‹ L'Évangile de Pierre et les évangile canoniquesChapitre 5 sur 24 · EXAMEN COMPARATIF DBS TRADITIONS PARTICULIERES · texte numérisé non relu

EXAMEN COMPARATIF DBS TRADITIONS PARTICULIERES

A. Scènes de la passion.

1 . Refus des Juifs de se laver les mains. — Les premières lignes de notre fragment supposent la tradition rapportée, Matt. xxvh,

9 U , que Pilate s'est lavé les mains. Elles y ajoutent un trait qui en est un développement. Aucun des Juifs, dit-il, ni Hérode, ni ses juges ne voulurent se laver les mains comme Pilate. Origène a connu la même légende sous sa forme dernière et complète. Dans sa paraphrase du passage de Matthieu, il ajoute : Judcsi se tnundare noluerunt a sanguine Christi. Cette tradition, déjà secondaire chez Matthieu , apparaît donc comme tertiaire dans l'évangile de Pierre.

2. Râle d f Hérode. — Le rôle d'Hérode Antipas, dans la Passion du Christ, absolument nul dans la première tradition évangélique, devient prépondérant et même exclusif dans notre fragment. Ce n'est plus Pilate, c'est Hérode qui prononce la condamnation capitale, v. 3. Pilate n'est qu'un spectateur qui s'abstient ou proteste jusqu'au bout, v. 46. Quant à Hérode, il n'est pas seulement le roi officiel de tous les Juifs ; il est le représentant du judaïsme et parle en son nom, v. 5. Les membres du sanhédrin sont «ses juges ». C'est lui qui commande; c'est à lui qu'on obéit. Pilate lui renvoie Joseph d'Arimathie qui réclame le corps de Jésus pour l'ensevelir. Les bourreaux du Christ sont, non pas les soldats romains, mais les gens d'Hérode. Il y a là une curieuse transformation des récits primitifs dont nous pouvons suivre d'ailleurs toutes les phases et marquer le terme.

Luc, le premier, après avoir montré déjà Hérode préoccupé de l'action de Jésus en Galilée, xiii, 3i et 3a, raconte que ce roi se trouvait par hasard à Jérusalem et que Pilate, l'ayant appris et le sachant curieux d'entendre le nouveau prophète, le lui envoya par acte de simple courtoisie. Cette entrevue de Jésus et d'Hérode fut d'ailleurs sans conséquence. Sous l'influence du psaume deuxième tenu pour prophétie messianique, cette donnée première va se développer. Déjà, dans le Livre des Actes, nous trouvons Hérode nommé avant Pilate comme l'un des auteurs de la condamnation du Christ, *2àVvrlxQw&v yàp èitï thv itciïSd <rov ln<roiïv

ÈfxpSrjs re xcù Uévrtos ïleiXîros avv SBv&mv xcù XcloU icrpatfk, Act. iv, 27. Justin Martyr, sous l'influence de la même prophétie, écrit

à son tour : xcù itSk (jltjvvsi ?y)v yvyzvri\iAvit\v ÙppSov xcù av-

t&v lovSotiùw xaï HiXotrou <rvv lois aôrou cApaiiéranç xacrà

tov xpialov (xvvéXsvviv, ApoL, I, 4o. Jusque-là, Juifs et païens sont mis ensemble et tenus pour également responsables. L'évangile de Pierre fait décidément pencher la balance du côté d'Hérode et des Juifs. Et nous trouvons dans la Disdascalia la même tradition ainsi transformée : xaï ïlpqiStjs à (iaaikevs êxékevaev aùrhv alavpatOnvou, v. 19; comp. notre frag. v. a. Enfin les Acta Pilati, d'une façon plus générale, représentent la dernière phase de cette évolution dont nous avons plus haut expliqué la cause. L'évangile de Pierre se trouve donc ici, avec Luc, dans le même rapport que tout à l'heure avec Matthieu.

3. Joseph cfArimathie. — Sur les relations de ce personnage avec Jésus, voici la marche de la tradition. Dans Marc, xv, /is- 4 7, Joseph n'est pas encore un disciple de Jésus, mais seulement un juif pieux attendant le règne de Dieu.

Dans Luc, xxin, 5o-56, il se sépare plus nettement des Juifs, mais il n'est pas encore croyant : fiovXevrrjs ûvépxw dvrjp Slxcuos xaï àyaBés, ovx fjv o-vyxarraTeôetfiévos t$ fiovXjj xaï Tijf ispéfau atîr&v.

Dans notre Matthieu, xxvu, 57-61, sa conversion est accomplie : âvOpûmos zr\ov<rios , ts xcù aùtbç éfiaôrjTevôrj r$ irjaov.

Dans Jean, xix, 38, il est disciple, mais non disciple déclaré : év (laBrjTrjs tov Irxrov xexpufÂftévos Stà rbv <p6€ov x&v louScu'œv.

Enfin, dans notre fragment, il est présenté comme à <p(\os ÎIsiXoItov xcà tov xvpiov. On voit le progrès de l'une à l'autre de ces formes de la tradition et la date respective de chacune d'elles*

Le jour de la cruciGxion de Jésus, v. 5, npo [xta$ riïv àlvpôjv, est indiqué conformément au témoignage de Jean et de Paul et à la tradition presque unanime des églises d'Asie dans le 11 e siècle.

4. Le Christ tourné en dérision. — L'intime parenté de notre do* cument avec les quatre relations canoniques apparaft ici plus que partout ailleurs. Pierrb, y. 6~g«— Me, xv, i6-ao — Màtt., xxyii, 3o*»Jian, xix, i-3. Les mots caractéristiques reviennent dans ces récits parallèles : «rop^tfpav «repi&aAov P, ivitSytrxQvatv Me ou xkayiiSa hohxIvyiv mptétiyxav Matt. — <rlé<papov èxdv6ivov P. et Me, iÇ AxavOêv Matt. et J. — ivénrvov tous 6tyt<ji P. ou évévrvov aùrqt Me ou iyurriatunts tU aùrév Matt. — êpdhnaetp P. et Matt. xxvi, 68 ou , xoÀa<p/?e«> aùrév Me xiv, 65 ou èSlSocrav œ&t$ pmlarp&'T* J. — xaXdfmp ivvaaov P. ou ëruvrov aôrov rfa

xe$&\$v xct\d(i<p Me ou Ikaëov rbv xdXafiov x&) hvmov Matt. — -

ifictolilov P. ou (ppaysXkrio-cLç Me et Matt. ou ipau/llyofcrev J. Il ne serait pas impossible qu'il y eût ici quelque dépendance littéraire de Pierre à l'égard de l'un ou de l'autre texte canonique, de celui de Marc en particulier.

D'autre part, voici ce que l'étude comparative des textes fait apparaître :

a. Marc et Matthieu racontent deux scènes de dérision : l'une devant le sanhédrin, l'autre devant Pilate. Dans la première, c'est le prophète que les Juifs insultent et raillent; les soufflets et les crachats y sont mieux à leur place; dans la seconde, c'est le rot des Juifs dont' s'amusent les soldats romains. Luc n'a que la première et Jean n'a que la seconde. Pierre les a identifiées et ne pouvait faire autrement du moment qu'il mettait ici Pilate et les soldats romains hors de cause.

b. Les acteurs du drame, dans l'évangile de Pierre, ne peuvent être les soldats romains. Ce sont très positivement les agents d'Hérode ou la populace des Juifs. Au verset 5 , il est dit que Hérode livra Jésus au peuple, Xa&. Les ol Xa&évres du verset 6 ne peuvent donc être que des Juifs. Ce même antisémitisme explique qu'au lieu de (iaarikivç tgjv ïovSalwv, notre auteur ait mis le titre d'honneur de la nation ici et sur l'écriteau fixé à la croix de Jésus : fiaatXeùç rov Ivparfk, v. 7 et 1 1 .

c. Au lieu du x**P e f$*viktv tSp iovS<xtœv de Marc, nous lisons dans Pierre, v. 7 : xo) ixdùurw aùrbv èit\ x&BéSpav xpftreax Xéyovres' Stxaiws xptve, jSowiXev tov \<rpar{X. C'est un détail tout à fait étranger aux synoptiques. Les insulteurs demandent au Christ d'exercer ses fonctions de juge. Or cette tradition particulière se retrouve presque dans les mêmes termes dans Justin Martyr, Ap. , I, 35 : Stcuripovjes aùrbv êxoiOtaav in\ {Hifiurros xcà elvop' xpïvov jpiïp. En racontant ce trait, Justin le .rapproche d'un passage d'Isaïe, lviii, a, qui passait à ses yeux pour une prophétie mes* sianique : ahovat fis vvv xplaiv Sixatav. On peut se demander si c'est la tradition qui a fait découvrir la prophétie, ou la prophétie qui a fait transformer la tradition première. Peut-être un passage de Jean, xix, i3, a-t-il été la cause et l'origine et de la tradition nouvelle et de la prophétie qui est venue l'appuyer et la consacrer : TLçtXSiros Hyetyev ëÇo> rbv ivvovv xcù éxdBtatv M

fiifpwTo$ eh r&wov \ey6p$vov \$6</lportov. On a pu entendre et traduire èxdOiaev au sens transitif. Pilate fit asseoir Jésus sur le siège du tribun militaire d'où étaient prononcées les sentences. En tout cas, ces trois divergences de Pierre d'avec Marc et Matthieu représentent bien les transformations postérieures subies par la tradition primitive.

5. Les deux brigands. — Première forme de la tradition : «Ils crucifièrent avec lui deux brigands, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, et les deux crucifiés l'outrageaient». (Me, xv, 97 et 3a, et Matt., xxvii, 38 et klx.)

Seconde forme de la tradition dans Luc, xxm, &0-&3 : l'un des malfaiteurs exprime son repentir et sa foi en des paroles qui reviennent presque textuellement dans Pierre : «Nous sommes justement condamnés; nous avons reçu le châtiment que nos crimes ont mérité; mais celui-ci na rien fait de mal, et, se tournant vers Jésus, il lui dit : «Souviens -toi de moi quand tu régneras ».

Forme tertiaire de la tradition dans le fragment de l'évangile

de Pierre : «l'un des malfaiteurs s'adresse aux Juifs, non à Jésus, et les injurie en disant : Nous souffrons, nom, à cause du mal que nous avons fait, mais celui-ci, devenu le Sauveur des hommes* quelle injustice a-t-il commise envers vous?» Ici, notre fragment, soit pour le fond, soit pour la forme, est à l'égard du texte de Luc dans la même relation que tout à l'heure à l'égard de Marc ou de Matthieu. Il ajoute que les Juifs, irrités du discours du malfaiteur, lui refusèrent la grâce d'avoir les jambes rompues, afin de prolonger ses tourments. En s'écartant de Luc, notre auteur semble se rapprocher de Jean par ce mot axeXoKoirtfOri — zà crxéXrj xareayoxxiv Jean, xix, 3a; mais, en réalité, il ne fait que le contredire ; car il résulterait de son récit que Jésus et l'autre brigand auraient eu les jambes brisées; ce que Jean nie absolument pour Jésus. On voit avec quelle liberté, obéissant toujours à son inspiration anti-judaïque, l'auteur de notre fragment adaptait à sa manière de voir une tradition encore fluide et mobile et qu'aucune autorité n'avait consacrée définitivement.

6. Mort et ensevelissement du Christ. — Plusieurs traits qui distinguent la relation de l'évangile de Pierre la montrent également postérieure à toutes les autres.

a. En accord avec les trois synoptiques et surtout avec Matthieu , Pierre mentionne les ténèbres qui couvrirent le pays à la mort de Jésus; mais il y ajoutera description^ la terreur passablement comique des Juifs croyant que la nuit allait venir et craignant que le soleil ne soit couché avant que les crucifiés aient expiré. Cette description sent tout à fait la légende apocryphe et dénote une basse époque.

b. A ce moment, l'un d'entre eux dit : «Faites-lui boire du fiel avec du vinaigre, et, ayant fait le mélange, ils le lui donnèrent». Dans le contexte, cela ne peut avoir qu'un sens : comme les Juifs craignent que Jésus ne meure pas assez vite, ils lui font boire une potion empoisonnée qui doit abréger sa vie. En faisant cela, les

Juifs, selon notre document, comblent la mesure de leurs crimes et aussitôt le Seigneur pousse un grand cri disant : «Ma puissance, m'as-tu abandonné?» Dans. la première tradition, on présente à boire deux fois à Jésus r d'abord, avant la crucifixion, selon l'usage, on lui offre pour diminuer ses souffrances du vin épicé, sorte de potion stupéfiante qu'il ne voulut pas prendre (Me, xv, 2 3 : êSiSovv œôr$ oïvov êcr(ivpvtcr(Âévovy Puis, au moment où Jésus pousse son cri de détresse, on lui tend au bout d'un roseau une éponge pleine de vinaigre. Jean ne mentionne que cette seconde scène et fait entendre que c'était la boisson des soldats (eau acidulée, Jean, xk, 29). Dans la tradition postérieure, il est naturel que les deux incidents se soient réduits à un seul, et que, sous l'influence d'un passage considéré comme messianique du psaume lxix, 22, ce vinaigre se soit mêlé de fiel, comme dans l'évangile de Pierre, xoMjv (xsrà 6%ovs, et qu'enfin ce mélange bizarre ait été considéré comme un poison. En tout cas, à la suite du psaume, On y vit une aggravation de supplice. La tradition se trouvait transformée de cette façon au temps de l'épître de Barnabas, cap. 7 : olavpcûOek èitott^ero 6%et xcà x^V» Les mots essentiels étaient déjà stéréotypés. Le plus curieux c'est que ce fiel, XÔXy, venu du psaume lxix, a fini par passer et se fixer très maladroitement dans le texte de notre Matthieu actuel, xxvn, 34, où il cause aux exégètes des tourments sans issue. L'histoire des formes successives de la tradition résout sans peine cette difficulté comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Mais il est clair qu'ici le texte canonique de notre évangile de Matthieu descend presque au niveau de celui de Pierre.

c. Quand le corps du Seigneur détaché de la croix toucha le sol, la terre trembla, v. ai. Trait d'une grande poésie mais nouveau et légendaire. Autre légende du même âge, dans notre Matthieu canonique : «rochers fendus, sépulcres ouverts, cadavres de gens morts qui ressuscitent et rentrent dans la ville sainte» (Matt., xxvii, 5 1-53). Matthieu et Pierre représentent ici le

même stade et un stade très tardif dans le développement de la tradition.

d. Notre fragment désigne le tombeau où fut mis le corps de Jésus comme un lieu particulier connu de son temps sous le nom de jardin de Joseph; v, a4, xakov^çvov xijfQv twrftp.

Première forme de la tradition, Me, xv, 46 : èv pwtiefy, b'fo \sAœrofiti(iévop eu ^mérpas.

Luc ajoute : èv fxvtffxaTi \a£eyjcp oiïovx %v ovhh oina) neipisvoç f Luc, xxiii, 53.

Matthieu précise davantage et dit que c'était un tombeau neuf et la propriété de Joseph d'Arimathie. Jean répète Matthieu et Luc et ajoute encore ce trait que ce tombeau se trouvait dans un jardin. Enfin , notre fragment nous apprend que ce lieu véné-r rable ét^it connu sous le nom de jardin de Joseph. C'est de la même manière que notre Matthieu précise le lieu de YHaeeldama ou champ du sang, connu comme tel, dit-il, jusqu'à aujourd'hui. Màtt. xxvii, 8. Deux traditions géographiques de même nature et de même âge. Comp. Act., 1,19.

e. Il faut nous arrêter encore au v. 26 de notre fragment comparé à un passage parallèle de Luc :

Luc, xxiii, 48.

oi 6%kot deupTJcrcuKes Ta ysvèfjtewa, rxmrovres rà &7rj0q faéelpe- <pov.

Piebrb, v. a 5.

oi tovhaïot, . . yvèvres oîov xaxov èavTOÏs èirolrjaav 0p$atTo xàirrea- 6 ai xai Xéyetv • ovai Tais ap.aoria.is tifiûv, ijyyurev 7) nplotç xai tô TéXos iepoveaXijfi.

On voit du premier coup d'œil la ressemblance et les différences. Dans Luc , ce sont des gens qui passent par là , voient ce spectacle et en sont douloureusement émus. Dans Pierre, ce sont les Juifs, les anciens et les prêtres, ceux-là mêmes qui ont cppdamné Jésus, qui reviennent avec la conscience de leur crime, se condamnent

eux-mêmes et prédisent le châtiment qui va les atteindre. Encore ici l'antisémitisme de notre auteur a transformé la tradition. Mais, ce qui n'est pas moins curieux à constater, c'est que les derniers mots du passage de Pierre avaient, dès le h' siècle, passé dans le texte devenu canonique de Luc. Ainsi, l'auteur de la version syriaque de Cureton a lu dans Luc, xxiii, 48 , quelque chose comme ceci : oùcù vfiïv dnrb tôjv dfxapricjv >)/w£t>. — Dans le codex Sangermanensis de l'itala au même endroit de Luc, on lit : Vm nobisl quœfacta sunt hodie pr opter peccata nostra, appropinquavit enim desolaùo Jérusalem. — D'après le commentaire d'Ëphrem, le Diate*saron de Tatien renfermait quelque chose de semblable : tune per iêtas tenebras eis lucidum jiebat excidium urbu suœ advenisse; venerunt, ait, judicia dirutionis Jerosolymorum. De tout cela jaillit une vive lumière sur la liberté dont on usait, au n 6 siècle, à l'égard du texte des écrits évangéliques.

/. Les versets 26 et 27, qui servent de conclusion au récit de la Passion, sont une forme pseudépigraphique d'une ancienne tradition sur l'abattement des disciples après la mort du Maître et sur les soupçons que les Juifs continuèrent à faire peser sur eux. On les accusait de vouloir brûler le temple. Comp. AcL, vi, 1A. L'état d'âme des disciples correspond exactement à la parole de Jésus, Me, 11, 20 : êXevo-ovrai Sa vfiépou ttav dirapOfi 6 pv[i<pios xcà t6ts vti&)e&<Towri. Les premiers chrétiens avaient coutume de jeûner avant le dimanche de Pâques. C'est peut-être ce qui explique les mots de notre fragment très suspect de confondre la Pâque juive et la chrétienne : êrtialevofiev, wevOovvres xcù xkalovieç wxrbs xcà lipépas las rov traSSàhov.

B. La RESURRECTION.

La seconde partie de notre fragment est beaucoup plus développée que la première. L'ambition apologétique de l'auteur y trouvait mieux son compte. Cette seconde partie comprend deux

morceaux relatifs à la résurrection, lesquels représentent deux traditions fort différentes de caractère et d'origine.

1 . La garde mise au tombeau de Jésus; la résurrection , v. a 8-4 9 = Màtt. , xxvii, 62-66 et xxviii, j 1-1 5. — La légende de la garde mise au tombeau est ainsi racontée dans notre Matthieu actuel : «Les prêtres et les Pharisiens vinrent vers Pilate et lui dirent : Seigneur, nous nous souvenons que ce séducteur, vivant encore, disait qu'il ressusciterait dans trois jours; ordonne donc que son tombeau soit gardé jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne dérobent son corps et ne disent au peuple : il est ressuscité des morts. Cette dernière tromperie serait pire que la première. Pilate leur répondit : Prenez la garde, allez, assurez-vous du tombeau à votre guise. Et eux, s'en allant, firent garder le tombeau, après avoir apposé les scellés sur la pierre». Plus tard, comme ces précautions n'avaient rien empêché, les anciens décident de donner beaucoup d'argent aux soldats, en leur demandant de dire qu'ils s'étaient endormis et que les disciples étaient venus la nuit et avaient enlevé le cadavre. «Et, ajoute l'évangéliste en guise de conclusion, c'est ce qui se répète parmi les Juifs jusqu'à aujourd'hui». Le caractère secondaire ou même tertiaire de cette légende saute aux yeux. Elle est étrangère à la tradition primitive sur la résurrection. Ni Paul ni Luc ni Jean ni Marc ne la connaissent. La réflexion par laquelle Matthieu clôt son récit fait apercevoir à l'œil nu la cause historique et l'origine de la légende. Cette cause et cette origine sont dans la polémique juive qui s'exerçait très vive déjà au commencement du 11 e siècle contre la prédication chrétienne de la résurrection. Il fallait fermer la bouche aux Juifs, et l'on crut y réussir en imaginant ce singulier récit pour les convaincre à la fois d'obstination et de duplicité.

Cela étant, il est facile de voir que notre fragment qui reprend la même tradition et la développe se rattache littérairement à la relation de Matthieu. Encore ici les Juifs viennent demander des

soldats n Pilate pour le même motif qu'ils expliquent dans une phrase incidente identique : litfvore êX66vres oî fiaOnroà aôrov x\étyçxriv aùrév. v. 3o = Matt., xxvii, 64.

En toute rigueur, on peut expliquer cette coïncidence verbale par une forme traditionnelle orale déjà stéréotypée qui circulait évidemment avant d'avoir été mise par écrit. 11 est plus difficile d'expliquer ainsi dans notre fragment les mots ên\ rpeU tifiépas. Ces trois jours sont très bien justifiés dans Matthieu; ils ne le sont pas dans notre document qui, dirait-on, suppose un autre texte connu déjà dans les églises. De même les mots èméxpumv éwrà <T<pp<zyi$aç sont le développement explicatif du verbe simple de Matthieu : (TÇpayfoavres rbv Xi8ov.

Ce rapport de dépendance littéraire est d'ailleurs de peu d'importance. Que notre fragment ait derrière lui un récit écrit ou une tradition orale, il n'est pas douteux qu'il nous offre une forme encore plus développée que celle de Matthieu.

a. Au lieu de quelques soldats, Pilate donne un centurion, c'est-à-dire une cohorte ou une demi -cohorte. Les Acta Pilati (évangile de Nicodème), que notre fragment rejoint ici, disent cinq cents soldats. (Tischendorf. Ev. apocr. Acta Pilati graece B. xu). Notre fragment connaît en plus le nom de ce centurion qu'il appelle Petronius d'après le nom de Pierre lui-même.

b. L'évangile de Pierre tient à accumuler les témoins officiels de la résurrection. Les anciens du peuple, scribes et autres, viennent camper avec les soldats devant le tombeau. Tous ensemble ils roulent la pierre qui doit en fermer l'entrée. C'est Joseph d'Arimathie qui, d'après nos récits canoniques, avait mis la pierre en guise de porte. Notre auteur tient à la faire paraître si grande que plusieurs hommes ne sont pas de trop pour la mouvoir. Toutes les précautions judiciaires sont prises. Sept sceaux sont apposés à la porte du sépulcre. Les gardes veillent deux par deux, et le lendemain, jour du sabbat, toute la ville vient voir le tombeau scellé et étroitement surveillé.

ç. La légende dépasse même sur un point capital le développement quelle a reçu dans les Acta Pilati. Pendant la nuit du samedi au dimanche, la pierre du tombeau roule d'elle-même, et les soldats, le centurion , les anciens et les scribes sont les témoins de la résurrection du Christ. Ils voient trois hommes sortir du sépulcre ouvert : deux en conduisaient et en soutenaient un troisième que suivait une croix. La tête des deux premiers, deux anges, touchait au ciel; celle du troisième allait plus haut que le ciel; alors une voix se fit entendre : «As-tu prêché aux trépassés? Et de la croix elle-même sortit la réponse : oui".

La tradition primitive sur la résurrection était unanime en ceci que le Christ ressuscité n'était apparu qu'aux disciples ou aux amis. Dans notre fragment, le ressuscité n'a été vu que des soldats ou de ses juges mêmes. En Galilée seulement, il se montra sans doute aux apôtres. L'intérêt apologétique le voulait ainsi.

On comprend maintenant pourquoi le centurion et les soldats ont été exclus des scènes de la passion. Avocat ingénieux, notre auteur les a réservés pour servir de témoins officiels, contre les Juifs eux-mêmes, que le Christ est ressuscité. Mais que penser de ce corps gigantesque du Christ montant dans le ciel suivi de sa croix ! Est-ce bien le même corps que celui qui avait été déposé dans le tombeau de Joseph ? Encore ici notre fragment paraît empreint d'un certain docétisme.

2. Marie-Madeleine au tombeau, v. 5 0-57 = Me, xvi, 1-8. — Dans ce dernier morceau notre fragment se trouve avec Marc dans un contact plus étroit encore que tout à l'heure avec Matthieu. Tous les traits et tous les mots caractéristiques de Marc s'y retrouvent, jusqu'à cette question que se posent les saintes femmes : ti? Si diroxvXtaei tiyLÎv jbv XéOov; et à cette réflexion naturelle chez Marc, mais singulièrement placée dans notre document : péyas yàp iv b À/00*. Ces mots ne sont même admissibles dans le discours direct où ils se trouvent que si on les met entre parenthèses.

Dans la suite, les deux narrations se rapprochent encore davantage, comme on peut le voir en comparant les deux textes.

Marc, xvi, 5-8.

xai eUreXOowrai eiç rà fivrjfieïov, eïlov vsavlcrxov xadijfxevov èv rote leÇtoïs i8epi€eÇXYj(iévov aloXrjv Aevxijv, xai èZedafx€yf07}<TCLv. ù le Xéyei aurais • p) èxdapSetade.

irjaoxiv Çrjretre ràv Nalaprjvàv ràv è&lavpwyiévov îfyépdrj, oùx èWliv œhe • (le 6 ràiros Ôttov éBrjxav aviàv * àXXà vis ây ère , etitare rots (xaOrjraTs aùrov Xai r& urérpcû Ôri trpùâyst ifiàs ete rifv YaXtXaiav, èxeïavrov Ôyf/eaOe, xaâcbs ehrev épft> xai èÇeXÔovaai fypvyov. , . xai otàevi ovlèv ehrav • èfioÇovvro yâp.

Pierre, v. 55-57.

Kal ispoaeXdoÏKTai -mapéxvyf/av èxeï, xai bpaxriv èxsî riva veavlaxov xadelôpevov p.é<T(o rov râÇov, àpaïov xai tsep&eÇXrjpêvov crfoXift XaftTtporàrTfv t&lrt é<pt) aura?*' ri •ffXdare; riva ZqreTre; pirj ràv crtavpw- Oévra èxsîvov; àvé&lrj xai éjrijXdev.

tl le p.f) tsi&leiiere, *&apaxwpare xai tiare ràv ràirov êvda éxeiro Ôri ovx é&liv. àvè&lrj yàp xai àtrrjXOev èxeï ÔOev dnrealâXrj. rare al yvvaïxeç po€r)6efoat épvyov.

Si notre auteur a connu le texte de Marc, on avouera qu'il ne s'y sentait pas enchaîné; s'il ne l'a pas connu, il faut reconnaître que la fixité de la tradition orale était singulière. En tout cas, les deux traditions sont foncièrement identiques, et, si l'on demande quelle est la forme primitive, l'hésitation n'est pas plus permise ici qu'ailleurs. Pierre a mis en discours direct dans la bouche des femmes la narration de Marc. Ce trait christologique , qui rappelle la théologie do quatrième évangile, êmvjXQev èxeï idev ànealdXij, au lieu de eh tijv TakiX&tav, suffirait à lui seul à trancher la question. Le verbe tffapaxv^œre répété deux fois est encore un signe de postériorité , ear il semble trahir une influence de la tradition représentée dans Luc et dans Jean. (Luc, xxrv, ta; Jean, xx, h.)

Restent les derniers versets de notre document, 58-6o, où un seul point serait à éclaircir. Quel est le sens de cette phrase : nv Se reXevraiot jfiépa, r&v â%i(xù>vï Ne pouvant supposer que Fauteur igfnorât la durée de la fête juive qui était de sept jours, plusieurs

critiques des plus autorisés, M. Harnack entre autres, veulent que ce jour final soit le m du mois de nizan et que, dès lors, la première apparition. du Ressuscité aux apôtres, laquelle était racontée à la fin de l'évangile, ait eu lieu au plus tôt le second dimanche après la mort du Christ. Ce serait là, il faut en convenir, une tradition bien curieuse et bien éloignée des récits canoniques: Ce ne serait pas une raison de la repousser. Mais la phrase a positivement un autre sens. Dans l'hypothèse précédente, au lieu de l'imparfait Ijv , il faudrait l'aoriste de narration éyéveTo. L'imparfait veut évidemment marquer la simultanéité de ce qui vient d'être raconté avec ce qui va l'être. Vivant au 11 e siècle, notre auteur a confondu la fête juive et la fête chrétienne. Il s'est imaginé que le dimanche 16 nizan était le dernier jour des azimes. Comparez avec celui-ci le verset 37. Quelque grossière qu'elle soit, cette méprise ne saurait plus nous surprendre , et elle achève de démontrer combien l'auteur de l'évangile de Pierre, à tous les points de vue, se trouvait éloigné et des choses qu'il racontait et du milieu où elles s'étaient passées.

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