LE PÈRE RÉVÉLÉ PAR LE FILS
tions divines, mais par rafïirmatioii d'une glorieuse communauté de richesses et de peubées : « Toutes choses m'ont été données par mon Père ; et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils a bien voulu le révéler.» D'autres textes évangéliques exposent la même doctrine -.Data est mihi omnis potestas in caelo et in terra (Mt., xxviii, 18). Pater diligit Filium, et oinnia dédit in manu ejus (Jo., m, 35). Sciens quia omnia dédit ei Pater in mamis (Jo., XIII, 3). Sicut dedisti ei potestatem omnis carnis, ut ovine quod dedisti ei det eis vitam aeternam (Jo., xvii, 2), Kemo venit ad Patrem, nisi per me (Jo., xiv, 6). « Toutes choses m'ont été données » : le bien incréé de la divinité, le bien créé de l'union hypostatique ; toute vérité, toute gi'âce, tout pouvoir de communiquer la -vérité, la grâce, le bonheur. Rien ne manque au Seigneur. Parce qu'il est Fils, il a reçu tout : c'est la condition personnelle du Fils ; mais parce qu'il est Fils, il possède tout : c'est la condition essentielle du Fils.
Et cette plénitude constituée chez le Fils par le Père est telle que le mystère de la naissance, de la personne, de l'office du Fils de Dieu n'est connu que par le Père, à l'exclusion de tout être créé. Il va de soi que des propositions négatives telles que celle-ci doivent être entendues sainement. On ^■oit bien que la pensée du Seigneur est d'exclure le créé de la connaissance pîénière du Fils de Dieu ; le créé, disons-nous, non l'incréé : le nisi Pater n'exclut pas l'Esprit de Dieu. Si l'on prenait la proposition matérieUement, le Fils ne se connaîtrait pas lui-même, et n'aurait conscience ni d'être Fils, ni d'être le INIessie ! Il faut raisonner de même au sujet de la seconde partie de l'assertion évangélique. Au fond, c'est l'affirmation du caractère absolument transcendant et gracieux de l'ordre surnaturel. L'ordre naturel nous conduit à Dieu cause, à Dieu mi : l'ordre surnaturel, sans démentir le premier, nous conduit jusqu'à la vie de Dieu ad intra, jusqu'au Dieu Trinité. Et ce, non pas seulement afin qu'il nous soit possible de diriger nos œu\Tes vers lui : car l'ordre naturel le demandait aussi ; mais afin de nous faire connaître, dans le temps, le lieu même de notre éternité ; afin que l'Incarnation et la Pentecôte nous fussent intelligibles ; afin que nous comprissions bien à quel titre nous sommes en Dieu : Videte qualem caritatem dédit nobis Pater, ut filii Dei nominemur et simus (I Jo., m, 1).
Nul ne connaît le Père dans sa tendresse souveraine et dans
son dessein sur le monde, si ce n'est le Fils. Ici encore, entendons correctement l'Écriture : le Père, en effet, se connaît, et le Saint- Esprit connaît le Père ; il n'y a pas, d'ailleurs, trois intelligences, ni même trois intellections en Dieu. Nisi Filius : oui ; mais le Fils n'a pas consenti à garder pour soi la connaissance qu'il possède du Père. Il noUs a dit que la vie éternelle consiste dans cette connaissance : Haec est vita aeterna, ut cognoscant te, solum Deum verum, et quem misisti, Jesum Christum (Jo., xvii, 3). Et cette connaissance est celle de la vision, mais elle est aussi celle de la foi. Connaître DieU, c'est savoir qu'il est Père, qu'il a un Fils, que ce Fils est Notre-SeigneUr JésUs-Christ, que nous sommes par notre foi et notre baptême en ce Fils, et en lui à Dieu. C'est toute la joie du cœur de l'homme. — Heureux ceux à qui le Père a donné et commenté le mystère du Christ ! Heureux ceux à qui le Christ a révélé les secrets du Père ! Le Seigneur, selon saint Luc, proclame lui-même cette Béatitude. S'adressant à ses disciples en particulier, c'est-à-dire à eux spécialement ou dans l'inti' mité de cette conversation céleste, il leVir dit : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car je vous le déclare, beaucoup de prophètes et de rois auraient voulu contempler ce que vous avez maintenant soUs les yeux, et ils ne l'ont pas vu ; entendre ce que vous entendez, et ils ne l'ont jDoint entendu ». (Cf. I Petr., I, 10-13). Le même texte se lit dans le premier évangile, au chapitre xiii (16-17).
Saint Matthieu termine par le Ve^iite ad me omnes, qui se relie admirablement à ce qui précède. Le motif de chercher le Seigneur ne vient-il pas, en effet, de nous être indiqué : ... et oui voluerii Filius revelare? Est-ce que nous ne désirons pas connaître le Père, par et dans son Fils? Est-ce que la prière de saint Philippe n'est pas notre prière à tous? Le Fils de Dieu n'est descendu en ce monde que pour la provoquer. Nous sommes très loin des réserves et des précautions de l'Ancien Testament, où DieU semblait créer autour de sa majesté redoutable Un glacis infranchissable. Par son ordre. Moïse disait aU peuple : « Gardez-vous de gravir la montagne ou d'en toucher même la lisière : quiconque approchera sera mis à mort » (Ex., xix, 12). Ce serait mal concevoir l'économie chrétienne que d'en éliminer le respect, mais la terreur désormais a disparu. « Venez à moi, tous... » Tous sont invités, tous peuvent approcher. Ne sont exclues que les âmes qui s'exilent elles-mêmes. Pourtant, il y a des privilégiés dans cette vocation : ceux qui
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travaillent, ceux qui portent un fardeau. Sans doute, le labeur physique et la souffrance corporelle trouveront un soulagement auprès du Seigneur : mais toute la doctrine de ce passage nous laisse entendre que c'est dun autre travail et d'une autre peine qu'il est surtout question. Il s'agit de l'effort légitime qUe l'homme doit dépenser pour gagner sa vie morale ; il s'agit du fardeau inerte et mort qu'il porte sur lui comme péché, comme tendances au mal, comme tristesse, comme appréhension au sujet de Dieu et de l'avenir. Encore faut-il que ce travail existe, qUe cette peine soit ressentie, que l'homme prenne conscience de ce qui lui manque, et que, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, la mise en branle de son activité lui vienne de sa pauvreté même et de tout ce qu'il sent lui faire défaut. « Venez à moi, voUs tous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. »
La parole du Seigneur, en même temps qu'elle témoigne d'xme compassion infinie, enveloppe une part d'ironie à l'adresse de ces Juifs orgueilleux et opulents, qui non seulement n'avaient besoin de rien, mais se montraient toujours disposés à augmenter, par leurs exigences, le fardeau des faibles. La Loi était pesante : ils l'alourdissaient encore. Ils accroissaient donc, autant qu'il était en eux, le nombre de ceux qui souffraient, et que le Seigneur appelle enfin à lui, sachant la Synagogue incapable de les soulager et de les relever. C'est moi, dit le Seigneur, qui reposerai vos âmes. C'est moi seul qui leur donnerai le délassement infini, la liberté, l'affranchissement de toute crainte. Secouez le joug ancien, l'intolérable, selon saint Pierre (Act., xv, 10). Prenez mon joug à moi. Un joug, c'est une doctrine ; un joug, c'est l'engagement à Un travail commun. Est-ce qu'il vous déplairait de travailler pour moi? Car j'ai porté le joug le premier. Je me suis même efforcé d'en attirer sur moi tout le poids. Si vous y consentez, dorénavant vous serez à moi, vous serez miens. On ne fera plus de différence entre vous et moi. Mon Père lui-même ne distinguera plus. Vous aurez mon signe sur le front : vous serez mes disciples. Au lieu de vous mettre à l'école de la S}-nagogue, qui a les yeUx voilés, du monde, qui ne sait rien, et du premier docteur venu, vous apprendrez de moi, qui suis « la lumière éclairant tout homme ici-bas », ce que seul je puis vous apprendre.
Discite a me doit être compris, en effet, d'une façon absolue : « Soyez mes disciples, accueillez mes enseignements. » Sans doute, il est d'usage que les prédicateurs, à la suite de saint Augustin,
regardent le quia mitis sum et humilis corde comme la matière de renseignement du Seigneur : Discite a me, non mundum jahricare, non cuncta visibilia et invisihilia creare, non in ipso mundo miracula facere, et mortuos suscitare, sed : quoniam mitis sum et humilis corde (S. Aug., Sernio ad populum lxix). La pensée est belle, mais ne traduit pas exactement le texte évangélique. Je suis, dit Jésus, le maître qu'il faut aux petits, aux humbles, à tous ceux qui souffrent. Tandis que la Synagogue est rude, exigeante, kpre et hautaine, je suis, moi, doux et humble de cœur, condescendant, affectueux. Près de moi vous trouverez enfin le repos de vos âmes ; car mon joug est doux et mon fardeau léger. Mon joug fait la liberté de ceux qui le portent ; mon fardeau, loin d'alourdir la marche, fait courir avec empressement : saint Augustin le compare aux ailes de l'oiseau : Viam mandatorum tuorum cucurri, cum dilatasti cor meum.
Le, x. — 25 £i g(^(,g quidam legisperitus surrexit tentons illum, et dicens : Magister, quid faciendo vitam aeternam possideho ? -^ At ille dixit ad eum : In lege quid scriptum est F quomodo le gis F ^^ Ille respondens dixit : Diliges Dominum Deum iuum ex toto corde tuo, et ex iota anima tua, et ex omnibus virihus tuis, et ex omni metUe tua; et proximum tuum sicut teipsum. ^^ Dixitque illi : Rccte respondisti ; hoc fac, et vives. ^^ Ille autem volens justificare seipsum, dixit ad Jesum : Et quis est meus proximus? ^° Suscipiens autem Jésus, dixit : Homo quidam descendehat ah Jérusalem in Jéricho, et incidit in latrones, qui etiam despoliaverunt eum, et plagis imposais ahierunt, semivivo relicto. ^^Accidit autem ut sacerdos quidam descenderet eadem via; et viso illo, praeierivit. ^^Similiter et levita, cum esset secus locum et videret eum, pertransiit. ^^ Samaritanus autem quidam iter faciens, venit secus eum ; et videns eum, misericordia motus est. ^* Et appropians alligavit vulnera ejus, infundens oleum et vinum, et imponens illum in jumentum suum, duxit in stabulum, et curam ejus egit. ^^ Et altéra die protulit duos denarios, et dédit stabulario, et ait : Curam illius habe ; et quodcumque supererogavtris, ego cum rediero reddam tibi. ^^ Quis horum tritim videtur tibi proximus fuisse illi qui incidit in latrones? ^' At ille dixit : Qui fecit misericordiam in illum. Et ait illi Jésus : Vade, et tu fac similiter.
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Cet incident n'appartient qu'à saint Luc ; il est probable, en effet, que la question analogue, sur le moyen d'obtenir la vie éternelle, reproduite par saint Matthieu (xxii, 35-40), et par saint Marc (xii, 28-34), est distincte de celle-ci. Le même souci grave, universel, a pu être soumis plusieurs fois au Seigneur. Chez les deux premiers synoptiques, la pensée est plus abstraite et théologique, elle est ici plus pratique et plus concrète ; la citation de la Loi est faite di^"e^sement ; enfin, les circonstances de lieu, la suite des pensées, la conclusion finale sont très différentes. Il serait beaucoup moins légitime encore d'identifier ce docteur de la Loi avec le jeune homme riche qui se déroba à l'appel du Seigneur, puisque saint Luc donne place plus loin à ce second épisode (Mt., xix, 16-22 ; Me, x, 17-22 ; Le., xviii, 18-23).
Voici donc qu'un docteur de la Loi se lève pour interroger Jésus. Il ne semble pas que l'expression grecque traduite par tentans eum implique une disposition hostile, mais simplement une secrète curiosité, le dessein peut-être déprouver l'habileté du rabbi et de se montrer lui-même renseigné. « Maître, que dois-je faire pour posséder sûrement la vie éternelle? » Il cherchait un procédé imique, peut-être Un acte héroïque et difficile qui élc^'ât la vie au-dessus des chances de chute et de réprobation. !Mais Jésus le ramène à la Loi dont il est l'interj^rète et qui doit lui être familière : « Dans la Loi, qu'est-il écrit? Comment lisez- vous? » Il répond : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, et de toute votre âme, et de toute votre force, et de toute votre pensée ; et votre prochain comme vous-même. » Il est remarquable qu'à cette citation relative à l'amour de Dieu et emprmitée au Deutéronome (vi, 5), le docteur ajoute opportunément un autre texte emprunté au LévitiqUe (xix, 18). On peut supposer que cet homme avisé n'ignorait point comment Jésus faisait volontiers consister toute la Loi dans le double amour de DieU et du prochain ; peut-être se borne-t-il à répéter Une doctrine déjà connue, afin d'introduire la question très débattue chez les Juifs et tranchée presque toujours par la négative : « le gentil est-il mon prochain? » En tout cas, le docteur méritait la félicitation divine : « Vous avez bien répondu, lui dit le Seigneur. Faites cela, et vous vivrez » (Lev., xviii, 5).
Mais le docteur, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain? » Il ne s'agit pas pour lui de se montrer juste, ni de devenir juste, mais de s'excuser, d'expliquer pourquoi il a
posé une question si facile à résoudre ; la réponse qu'il a fournie lui-même et dont le Seigneur l'a félicité n'est pas adéquate, elle n'épuise pas sa difficulté; ce qui le préoccupe, en fin de compte, c'est la portée de ce mot « le prochain » : « Je dois aimer Dieu, et mon prochain : mais quel est le prochain qu'il me faut aimer ? » Jésus le lui explique dans une parabole, qui fait allusion peut-être à un événement réel et ne manque ni d'à-propos, ni de couleur locale, si l'on suppose, — et cela paraît ^Taisemblable, — que le Seigneur passait alors dans le voisinage des lieux où se place l'incident raconté. Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. A mi-chemin entre les deux villes, se trouvait une région dangereuse , toute de rochers et de gorges, habitée seulement par des bandits. C'est entre leurs mains que tomba le voyagenr ; le verbe grec indique qu'il fut cerné et sansdoate qu'il se défendit, puisqu'il reçut de graves blessures, et fut laissé à demi mort, dépouillé naturellement de tout ce qu'il portait sur lui, or et vêtements. Par bonheur, par une concurrence bénie , un prêtre descendait sur le même chemin, vers Jéricho, la ville sacerdotale. Son office sacré, le conseil de la Loi (Ex., xxiii, 4-5; Deut., xxii, 1-4), la nature même devaient l'incliner à la pitié. Il vit bien le moribond, mais passa outre. Puis ce fut le tour d'un lévite : lui aussi vint dans ces parages, aperçut le blessé, et passa.
Mais Un Samaritain, un schismatique, qui voyageait pour ses affaires et non, comme les autres, pour les affaires de Dieu, voyant sur la route ce Juif abandonné, fut ému de compassion. Il s'approcha, versa sur les plaies de l'huile et du vin, pour adoucir, pour purifier et affermir les chairs : ce sont les médicaments usuels des anciens, qui emportaient volontiers en voyage une petite provision de vin et d'huile. Le bon Samaritain installe le blessé sur sa propre monture, le conduit à une hôtellerie, l'entoure de soins. Le lendemain, il prend deux deniers, les remet à l'hôtelier disant : « Ayez soin de lu', et pour ce que vous dépenserez en surplus, je vous défraierai moi-même à mon retour. » Il ne regarde à la dépense ni de son argent, ni de son temps, ses attentions sont affectueuses. — Et le Seigneur ajoute comme moralité de la parabole: « Qui donc, de ces trois hommes, vous semble avoir été prochain pour celui qui était tombé aux mains des brigands ? « Remarquons qu'il n'y a pas tout à fait coïncidence entre cette formule et la question du docteur. Le docteur avait demandé : quel est mon prochain, quel