ENTRETIEN AVEC NICODÈME
les âmes? quel est leur terme? à quelles lois obéit le développement d'une A-ic suniaturclle? le monde est incompétent pour l'apprécier.
Nicodème, en écoutant le Seigneur, ne cède pas à une impression de doute ; peut-être même salue-t-il de son désir ardent l'accomplissement de cette radicale et glorieuse révolution ; mais parce qu'elle dépasse toute force humaine, il demande : « Comment cela se pourra-t-il faire? » Et quels procédés seront efficaces |x>ur une telle œuvre? — « Comment, re2Drend à son tour le Seigneur, vous êtes maître en Israël, et vous ne connaissez pas ces choses ! » c'est-à-dire la révolution que Dieu médite et les voies par lesquelles elle s'accomplira. Les prodiges vous ont-ils manqué? Dieu n'a-t-il pas montré sa puissance? N'avez-vous pas lu les prophètes, ÉzécMcl, par exemple (xxxvi, 22-32), et de\âné les procédés dont usera le Seigneur? vous êtes chargé, comme docteur, de montrer le caractère symbolique et figuratif des rites et miracles décrits dans les Livres Saints, et vous ignorez ! — Il est à remarquer que le Seigneur, après avoir jusque-là parlé en son nom et au singulier, — et avant d'y revenir encore au verset 12, — subitement, au verset II, parle au nom de plusieurs, comme s'il ne faisait que citer un adage courant, incriminant comme inexcusables ceux qui se dérobent à un témoignage qu'on ne peut récuser sans mauvaise foi. Les autres explications, qui pour justifier ce pluriel inattendu supposent le collectif avec le Père, ou avec les projîhètes, ou même avec des apôtres présents à l'entretien, nous paraissent dénuées de tout élément plausible. «En vérité, en vérité, je vous le dis, nous parlons de ce que nous savons et rendons témoignage de ce que nous avons vu : et vous n'acceptez pas notre témoignage ! Si, lorsque je vous ai parlé des choses qui se passent sur terre, vous n'avez pas cru, comment croirez-vous si je vous parle des choses célestes?» Dans la personne de Nicodème, le Seigneur vise la SjTiagogue et son hostilité. Déjà, dans l'Ancien Testament, et au cours de toute l'histoire juive, alors oue les œuvres de Dieu et ses enseignements étaient de l'ordre sensible, le peuple n'a cessé d'être en révolte et de témoigner de son incrédulité : comment croirait-il, aujourd'hui que le Fils de Dieu apporte une doctrine plus haute, toute céleste, la vie surnaturelle, la Rédemption, l'Eucharistie?
Je, III. — ^^ Et nemo ascendit in caehtm, nisi qui descendit de caelo, Filius hominis, qui est in caelo. ^^ Et sicut Moyses exaltavit serpentem in deserto, ita exaltari oportet Filium hominis, ^^ ut omnis qui crédit in ipsum non pereat, sed haheat vitam aeternam. "^^ Sic enim Deus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum daret ; ut omnis qui crédit in eum non pereat, sed haheat vitam aeternam. ^' Non enim misit Deus Filium suum in mundum ut judicet mundum, sed ut salvetur mundus per ipsum. ^^ Qui crédit in eum, non judicatur ; qui autem non crédit, jam judicatus est, quia non crédit in nomine unigeniti Filii Dei. ^^ Hoc est autem judicium : quia lux venit in mundum, et dilexerunt homines magis tenehras quom lucem ; erant enim eorum mala opéra. ^^ Omnis enim qui maie agit, odit lucem, et non venit ad lucem, utnonarguantur ojjera ejus. ^^ Qui autem facit veritatem, venit ad lucem, ut manifestentur opéra ejus, quia in Deo sunt facta.
Il est naturel que ces réflexions soient attribuées à saint Jean plutôt que placées sur les lèvres du Seigneur. Elles ressemblent beaucoup à celles du chapitre i (15-1 S). Dans les deux cas, le dessein de l'évangéliste est de nous affirmer, avec la divinité du Sauveur, l'autorité souveraine de sa doctrine. Comme Nicodème l'avait reconnu, Jésus était venu de Dieu : mais il en venait mieux que les prophètes, à un titre infiniment supérieur. Il \'it dans la pleine lumière ; il est lui-même la lumière. Qui est jamais allé puiser la vérité à sa source? qui est descendu de ce sanctuaire pour nous apjjorter la vie? Il n'en est qu'un seul au monde qui possède l'autorité absolue : c'est le Fils de l'homme, celui qui est descendu du ciel, qui y est remonté, qui y règne aujourd'hui. Il est le vrai docteur de l'humanité. Et il faut qu'il soit élevé sur le monde, montré au monde, xn de lui. Il faut que l'évangélisation porte son nom partout. S'il a été élevé en croix, c'est pour que sa croix même lui fût une chaire d'où il parlât au monde, pour le salut de ceux qui ont foi en lui. Les choses se passent comme jadis au désert (Num., xxi, 6-9). Lorsque le peuple des murmurateurs fut atteint par la j^laie des serpents de feu. Moïse fit dresser sur une croix un serpent d'airain : il suffisait de le regarder pour être guéri. Il en va de même dans l'économie nouvelle : tout homme qui lève les yeux avec foi vers le Seigneur crucifié, qui croit à la doctrine du Seigneur crucifié, échappera à la mort éternelle. L'efficacité de cette seconde nais-
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sancc dont il a été parlé à Nicodème se puise au sacrifice du Calvaire. Tout homme, Juif ou gentil, qui croit « en lui », c'est-à-dire qui a foi, qui est baptisé et qui demeure en lui, i^ossède la vie éternelle. On ne peut puiser la vie que là où elle est.
Sauf à encourir le reproche de paradoxe, nous dirions volontiers qu'il n'y a au monde qu'un seul mystère. Est-ce le mystère de la Très Sainte Trinité? Non : il est normal que Dieu soit audessus de notre pensée et des expériences qui ont formé notre pensée ; il est naturel que Dieu ne ressemble à rien de créé. Est-ce donc le mystère de l'Incarnation? Mais on lui trouve quelque raison, il est rendu jusqu'à un certain jjoint explicable si Dieu aime, s'il aime et agit en Dieu. Et c'est pour cela que saint Jean donne ailleurs comme l'acte de foi essentiel de la vie chrétienne cette croyance à l'amour de Dieu pour nous : Et nos cognovimus et credidimus caritati qiiam habet Deus in nohis (I Jo., IV, 16). Mais nous n'avons fait que reculer la difficulté, car nous ne savons pas pourquoi Dieu nous aime ; et c'est là qu'est le rnystère. Est-ce que nous sommes dignes d'être aimés, d'être aimés de Dieu? Est-ce que Dieu, dans sa solitude, n'est pas pleinement et éternellement heureux? Y a-t-il donc chez lui comme un besoin d'aimer et de se donner? Sur tout cela Dieu nous renseignera quelque jour, s'il lui plaît ; il nous montrera que son être comme son amour sont de lui, a se. En attendant, nous savons que Dieu nous aime. Cela suffit. Et il aime jusqu'à l'excès : propter nimiam caritatem suam qua dilexit nos (EY>h.., II, 4). « Dieu, dit l'évangéliste, a aimé le monde au point de donner son Fils unique, afin qUe quiconque s'attache à lui par la foi ne périsse pas, mais possède la vie éternelle. » C'est, en j)eu de mots, tout le dessein de Dieu dans l'Incarnation, la Rédemption, l'Église, l'éternité.
Il n'est pas d'autre motif de l'Incarnation que la miséricorde et l'amour. « Car Dieu n'a pas envo3'é son Fils dans le monde pour qu'il jugeât le monde, mais afin que le monde fût sauvé par lui. » Si le Seigneur n'était i^as venu, tout homme eût été jugé, c'est-à-dire condamné, exclu de la vie éternelle. S'il vient, c'est, dans l'intention de Dieu, afin qu'échappent à une sentence de mort tous ceux qui l'accueilleront comme leur Sauveur. « Celui qui croit en lui n'est pas jugé » : celui qui est en Notrc-Seigneur Jésus-Christ n'a rien à craindre, à la seule condition qu'il y soit tout entier, par sa jjensée, par sa volonté, jDar ses affections, par
son activité, par tout son être. « Quant à celui qui ne croit pas, il est déjà jugé, parce qu'il n'a pas eu foi au nom du Fils unique de Dieu. » Il se maintient volontairement en dehors du salut, il renonce à l'unique moyen d'être reçu chez Dieu ; il se condamne lui-même.
La méditation de saint Jean se poursuit. Il est vrai que le Seigneur n'est pas venu pour juger ; il est non moins vrai que sa venue a été l'occasion d'un jugement, d"un discernement parmi les hommes. Voici en quoi consiste ce jugement. La lumière est venue dans le monde : elle y est venue en personne et elle a habité parmi nous. Il en est qui se sont attachés à elle ; il en est d'autres qui ont j^référé les ténèbres à la lumière. La lumière s'approchait : pourquoi ont-ils fait tant d'efforts poux s'éloigner d'elle? C'est que leurs œuvres étaient mauvaises. Ils s'aimaient eux-mêmes, ils aimaient leUr mal, et ils trouvèrent importune la lumière qui venait à eux ; ils avaient un système, des habitudes mentales, et ils s'y enfermèrent jalousement, défiant l'effort qui prétendait les sauver. Car c'est chose fatale : quiconque fait le mal, hait la lumière et se détourne d'elle ; il a besoin des ténèbres, afin de n'avoir pas à rougir devant soi-même et devant tous de ses œu\T:es perverses. Mais celui qui fait la vérité \'ient à la lumière, il aime le grand jour: il ne redoute pas, lui, que ses œuvres soient manifestées, car elles sont accomplies en Dieu, selon Dieu ; non pas qu'il recherche le regard et l'applaudissement des hommes, mais il n'a rien à dissimuler : il a son âme dans ses mains ; chacun y peut hre à son gré. — Ces réflexions de saint Jean, en même temps qu'elles sont une prédication, expliquent le partage qui a lieu dans le monde à l'heure de l'Incarnation et au cours des âges ; elles mettent à nu le motif de la haine dont est poursui\de la vérité morale et surnaturelle : ceux qui font la vérité, c'est-à-dire qui établissent la conformité entre leurs œu\Tes et la loi, comment s'élèveraient-ils contre la vérité, n'ayant point de motif pour le faire?
Jo., III. — --Post haec venit Jésus, et discipuli ejus, in terrain Judaeam; et illic demorabatur cum eis, et baptizabai. ^^Erat autem et Joannes baptizans in jEnnon juxta Salim, quia aquae multae erant illic ; et veniebant, et baptizabantur. ^^ Xondum enim missus f Itérât Joannes in carcerem. ^^ Facta est auiem quaestio ex discipulis Joanyiis cum Judaeis de purificaiioiie. ^^ Et venerunt ad