LE JEUNE HOMME QUE JÉSUS AIMA
tout se rapporte, celui de la charité : « Vous ne serez point adultère. Vous ne tuerez point. Vous ne déroberez point. Vous ne porterez point de faux témoignage. Vous ne ferez de tort à personne. Honorez votre j^ère et votre mère. Enfin, vous aimerez votre prochain comme vous-même. »
Et le jeune homme, naïvement, sans ostentation, répond : « Maître, tout cela, je l'ai observé depuis mon enfance. » Rien ne manque à ce jeune homme : avec le charme et l'enthousiasme de son âge, il a le charme de son éducation et de son innocence. Et pourtant, il lui manque quelque chose. Il le sent bien, mais il ne sait pas exactement ce qui lui fait défaut : Quid adhuc miki deest? Il est mal à l'aise ; il n'est pas fixé. Il y a en lui la recherche inquiète d'une beauté idéale, une sorte de nostalgie de l'infini. On lui a fait Tâme trop grande ; il souffre, à son insu, d'un vide secret que Dieu peut seul combler. Il a ce qu'on appelle la vocation. Et le Seigneur, lui, comprend tout de suite. Il le regarde, dit saint Marc, et son âme s'incline vers lui avec tendresse. « Que me manque-t-il encore ? Je n'ai donné à Dieu que ce qui lui est dû strictement. Je demeure en deçà, il me semble, du bien absolu ; la générosité et la délicatesse de riiomme, la grandeur et la beauté de Dieu exigent-elles quelque chose de plus ? ))
Et nous devinons bien pourquoi le Seigneur aima ce jeune homme. Sainte Thérèse entendit le Seigneur lui dire, dans une vision : « Que deviendrait le monde sans les religieux? » Sans doute, on peut étendre beaucoup le contenu de ce terme de religieux, qui embrasse ceux -là même qui font le bien et sont pleinement à Dieu, sans néanmoins avoir voué la perfection religieuse. Mais enfin, il reste que la vie parfaite, et la vie parfaite organisée, reconnue et louée par l'Église, a été dans une large mesure le but de l'Incarnation. On a fait remarquer souvent que, sans elle, la vie de Notre -Seigneur ne serait pas reproduite dans son intégrité chez les chrétiens. Pour répondre pleinement à l'amour infini qui nous a été témoigné au Calvaire et dans l'Eucharistie, suffirait-il de ce que donne au Seigneur la vie commune, et surtout de ce triste minimum auquel se réduit la fidélité de tant de baptisés? La question a son importance, puisque de la solution qui lui sera fournie l'on pourra conclure que la vie parfaite est ou n'est pas de l'essence de l'ÉgHse.
« Une seule chose vous manque, répond le Seigneur. Si vous voulez être parfait... » C'est désormais la région, non du précepte, mais du conseil. Dieu intervient par sa grâce pour éveiller en vous la faim et la soif de la perfection, mais il ne vous contraint pas par un ordre : vous demeurez libre. Si donc vous voulez être parfait, « achevé » dans votre charité et Union à DieU, allez vendre tout ce que voUs possédez, et donnez le prix aux pauvres : en échange, vous aurez un trésor dans le ciel. Puis, venez, suivez-moi. Peut-être ferai -je de vous un apôtre. — L'appel est positif ; il a été provoqué par les propres dispositions du jeune homme. Se peUt-il voir Une vocation plus authentique et plus belle? Pourtant, elle échoue. Les paroles du Seigneur l'affligèrent, dit saint Marc, et il s'en alla, triste ; car il avait de grands biens. Combien d'hommes ont passé, inattentifs, à côté de La perfecti<Mi, à côté du bonheur, à côté de Dieu, Uniquement parce qu'ils étaient riches ! Les richesses ne viennent pas du diable, être riche n'est pas un péché; cependant, — et c'est ici que la leçon évangéliqlie ressort tout entière, — l'attachement exagéré à une chose qui n'est pas mauvaise en soi peut faire avorter toute notre vie. Et il existe d'autres richesses, — les désirs, les vouloirs, les systèmes, les passions secrètes, les inerties, — qui ont en nous le même résultat effrayant. La grande loi de la vie surnaturelle est de n'être prisonnier de rien : la première de toutes les conditions requises pour apimrtenir à Dieu et pour jouir de Dieu, c'est la liberté intérieure. A des âmes privilégiées, Dieu demande l'affranchissement réel et effectif de tOTite possession créée. Dieu seul est bon : heureUx ceux qui ne s'attachent qu'à lui!
Et tandis que le disciple d'un jour s'éloignait avec son chagrin, le Seigneur ajouta tristement : « Combien il est difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le Royaume des cieUx ! » Ce paradoxe divin, qui reiDroduisait la Béatitude de la pauvreté, atteignait les profondeurs de l'âme juive. Dire que les pau^Tes sont aimés de DieU, cela s'entendait encore, comme d'une compensation ; mais déclarer qu'ils sont heUreUx et les riches malheureux, affirmer la dignité éminente des pauvres dans l'Église de Dieu : c'était déconcerter des esprits habitués à considérer la prospérité matérielle comme la récompense normale de la vertu. N'était-ce pas aussi modifier de fond en comble les conditions de la religion et du bonheur? Aussi, l'étonnement des disciples
LE CONSEIL DE LA rAlVRBTÉ VOLONTAIF^E 599
est-il extrême : ohstwpescehant. Il fa\it que le Seigneur renouvelle son assertion, en l'exioliquant.
« Mes enfants, combien il est difficile à ceux qui s'appuient sur leurs richesses, qui se confient en elles, d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux, » Entendons la métaphore du Seigneur au sens naturel, comme une sorte de proverbe, sans voir dans le mot x.â[/.Yi^o; une transformation de -/cxaO.o:, câble ; sans voir dans le foramen aciis la porte dite : de V Aiguille. Le Seigneur nous l'a enseigné déjà : la porte qui donne accès au Royaume est étroite (Mt., vii, 13-14); se présenter devant elle avec tout l'encombrement des richesses, c'est s'obliger à demeurer dehors. Il y a impossibilité morale, non plus seulement de perfection, mais cette fois de salut, pour l'homme riche prisonnier .et victime de la fortune. Les richesses sont un péril, répétons-le, à raison de la confiance que nous mettons en elles et qui nous dispense de recourir à Dieu ; à raison de l'immortification qu'elles suggèrent ; à raison des tentations dont elles sont le principe, car elles concentrent en elles seules la valeur virtuelle de toutes les jouissances qu'elles représentent, parce qu'elles en sont l'équivalent et l'instrument,
La stupeur des disciples s'est accrue en entendant la comparaison choisie par le Seigneur. Et ils se demandent entre eux : « Mais alors, qui pourra être sauvé? » Le Seigneur regarde, comme pour les rassurer, ces hommes entrés déjà dans la voie du renoncement, et leur dit : « Pour l'homme abandonné à ses propres forces, oui, cela est impossible ; mais avec Dieu, cela se peut : car tout est possible à Dieu. » Les richesses, alors même qu'elles n'inclineraient pas au mal, ce qui est l'ordinaire, fournissent sans doute au riche une occasion d'inquiétude, de cupidité, de rivalité, de défiance d'autrui, de confiance en soi et de superbe; toutefois, le Seigneur peut intercepter cette action maudite et en conjurer les résultats ordinaires. Il est possible de détacher l'homme de ses biens, même sans les lui enlever : mais la grâce seule réalise ce miracle.
Mt., XIX. — -' Tune res-pondens Petrus, dixit ei : Ecce nos reliquimus omnia, et secuti sumus tè; quid ergo erit nohis ? ^^ Jesu^ autem dixit iïlis : Amen dico vobis, quod vos qui secuti estis me, in
re gêner atione, cum sederit Fiîius hominis in sede majestatis suae, sedehitis et vos super sedes duodecim, judicantes duodecini tribus Israël. ^^ Et omnis qui reîiquerit dotnum, vel fratres, aut sorores, aut 'patrem, aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros, propter nomen meum, centuplum accipiet, et vitam aeternani possidebit. ^^ Multi autem erunt primi novissimi, et novissimi primi.
Me, X, - — ^^ Et coepit ei Petrus dicere : Ecce nos dimisimus omnia, et secuti siimus te. ^^ Respondens Jésus, ait : Amen dico vobis, nemo est qui reliquit domum, aut fratres, aut sorores, aut patrem, aut matrem, aut filios, aut agros, j^f'opter me et propter evangelium, ^^ qui non accipiat centies tantiim, nunc in tempore hoc, domos, et fratres, et sorores, et maires, et filios, et agros, cum persecutionibus, et in saeculo future vitam aeiernam. ^^ Multi autem erunt primi novissimi, et novissimi primi.
Le, XVIII. — 28 jiif diifgjji Petrus : Ecce nos dimisimus omnia, et secuti sumus te. -^ Qui dixit eis : Amen dico vobis, nemo est qui reliquit domum, aut parentes, aut fratres, aut uxorem, aut filios, propter regnum Dei, ^'^ et non recipiat multo plura in hoc tempore, et in saeculo venturo vitam aeternam.
Ce n'est, croyons-nous, ni le péril auquel sont exposés ceux qui possèdent, ni même l'espérance d'une comjjensation qui provoquèrent la question de saint Pierre. Il n'était pas calculateur. Seulement, le Seigneur, dans son entretien avec le jeune homme riche, lui avait dit : « Allez vendre tout ce que vous avez, donnezen le prix aux pauATcs, et vous aurez un trésor dans le ciel » ; et ces dernières paroles avaient éveillé chez l'Apôtre une sainte et légitime curiosité. Que sera cette richesse céleste, proposée à l'homme qui se dépouille de tout avoir terrestre ? Auront-ils, eux aussi, un titre à ce trésor, les disciples qui ont abandonné, et de si bon cœur, leur modeste avoir? « Nous autres, nous avons tout quitté, pour vous suivre: quel sera notre sort? comment serons-nous traités? »
La réponse du Seigneur est confirmée par une sorte de serment dixin reproduit fidèlement par les trois spioptiques : En vérité, je vous le déclare, à vous qui m'avez suivi, voici ce qui est réservé. Au jour de la rénovation de toutes choses, au jour du ciel nouveau et de la terre nouvelle, alors que le Fils de l'homme sera assis