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LE SERMENT

Mt., V. — ^^ Iterum aucUstis quia dictum est antiquis : Non perjurabis, reddes auiem Domino juramenta tua. '^^ Ego auteni dico vobis, non jurare omnino : neque per caelum, quia thronus Dei est ; '5 neque per terram, quia scahellum est pedum ejus ; neque per Jerosolymam, quia civiias est magni régis. ^^ Neque per caput tuum juraveris, quia non potes unum capillum album facere, aut nigrum. ^' Sii auiem sermo tester : Est, est ; Non, non ; quod autem his abundantius est, a malo est.

Nous arrivons au seul exemple de justice plus parfaite qui concerne Dieu directement, tous les autres se rapportant au prochain ; même en ce dernier cas, la préoccupation du prochain est encore présente. Il s'agit de l'abus des serments. « Vous savez, dit le Seigneur, ce qui a été enseigné aux anciens : Vous ne vous parjurerez point, mais ^"Ous vous acquitterez de vos serments envers le Seigneur. » Cette citation est une combinaison de divers passages scripturaires : Lev., xix, 12 ; Num., xxx ; Deut., xxiii, 21-23. Il faut acquitter envers Dieu ce qu'on lui a promis. Souvent, afin de se lier davantage, celui qui promettait à Dieu s'engageait par serment et prenait DieU lui-même comme témoin et garant de sa promesse. Mais de la ^^e religieuse le serment était descendu dans l'usage profane. Nous savons par les auteurs classiques que les Juifs de la Dispersion, engagés dans le commerce, se prêtaient volontiers à faire serment; mais ce n'était pour eux qu'une habileté courante, un procédé pour rassurer ou tromper le client. De plus, comme le texte de la Loi interdisait simplement de prendre en vain le nom du Seigneur (Ex., xx, 7 ; Deut., V, 11), une casuistique peu scrupuleuse distinguait entre serment et serment (Mt., xxiii, 16-22). Le serment n'était censé obliger de façon absolue que lorsque le nom divin avait été prononcé, ou bien encore lorsque la formule faisait allusion à une chose particulièrement sacrée ou solennelle. Dès lors, ceux qui se préparaient à violer leurs engagements savaient comment procéder afin d'émettre un serment nul.

Ces procédés misérables, usités dans le monde des scribes et des pharisiens, constituaient une vraie perversion des relations humaines et de la droiture publique. Aussi Notre-Seigneur prendil le parti d'éliminer l'habitude du serment lui-même : « Moi je vous dis de ne point jurer du tout. » Non pas que le serment soit définitivement condamné par la Loi nouvelle ; nous le voyons

bien par l'exemple de saint Paul (II Cor., i, 23 ; Gai., i, 20), par la doctrine et la pratique de l'Église ; mais le Seigneur veut supprimer un abus et proposer un idéal. Quelle que soit la base matérielle sur laquelle s'appuie votre serment, l'intention finale évidente est toujours d'invoquer la garantie de Dieu et sa sanction, alors même que son nom ne serait pas formellement prononcé. Ne jurez donc ni par le ciel, parce qu'il est, selon l'Écriture, « le trône de Dieu » ; ni par la terre, puisqu'elle est « l'escabeau de ses pieds » (Is., lxvi, 1) ; ni par Jérusalem, parce qu'elle est « la ville du grand roi » (Ps.xlvii, 3) ; toute créature de Dieu appartient à Dieu. Ne jurez même pas sur votre tête, puisque votre tête elle-même ne vous appartient pas, puisque vous n'avez pas de pouvoir absolu sur votre vie, que vous ne pouvez rendre blanc ou noir un seul de vos cheveux. Jurer par la créature de Dieu, c'est, en dernière analyse, en appeler à Dieu même, c'est à lui qu'on songe toujours en proférant le serment.

Et voici quelle sera l'assertion commune des chrétiens : Est, est ; non, non : Cela est, oui ; cela n'est jjas, non (Jac, v, 12), Ce qui est au delà, ce qu'on ajoute, vient du mauvais, ou du mal, c'est-à-dire des dispositions fâcheuses de la créature déchue. En effet, si l'âme est droite, si l'homme ne dit qUe ce qu'il pense, s'il ne promet que ce qu'il veut tenir, la garantie du serment est superflue. Elle n'est usitée que pour appuyer la véracité de celui qui s'engage, pour rassurer la confiance de l'autre partie ; mais dans un état de loyauté et de sincérité parfaite, il n'est plus besoin d'attestation spéciale, il est inutile alors de faire intervenir celui qui est le témoin irrécusable de notre parole et qui seul pourrait châtier sa violation. On le voit, ce qUe le Seigneur prétend, par tous ces exemples, c'est élever la société chrétienne jusqu'à la ressemblance de celui chez qui tout est simple et vrai. Il supprime le serment, chez les membres de son royaume, parce qu'il les suppose tous intérieurement justes et véridiques.

Mt., V. ■ — ^^ Atidistis quia dictum est : Ocidinn pro ocido, et dentem pro dente. ^^ Ego autem dico vobis, non resistere malo ; sed si quis te perçussent in dexteram maxillam tuant, praebe illi et alteram. ^^ Et ei qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuani iollere, dimitte ei et pallium. *^ Et quicumque te angariaverit mille passus, vade cum illo et alla duo. *^ Qui petit a te, da ei ; et volenti

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mutuari a te, ne avertaris. *^ Audistis quia dictum est : Diliges 'proximum tuum, et odio hahebis inimicuin iuum. ^* Ego autem dico vohis : Diligite inimicos vestros, benefacite his qui oderunt vos, et orate pro persequentihus et caluniniantihus vos ; ^^ ut sitis filii Patris vestri qui in caelis est, qui solem suum oriri facit super honos et malos, et pluit super justos et injustos. *® Si enim diligitis eos qui vos diligunt, quam mercedem hahehitis? nonne et puhlicani hoc -fadunt? *' Et si salutaveritis fratres vestros tantum, quid amplius facitisl nonne et ethnici hoc faciunt? *^ Estote ergo vos perfecti, sicut et Pater vester caelestis perfectus est.

Le, VI. — 2'' Sed vohis dico, qui auditis : Diligite inimicos vestros, benefacite his qui oderunt vos. ^^ Benedicite maledicentibus vobis, et orate pro calumniantibus vos. ^^ Et qui te percutit in maxillam, praebe et altérant. Et ab eo qui aufert tibi vestimentum, etiam tunicani noli prohibere. ^° Omni autem petenti te, tribue ; et qui aujeH quae tua sunt, ne répétas. ^^ Et prout vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis similiter. ^^ Et si diligitis eos qui vos diligunt, quae vobis est gratia? nam et peccatores diligentes se diligunt. ^^ Et si benejeceritis his qui vobis benefaciunt, quae vobis est gratia ? siquidem et peccatores hoc faciunt. ^^ Et si mutuum dederitis his a quibus speratis recipere, quae gratia est vobis? nam et peccatores peccatoribus foenerantur, ut recipiant aequalia. ^^ Verumtamen diligite inimicos vestros ; benefacite, et mutuum date, nihil inde sperantes ; et erit mer ces vestra multa, et eritis filii Altissimi, quia ipse henignus est super ingratos et malos. ^^ Estote ergo miséricordes, sicut et Pater vester misericors est.

Nous pouvons réunir, comme le fait saint Luc, les éléments de doctrine qui constituent, chez saint Matthieu, les 5^ et 6" exemples ; ils établissent la supériorité de la Loi nouvelle au point de vue de la conduite à tenir envers ceux qui nous molestent ou nous font souffrir. — Le Seigneur rappelle d'abord la loi dite du talion, formulée plusieurs fois par Moïse : œil pour œil et dent pour dent (Ex., XXI, 23-27; Lev., xxiv, 17-21 ; Deut,, xix, 21). Nous la retrouvons dans d'autres codes anciens, par exemple dans la loi des Douze tables. Sa première intention était de limiter la vengeance à une mesure équitable. Il est trop naturel, en effet, à celui qui se venge de dépasser les bornes ; il agit sous l'influence d'une passion et, dans le dessein, peut-être instinctif, de se garantir 13. — L'Évangile de X.-S. J.-C.

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contre toute violence nouvelle, il s'efforce de mettre son ennemi hors d'état de lui nuire encore ; une injure provoque un soufflet, le soufflet un coup de canne, le coup de canne peut-être un coup d'épée. Le dessein de cette disposition antique était aussi de conjurer d'aA'ance la \aolence par le souci de la dette qu'elle fait contracter : car rien n'est plus efficace pour arrêter la main levée que la certitude d'un châtiment égal. Mais les conditions chrétiennes sont tout autres. Moi, dit le Seigneur, je vous dis de ne pas résister au mal. C'est la contradictoire du talion. Tel vous frappe sur la joue droite : offrez-lui l'autre joue. Tel veut vous traîner devant la justice et vous enlever votre tunique : abandonnez-lui encore votre manteau. Quelqu'un des messageries pUbHques vous réquisitionne, vous ou votre attelage, pour un millier de pas : allez jusqu'à deux mille avec lui. A qui vous demande, donnez ; et de celui qui sollicite de vous un prêt, ne vous détournez pas, — sans pratiquer l'usure, il va de soi (Lev., XXV, 36), sans même attendre rien en retour, dit saint Luc. A celui qui j^rend votre bien, ne le réclamez pas.

La parole du Seigneur n'a pas toujours été sagement comprise. Tolstoï, par exemple, n'a guère retenu de tout l'Évangile que ce seul précepte : « Ne pas résister au mal, ne pas se défendre, se laisser voler, se laisser battre, n'avoir même pas recours à la justice, ni à la guerre ; ainsi parviendrait-on, espérait-il, à ruir ner le macliinisme social et à créer entre les hommes une vaste et véritable fraternité. » Nous ne pensons pas que les méchants aient besoin de cet encouragement donné à l'impunité ; nous ne croyons pas davantage que l'impmiité des crimes suffise, à elle seule, pour supprimer les crimes ; il faut de la justice, comme il faut parfois de la guerre. Le Seigneur ne veut proscrire ni toute résistance, ni toute action ou appel à l'autorité compétente ; il est des droits que nous ne pouvons abandonner étourdiment sans, péril pour nous, pour la famille, pour la société. Mais Dieu nous demande ime disposition intérieure à transiger facilement, dans des questions d"intéi'êt matériel, dans des confhts où l'amour-^ propre est seul en jeu; il nous invite à être do bonne composition, en des différends où le clirétien sait bien que le bonheur réel de sa vie n'est pas engagé ; il inspire aux citoyens du Royaume des cieux un détachement foncier de toute richesse matérielle, et même créée. C'est l'équivalent de ce qu'écrira saint Paul lorsqu'il verra des fidèles porter leurs litiges devant des tribunaux païens

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(I Cor., VI, 6-7). Et ce qui montre bien dans quel sens élevé il faut entendre les prescriptions évangéliques, c'est que ni le Seigneur ni les apôtres ne les ont observées à la lettre. Au lieu d'offrir sa joUe gauche, le Seigneur a répondu à celui qui le souffletait par le dilemme bien connu (Jo., xviii, 23). Et l'Apôtre n'a pas laissé de se défendre et d'en appeler à César. Mais le Seigneur a été tellement soucieux d'inculquer le précepte de la charité et du désintéressement surnaturel qu'il en a exagéré à dessein l'expression ; il n'a voulu qu'illustrer des principes et créer un état d'âme condescendant et généreux.

C'est surtout dans le sixième et dernier exemple qu'apparaît la supériorité de la justice nouvelle. Dieu avait dit, au Lé\atique : « Vous ne haïrez point votre frère dans votre cœur... Vous ne vous vengerez point et vous ne garderez point de rancune contre ceux de votre peuple. Vous aimerez votre prochain comme vousmême » (xix, 17-18). Mais, comme nous le savons par saint Luc (x, 29), les Juifs, en face de ce précepte, se demandaient : Quel est donc notre prochain? On eût dit que le peuple juif interrogeait surtout dans le dessein de savoir qui n'était pas son prochain et quels hommes il avait licence de haïr et de traiter en ennemis. Car, au précepte de charité formulé par le Lévitique, les rabbins avaient ajouté cette glose : « Et vous haïrez votre ennemi. » L'ami de l'Israélite et son prochain, ce pouvait être risraéUte, mais jamais l'étranger. Afin de défendre son peuple contre la perversité et l'idolâtrie, Dieu l'a^^ait isolé et séparé ; d'où, chez le peuple juif, la disposition à n'estimer que soi, à regarder tous ses voisins comme des adversaires. N'étaient-ils pas d'ailleurs des païens, des ennemis de son Dieu? Et Dieu luimême n'avait-il pas autorisé et encouragé cette attitude hostile, en investissant jadis Israël d'une fonction de châtiment contre les peuplades environnantes : Ammonites, Moabites, Amalécites? « Vous ne ferez point la paix avec eux, vous n'aurez point souci de leur prospérité, tant que vous vivrez, à jamais » (Deut., XXIII, 6).

Mais aujourd'hui où la famille humaine est ramenée à son unité, les conditions sont tout autres. A la question : « Quel est le prochain? » le Seigneur va répondre, ici comme dans la parabole du Samaritain : c'est tout être humain, quel qu'il soit, c'est tout homme à qui vous pouvez faire du bien, fût-il votre ennemi. — « Que devrai- je faire pour lui ? » — Tout ce que vous souhai-

tenez qu'on vous fît à vous-même (Mt., vii, 12). — « Et pour quel motif? » — A cause de la charité. L'économie nouvelle est charité. Proscrivons Tégoïsme, le souci du moi et du mien. L'intention du Seigneur est que la loi de la charité, non jîlus celle de l'égoïsme, règle mes relations avec tous. Sans doute, nous venons de le dire, il ne m'est pas défendu de sauvegarder ma personne et mes biens : souvent je ne puis, sans manquer à la justice et à- 1^ charité elle-même, abdiquer des droits réels. Dans mes revendications j^ourtant, il n'y aura ni âpreté personnelle, ni cupidité, ni calcul d'amour-propre. Je ne serai jamais éloigné d'une condescendance affectueuse. Même, la loi de charité me portera à faire bénéficier de mon bien ceux qui sont dans la détresse. Mon bien, c'est mon frère ; celui qui est à Jésus- Christ est plus à moi que mes richesses ; je l'aimerai donc plus que mes richesses. Tel est l'esprit de tous ces enseignements évangéliques. Quel contraste avec les moeurs de la société antique ! Aux Juifs on a pu jadis limiter le précepte de la charité fraternelle, mais à vous mes disciiDles, dit le Seigneur, à vous qui m"écoutez et qui êtes dociles, sed dico vohis qui auditis, je demande de passer outre à tout ce que ma parole semble impliquer de difficulté. Aimez % os ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez jwur ceux qui ^'ous persécutent, qui vous maltraitent, qui vous calonuiient. Ainsi, vous ^ous préparerez une grande récompense. Elle consistera tout d'abord en une ressemblance avec Celui qui est bon, même pour les méchants et pour les ingrats. Et vous apparaîtrez, aux yeux de tous, comme les fils du Très-Haut, comme les enfants de votre Père céleste ; il fait briller, lui, son soleil sur les méchants et sur les bons, il donne sa j^luie et sa rosée aux justes et aux pécheurs. « Mais, Seigneur, ils ne nous aiment pas ! » Sans doute ; mais la cliarité est apôtre, et ils fim'ront par vous aimer. Et alors même qu'ils ne sauraient que dans l'éternité combien vous les avez aimés. Dieu aurait triomiDhé ainsi, et vous auriez, par le bien, vaincu le mal. Car enfin, quelle vertu et quel mérite y a-t-il à aimer ceux qui vous aiment? quel avantage, quelle récompense en retirez-vous? Est-ce que les publicains, ces hommes peu scrupuleux qui entrent au ser\ice de Rome pour exeicer contre leurs compatriotes toutes sortes d'exactions, n'agissent pas de même? Les pécheurs eux aussi, dit saint Luc (c'est-à-dire les païens et les pubhcains), aiment ceux qui les

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