne faut pas prendre à la lettre et qui a besoin d'une glose pour être entendue sagement. Mais le Seigneur s'étonne de n'avoir pas encore été compris : « Vous aussi, répond-il, êtes-vous donc sans intelligence? » Les pharisiens sont fixés dans leur orgueilleux aveuglement ; la foule est ignorante et d'esprit lourd ; mais ^•ous? Il est facile pourtant de reconnaître que les aliments et ce qui, de l'extérieur, entre dans l'homme, ne iDénètre pas jusqu'à son cœur, jusqu'à son âme. Tout cela est élaboré dans l'estomac, pour être expulsé ensuite. Tout cela demeure donc, avant, pendant, après, toujours étranger à l'homme intime, à l'homme moral, et ne saurait lui infliger une vraie souillure. Ce qui le souille, c'est ce qui vient de lui, ce qui procède de son cœur. De là procèdent les pensées mauvaises, les adultères, la fornication, l'homicide, les vols, les actes frauduleux, la cupidité, les faux témoignages, les malignités, la ruse, les impuretés, l'envie, les blasphèmes, l'orgueil, tous les vices. Voilà qui est réellement mauvais, qui fait l'homme impur aux yeUx de Dieu ; mais manger sans s'être lavé les mains est chose inoffensive !
C'est donc sur le dedans et sur l'âme que s'exercera notre ^^gilance. La moralité et la religion n'existent que là. Et qui tient la pensée, la volonté, l'amour premier d'où procède l'agir, tient par là même l'homme tout entier. Jamais peut-être il n'y eut de leçon plus haute que celle-ci. Pourtant, attendons-nous à rencontrer l'objection : « Mais alors, pourquoi s'abstenir de viandes et de certams aliments ? pourquoi toutes les prescriptions de l'ascétisme? » La réponse est aisée. Les choses dont nous nous privons ne sont aucunement mauvaises, l'épître aux Colossiens nous l'apprendra (ii, 21-22); et nous savons par l'Apôtre qu'une nourriture matérielle ne saurait, par elle-même, nous rendre ni agréables à Dieu, ni impurs (I Cor., viii-x ; Rom., xiv). Là encore, ce sont les dispositions de notre cœur, l'obéissance à l'Église, le désir de nous soumettre tout entiers au Seigneur qui font la valeur de la mortification chrétienne.
Mt., XV. — 21 £f egressus inde Jésus, secessit in partes Tyri et Sidonis. —Et ecce mulier Chananaea, a finibus illis egressa, clamavit, dicens ei : Miserei'e mei, Domine, fili David ; filia mea a
daemonio vexatur. ^^ Qui non respondit ei verbuni. Et accedentes discipuli ejus rogahant eum, dicentes : Dimitte eam, quia clamât post nos. ^* Ipse autem respondens ait : Non sum missus nisi ad oves quae perierunt domus Israël. ^^ At illa venit, et adoravit eum, dicens : Domine, adjuva me. ^^ Qiii respondens ait : Non est bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus. ^^ At illa dixit : Etiam., Domine ; nam et catelli edunt de micis quae cadunt de mensa dominorum suorum. ^^ Tune respondens Jésus, ait illi : 0 millier, magna est fides tua ; fiai tibi sicut vis. Et sanata est filia ejus ex illa hora.
Me, VII. — ^* Et inde sur gens abiit in fines Tyri et Sidonis ; et ingressus domum, nemi^iem voluit scire, et non potuit latere. ^5 Millier enim statim ut audivit de eo, cujus filia habebat spiritum immundum, intravit et procidit ad pedes ejus. ^^ Erat enim mulier gentilis, Syrophaenissa génère. Et rogabat eum ut daemoniwn ejiceret de filia ejus. ^' Qui dixit illi : Sine prius saturari filios ; non est enim bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus. ^^ At illa respondit, et dixit illi : Utique, Domine; nam et catelli comedunt sub mensa de micis puerorum. ^^ Et ait illi : Propter hune sermonem vade, exiit daemonium a filia tua. ^^ Et eum abiisset domum suam, invenit puellam jacentem supra lectum, et daemonium exiisse.
Le Seigneur s'éloigne de la Galilée, et remonte vers le nordouest, vers le territoire de Tyr et de Sidon, dans une région païenne où il aura le loisir de poursuivre l'éducation de ses aj^ôtres à l'abri des indiscrètes curiosités de la hiérarchie juive. Son dessein n'est pas de prêcher lui-même l'évangile aUx gentils : il cherche simplement le silence et la solitude. Il s'efforce de dissimuler sa présence ; mais la renommée de ses miracles l'avait précédé, il ne tarde pas à être reconnu. Dès qu'elle eut appris sa venue, une femme originaire du pays, Syrophénieienne par conséquent, — Chananéenne, dit saint Matthieu, — une païenne, dont la fille était possédée d'un esprit impur, accourut vers lui : « Ayez pitié de moi, criait-elle. Seigneur, fils de David ! Ma fille est durement tourmentée par le démon. » La prière est vraiment très complète ; sa foi et sa confiance sont achevées et confondent, comme celles du centurion de Capharnaûm (Mt., viii, 5-13), rincrédulité juive. Cette païenne connaît le cœur de Dieu ; elle connaît la puissance de Dieu. Elle donne à Jésus son nom messianique : le Seigneur, le Fils de David. Sans doute, elle avait
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entendu parler de lui ; on a cru quelquefois qu'elle était prosélyte, et, à ce titre, initiée aux croyances des Juifs. La seconde homélie Clémentine lui attribue le nom de Justa, et à sa fille celui de Bérénice.
Saint Matthieu a conservé avec soin tout le détail de ce petit drame. Le Seigneur ne répond rien à la prière de la Chananéenne • et semble y être inattentif. Cette attitude pouvait paraître inspirée par le mépris des Israélites envers les Phéniciens. D'autres eussent été rebutés par un tel procédé et se seraient retirés, en maudissant le Juif. Mais Jésus, qui veut ici encore fournir un enseignement, soutient intérieurement la foi de la pauvre mère. Sa prière gémissante se poursuit : « Fils de Da\id, ayez pitié de moi! » Cependant, les disciples, fatigués de ses cris, s'impatientent ; ils s'approchent du Maître, et lui demandent avec instance d'accorder enfin la grâce sollicitée : « Renvoyez-la, qu'elle cesse enfin de nous poursui\Te de ses cris. » On voit bien, à la réponse du Seigneur, qu'il s'agit de la congédier exaucée ; mais l'intercession des apôtres ne semble point provoquée par la seule pitié : « Accordez-lui ce qu'elle demande ; elle s'en ira, et cessera de nous importuner. » Le Seigneur répond enfin, mais à ses disciples, comme si eux seuls eussent été dignes d'une réponse ; il s'exprime cependant de manière à être entendu de la mère : « Je n'ai été envoyé que pour les seules brebis perdues de la maison d'Israël. » C'était exact : la prédication universelle ne devait venir que plus tard, occasionnée en quelque sorte par l'endurcissement des Juifs (Act., xiii, 46-47). La Chananéenne ne se laisse pas déconcerter. Elle "vient tout près du Seigneur qui, sur ces entrefaites, est entré dans une maison ; elle tombe à ses pieds, disant : « Seigneur, secourez-moi ! »
En face d'une telle douleur, en face d'une telle confiance, le Seigneur répond à la Chananéenne, mais en des termes dont l'apparente dureté nous étonne, venant de ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour la miséricorde et la consolation. Ce qui nous fait attribuer de prime abord un caractère mortifiant à la parole du Seigneur, c'est qu'elle évoque en notre mémoire la formule méprisante Usitée chez les Orientaux pour désigner les tenants d'une autre religion. Mais la pensée du Sauveur est tout autre. Elle est adoucie par un diminutif : caiuli. De plus, saint Marc contient une formule explicative : « Laissez d'abord les enfants se rassasier ; car il n'est pas bien de prendre le pain des enfants