MARTHE ET MARIE
est celui à qui je dois faire du bien? Le Seigneur, dans sa réponse, montre comment le prochain est celui-là même qui fait du bien. Peut-être la solution la plus naturelle de cette petite difficulté exégétiqUe serait-elle de considérer le titre de prochain comme étant de nature mutuelle : on ne saurait être le prochain de quelqu'un sans qu'il soit lui-même notre prochain. Peut-être aUssi les données du problème sont-elles modifiées à dessein par l'évangile. On n'est vraiment prochain l'un pour l'autre que si l'on est animé de sentiments de bienveillance, et à la condition de s'entr'aider affectueusement.
Au fond, la question est bien moins de déterminer qui est mon prochain que de savoir à qui je reconnaîtrai sur moi les droits de prochain. Le docteur était Juif : il avait besoin de comprendre que la relation de prochain, aU lieU d'impliquer des éléments tels que la race, la religion, les distances convenues, nivelle tout cela et implique simplement l'exercice de la charité. La parabole lui apprend que tout homme nous est prochain à qui nous pouvons faire ou souhaiter du bien ; elle lui apprend que nous est prochain tout homme qui exerce la miséricorde, fût-il Samaritain. Aussi, le docteur répond-il aussitôt à la demande du Seigneur : Qui fecit misericordiam in illum, celui qui s'est montré miséricordieux envers le blessé juif a été son ijrochain. — « Allez, conclut le Seigneur, et faites de même » : c'est-à-dire soyez, par votre bonté, le prochain de tous. On voit ici l'aurore de ce que sera dans le christianisme, grâce à la communion de chacun à la vie du Seigneur, l'effacement de toutes les distinctions qui viennent de rhomme : Qiiicumque enim in Christo baptizati estis, Christum induistis : non est Judaeus neque Graecus ; non est servus neque Hier, non est masculus neque femina : omnes enim vos unum estis in Christo Jesu (Gai., m, 27-28 ; I Cor., xii, 13).
Le., X. — ^^ Factum est autem, dum irent, et ipse intravit in quoddam castellum; et tnulier quaedam, Martha nomine, excepit illum in domum suam. ^s Et huic erat soror nomine Maria, quae etiam sedens secv^ pedes Domini, audiehat verbum illius. *" Martha autem satagebat circa frequens ministerium; quae stetit et ait : Domine, non est tibi curae quod soror mea reliquit me solam ministrare? die ergo illi ut me adjuvet. *^ Et respondens dixit illi Demi'
nus : Martha, Martha, sollicita es, et turbaris erga plurima. *^ Porro unum est necessarium. Maria optimam partem elegit, quae non auferetur ah ea.
Le Seigneur, accompagné de ses disciples, est en route vers Jérusalem, — nous le supposons, du moins, — et se rend à la fête des Tabernacles. Il rencontre en chemin une bourgade, que l'on identifie ordinairement avec Béthanie, la cité de Marthe, de Marie et de Lazare (Jo., xi, 1). Et une femme qui s'appelait Marthe, dit saint Luc, le reçut dans sa maison ; elle avait une sœur, nommée Marie. C'est Marthe qui accueille; elle agit comme ime maîtresse de maison, peut-être en qualité d'aînée. Il n'est point question de Lazare. Tandis que le repas se préjDare, Marie se tient assise aux pieds du Seigneur, dans l'attitude habituelle des disciples ; et elle écoute la parole du Maître. On ne nous dit pas de quoi parlait Jésus, ni de quels enseignements Marie se montrait si a\àde : toute parole du Seigneur lui était chère. Quant à Marthe, elle se donnait beaucoup de peine, sollicitée de-ci de-là et préoccupée par les soins multiples du serv-ice. Marie était assise et ne faisait rien : cela ennuie toujours ceux qui travaillent ! Marthe s'approcha donc, et s'adressant non à Marie, mais à Jésus : « Seigneur, dit-elle, vous ne vous souciez pas que ma sœur me laisse seule assurer le service? Dites-lui donc de venir m'aider ! » Rien ne nous in^ate à donner aux paroles de Marthe un ton courroucé ; elles ont plutôt l'accent d'une plainte affectueuse et d'une réflexion famiUère.
Et c'est aussi sur le ton de l'affection que fut prononcée la réponse di'V'ine : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous agitez pour beaucoup de choses, alors qu'une seule est nécessaire, » ou bien, selon une leçon peut-être plus fondée : « alors qu'il n'est. besoin que de peu de choses, ou même d'une seule. » Selon ce second texte, le Seigneur protesterait doucement contre les préparatifs exagérés dans lesquels se perd la bonne Marthe. Mais cette allusion aux aliments matériels n'a d'autre dessein que d'amener la leçon morale et de faire l'éloge des âmes avides de l'aliment spirituel. Aussi le Seigneur achève-t-il en disant : « En tout cas, Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point enlevée. » Non, le Seigneur n'arrachera point Marie à sa contemplation et à son amour ; bien avisée, elle a pris place déjà à ce festin de \ie étemelle que le Seigneur est venu offrir à ses hôtes