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CHAPITRE III

SICHAR. CANA. CAPHARNAUM

Le, III. — ^^ Herodes autem tetrarcha, cum corriperetur ah illo de Herodiade, uxore frairis sui, et de omnibus malis quae fecit Herodes, 2° adjecit et hoc super omnia, et inclusit Joannem in carcere.

Saint Jean-Baptiste prêchait à tous la vérité avec une égale franchise. Il n'épargnait pas même Hérode le tétrarque. Nous savons par saint Matthieu (xiv, 3-4) et par saint Marc (vi, 17-18) le non licet qu'il adressait à Hérode au sujet de son mariage adultère et incestueux avec Herodiade, femme de son frère Philippe, le fils déshérité d'Hérode le Grand. Il protestait d'ailleurs contre tous les forfaits du prince. Le mauvais génie d'Antipas, l'ambitieuse et cruelle Herodiade, s'employa à perdre le Précurseur. Elle détermina le tétrarque à combler la mesure de ses iniquités, et, malgré la déférence personnelle qu'il témoignait à saint Jean-Baptiste, à se saisir de lui et à l'incarcérer dans la forteresse de Machéronte, à l'est de la mer Morte.

Mt., IV. — 12 Cum autem audisset Jésus quod Joannes traditus esset, secessit in Galilaeam ;

Me, I. — ^* Postquam autem traditus est Joannes, venit Jésus in Galilaeam...

Le, IV. — ^* Et regressus est Jésus in virtute Spiritus in Galilaeam...

Jo., IV. — ^ Ut ergo cognovit Jésus, quia audierunt pharisaei

guod Jésus plures discipulos facit, et haptizat, quam Joannes

^ {quanquam Jésus non haptizaret, sed discipuli ejus), ^ reliquit Judaeam, et abiit iierum in Galilaeam.

A la nouvelle de l'emprisonnement de Jean, le Seigneur quitte la Judée pour retourner en Galilée, conduit par l'Esprit de Dieu, dit saint Luc, et revêtu de sa force. Mais, objectera quelqu'un, pourquoi se retirer en Galilée, qui est précisément sous le gouvernement immédiat d'Hérode ? Ce que le Seigneur veut alors é^^ter, c'est moins la persécution d'Hérode que la jalousie des pharisiens et la facilité avec laquelle cette jalousie pouvait mettre en mouvement la même puissance qui s'était emparée du Précurseur. La Synagogue avait les yeux ouverts surtout sur la capitale ; c'est à Jérusalem et dans les environs que s'exerçait sans limites un pouvoir religieux centralisé. En Galilée, le Seigneur serait moins aperçu, moins surveillé : il serait, comme l'on dit, en province. Le motif principal de cette retraite en Galilée nous est fourni par le quatrième évangile : elle eut lieu dès que Jésus apprit que sa réputation était parvenue aux oreilles des pharisiens ; ils s'étonnaient que le Seigneur eût déjà plus de disciples et baptisât plus de monde que saint Jean, encore que Jésus n'administrât pas en personne le baptême : il se faisait suppléer par ses disciples.

Jo., rv. — ^ Oporiebat autem eum transire per Samariam. ^ Venit ergo in civitaiem Samariae, quae dicitur Sichar, juxta praedium quod dédit Jacob Joseph, filio suo. ^ Erat autem ibi fons Jacob. Jesu^ ergo, fatigatu-s ex itinere, sedebat sic supra fontem. Hora erat quasi sexta. ' Venit mulier de Samaria haurire aquam.Dicit ei Jésus : Da mihi bibere. ^ Discipuli enim ejus abierant in civitaiem, ut cibos emerent. ^ Dicit ergo ei mulier illa Samaritana : Quomodo tu, Judaeus cum sis, bibere a me poscis, quae sum mulier Samaritana? Non enim coutuntur Judaei Samaritanis. ^° Respondit Jésus, et dixit ei : Si scires donum Dei, et quis est qui dicit tibi : Da mihi bibere, tu forsitan petisses ab eo, et dedisset tibi aquam vivam. ^^ Dicit ei mulier : Domine, neque in quo haurias habes, et puteus alius est ; unde ergo habes aquam vivam? ^^ Numquid tu major es pâtre nostro Jacob, qui dédit nobis puteum, etipse

ENTRtTLEX AVEC LA SAMARITAINE 13ti

ex eo Mbit, et filii ejus, et pecora ejiLS? ^^ Respondit Jésus, et dixU ei : Omnis qui hibit ex aqua hac, sitiet iterum ; qui autevi biberit ex aqua quam ego dabo ei, non s-itiet in aeternum ; ^'^ sed aqua qumn ego dabo ei, fiet in eo fons aquae salieiitis in vitam aeternam. 15 Dicit ad euni mulier : Domine, da imhi >hanc aquam, ut non sitiam, neque veniam hue haurire. ^^ Dicit ei Jésus : Vade, voca vinim tuum, et veni hue. ^' liespondit mulier, et dixit : Non habeo virum. Dicit ei Jésus : Bene dixisti, quia Non habeo virum. ^^ Quinque enim viros habuisti, ei nunc queni liabes non est tuus vir ; hoc vere dixisti. ^^ Dicit ei mulier : Domine, video quia proplieta es tu. 2^ Patres nostri in monte hoc adoraverunt, et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet. ^^ Dicit ei Jésus : Mulier, crede mihi, quia venit hora, quando neque in monte hoc, neque in Jerosolymis adorabitis Patrem. ^^ Vos adoratis quod nescitis ; nos adoramus quod scimus, quia salus ex Judaeis est. ^^ Sed venit hora, et nunc est, quando veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritaie. Nam et Pater taies quaerit, qui adorent eum. ^^ Spiritus est Deus ; et eos, qui adorant eum, in spiritu et veritaie oportet adorare. ^5 Dicit ei mulier : Scio quia Messias venit ( qui dicitur Christus) ; eum ergo venerit ille, nobis annuntiabit omnia. ^^ Dicit ci Jésus : Ego sum, qui loquor teciini.

Pour se rendre de Judée en Galilée, le Seigneur n'avait pas de chemin plus court que de traverser la Samarie.Un Juif ne s'aventurait sur cette route que pour gagner du temps et par nécessité : ordinairement, on faisait un détour par la Pérée. Or, le Seigneur arriva jDrès d'une ville de Samarie appelée Sichar. Malgré l'autorité d'anciens auteurs qui, comme Eusèbe, ont distingué Sichem et Sichar, il s'agit probabloment de la même ville, Sichem est le nom antique, devenu dans la suite Sichar, « la ville de l'ivresse » (Is., xxviii, 1 sq.). Elle était située dans l'étroite vallée qui sépare l'Ébal et le Garizim. Restaurée par Vespasien, elle prit le nom de Flavia Neapolis, Naplouse ; Sichar, écrit saint Jean, se trouvait près du champ que Jacob donna à son fils Joseph (Gen., XLViii, 22). Il y avait là un j^uits, dit de Jacob, creusé par lui, croyait-on dans le pays. Les chaiDitres xxi et xxvi de la Genèse nous ont aj^j^ris quelle importance avaient les jîuits pour des tribus nomades, et aussi avec quelle violence on se les disputait parfois.

Il semble que le Seigneur, pour arriver en Galilée, ait pressé la

marche ; quoi qu'il en soit, il était fatigué, et il s'assit tout simplement auprès du puits, sur la margelle. C'était environ la sixième heure, notre heure de midi. Vient une Samaritaine pour puiser de l'eau; des traditions l'appellent Photine. Et Jésus lui dit : «Donnez-moi à boire. » Comme auprès de Nicodème, le Seigneur a recours à l'apostolat de la bonté. Il n'ignore pas l'hostilité qui règne entre Juifs et Samaritains. Le temple élevé sur le mont Garizim était schismatique, il était rival du temple de Jérusalem, et les Samaritains faisaient peu d'accueil aux Galiléens qui se rendaient à la ville sainte (Le, ix, 51-56), et aux Juifs qui remontaient vers le nord. Or, la Samaritaine avait aussitôt reconnu un Juif. Les positions étaient ainsi dessinées, alors même qu'aucun mot n'avait été prononcé encore. Avec une habileté divine, le Seigneur parle le premier, et il demande un service. Il est seul, il est fatigué ; afin de permettre la confession de la Samaritaine, et de peur qu'elle n'ait à rougir devant d'autres que lui, il a envoyé ses disciples à Sichar acheter des "vdvres. Sans doute, les anges auraient pu s'empresser, comme au lendemain de la tentation, de lui donner assistance : mais ils ne sont pas mandés ; le Seigneur veut tenir son secours de cette créature qui survient, qui ne sait rien de lui, qui ne pressent aucunement où Dieu la mène. Le Seigneur s'en remet à elle; il sollicite d'elle un acte facile, de simjjle humanité.

Cette diplomatie miséricordieuse n'a pas l'air de réussir dès la première heure. La Samaritaine est sur ses gardes. Elle ne témoigne que surprise, surprise mêlée d'ironie, peut-être : « Comment vous, un Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme de Samarie? » Car il n'y a pas de rapports, dit saint Jean, entre Juifs et Samaritains. La réponse n'était jjas aimable ; mais enfin, la glace se trouvait rompue. Supposez qu'à cet instant, vraiment décisif, le Seigneur eût répliqué avec Un peu de hauteur et de vivacité : la Samaritaine s'en serait allée, irritée et maugréant, et c'eût été fini. Mais l'âme du Seigneur est douce, et bonne, et indulgente. Il feignit de n'avoir pas compris ce qu'il y avait de désobligeant dans la réponse et poursuivit : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, c'est vous-même qui l'auriez prié, et il vous aurait donné de l'eau vive. » Nous aurons l'occasion de le remarquer souvent le Seigneur recourt volontiers au procédé socratique : il dit des choses qui semblent étranges, pour mettre en mouvement notre

esprit de recherche ; son dessein est de faire sortir les intelhgences du cercle étroit de leurs expériences immédiates. Ici, c'est sa démarche même qui est extraordinaire, afin de j^rovoquer la surprise de Photine. La conduite paradoxale qui le fait, lui Juif, s'adresser à une femme Samaritaine, a excité en effet la curiosité de cette dernière; elle a fait la réponse étonnée que nous avons lue. Votre surprise, lui répond le Seigneur, \icnt de ce que voUs ignorez. Vous ne savez pas le don de Dieu. Vous ne savez pas que toutes ces rivalités sont effacées aujourd'hui. Si vous saviez ce qUe Dieu a donné au monde (Jo., m, 16) ; si vous saviez le nom de celui qui s'est incliné devant vous pour vous demander un peu d'eau à boire, vous eussiez sans doute parlé la première et demandé vous-même de l'eau vi\'^, — non seulement de l'eau qui coule, à la différence de celle que les terres laissent filtrer et qu'on recueille, mais de l'eau qui jaillit.

Cet enseignement sera complété dans un instant, et plus tard encore (vii, 38-39), par le Seigneur lui-même. Mais il dépassait de beaucoup la pensée de la Samaritaine ; et tout occupée de l'eau qu'elle vient chercher, de l'urne qu'elle va remplir ; ne voyant que le symbole, n'apercevant pas dans cette parabole la réalité symbolisée, elle répond au hasard : Comment ! de l'eau vive ! mais il faudrait aller jusqu'à la source même. Le puits est profond ; et vous n'avez rien pour puiser. — Pourtant, elle donne à Jésus le nom de Seigneur, ce qui est déjà de la courtoisie et du respect. Un premier pressentiment s'élève en elle : Estce donc que vous avez une eau meilleure que celle-ci? Seriez-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, à nous, Samaritains; qui a bu de cette eau, avec ses fils, avec ses troupeaux? S'il avait existé une eau meilleure que celle-ci, une source à fleur de terre, croyez-vous que notre père Jacob ne l'eût pas trouvée? — On sent avec quelle jalousie les gens de Samarie gardaient, pour les opposer aux Juifs, les traditions qui les rattachaient aux patriarches. Même alors que le ton est partiellement changé, Photine demeure en garde et se défie toujours.

Le Seigneur aurait pu répondre par l'affirmative à la question directe : « Etes-vous plus grand que notre père Jacob? » Mais il eût indisposé la Samaritaine en affirmant, comme il le fera ailleurs, qu'il y a ici plus que Jacob, plus que Jonas, plus que Salomon (Mt., xii, 41-42). La vraie question, d'ailleurs, eût été ainsi déplacée par une diversion fâcheuse : car pour le Seigneur

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aussi bien que pour la Samaritaine, il s'agit de l'eau, mais pas de la même. Quels sont donc les avantages de l'eau offerte par Jésus, avantages tels qu'elle eût dû, la première, chercher à s'en procurer? Peut-être, cette fois, Photine sortira-t-elle de ses mesquines iJiéoccupations de ménage, lorsque la comparaison établie aura montré les qualités des deux eaux. « Celui qui boit de l'eau de ce puits aura soif encore ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus soif, éternellement. Car l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissante, en vie éternelle. » L'eau de Jacob désaltère le corps, et pour un instant, et la source en demeure extérieure ; l'eau que propose le Seigneur est bien différente ; qui en boit n'aura plus soif, il portera sa source en lui, source d'eau xive, jaillissant à flots, source qui ne tarira pas. Boire, c'est croire ; l'eau, c'est la vie surnaturelle et tous les dons créés et incréés qu'elle implique. Par sa nature, et dans sa plénitude, elle élimine de notre âme toute soif, tout désir, tout besoin. Elle suffit.

Mais Photine demeure obstinément fidèle à son point de vue étroit. C'est justement mon affaire, dit-elle; voilà bien l'eau dont je \-oudrais, cette eau vi\^e, moyennant laquelle on n'aurait plus soif et on ne serait plus obligé de venir de la Wlle jusqu'ici pour faire sa provision. — Et voici qu'elle demande enfin, qu'elle formule un désir : « Seigneur, donnezmoi cette eau... » Il va de soi qUe pendant qu'il jjarle, le Seigneur, par ime opération intérieure très douce, fait descendre la lumière dans l'âme de la Samaritaine, et crée en elle les dispositions de docilité, d'humilité, de confiance, qui, seules, assurent le suqcès. Mais s'il y a au coeur de la Samaritaine un désir commençant de la vie surnaturelle, il y a aussi des renoncements et des éliminations à consentir. La chose est délicate; le Seigneur prend encore un ingénieux détour : Allez d'abord, lui dit-il ; le bien de Dieu est abondant, l'eau vive coule pour tout le monde : allez dire à \'otre mari de venir avec vous. — Photine répond : « Je n'ai pas de mari. » C'est sa confession exacte et loyale, mais réticente. Et le Seigneur, en partie peut-être pour la tirer d'embarras et lui épargner des i^récisions pénibles, lui révèle sa vraie situation. « A^ous avez«eu raison de dire : Je n'ai pas de mari ; car ^•ous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n'est pas votre époux ; c'est vrai, ce que -vous avez dit. »

« Seigneur, reprend la femme, je vois que vous êtes un prophète ! » Elle confesse implicitement la vérité de ce qu'a avancé le Seigneur, explicitement la connaissance surnaturelle et la dignité de celui qui lui parle. Puis, un instant de silence. Nous allons voir que la Samaritaine, quels que fussent d'ailleurs ses torts, avait une conscience vraiment religieuse. Sitôt qu'elle a reconnu, dans la personne de Jésus, un en\'oyé de Dieu extraordinaire, elle lui demande la solution de ses doutes. Ce n'est pas une diversion jjour échapper au Seigneur et esquiver mi reproche; ce n'est pas davantage qu'elle ait oublié l'eau Aive dont lui a parlé le prophète ; mais, avec un sens très exact de ce en quoi consiste la vie surnaturelle, un rapport normal avec Dieu et la prestation du culte qui lui est dû ; dans sa loyauté qui veut s'éclairer, elle expose le problème auquel elle a souvent pensé. On était en face du mont Garizim, où, vers 430 avant Jésus-Christ, avait été éle^é le sanctuaire national. « Nos pères, dit la Samaritaine, c'est sur cette montagne qu'ils ont adoré, et vous dites, vous autres, que c'est à Jérusalem qu'est le lieu où il faut adorer. » Lorsque Photine dit : nos pères, elle ne veut pas parler seulement de la population samaritaine, confuse et mêlée, telle qu'elle s'était reconstituée après la destruction du royaume d'Israël (IV Reg., xvii) ; elle fait allusion à des ancêtres communs, à la souche même de la race juive ; car les Samaritains se réclamaient, en faveur de leur culte, de certains textes du Pentateuque, interprétés et quelquefois remaniés arbitrairement (Gen., xxxiii, 20 ; DeUt., XXVII, 1-8 ; Jos., XXIV, 1). Garizim, d'après eux, était xm. heu saint ; son sanctuaire jouissait d'une longue possession. Il ne peut y avoir, ripostaient les Juifs, qu'un seul temple du Dieu miique (Deat., xii, 4 sq.), et Dieu a chcisi Jérusalem.

Pour répondre au cas de conscience de la Samaritaine, la parole du Seigneur j^rend un singulier accent de solennité. Tout à l'heure, l'eau du puits de Jacob lui a fourni l'occasion d'élever les âmes jusqu'à la source divine qui jaiUit en elles : maintenant, par un procédé identique, il les élève, d'un culte matériel, étroit et souvent grossier, à la conception spirituelle et définitive d'un culte aimé de Dieu. « Croyez-moi, fenunc, dit Jésus : l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père. » C'est chose presque oiseuse de dirimer la controverse entre Juifs et Samaritains, entre le mont Sion et le mont Garizim ; désormais ces divisions n'eixisteront plus : le

culte de Dieu ne sera plus limité à un lieu. Pourtant, dans une parenthèse rapide, le Seigneur règle à l'avantage des Juifs le problème particulier proposé par Photine : « Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des Juifs. » La religion des Samaritains, en dehors même des éléments idolâtriques accueillis par elle, limitée aux seuls livres de la Loi, pratiquée d'ailleurs par une population additionnée d'une forte portion païenne, était devenue une sorte de déisme chétif. Dans une lettre adressée à Antiochus Épiphane, les Samaritains n'avaient même pas hésité, afin de s'assurer un avantage sur Jérusalem, à solliciter que le temple du mont Garizim portât le nom de Jupiter Hellénique. Ils adoraient Dieu, sans doute, mais un Dieu qu'ils ne connaissaient pas. Les Juifs, plus fidèles, maintenus par un pouvoir religieux régulier, avaient conservé tout le Mosaïsme et les espérances messianiques ; ils étaient les vrais dépositaires des promesses, et c'était d'eux, c'était de Juda, que devait venir le salut (Is., ii, 2-3). Leur situation était donc privilégiée, jusqu'à l'heure où la Jérusalem spirituelle n'aurait d'autres limites que les confins de la terre.

Le Seigneur reprend (23-24) l'enseignement amorcé déjà (21). La formule, cette fois, n'est plus négative : c'est l'exposé positif et formel de la grande révolution religieuse. « Mais l'heure vient, et elle est venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car le Père réclame de tels adorateurs. Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c'est en esprit et en A'érité qu'ils doivent adorer. » Nous apprenons ici, avec l'heureuse Samaritaine, tout ce qu'il suffit à l'homme de savoir : ce que c'est qu'adorer, adorer en esprit et en vérité, adorer le Père, adorer le Père en Esprit et en Vérité. Adorer, c'est s'incliner, c'est servir : dans ce terme compréhensif, l'Écriture, après l'ancienne Alhancc, résume tout l'ensemble de nos rapports avec Dieu, elle enveloppe à nouveau et le culte rehgieux, et la fidélité morale. Adorer en esprit, c'est adorer avec l'âme, avec le dedans comme avec notre corps, en Un mot avec l'être tout entier. Car il y aurait méprise à écarter le culte extérieur, que le Seigneur aime, alors même qu'il ne l'aime qUe vivifié par l'esprit. Conclure, de ce que Dieu cherche Un culte spirituel et sincère, qu'il n'y a plus de place pour les attitudes extérieures de la religion, c'est se heurter à l'exemple du Seigneur lui-même, qui nous a laissé des prières orales et de qui il est dit dans saint Luc : « Ayant fléchi

les genoux, il priait » (xxii, 41) ; c'est démentir Malachic, annonçant le sacrifice de l'Alliance nouvelle, le culte de l'Eucharistie (i, 11). Et, sans doute, adorer Dieu en vérité, c'est l'adorer non seulement par notre être, mais aussi par chacune des œuvres de notre vie, de manière à n'y laisser aucune déloyauté, aucune contradiction avec notre foi et notre prière.

Mais à qui rendrons-nous ce culte vraiment complet? A Dieu? On nous dit : au Père ; et trois fois, avec une insistance voulue, est répété ce nom de Père. Non que ce ne soit le même qui est réellement Dieu, et Père ; mais la Paternité de Dieu ne devait être mise en pleine lumière qUe par Je christianisme. Sans doute on la connaissait déjà dans l'Ancien Testament ; mais cette Paternité divine visait Israël, le peuple tout entier, rarement des particuliers. Et surtout, ce n'était pas, de façon distincte, une Paternité prenant sa source, son titre et son motif dans la vie même de Dieu, dans le mystère de la Très Sainte Trinité. Il était réservé au christianisme de faire de nous des enfants de Dieu, de donner à chacun de nous un titre à parler à Dieu comme fils. Sans omettre d'adorer chez Dieu l'être suprême, la cause infinie, le ci;éateur et la Providence, nous lui dirons désormais, divina institutione formati : notre Père, mon Père. Et j^our que l'homme osât prendre devant Dieli une attitude si nouvelle, il a fallu que Dieu lui-même donnât le signal, fît les premières démarches. Si Dieu se montre et se révèle comme Père, s'il donne pour moi son Fils imique, si je suis incorporé au Fils par la foi et le baptême, alors l'adoration me sera possible et facile. Et si Dieu me donne son Esprit, qui est aussi l'Esprit du Fils, je serai de taille à traiter intérieurement avec Dieu comme avec mon Père : « Parce que vous êtes fils, écrira l'Apôtre, Dieu a mis dans nos coeurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba, Père! » (Gai., IV, 6). J'adorerai en Esprit, parce que l'Esprit-Saint me rendra témoignage que je suis enfant de Dieu, et parce que luimême prie en mon âme, avec des gémissements ineffables (Rom., viii). Et j'adorerai en Vérité, parce que, dorénavant, je ne suis j)lus en face des figures et des ombres, des prophètes et des promesses, mais bien en face du Fils de Dieu et en contact assidu avec des réaUtés, voilées sans doute, mais présentes et intimes. Adorer le Père en Esprit et en Vérité est donc, en définitive, appartenir au Fils et à l'Esprit, et se laisser guider par les deux Personnes divines jusque chez le Père : « Par le Fils, dira

encore l'Apôtre, nous avons tous, Juifs et gentils, dans un même Esprit, accès chez le Père » ( Eph., ii, 18).

Tels sont les adorateurs que DieU réclame. Dieu ayant fait de son côté tout ce qui est requis pour s'assurer des adorateurs en esprit et en vérité, il ne les aura pas cherchés en vain. 11 est doux pour nous de savoir que Dieu désire quelque chose ; ce quelque chose est doux en lui-même ; il est doux de le lui donner. — Spiritus estDeus... Le Seigneur veut montrer que les exigences de Dieu tiennent à son caractère même, à l'affinité profonde qui doit régner entre Dieu et celui qui l'adore. Dieu est esprit : seult, lin culte en esprit peut lui agréer. Sacrifices, oraisons, jeûnes, rien ne lui sourit si l'âme ne se donne. C'est nous que Dieu veut. Et ces paroles rappellent enfin que DieU est affranclii de toutes conditions d'espace, nullement confiné à Jérusalem ou à Garizim ; il est j^artout ; et il est adoré dans son temple, là où il y a un chrétien qui prie son Père en secret (Mt,, at^, 6).

La plénitude de doctrine qui était proposée à Photine la conduisit-elle à se demander si le Messie ne serait pas présent? Ou bien cette doctrine si haute lui semblait-elle exiger des explications et des développements réservés sans doute au. Messie? Du moins ne saurait-on méconnaître les tendances religieuses qui sollicitaient son cœur et son amour de la vérité. Encore que mélangée de bien des erreurs, l'attente messianique existait chez les Samaritains. « Je sais, dit Photine, — et intérieurement le Seigneur aidait cette foi, — je sais que le Messie vient, celui qu'on appelle le Christ ; lorsque celui-là sera venu, il nous annoncera toutes choses. » D'avance, elle est gagnée à lui ; sa docilité est parfaite. Et Jésus lui dit : « Le Christ, c'est- moi qui vous parle. » En Judée, nous a dit le chai^itre précédent, le Seigneur ne se livrait pas, parce qu'il connaissait l'âme de chacun : ici, il se révèle tout entier. Jamais il n'a été ni plus précis, ni plus confiant.

Je, IV. — ^' Et continuo venerunt discipuli ejiis ; et mirahantur quia cummuliere loquebaiur. Nemo iamen dixit : Quid quaeris, aut quid loqueris cum ea? ^^ Reliquit ergo hydriam suam niulier, et àbiit in civitatem, et dicit illis hotninibus : ^ Venite, et videte hominem qui dixit inihi omnia quaecumque feci.; numquid ipse est Christus? ^^ Exierunt erao de civitate, et veniebant ad eu/m.

ENTRETIEN AVEC LA SAilARITAlNE 143

'^ Inierea rogahant eum disciptiH, dicentes : Rahhi, manduco. 22 JlJe auiem dicit eis : Ego cibum habeo manducare, quem vos nescitis. ^^Dicehant ergo discipidi ad ïnvicem : Ntimqmd aliquis attulit ei manducare? ^^ Dicit eis Jésus : Meus cihus est ut faciam voluniatem ejus qui misit me, ut perficiam opus ejus. ^^ Nonne vos dicitis quod adhuc quatuor menses sunt, et viessis venit? Ecce dico vobis : Levate oculos vestros et videte regiones, qiiia albae sunt jam ad messem. ^^ Et qui metit, mercedem accipit, et congre gai fructum in vitam aeternam, ut et qui seminat simul gaudeat, et qui metit. ^' In hoc cnim est verbum veruvi : quia alius est qui seminat, et alius est gui metit. ^^ Ego misi vos metere quod vos non laborastis ; alii laboraverunt, et vos in îabores eorum introistis. ^^ Ex civitate autem illa muJti crediderunt in eum Samaritanoi-um, jyropter verbum mulieris testimonium perhibentis : Quia dixit mihi omnia quaecumque feci. ^° Cum venissent ergo ad illum Samaritani, rogaverunt eum ut ibi mcneret. Et mansit ibi duos dies. ^^ Et multo plures crediderunt in eimi propter sermonem ejus. *^ Et mulieri dicebant : Quia jam non propter tuam loquelam credimus ; ipsi enim aiulivimus, et scimu-s quia hic est vere Salvator mundi.

L'évangélisation de la Samaritaine est terminée : les disciples peuvent revenir, avec leurs provisions. Ils s'étonnent de voir le Seigneur en conversation avec une femme, et avec une femme de Samarie. Les Juifs avaient peu d'estime pour le sexe faible. Dans le ser^'ice même de la sxTiagogue, un des remerciements adressés à Dieu i^ar l'oJBficiant était celui-ci : « Soyez béni. Seigneur, de n'avoir pas fait de moi une femme. » Dans la vie civile, wxx homme ne s'entretenait jamais iDubliquement avec une femme, fût-elle son épouse ; et un axiome des rabbins affirmait que mieux vaudrait brûler la Loi que de l'enseigner aux femmes. Le Seigneur et sa Mère ont changé tout cela. Malgré l'étonnement des disciples, aucun d'eux ne dit : « Que demandez-vous? » ou : « Pourquoi parlez-vous avec elle? » Et pendant que les disciples entourent leur Maître, la Samaritaine abandonne son urne vide, retourne à Sichar, et annonce à ses voisins, à ses voisines, ce qui \dent de lui arriver. Nul respect humain. « Venez voir, dit-elle, un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Est-ce que ce ne serait pas le Clirist? » Ce n'est pas qu'elle doute ; mais elle veut laisser à chacun le bénéfice de son expérience personnelle. C'est peut-être aussi l'expression d'une reconnaissance admirative pour

un don si inespéré. Elle sait bien qu'elle a trouvé le Christ : mais elle sait bien aussi qu'un témoignage formel serait regardé comme un fruit de l'enthousiasme ou de l'engouement ; au lieu que son interrogation piquera la curiosité de tous. Et en effet, les voici qui sortent de la ville et viennent au Seigneur.

Lorsque les disciples ont laissé Jésus auprès du puits de Jacob, quelque temps auparavant, il était fatigué, il avait faim et soif : maintenant qu'ils sont revenus avec des v^ivres, ils le trouvent dispos, n'ayant plus besoin de rien. « Maître, disent-ils, mangez. » — « Je me nourris, leur répond le Seigneur, d'un aliment que vous ne connaissez pas. « Déconcertés par cette déclaration inattendue, ils se disaient entre eux : « Est-ce que quelqu'un lui aurait apporté à manger? » Mais Jésus poursuit sa pensée : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de porter son œuvre à la perfection. » Il est vraiment le Verbe du Père et se rapiJorte tout entier à lui et à son œuvre. Cette œuvre est le salut de la grande famille humaine. Elle commence à s'accomplir ; la vocation de Samarie, c'est déjà le prélude de la vocation des gentils, et une telle perspective ravit l'âme du Sauveur ; la nourriture matérielle est oubliée.

« Vous-mêmes, ne dites-vous pas : Encore quatre mois, et c'est la moisson. Eh bien, je vous le dis : levez vos yeux et contemplez les champs ; ils sont déjà blancs pour la moisson. » A la vue des plaines de Samarie couvertes des blés en herbe et déjà drus, chacun des disciples fait à part soi cette réflexion que la moisson est assurée et proche. On est donc, semble-t-il, en décembre ou jan\ier. Il faut cependant, pour la moisson matérielle, attendre quatre mois encore : mais l'œuvre surnaturelle est plus avancée que l'autre. Ces régions samaritaines, qu'on regardait comme ingrates, sont mûres déjà; déjà nous en recueillons les prémices. Voyez ces campagnes blanchissantes : elles n'attendent plus que les moissonneurs. Et tout comme la moisson, lorsqu'elle est achevée, fait la joie du moissonneur et en même temps celle du semeur, voici que déjà le moissonneur reçoit son salaire et recueille son fruit « pour la vie éternelle », — un fruit qui ne sera plus dépensé, qui ne sera plus consommé, mais qui sera gardé à jamais dans les greniers du Père céleste. Le semeur, c'est le Père ; le moissonneur, c'est le Fils : d'une manière subordonnée, les semeurs, ce sont les patriarches, les prophètes, tous les justes de l'Ancienne Loi, saint Jean-Baptiste ; les moissonneurs, ce

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