L'ORAISON DOMINICALE
qui VOUS serait utile, ce qui vous ferait plaisir. Nous prions et nous parlons pour nous humilier, nous reconnaissant pauvres ; pour fournir à Dieu la condition moyennant laquelle il accorde ; pour nous unir à sa volonté, ^Dour témoigner de notre filiation, pour adorer, louer et dire merci. Mais nous n'avons pas la prétention de renseigner Dieu ; car, avant que notre prière ne soit formulée, notre Père sait ce dont nous a^-ons besoin. Il le sait si bien qu'il ne nous accorde point même ce que nous lui demandons avec instance, lorsqu'il le reconnaît peu expédient. Tel est le caractère de notre prière. En voici maintenant le résumé, le modèle, le thème idéal. Nous trouverons chez saint Luc (xi, 1-4) la circonstance spéciale qui a provoqué cet enseignement. Selon son procédé ordinaire, saint Matthieu rapporte à la question de la prière divers éléments qui appartiemient à d'autres circonstances historiques. Sa formule du Pater est un peu plus étendue que celle de saint Luc. Notre glose de^Ta s'interdire les longs développements dans une matière qu'on ne saurait épuiser, et qui est d'ailleurs familière à tous.
L'ensemble de l'oraison dominicale se compose de deux portions distinctes : la part de DieU (9-10), la part des hommes (11-13). « Voici, dit le Seigneur, comment vous prierez, vous : Notre Père... » Nous ne remarquerons jamais assez comment l'annonce du Royaume des cieux, qui semblait nous promettre un roi, nous a donné un Père (v, 9, 16, 45, 48 ; vi, 1, 4, 6, 8, 9, 14, 15, etc.). Au lieu d'être gouvernés simplement par une autorité, nous sommes envelopioés d'une affection di^'ine. Ceux qui ont bien reconnu cela, une seule fois, dans leur \ie, le verront toujours. Ils ne verront plus autre chose. Ils sauront que la reHgion, révangile, le christianisme, le temps, l'éternité, tout cela vient d'ime tendresse infinie, embrassant l'humanité et chacune de nos âmes. Que Dieu lui-même nous fasse goûter ce qu'il y a de joie, de force, de sécurité et de paix, dans cette première parole, \Taiment décisive, de l'oraison dominicale : Pater nosier. Toute notre vie, nous aimons à le redire, est suspendue à l'idée que nous avons de Dieu et de nos relations avec lui. Or le Fils de Dieu nous prescrit d'appeler DieU, avec lui : Notre Père. Et tous ceux qui porteront en eux la xie du Fils auront aUssi l'Esprit du Père et du Fils, qui leur fera crier : Ahha, Pater ! Nous l'avons observé, en exphquant Tévangile de la Samaritaine, le christianisme seul a reçu révélation plénière de la Paternité de
Dieu, et seul il peut déposer au cœur de chacun des siens l'assurance de leur filiation. — Selon l'interprétation commune et littérale du Pater, il y est question du DieU Un, et on lui demande qUe son nom soit béni, reconnu comme saint, glorifié comme tel ; que son règne, et dans le temps, et dans l'éternité, arrive enfin ; que sa volonté soit accomplie par les hommes comme elle l'est par les anges. Nous indiquerons pourtant une autre explication, plus séduisante encore, qui peut se réclamer du témoignage de plusieurs Pères et d'Usages liturgiques très anciens. D'après elle, la première partie du Pater s'adresse aux trois Personnes de la Sainte Trinité et constitue comme Un Credo dissimulé ; mention est faite tour à tour du Père, du Fils, du Saint-EsjDrit et de l'Église. Épelons doucement.
« Notre Père. » C'est le Père commun de toute la famille angéliqUe et humaine. C'est la première Personne de la Très Sainte Trinité, le Principe sans princii^e, le i^remier anneau à qui sont attachés le monde incréé et le monde créé. La première réaUté, c'est une tendresse, qui, n'étant que tendresse, ne peut qu'aimer. C'est à elle qUe remonte finalement notre charité. — « Qui êtes aux cieux. » Le ciel, les cieUx, dans une telle formule, c'est moins l'indication d'un lieu élevé et sublime qUe l'allusion à un éloignement infini de tout ce qui est impur, vulgaire, matériel, ou simplement composé de puissance et d'acte, comme disent les métaphysiciens. C'est l'indice spécial et personnel de la condition du Père : « Bienheureux et Unique Souverain, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, qui seul possède l'immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul homme n'a vu ni ne jDcUt voir, à qui appartiennent l'honneur et la puissance étemelle. Amen ! » (I Tim., VI, 15-16). Les deux autres Personnes sont « envoyées », parce qu'elles procèdent ; le Père n'est pas envoyé : par qui le serait-il? Enfin, le ciel, c'est l'âme du clirétien, c'est le sanctuaire intérieur à nous, où Dieu habite ; car Dieu n'a vraiment que deux temples : lui et nous. Nous ne pouvons qu'indiquer ces points de vue. Ceux qui veulent en rechercher le fondement théologique et les conséquences spirituelles pourront lire, outre les traités de dogmatique, saint Jean de la Croix, au commencement de son Cantique, et sainte Thérèse, dans son explication du Pater.
« Que votre nom soit sanctifié. » Il faudrait rappeler les valeurs diverses qu'eut successivement le concept de « sainteté » dans la pensée jui\e : une pureté matérielle, une consécration au culte
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de Dieu, une dignité, soit extérieure, soit intérieure, corrélative à cette consécration. On demande à DieU qu'il soit glorifié et exalté comme le saint par excellence et la source de toute sainteté. Quant au nom di^•in qu'il nous faut entourer de resijcet, ce n'est pas seulement l'aj^pellation verbale qui désigne DieU et que nous prononçons a^■cc nos lèvres ; c'est bien plus encore la réalité contenue dans le mot, impliquée dans l'idée que nous en jDOssédons, en un mot c'est la majesté de Dieu même : le nom, la pensée, l'être, tout à la fois. Mais DieU ne peut être béni, loué, aimé, adoré que s'il est connu et que s'il se trouve quelqu'un pour le faire connaître ; i)iiisque, selon l'Écriture, nul regard humain n'a pénétré dans la splendeur où il se cache. Heureusement, le Fils unique de Dieu, qui est éternellement dans le sein du Père et n'ignore rien de lui, nous l'a révélé (Jo., i, 18). C'est lui la vraie Lumière dans laquelle nous connaissons Dieu, car il est le rayonnement consubstanticl de sa gloire, cum sit splendor gloriae et figura suhstantiae ejus (Hebr., i, 3). Nomen, selon la théologie, est un des noms propres du Verbe. Ainsi l'Oraison Dominicale demande au Père que celui qui est son nom, sa définition, sa manifestation, ad intra comme ad extra, soit connu et glorifié (Jo., xii, 28 ; XVII, 1).
« Que votre règne arrive. » Un ancien manuscrit porte, au lieu de ces mots, dans le texte de saint Luc (xi, 2) : « Que votre Saint- Esprit Vienne sur nous et nous sanctifie. » Saint Grégoire de Nysse indique cette leçon {De oratione Dominica, c. m, Mgne, P. G., XLiv, 1157), et saint Maxime après lui (Expositio in Orationem Dom., P. G., xc, 884). Tcrtullien semble l'avoir connue {Adversus Marcionem, IV, xxvi, P. L., ii, 425). D'autres Pères voient dans VAdveniat regnum tuum une invocation au Saint-Esprit : saint C}^^^ d'Alexandrie {De Trinitate, VII, P. G., lxxv, 1113 ; In Joannem, V, P. G., lxxiii, 757), saint Nil {De Oratdone, c. LViii, P. G., Lxxix, 1180), saint Germain I^r de Constantiriople {Historia mystagogica, dans le texte donné par Brightman, dans The Journal of Theological Studies, April 1908, p. 396 ; ou dans le texte inteipoîé que reproduit la P. G., xcviii, 441 sq.). Il y a en effet une affinité profonde entre le Royaume de DieU et l'Esprit de Dieu. Les fonctions h}TDOstatiques retentissent hors de la Trinité, pour que tout y rentre d'une certaine manière : le Verbe, qui dit Dieu chez Dieu, le manifeste au dehors, il est son Nom ; l'Esprit, qui unit les Personnes, qui est leur nœud
consubstantiel, unit alissi à la Trinité tout ce qui lui appartient par la grâce. L'Esprit-Saint est le Roi, le moteur essentiel de notre vie chrétienne ; ceux-là sont lés enfants de Dieu et les fils du Royaume, qui se laissent conduire par l'Esprit du Père et du Fils. Le regnum Dei consiste principalement dans ce règne du Saint- Esprit en nous.
« Que votre volonté soit faite. » Selon les anciens qui ont reconnu le caractère trinitaire de l'Oraison Dominicale, la volonté de Dieu c'est l'intention première qui l'a porté à créer, à racheter, à sanctifier ; c'est l'ensemble de tous les efforts divins qui nous portent vers Dieu et l'éternité ; c'est, dit saint Germain, toute l'économie du « Mystère du Christ », l'Éghse, l'organisation de toute cette maison \ivante du Père de famille, que décrit l'épître aux Éphésiens. — La claUsule « sur la terre comme au ciel » peut très bien s'appliquer, selon la remarque du Catécliisme du Concile de Trente (Par. IV, c. X, 3), aux trois demandes : Sanciificetur, Adveniat, Fiat, et non pas seulement à la dernière.
Des trois demandes qui concenient Dieu, l'Oraison Doininicale passe aux quatre qui concernent l'homme. Toutes sont conçues de la même manière et dans le même esprit fraternel : « donneznous, pardonnez-nous... » — « Notre pain quotidien ». On a discuté beaucoup sur la valeur du terme original iîT'.ovTtov, inusité dans la littérature classique, et qui se trouve seulement dans le Pater de saint Matthieu et dans celui de saint Luc. Le mêriie mot a été rendu en latin, chez le premier jjar supersubstantialem, et chez le second par quotidianwn. Remarquons de plus que saint Mattliieu dit : Donnez-nous aujourd'hui ; saint Liic : Donneznous chaque jour. Les exégètes traduisent l'expression grecque tantôt par « suffisant », comme si le Seigneur établissait une opposition avec l'abondance, le surcroît sur lequel on économise et thésaurise (-epio'j'îîa) ; tantôt par « nécessaire au soutien de notre vie » {i~i T-)iv -^aôiv oÔGiav) ; tantôt par substantiel ou sui3ersubstantiel, en calquant exactement le terme grec, et avec une allusion à la sainte Eucharistie ; mais il faut renoncer à le faire venir de i~zv/oe.'., être au-dessus. Il ^^endrait plutôt, que le lecteur nous pardonne tant de grec ! de i-iévx'. : r, ê-'.o07x r^aspo., c'est le jour suivant, le lendemain. Et l'on pourrait traduire, avec d'anciennes versions, la copte, par exemple : Notre pain de demain, donnez-le-nous aujourd'hui ; ou, mieux encore, car l'explication précédente semble impliquer une anxiété et une précaution