LA CHARITÉ FRATERNELLE
sait bien à quel point s'enveniment parfois, dans notre cœur, les petites lésions faites à la charité ; il demande qu'elles soient apaisées, et sur l'heure, par une tentative affectueuse de réconciliation, soit formelle, soit équivalente. Observons avec soin tout le détail du précepte. Il se j^résente soUs la forme d'ime aimable h3^othèse. Nous sommes dans le temple de Jérusalem ; nous offrons à Dieu un sacrifice j^rivé, un don de piété ou de reconnaissant. Devant l'autel, il nous vient à l'csiDrit, non pas que nous avons, nous, une rancune contre notre frère, mais que notre frère a quelque chose contre nous : est-ce fondé, est-ce injustifié? il n'importe ; le succès de la démarche qui va nous être suggérée est-il douteux, est-il assuré? il n'importe pas davantage. Notre devoir est de surseoir immédiatement à notre sacrifice même, de laisser là notre offrande, devant l'autel. Elle sera ajouméj. Dieu consent à attendre. Il y a quelque chose de plus pressant pour Dieu que le sacrifice : c'est l'union parfaite entre tous ses enfants, entre tous les fils de son Royaume. Le Seigneur le redira dans sa dernière prière : ils doivent être un, comme les Persomies de la Très Sainte Trinité. Et l'Aj^ôtre écrira : « Puisqu'il n'existe qu'un même pain, nous formons tous un corps unique, car nous participons tous à l'unité de ce pain » (I Cor., x, 17). L'Eucharistie est un mystère d'unité : son résultat preinier est de nous réunir tous au Seigneur, et, par lui, de nous grouper en un : la sanctification personnelle suit comme un corollaire. Allons donc premièrement nous accorder avec notre frère, faire du moins ce qui est en nous pour que tout nuage se dissipe, et nous viendrons ensuite présenter notre offrande.
Ce ne sont pas seulement les intentions de Dieu, connues et aimées, qui nous invitent à l'empressement dans l'exercice de la charité fraternelle : c'est encore la prudence et notre intérêt propre. Pour nous donner luie leçon nouvelle, le Seigneur nous suppose dans la situation critique que ^oici : Vous avez un adversaire, un créancier, quelqu'un avec qui vous êtes en litige, et qui vous intente un procès ; ensemble vous vous rendez chez le juge ; transigez donc, composez, négociez avec lui sans retard, chemin faisant. Cela vaut mieux, surtout si vous vous sentez trop faible, ou peut-être dans votre tort. Une réconciliation est beaucoup moins coûteuse que d'être traduit devant le magistrat, d'être livré par celui-ci à l'exécuteur publie, d'être finalement traîné en prison, et de perdre ainsi beaucoup plus que tout ce que vous
auriez volontairement abandonné à la partie adverse. Lorsqu'une affaire se traite d'homme à homme, un sage esprit d'accommodement adoucit les exigences : au lieu que le jour où la justice abstraite, qui est sans entrailles, commence à s'appliquer, elle agit, elle, en toute rigueur. Je vous le dis, en vérité, vous ne sortirez pas de prison que vous n'ayez payé jusqu'au dernier quadrans ou quart d"as (0 cent., 89; saint Luc, xii, 59, parle du dernier lepton : un huitième d'as, 0,45). — Nous avons pris le terme « adversaire » au sens propre ; selon diverses explications plus spirituelles que littérales, cet adversaire, c'est le souverain Juge, ou bien la loi, ou notre conscience, ou même notre frère nous accusant devant Dieu. A propos de la prison, il n'est point nécessaire de rechercher s'il s'agit du purgatoire ou de l'enfer et de l'éternité des peines ; ne demandons à toute allégorie que ce qu'elle a l'intention de nous apprendre. Or, le Seigneur veut simplement nous inviter à une j^rompte restitution de la charité. Ces deux versets 25 et 26 ont été rapportés par saint Luc à, uae circonstance historique déterminée et à l'énoncé d'un devoir général de vigilance (xii, 58-59).
Mt., V. — 27 jiudistis quia dictum est antiquis: Non moechaberis . 2^ Ego autem dico vohis, quia omnis qui viderit mulierem ad concupiscendum eam, jam moechatus est eam in corde suo. ^^ Quod si oculus tuus dexter scayidalizat te, erue eum, et projice abs te ; expedit enim tibi ut pereat unum membrorum tuorum, quam totum corpus tuum mittatur in gehennam. ^^ Et si dextra manus tua scandalizat te, abscide eam, et projice abs te ; expedit enim tibi ut pereat unum membrorum tuorum, quam totum corpus tuum eat in gehennam.
Après avoir jjroscrit le meurtre, la Loi défendait l'adultère et la fornication : Non occides, non moechaberis (Ex., xx, 13-14). Mais les scribes et les pharisiens n'étaient attentifs qu'à, la faute extérieure, à l'objet matériel du commandement. Ici encore, le Seigneur exige une justice plus haute ; il la réclame toujours au fond de l'âme, dans le laboratoire secret de nos pensées et de nos désirs. Ici encore, il veut atteindre le mal dans sa racine première : le désir mauvais. « Vous avez entendu ce qui a été dit : Vous ne commettrez point d'adultère. Et moi je vous dis : Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà péché avec elle
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dans son cœur. » Ce que l'évangile condamne, ce n'est pas le simple regard ; c'est la convoitise impure, se traduisant dans un regard informé et déterminé par elle. Voir n'est pas un péché ; regarder peut n'être pas une faute ; mais le regard est toujours coupable lorsqu'une passion irrcgulière lui donne son caractère moral (Mt., xv, 18-20). Devant Dieu, la faute est réelle, encore que tout se soit passé dans le secret du cœur. Et l'on voit bien que le Seigneur étend le précepte à tout désir mauvais, quel qu'en puisse être l'objet, élargissant ainsi l'interprétation stricte et pharisienne du texte de la Loi : « Vous ne convoiterez pas la femme de votre prochain » (Ex., xx, 17).
Et de même que naguère, ù j^ropos de la charité, nous a^ons entendu des indications complémentaires du commandement nouveau, nous allons recevoir maintenant des recommandations pressantes relatives à la iJureté. Les Juifs pouvaient, sinon contester avec le j^réccpte, du moins en souligner les difficultés : «■ Mais, Seigneur, le péril est toujours voisin ; le poison se trouve dans l'exercice même de nos facultés les plus naturelles, les plus agréables, les jikis nécessaires à la We ! » Il ne s'agit aucunement de suspendre leur exercice, mais bien de les contenir dans les limites de leur fonction utile et morale. Et, sous le voile transparent de l'allégorie, le Seigneur indiqvie à quel prix devra au besoin s'acheter la fidélité absolue. Il peut être question, non seulement des facultés personnelles, mais encore de biens extérieurs à nous. Voici, par exemple, le sens de l'agrément, la vue. Votre œil vous est un péril, votre œil droit, le plus précieux ; il vous est une occasion de ruine? Arrachez-le et jetez-le loin de vous. L'image est orientale, volontairement outrée ; mais elle trahit, par son exagération même, l'importance souveraine d'un bien, d'une justice, que l'on sauvegarde au i^rix de tels sacrifices. Aimeriez- vous mieux, sous prétexte d'agrément, que ce fût, avec l'œil, le corps tout entier qui se perdît et fût jeté dans la Géhenne? C'est Un problème de bon sens. — Voici maintenant le membre le plus utile, la main, l'instrument universel ; et, par hypothèse, la main droite, la plus habile. Elle vous est une occasion de chute, un danger prochain. Non pas votre main de chair, à moins qu'elle ne soit gangrenée ; mais une richesse, ou une personne, qui vous semble indispensable comme votre bras droit. Qu'avez-vous à faire? Mais .? l'amiDUtcr, à la jeter loin de vous ! Ce serait un raisonnement d'insensé que celui qui vojs conseillerait de ne pas
VOUS en dessaisir. En vous obstinant à la conserver quand même, ■^ous ne la garderez pas, et vous perdrez tout le reste, et vous irez tout entier dans la Géhenne. Nous comprenons bien désormais la pensée du Seigneur ; à la justice qui donne accès dans son royaume, tout doit être sacrifié ; celui qui aime sa vie la perdra, dit-il ailleurs, celui qui perd sa vie la retrouvera, étemelle.
Mt., V. — 21 Dictum est autem : Quicumque dimiserit uœoreîn suam, det ei libellum repudii. ^^ Ego autem dico vobis, quia omnis qui dimiserit uxorem suam, excejyta fornicationis causa, facit eam moechari ; et qui dimissam dtixerit, adultérât.
C'est le troisième exemple où s'affirmera la supériorité de la morale chrétienne sur la morale judaïque ; il a trait au divorce. On lisait dans le Deutéronome que celui qui renvoie sa femme doit lui donner un libelle de répudiation (xxiv, 1-4). Moyennant cet acte juridique, l'épouse abandonnée était replacée sous sa propre autorité et pouvait prendre un autre mari. Seulement, les docteurs juifs ne s'entendaient pas sur la nature des causes qui pouvaient justifier le divorce ; d'après l'école sévère de Schammaï, le seul motif suffisant était l'adultère de l'épouse ; d'après Hillel, le mari avait beaucoup plus de liberté. Moi, dit le Seigneur, je vous dis que celui qui renverra sa femme, sauf le cas d'adultère, la livre à l'adultère, de même qu'est adultère celui qui é^Douse une femme divorcée. — Le dessein du Seigneur est de rappeler le mariage à sa condition primitive et à l'absolue indissolubihté. Mais pourquoi cette clause : « Sauf le cas d'adultère »? Quelle différence y a-t-il donc entre la pratique juive et l'enseignement du Seigneur, dès lors qu'est stipulée une telle résen^e, dès lors qu'est prévue une circonstance où le mariage peut être réellement dissous? Nous pouvons réserver la solution de ce problème pour le commentaire du chapitre xix de saint Mattliieu (3-9), et résumer simplement ici, en une double formule, la doctrine du Sauveur : interdiction d'abandonner son épouse, si ce n'est pour cause d'infidélité ; et, dans ce cas de « renvoi », interdiction de convoler à d'autres noces, le lien persévérant quand même ; le droit d'abandonner l'épouse coupable n'entraînant pas le droit d'en prendre une autre : ce sont deux éléments distincts. La tradition de l'Église a résolu, en pratique, l'indécision du texte évangéhque.