‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 62 sur 340 · SUITE DU DISCOURS SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUITE DU DISCOURS SUR LA MONTAGNE

Mt., VI. — ^ Attendue ne justitiam vestram faciaiis coram hominibus, ut videamini ah eis ; alioquin mercedem non hahehitis apud Patrem vestrum qui in caelis est. - Cum ergo facis eleemosynam, noli tuba canere ante te, sicnt hypocritae faciunt in synagogis et in vicis, ut honorificentur ah hominibus. Amen dico vohis, recepe-' runt mercedem suam. ^ Te autem facienie eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextei-a tua, "* ut sit eleemosyna tua in abscondito ; et Pater tuus, qui videt in ahscondiio, reddet tihi.

La justice chrétienne dépassera la mesure judaïque. Au lieu d'être extérieure, elle sera chose d'âme ; au lieu d'être une justice devant les hommes, elle sera ime justice devant Dieu. Après avoir écarté comme insuffisante la justice des scribes, le Seigneur semble \àser plus spécialement la conduite pratique des pharisiens. Regardons le verset 1^^ comme un équivalent du verset 20 au ch.\pitre v, et comme le princiiDe général que le Seigneur développera par des exemples. Ce chapitre vi de saint Matthieu est peut-être le plus important de tous. La première parole du Seigneur nous invite à une attention extrême : Attendite.

Il est plus aisé qu'on ne pense vulgairement de glisser sur la pente de l'hypocrisie, d'une ostentation secrète, du respect humain ; les motifs intérieurs qui déterminent nos actions sont facilement de nature complexe et confuse. Comment aurai-je de moi et du prochain, dans ma prière et dans mes .œuvres, le souci que je dois avoir, et rien de plus? C'est un problème très délicat, parce qu'il s'agit d'une habitude intérieure à conquérir. Et le Seigneur nous indique la solution unique : regarder sans cesse

du côté de Dieu, tenir notre esprit attaché à lui. C'est la doctrine de la pureté d'intention, et quelque chose de plus profond encore. Vous n'accomplirez pas vos œuvres de justice, vos bonnes œuvres, devant les hommes, afin d'être vus par eux et de recueillir leur approbation et leur estime. Agir pour les hommes, c'est incliner devant eux, et non devant Dieu, notre vie- morale ; c'est acheter une renommée humaine avec les biens de Dieu; c'est se priver de tout titre et de tout mérite auprès de notre Père qui est aux cieux. Ne craignons pas de remarquer ici que le Seigneur propose une récompense surnaturelle à notre vie. Il est assez de mode, en effet, de dénoncer l'espérance comme une vertu chétive, de la décrier comme intéressée et mercenaire, et de prétendre que la vraie morahté n'a pas besoin de salaire. Laissons délirer philosophes et quiétistes. L'âme humaine, l'âme chrétienne ne saurait faire fi d'une récompense qui est Dieu même. On a beau raffiner et faire de l'amour pur : il n'est pas possible que la vue et la société de Dieu ne soit un ressort tout -puissant de la vie morale ; non plus qu'il n'est possible de pousser l'amour de Dieu jusqu'au point où on puisse lui dire : Je vous aime tant, mon Dieu, que je ne tiens plus à vous ! Réellement, chacun de nos actes nous fait gagner quelque chose de Dieu.

Six exemples ont été allégués au sujet de la doctrine des scribes : trois sont fournis maintenant pour mettre en garde contre la conduite pharisienne ; le Seigneur y aj^j^fique le principe général qui vient d'être formulé. Ce ne sont que des exemples : ils n'embrassent pas tout l'ensemble des devoirs de la justice chrétienne ; ils ont pourtant été choisis de manière à définir nos obligations principales : celle de l'homme envers l'homme, l'aumône ; envers DieU, la prière ; envers soi-même, la pénitence, le jeûne. Cu7n ergo facis eleemosynam : lorsque vous voulez distribuer des aumônes, ne faites pas sonner de la trompette devant vous, comme le font les hypocrites (lisons : les jDharisiens), dans les synagogues et dans les rues. Malgré l'avis contraire de nombreux commentateurs, nous pouvons prendre ces paroles au sens httéral : un puissant pharisien, qui faisait largesse, convoquait à son de trompe, dans les carrefours et les synagogues, dans tous les lieux de réunion familiers aux Juifs, les pauvres de la cité. Le procédé était à double fin : grouper les indigents, et surtout satisfaire le goût de l'ostentation et se créer une réputation de bienfaisance : ut honorificentur ah hominibiis. En vérité, je vous le dis,

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déclare le Seigneur, ils ont reçu leur récompense. Ils ont obtenu tout ce qu'ils cherchaient : des applaudissements, un vain bruit ; Dieu ne leur doit rien de j^lus. Pour vous, lorsque vous ferez l'aumône, que votre main gauche ignore ce que fait votre droite ; c'est-à-dire, aimez à n'être pas vu, à n'être pas connu. Votre aumône demeurera dans l'ombre ; les hommes n'en sauront rien, eux qui ne ^^énètrcnt pas l'intime. Mais comme vous n'aurez pas recueilli, ni même désiré de récomjiense humaine, la récompense divine vous demeurera toute : votre Père, qui voit dans le secret, et pour qui il n'y a pas de ténèbres, vous sera débiteur.

Mt., VI. — ^ Et cum oratis, non eritis sicut hypocritae, qui amant in synagogis et in angulis platearum stantes orare, ut videantur ah hominibus. Amen dico vohis, receperuni mercedem suam. ® Tu autem cum oraveris, intra in cubiculum tuum, et clauso osiio, ora Patrem tuum in abscondito ; et Pater tuus, qui videt in abscondito, reddet tibi. ' Orantes autem nolite multum loqui, sicut ethnici ; yutant enim quod in multiloquio suo exaudiantur. ^ Nolite ergo assimilari eis. Scit enim Pater vester quid opus sit vobis, antequam petatis eum. ^ Sic ergo vos orabitis : Pater noster, qui es in caelis, sanctificetur nomen tuum. ^^ Adveniat regnum tuum. Fiat voluntas tua, sicut in caelo et in terra. ^^ Panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie. ^^ Et dimitte nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. ^^ Et ne nos inducas in tentationem. Sed libéra nos a nialo. Amen. ^^ Si enim dimiseritis hominibus peccata eorum, dimittet et vobis Pater vester caelestis delicta vestra. ^^ Si autem non dimiseritis hominibus, nec Pater vester dimittet vobis peccata vestra.

Vous ne prierez pas non plus comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et à l'angle des places publiques. — Mais n'est-il pas recommandé de prier toujours et partout, aux heures prescrites? Est-ce donc une faute de prier debout? Plusieurs passages de l'Écriture ne nous affirment-ils pas que c'est l'attitude normale de la prière (I Reg.,. i, 26 ; Me, XI, 25 ; Le., xviii, 11-13)? Sans doute ; mais ce que le Seigneur désapprouve, c'est uniquement la recherche de l'effet : ut videantur ah hominibus. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Cette préoccupation du regard des hommes est plus

-odieuse encore dans la prière que dans l'aumône. Pour vous» ajoute le Sauveur, lorsque vous priez, vous n'avez pas aMaire à un Dieu lointain : entrez dans votre apisartement retiré et, ayant fermé -votre porte (Is., xxvi, 20 ; ÏV Reg., iv, 33), priez votre Père en secret ; votre Père, qui voit dans le secret, le saura seul et vous exaucera. Le Seigneur ne blâme aucunement ici la ■prière publique, la liturgie officielle j mais il oppose à la dévotion affectée et tajDageuse du pharisien le caractère intime et discret de la j^rière chrétienne. Sous peine de franchir les limites d'un commentaire, nous ne saurions d'ailleurs rechercher maintenant la signification profonde de ces paroles : intra in cubiculum tuum ; la recommandation divine s'entend bien, non pas seulement de la prière orale, mais de la prière mentale, et aussi de la prière parfaite ou mystique.

La critique qui suit condamne sans doute, comme au chapitre XXIII, 14, «les longues prières » des pharisiens, qui n'étaient .qu'un calcul d'avarice et un procédé d'ostentation : mais elle est spécialement dirigée contre la méthode des païens. Pour les Romains, par exemi^lc, la religion n'était guère qu'un ritualisme méticuleux et comphqué, la prière qu'un énoncé de formules matérielles et fixées. Au III^ Livre des Rois (xviii, 26), il est raconté comment les prêtres de Baal invoquent leur dieu depuis le matin jusqu à midi, criant : « Écoutez-nous, ô Baal ! » Lorsque vous priez, dit Tévangile, gardez-voUs du verbiage, comme les païens ; ils pensent, en effet, que c'est grâce à cette abondance de paroles qu'ils seront exaucés. Le Seigneur n'interdit point toute prière prolongée : lui-même y employait des nuits entières. Il ne défend pas de jDrier dans les mêmes termes fréquemment répétés ; les Kyrie eleison et les Ave Maria du chajîelet ne sont certainement pas proscrits par celui qui, au soir de son agonie, « pria trois fois en redisant les mêmes paroles «. C'est à son exemple, et, à l'exemple des saints, que nous répétons indéfiniment le Psautier. Mais il nous rappelle qu'il n'existe j)as de prière purement vocale et qu'il y a une grande différence entre beaucoup parler et beaucoup prier.

Gardez-vous de ressembler aux gentils. Vous n'avez pas besoin de tant de paroles. Les paroles ne sont utiles que comme expression de votre désir, comme procédé filial vous portant à intervenir dans les choses de la Providence et dans le conseil de Dieu, pour lui dire naïvement, comme un enfant à son père, ce

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