LE VER LE FAIT CHAIR H
après moi m'a devancé, car il était avant moi. Il vient après moi par l'âge, par la date de son nnnistère, par sa situation en Israël, et je le devance en qualité de héraut ; mais il est réellement au-dessus de moi et antérieur à moi.
Dans les versets 16, 17, 18 les réflexions de l'évangéliste se poursuivent, inspirées par la finale du verset 1-t : plénum gratiae et veritatis. Le Verbe incarné est la source où tous, Juifs et gentils, nous avons puisé; c'est de sa plénitude que tout nous est venu : l'être, la vie, la lumière, dans l'ordre naturel ; mais surtout l'être d'enfants de Dieu, et la vie surnaturelle, et la lumière de grâce, en attendant la lumière de gloire. Ainsi nous retrouvons, sous la plume de saint Jean, la même doctrine qu'a prêchée saint Paul : la plénitude dont nous parlent les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens ; la vie surnaturelle dont l'Apôtre entretient les Corinthiens, les Galates, les Romains ; la grâce, qui s'accroît et se dépasse sans cesse, qui récompense par des largesses nouvelles notre fidélité d'hier. Remarquons encore que le Seigneur n'est pas une source étrangère à laquelle nous venions puiser ; c'est une richesse en qui nous entrons, une plénitude vivante en qui nous demeurons, — de même que le Fils est immanent à celui de qui il ijrocède.
Saint Jean a prononcé le nom de « grâce » : il en prend occasion pour noter, à la manière de saint Paul, combien les conditions de la vie religieuse sont différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient naguère : « Car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Moïse nous a donné la Loi, cette chose froide, impuissante et irritante, lorsqu'elle est seule. Encore ne venait-elle de lui que comme d'un intermédiaire et d'un ministre. Mais Jésus-Christ en personne est la plénitude d'où découlent, sur le monde entier, ces dons incomparablement supérieurs à la législation mosaïque : la grâce et la vérité. La grâce, c'est-à-dire l'adoption affectueuse, la bienveillance de Dieu restituée aux hommes en Notre-SeigneUr Jésus- Christ, avec tous les dons surnaturels dont cette bienveillance est la source : la vérité, c'est-à-dire la réalité et l'achèvement de tout ce que l'Ancien Testameat ne contenait qu'en préparation et en figure, le témoignage effectif de la fidélité de Dieu à ses promesses, en d'autres termes la vérité religieuse parfaite.
Et l'évangéliste veut que nous sacliions bien, non pas seulement que cette vérité nous est venue, de fait, par Jésus-Christ,
mais qu'elle ne saurait nous être acquise que par lui. La vérité, au sens johannique, iinj^lique une connaissance profonde de Dieu, par voie de communion à son mystère. Or nul homme vivant n'a jamais vu Dieu. Les yeux de notre corps ne l'ont jamais aperçu : cela va de soi, puisque Dieu est esprit ; mais l'intelligence elle-même est imj^uissante à nous faire voir Dieu tel qu'il est. Notre raison se borne à nous avertir de l'invisible, elle ne nous le montre j^as. Elle nous oblige, au moyen de cette vigueur dialectique qui est en elle, à constater que si Dieu n'existait pas, la création ne serait pas ; or la création est, donc Dieu est. Et non seulement, j^ar l'intelligence, nous reconnaissons qu'il est, mais nous attribuons à cet être premier tout ce sans quoi la création serait inexplicable ; nous sommes amenés, par l'étude des choses créées, à conclure que le Créateur j^ossède, à l'infini et dans la simiDlicité de son être, toutes les i^erfections. Mais s'il y a en Dieu des beautés qui n'ont laissé dans la création aucun vestige, comment le saurons-nous? Quel docteur humain nous renseignera sur la vie intime de Dieu? Qui nous dira sa pensée secrète, son dessein dernier au sujet du monde et de nos âmes? Le Fils unique de Dieu, répond saint Jean, ou, selon Une leçon très fondée, le Dieu, unique engendré, (j-ovoyevT;? ©so;, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a fait connaître Dieu.
Ainsi, cette première page de l'évangile nous a appris ce qu'est le Verbe pour Dieu ; ce qu'est le Verbe pour la création : source d'être, de vie, de lumière ; ce qu'il fut pour Thumanité, même avant son Incarnation ; ce qu'il est pour l'humanité, depuis qu'il a revêtu notre chair ; enfin, à quel point l'alliance inaugurée par lui dépasse le système religieux qui l'a i^récédé. Et le prologue se termine en ramenant notre pensée à ce sanctuaire de la vie diAdne où les premiers versets l'avaient introduite. — Lisons maintenant la généalogie humaine du Seigneur.
Mt., I. — 1 Liber generationis Jesu Christi, fUii David, filii Abraham. ^Abraham genuit Isaac. Isaac autem genuit Jacob. Jacob autem genuit Judam et fratres ejus. ^ Judas autem genuit Phares et Zaram de Thamar. Phares autem genuit Esron. Esron autem genuit Aram. ■* Aram autem genuit Aminacljib. Aminadab autem genuit Naasson. Naasson autem genuit Salmon. ^ Salmon
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autem genuit Booz de Rahah. Booz auiem genuit Ohed ex Ruth. Ohed autem genuit Jesse. Jesse autem genuit David regem. ® David autem rex genuit Salomonem ex ea qiiae fuit Uriae. ' Salomon autem genuit lioboam. Roboam autem genuit Abiam. Abias autem genuit Asa. ^ Asa autem genuit Josaphat. Josaphat autem genuit Joram. Joram autem genuit Oziam. ^ Ozias autem genuit Joatham. Joatham autem genuit Achaz. Achaz autem genuit Ezechiam. ^° Ezechias autem genuit Manassen. Manasses autem genuit Amon. Amon autem genuit Josiam. ^^ Josias autem genuit Jechoniam ci fratres ejus in transmigratione Babylonis. ^^ Et post transmigrationem Babylonis, Jechonias genuit Salathiel. Salathiel autem genuit Zorobabel. ^^ Zorobabel autem genuit Ahiud. Abiud autem genuit Eliacim. Eliacim autem genuit Azor. ^^ Azor autem genuit Sadoc. Sadoc autem genuit Achim. Achim autem genuit Eliud. ^5 Eliud autem genuit Eleazar. Eleazar autem genuit Mathan. Mathan autem genuit Jacob. ^^ Jacob autem genuit Joseph, virum Mariae, de qua natus est Jésus, qui vocatur Christus. ^^ Omnes itaque generationes ah Abraham, usqu£ ad David, generationes quatuordecim ; et a David usque ad transmigrationem Babylonis, generationes quatuordecim ; et a transmigratione Babylonis usque ad Christum, generationes quatuordecim.
Le, III. — ^^ ... Jésus... filius Joseph, qui fuit Heli, qui fuit Mathat, ^^ qui fuit Levi, qui fuit Melchi, qui fuit Janne, qui fuit Joseph, 25 qui juit Mathatkiae, qui fuit Amos, qui fuit Nahum, qui fuit Hesli, qui fuit Xagge, ^s qui fuit Mahath, qui fuit Mathathiae, qui fuit Semei, qui fuit Joseph, qui fuit Juda, '^'^ qui fuit Joanna, qui fuit Resa, qui fuit Zorobabel, qui fuit Salathiel, qui fuit Neri, ^^ qui fuit Melchi, qui fuit Addi, qui fuit Cosan, qui fuit Elmadan, qui fuit Her, ^^ qui fuit Jesu, qui fuit Eliezer, qui fuit Jorim, qui fuit Mathat, qui fuit Levi, ^^ qui fuit Simeon, qui fuit Juda, qui fuit Joseph, qui fuit Jona, qui fuit Eliakim, ^^ qui fuit Melea, qui fuit Menna, qui fuit Mathatha, qui fuit Nathan, qui fuit David, ^^ qui juit Jesse, qui fuit Obed, qui fuit Booz, qui fuit Salmon, qui fuit Xaasson, ^^ qui fuit Aminadab, qui fuit Aram, qui fuit Esron, qui fuit Phares, qui fuit Judae, 3* qui fuit Jacob, qui fuit Isaac, qui fuit Abrahae, qui fuit TMre, qui fuit Xachor, ^^ qui fuit Sarug, qui fuit Ragau, qui fuit Phaleg, qui fuit Heber, qui fuit Sale, ^s qui fuit Cainan, qui fuit Arphaxad, qui fuit Sem, qui fuit Xoe, qui fuit Lamech, ^' qui fuit Mathusale,
qui fuit Henoch, qui fuit Jared, qui fuit Malaîeel, qui fuit Cainan, 3^ qtii fuit Henos, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit Dei.
La formule de saint Matthieu : Liber genercdionis, ne doit pas s'entendre de tout son évangile, ni même des deux premiers chapitres, mais seulement des dix-sept premiers versets (chap. i). C'est la liste des ancêtres, et, pour traduire d'un mot, la généalogie. Les Juifs apportaient un grand soin à conserver leurs généalogies. La descendance impliquait des droits réels, permettait de revendiquer les héritages et, pour les lévites, d'exercer leurs fonctions sacrées. Au retour de la capti%até, plusieurs furent exclus du sacerdoce ou privés du droit de cité, parce qu'ils ne purent présenter les documents qui établissaient leur généalogie (I Esdr., II, 59-63). Rappelons-nous aussi le plan de la Genèse. L'histoire primitive n'est qu'un arbre généalogique, avec insertion, dans la série ordonnée, des faits relatifs aux personnages dont les noms se succèdent. La suite des Livres saints nous raconte l'histoire du peuple de Dieu : histoire qui se confond,, pendant de longs siècles, avec celle de la famille royale de David, jusqu'à ce que paraisse le Messie promis. A travers la dispersion croissante des générations, l'infinie complexité des événements liistoriques, en dépit de la multiiDlicité des écrivains sacrés, n'a-t-il pas fallu un ^Tai miracle de perspicacité divine pour orienter ainsi vers un seul point, et sans déviation, l'Ancien Testament tout entier, depuis Dieu Créateur jusqu'à Notre- Seigneur Jésus-Christ?
« Jésus-Christ, fils de Dav-id, fils d'Abraham. » Le dessein habituel de saint Matthieu est de montrer la suture et l'unité des deux Testaments, l'Ancien appelant le Nouveau, le Nouveau ayant ses racines et sa préparation dans l'Ancien. Cette unité formait un motif puissant de crédibilité pour les Juifs convertis : une fois de plus, ils reconnaissaient la fidélité de Dieu. Elles étaient donc désormais accomplies, les grandes j^romesses faites à Abraham : Benediceniur in semine tuo omnes gentes terrae (Gen., XXII, 18), les prédictions adressées à David : Usque in aeterniim prueparabo semen tuum (Ps. Lxxxviii, 5). C'est aussi parce qu'il écrit pour la Palestine que l'évangéliste commence avec Abraham et divise en trois grandes sections la chaîne généalogique qui va du patriarche par excellence au Messie né de lui ; ainsi, par une série d'étapes juives : d'Abraham à David,
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de David à la captivité de Babylone, de la captivité au Seigneur, rhistoire aboutit à Notrc-Seigiicur Jésus-Christ ; aitisi se trouve marquée la situation du pcu2jle de Dieu dans les trois formes de son existence politique : sous les patriarches et les juges, se us les rois, sous la magistrature sacerdotale qui suivit la captivité.
Saint Luc, à son tour, donne une généalogie du Seigneur ; mais parce qu'il n'avait point de motif spécial pour partir d'Abraham, il commence avec Adam et avec Dieu même, ou plutôt il remonte de Jésus et de Joseph jusqu'à Adam et jusqu'à Dieu. Saint Matthieu suit l'ordre de descendance ; il compte depuis Abraham jusqu'à Joseph et au Seigneur. S'il n'avait pas omis à dessein les débuts de la généalogie, il eût sans doute indiqué les mêmes anneaux ^'ivants que saint Luc lui-même. Celui-ci, après avoir nommé Dieu comme Père de l'humanité et comme Père du Christ, énumère dix anneaux avant le déluge, et dix après. Il est entièrement d'accord avec le premier livre des Paralipomènes (i, 1-4, 24-27, 34), sauf l'insertion, entre Arphaxad et Salé, du nom de Caïnan, qui ne se trouve ni dans l'hébreu actuel des Paralipomènes, ni dans la Genèse (x, 24) : saint Luc le lisait dans le grec des Septante.
D'Abraham à Da^id inclusivement, les deux évangélistes donnent une série de quatorze noms qui sont les mêmes, de part et d'autre ; nous les retrouvons dans les ParalijDomènes (I Par., I, 34 ; II, 1-15), et dans le Hvre de Ruth (iv, 18-20). Saint Matthieu mentiomie rapidement Juda « et ses frères », comme les douze tiges du peuple béni ; c'est toujours l'intention juive qui se trahit chez cet évangéliste : le peuple tout entier est parent du Christ. Pourquoi quelques noms de femmes dans une généalogie où ne se trouvent régulièrement que des noms d'hommes? Il n'y a pas lieu d"écartcr la supposition de saint Jérôme, d'après laquelle le Seigneur aurait ainsi témoigné de sa miséricorde, en comptant des pécheresses parmi ses ascendants : à la condition d'excei^ter de ce groupe la sainte Vierge d'abord, et Ruth ellemême, de qui il n'y a que dix bien à dire. Peut-être aussi pourrait-on remarquer que toutes les femmes dont il est parlé ici entrent dans la lignée du Christ à un titr^ irrégulier : ni Thamar, la belle-fille de Juda, ni Ruth la Moabite, ni Rahab la Cananéenne, l'hôtehère de Jéricho, ni Bethsabée l'adultère, n'auraient dû normalement figurer dans la famille du Messie ; l'évangéliste les
nomme à' dessein, parce que l'on pouvait élever une objection à leur sujet. De plus, les lecteurs juifs étaient avertis ainsi du caractère universel de la Rédemption. Quant à Notre-Dame, elle avait certainement un titre à ce que son nom fût iDrononcé au terme de la généalogie de JosejDh, j^uisque, de fait, l'appartenance réelle à la race humaine et à la tige de David ne venait au Seigneur que de sa Mère Vierge : de qua natiis est Jésus, qui vocatur Christus.
On peut se demander si la iDremière série de générations (Matth., I, 1-6) est complète : la suivante, nous le verrons, ne l'est certainement pas, chez saint Matthieu du moins. Entre Salmon et David, c'est-à-dire pour une période de trois siècles et demi, quatre générations seulement sont indiquées ; c'est peu, encore que non impossible : l'Écriture a remarqué la longévité de Jessé (I Reg., xvii, 12). Ceux qui dressaient les généalogies obéissaient souvent à un dessein mnémonique : ce dessein est fort visible chez saint Matthieu, qui veut tout réduire à trois groupes de quatorze. L'omiss-ion de quelques anneaux intermédiaires n'offre d'ailleurs nul inconvénient au point de vue de la vérité généalogique ; car enfin, un homme descend tout autant, quoique de façon médiate, de celui dont il est l'arrière-petit-fîls que de celui dont il est le fils. L'expression genuit a d'ailleurs dans la Bible une signification assez large. Mais laissons à l'exégèse le soin d'étudier ces difficultés.
La séi'ie des ancêtres du Christ se poursuit, en saint Matthieu, par Salomon, fils de David et de Bethsabée ; en saint Luc, par Nathan, né de la même union. Désormais, les deux généalogies sont discordantes ; elles se réunissent un instant sur les noms de Salathiel et de Zorobabel, j^our s'écarter encore et aboutir ensemble à saint Joseph, celle de saint Matthieu par Jacob, celle de saint Luc par Heli. Depuis Salomon jusqu'à Zorobabel inclusivement, tous les noms que cite saint Matthieu sont mentionnés aux Paralipomènes (m, 1-19) ; les suivants ne se lisent pas dans l'Écriture, non plus que tous ceux qu'énumère saint Luc, depuis Nathan jusqu'à saint Joseph, sauf Salathiel et Zorobabel ; et encore des critiques se sont-ils demandé, à tort, selon nous, si ces deux noms désignent bien dans l'une et l'autre généalogie les mêmes personnages.
Il y a donc entre la généalogie de saint Matthieu et celle de saint Lue des divergences profondes et suivies. Les commenta-