XII L EVANGILE DU BOUDDHA
S'il ne veut pas risquer de mal interpréter l'idée fondamentale des doctrines du Bouddha, le lecteur doit se souvenir qu'il faut prendre le terme « moi » dans le sens où le Bouddha l'emploie. Le « moi » de l'homme peut être et a été compris dans un sens contre lequel le Bouddha n'aurait jamais fait aucune objection. Le Bouddha nie l'existence du « moi » tel qu'on le comprenait communément en son temps ; il ne nie pas la mentalité (?) de l'homme, sa constitution spirituelle, l'importance de sa personnahté, en un mot, son âme. Mais il nie la mystérieuse entité égotiste, Yâtnian, dans le sens d'une sorte de monade-âme que quelques écoles supposaient exister derrière ou dans l'activité corporelle et psychique de l'homme, comme un être distinct, comme une sorte d'essence, et un agent métaphysique prétendu être l'âme. Cette superstition philosophique, si commune non seulement dans l'Inde mais dans le mande entier, correspond à Tégotisme habituel de l'homme dans la vie pratique; ce sont deux illusions provenant de la même source, la foire aux vanités de la mondanité, qui poussent l'homme à croire que la raison d'être de sa vie est en son « moi ». Le Bouddha propose de détruire entièrement toute pensée du
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(( moi », de façon à ce qu'elle ne porte plus de f r 11 i t . Ai n s i le jNjr v an a cl u Bouddha est un état idéal dansulequel l'âme de l'homme, après s'être puri- ' fi é e daJxLui^gQïsme et du péché, est devenue la résidence de la vérité, qui lui apprend à se défier des entraînements du plaisir et à employer exclusivement toutes ses énergies à remplir les devoirs de la vie. — ~~~^
La doctrine du Bouddha n'est pas le nihilisme, j L'étude delà nature de l'âme humaine prouve que s'il n'existe ni âtman ni entité égotiste, l'essence véritable de l'homme est son karma^ que ce karma n'est pas affecté par la mort et continue à vivre. Ainsi, en niant rexistence de ce que nous prenons pour notre anae et dont nous redoutons la destruction par la mort, le Bouddha ouvre réellement à l'humanité (comme il le dit lui-même) la porte de l'immortalité, et là gît la pierre d'angle de sa morale et aussi de la consolation et de l'enthousiasme que procure sa religion. Celui qui ne voit pas l'aspect positif du Bouddhisme, est incapable de comprendre comment il a pu exercer une influence si considérable sur des millions et des millions d'êtres.
Ce volume n'est pas fait pour contribuer à la
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solution des problèmes historiques. Le compilateur a étudié son sujet, aussi sérieusement qu'il le pouvait dans des circonstances données, mais il ne prétend pas présenter une œuvre scientifique. Ce livre ne tend pas non plus à populariser les écritures bouddhistes, ni à les montrer sous une forme poétique. Si cet « Évangile du Bouddha » aide à mieux comprendre le Bouddhisme et si dans sa simphcité il donne au lecteur l'impression de la poétique grandeur de la personnalité du Bouddha, ces résultats ne doivent être comptés que comme secondaires; son vrai but est encore plus sérieux. Ce Hvre a été écrit pour faire réfléchir le lecteur sur les problèmes religieux d'aujourd'hui. Il trace l'image d'un maître religieux d'un passé lointain, afin de la faire agir sur le présent et devenir un facteur de la formation de l'avenir.
A notre avis, toutes les vérités morales essentielles du Christianisme ont de profondes racines dans la nature des choses, et ne sont pas en contradiction, comme on Ta souvent prétendu, avec l'ordre cosmique dumonde.L'ÉgUselesaformulées en certains symboles, et parce que ces symboles contiennent des contradictions et entrent en conflit avec la science, les classes éclairées se sont
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écartées de la religion. Mais le Bouddhisme est une religion qui ne connaît aucune révélation surnaturelle, et proclame des doctrines qui n'ont pas besoin d'autres arguments que le « venez et voyez ». Le Bouddha fonde sa rehgion exclusivement sur la connaissance qu'aFhomme de la nature des choses, sur une vérité démontrable. La comparaison du Christianisme et du Bouddhisme aidera puissamment à distinguer dans les deux religions ce qui est essentiel de ce qui est accidentel, ce qui est éternel de ce qui est transitoire, la vérité de Fallégorie dans laquelle elle a trouvé son expression symbolique. Nous désirons ardemment faire naître la conviction de la nécessité de distinguer entre le symbole et son sens, entre le dogme et la religion, entre les formules d'invention huhumaine et l'éternelle vérité. C'est dans cet esprit que nous offrons ce hvre au public, nourrissant l'espoir qu'il aidera au développement, dans le Christianisme autant que dans le Bouddhisme, de la religion cosmique de la vérité.
C'est un fait digne de remarque que les deux religions les plus grandes du monde, le Christianisme et le Bouddhisme, aient tant de coïncidences frappantes dans leur base philosophique aussi
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bien que dans les applications morales de leur foi, tandis que leurs méthodes pour les exprimer en dogmes sont radicalement différentes. La force et aussi la faiblesse du Bouddhisme primitif c'est son caractère philosophique qui permettait au penseur, mais non aux masses, de comprendre l'explication de la loi morale qui pénètre le monde. C'est pourquoi le Bouddhisme primitif a été nommé par les bouddhistes a le petit vaisseau de salut » ou Hinayâna, car il est comparable à un petit bateau dans lequel un homme peut traverser le courant de la mondanité et atteindre le rivage du Nirvana. Obéissant à l'esprit d'une propagande missionnaire, si naturelle à des hommes pieux qui sont ardents dans leurs convictions, les bouddhistes qui suivirent popularisèrent les doctrines du Bouddha et les rendirent accessibles à la multitude. Il est vrai qu'ils acceptèrent beaucoup de notions mythiques et même fantastiques ; mais ils réussirent cependant à faire adopter ses vérités morales à des gens qui ne pouvaient saisir qu'incomplètement le sens philosophique de la religion du Bouddha. Ils construisirent, selon leur expression, un a grand vaisseau de salut, » le Mahâyâna^ dans lequel, les multitudes pouvaient trouver
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place et qui était capable de les transporter avec sécurité. Bien que le Mahâyâna, ait indiscutablement des côtés faibles, il ne faut pas le condamner haut la main, car il remplit son but. Sans le considérer comme le summum du développement religieux des peuples parmi lesquels il domine, nous devons reconnaître qu'il s'adaptait à leur condition et qu'il a beaucoup fait pour leur éducation. Le Mahâyâna constitue un progrès, en ce qu'il a transformé une philosophie en religion et a tenté de prêcher comme des propositions positives des doctrines qui étaient exprimées sous une forme négative.
Bien éloigné de condamner le zèle religieux qui a fait éclore le Mahâyâna dans le Bouddhisme, nous pouvons encore moins nous associer à ceux qui reprochent au Christianisme sa dogmatologie et ses éléments mythologiques. Le Christianisme est plus qu'un Mahâyâna, et la dogmatologie chrétienne également avait une mission à remplir dans l'évolution rehgieuse de l'humanité. Le Christianisme est plus qu'un grand vaisseau propre à transporter les multitudes de ceux qui s'y embarquent; c'est un grand pont, un Mahdsêtou^ sur lequel un enfant peut traverser le torrent de
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l'égoïsme et de la vanilé du monde avec autant de sécurité que le sage. Rien ne caractérise mieux la parole du Christ que ces mots : « Laisser venir à moi les petits enfants ».
La comparaison des points communs nombreux et frappants du Christianisme et du Bouddhisme peut être fatale à une conception sectaire du Christianisme, mais en fin de compte nous aidera à mûrir notre conception de la nature essentielle du Christianisme et ainsi élèvera nos convictions religieuses. Elle fera éclore ce Christianisme plus noble qui aspire à être la religion cosmique de la vérité éternelle.
Espérons que cet Évangile du Bouddha aidera à la fois bouddhistes et chrétiens à pénétrer plus avant dans l'esprit de leur foi de façon à l'embrasser dans toute son étendue, sa largeur et sa profondeur.
Au-dessus de tout Hinayâna, Mahâyâna et xMahâsêtou est la Religion de la Vérité.
Paul Carus.