‹ L'Évangile de Pierre et les évangile canoniquesChapitre 6 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'analyse des traditions particulières et l'examen des caractères généraux du fragment de l'évangile de Piètre nous ont conduit au même résultat. Ce document n'apporte aucun élément nouveau et ne saurait contribuer directement en rien à une connaissance historique plus étendue ou plus positive des derniers temps de la vie de Jésus.

Mais l'on se tromperait également, si, pour cette raison, l'on dédaignait cette découverte et la jugeait sans importance. Elle en a une très grande au contraire, comme on vient de le voir, au point de vue de la critique non encore achevée des sources de la vie de Jésus et de l'évolution de la tradition évangélique, dont les documents écrits sont les échos successifs. C'est un cinquième terme de comparaison dans une étude où l'on était réduit à quatre. Or

plus on a de termes de comparaison , plus l'horizon de la critique historique «'élargit et plus les conclusions légitimes s'affermissent. A cet égard, l'évangile de. Pierre doit être le bienvenu et notre seul regret, c'est de ne pas le posséder tout entier.

En premier lieu, ce que nous en avons permet de classer, d'une façon plus précise qu'on ne l'a fait encore , les traditions diverses et confuses sur la résurrection et les apparitions du Christ après sa mort.

L'évangile de Pierre n'ignore pas seulement, il exclut les apparitions du Ressuscité à Jérusalem et dans la Judée. Il nous montre les apôtres pleurant encore et accablés de tristesse quand ils retournent en Galilée après le dernier jour des azimes, v. 59. Il est intéressant de noter que la tradition à laquelle ici se rattache notre document est au fond la même que celle de Marc, qui ne connaît aucune apparition à Jérusalem et même les exclut très positivement aussi, puisque, d'après Marc, l'ange dit à Marie- Madeleine et à ses compagnes que leur Maître les précède en Galilée et que c'est là qu'ils le verront, comme il le leur prédisait. Me, xvi, 7 = MàTT., xxviii, 16.

En revanche, Luc ignore toutes les apparitions galiléennes et ne raconte que celles qui auraient eu lieu à Jérusalem ou dans les environs, et, tandis que, d'après Matthieu, c'est sur une montagne de Galilée que Jésus se montre à ses apôtres, leur donne ses ordres et leur fait sa dernière promesse, Luc les conduit aux environs de Béthanie, sur le mont des Oliviers, et c'est de là que Jésus monte au ciel. Gomp. Matt., xxviii, 16, et Luc, xxiv, 5o et AcL, 1, 1 a.

De la comparaison de ces textes il est aisé de conclure qu'il y eut deux centres d'apparitions, desquels sont issues deux traditions primitivement indépendantes.

Il faut voir comment l'une et l'autre, tendant également à conquérir l'objectivité historique, se sont développées par des voies diverses et des moyens différents.

Dans la tradition galiléenne, chez Marc, Matthieu ou Pierre, les apparitions aux apôtres ne suivent pas immédiatement le fait de la sortie du tombeau. Plusieurs jours s'écoulent , peut-être une semaine, ayant que Pierre et ses compagnons , revenus en Galilée 9 revoient leur Maître. Cette tradition ne conçoit donc pas ces apparitions du Christ, quelque fréquentes qu'elles aient été, comme une suite matérielle et une continuation de la vie historique de Jésus. Le Christ n'habite plus la terre. En lui donnant un corps si extraordinaire et tout céleste, l'évangile de Pierre est bien dans l'esprit général de cette tradition galiléenne.

Mais alors , quelle preuve pourrait-elle fournir de la réalité de la résurrection? Comment fera-t-elle sortir ces apparitions plus ou moins fantomatiques du cercle de la subjectivité individuelle? Comment répondra-t-elle aux accusations des Juifs et aux doutes des païens? Elle y répondra par l'idée d'une garde romaine autour du tombeau et de scellés mis à la porte par les autorités juives. Ainsi, les soldats de Pilate et les chefs religieux du judaïsme seront chargés de constater officiellement d'abord que le tombeau s'est ouvert et a été trouvé vide , et , si cela ne suffit pas , l'évangile de Pierre ajoutera que soldats et anciens du peuple ont pu, le Ressuscité monter au ciel, soutenu par des anges et suivi de sa croix.

La tradition jérusalémite est d'une tout autre nature et donnera autrement satisfaction aux besoins de l'apologétique populaire. Pour elle, il y a connexité immédiate entre le fart de la sortie du sépulcre et les apparitions. Jésus continue sur la terre sa vie antérieure, qui a été interrompue pour trois jours; il la continue à l'écart, avec un peu plus de mystère et une plus grande faculté de déguisement. Il mange, il boit, il marche, il soutient des conversations. En se développant , la tradition jérusalémite n'aura qu'à épaissir et à solidifier ce corps du ressuscité , identique de tous points à celui qu'on avait couché dans le tombeau. À sa première apparition , les apôtres crurent voir un esprit : êSSnovv tiveupa Oea-

petv. Mais Jésus répond aussitôt , par avance, à toutes les objections que Ton pourrait faire à la réalité de son corps : «Voyez mes mains et mes pieds; c'est bien moi; touchez-moi : un esprit ri a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai chair et os 7) (Luc, xxiv, 38). Ce disant, pour achever de les convaincre, il mange devant eux du poisson rôti, à quoi plus tard on ajouta même un rayon de miel. Cette vie du Ressuscité prend ainsi le caractère positif d'un chapitre de la vie terrestre de Jésus. Elle s'écoule dans des conditions analogues, sinon identiques; elle a sa chronologie fixe; au bout de quarante jours, elle se termina par une ascension visible et matérielle comme tout le reste. Ainsi, par cette voie encore, l'objectivité se trouvait atteinte. A quoi bon le témoignage des soldats ou des adversaires? D'après cette tradition jérusalémite, les apparitions du Christ sont réservées à ses disciples, à ses frères et à ses amis.

Dans quel rapport le témoignage de l'apôtre Paul se trouve-t-il soit avec l'une, soit avec l'autre de ces deux traditions? Parmi les apparitions énumérées, i Cor. xv, 5-8, il en est qui doivent avoir eu lieu à Jérusalem et d'autres en Galilée. Paul ne les donne pas toutes; il a fait un choix entre les plus célèbres de son temps. N'oublions pas que son témoignage , qui date de l'an 56 ou 57, est, en tout cas, antérieur aux développements que les deux traditions ne reçurent que plus tard. Ces deux traditions, dans leur forme primitive, ne devaient pas différer beaucoup. L'apôtre ne sait rien, ni de la garde au tombeau, ni des repas faits par le Ressuscité avec ses disciples. L'apparition exprimée par le seul verbe &(Ç>Qy se présente encore toute nue et dépourvue de tous détails matériels* Le corps du Christ est constitué de la substance du nrvsvfici. Il n'a ni chair ni sang; et c'est pourquoi il est incorruptible. Cette forme simple et spirituelle fut donc la forme primitive des traditions sur la résurrection. La matérialité n'est venue que plus tard, sous l'effet de la nécessité apologétique que nous avons expliquée.

Quant h l'auteur du quatrième évangile, venu beaucoup plus

tard, il a connu les deux traditions dans leur forme développée et grossière; il cherche à les réunir et à les concilier dans les chapitres xx et xxi de son ouvrage. Mais, en même temps, il s'élève, grâce à sa théologie, au-dessus de Tune et de l'autre; il les idéalise en ayant l'air de les confirmer. Le trait caractéristique de sa conception personnelle est le noli me tangere. Il blâme positivement Thomas de ses exigences matérialistes et lui dit cette parole profonde : «Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru!» C'est la critique même des traditions épaisses et lourdes recueillies par Matthieu, Pierre et Luc.

Est-il permis d'élargir encore ces conclusions et de les étendre à l'ensemble de nos récits évangéiiques? Nous pouvons tout au moins constater sous quel aspect plus ou moins nouveau cette comparaison critique a fait apparaître chacun d'eux.

i° Si l'on fait abstraction de la partie théologique du quatrième évangile, pour ne considérer que la partie narrative, il est évident que celle-ci reçoit un jour très favorable du voisinage de notre fragment. Non seulement l'auteur du récit johannique fait preuve d'une piété infiniment plus haute et d'un tact moral plus délicat , mais encore il puisait très certainement dans un courant de traditions plus rapprochées de la source, plus limpides et plus sûres que les traditions un peu vulgaires dont l'évangile de Pierre est l'écho.

a° D'un autre côté, si l'on fait abstraction, dans notre Matthieu actuel, des hgia du Maître et du récit de Marc, qui en forment les assises, pour ne considérer que les traditions légendaires qui lui appartiennent en propre : la légende des mages, le massacre des innocents, la fuite en Egypte, le statère dans le ventre du poisson, les rochers fendus, les sépulcres ouverts,. les morts qui ressuscitent, la garde romaine mise au tombeau de Jésus, etc., on arrive à reconnaître une forme de tradition populaire très tardive, assez parente de celle qu'on trouve dans notre fragment

et qu'on peut tenir pour l'antécédent immédiat de l'évangile de Pierre.

3° La rédaction de Luc , pour la même raison , semble correspondre à un moment antérieur à celle de notre premier évangile. Elle est plus véritablement juive par les sources utilisées, plus près de la tradition palestinienne que les récits spéciaux et essentiellement différents de notre Matthieu.

4° Enfin, en remontant toujours ce courant, on arrive à découvrir dans Marc et dans les discours de Matthieu une forme de tradition singulièrement plus fraîche, plus simple et plus ancienne. C'est ainsi que les résultats généraux déjà obtenus' par la critique indépendante se trouvent confirmés. Dès lors, on peut résumer l'évolution de la tradition évangélique dans les phases chronologiques suivantes :

Première période : tradition orale, propagée par la prédication et l'enseignement apostolique, contemporaine des épitres pauliniennes. — De la mort de Jésus à l'an 6o environ.

Seconde période, de l'an 6o à l'an 8o. — Premiers essais de fixer par écrit la tradition évangélique. Les logia de Matthieu, les souvenirs de la prédication de Pierre recueillis par Marc, et autres encore compris dans les UoXXoi de Luc, i, î : tous écrits anonymes, fragmentaires et susceptibles de s'accroître par additions successives comme toutes les œuvres populaires.

Troisième période , de l'an 8o à 98, règne de Trajan. — Premiers essais d'une historiographie régulière, à l'exemple et à l'imitation de l'historien Josèphe. Evangile de Luc , première rédaction de notre Matthieu actuel, et, peut-être, l'évangile des Hébreux.

Quatrième période, règne de Trajan ,98 a 117. Naissance de l'évangile de Jean dans un coin particulier et privilégié de l'Asie

Mineure. Dernière rédaction, en Palestine, de notre Matthieu actuel.

Cinquième période, règne d'Adrien, ii7ài38. — ~ Rédaction 1

de l'évangile de Pierre, transition à la littérature décidément apocryphe, Actes de Pilate, etc.

Page 1