SA LOI
Dans le Cœur de Jésus les chrétiens honorent surtout un symbole : le symbole des pensées profondes, des vouloirs puissants, le siège emblématique des facultés affectives et généreuses, les affections elles-mêmes, leur forme, leur degré, leur objet. Il semble que la dévotion au Crucifix offre à notre culte d'une façon plus spéciale le corps de Jésus, son corps meurtri, ses membres déchirés. L'Eucharistie, par contre, bien qu'elle nous rende très réellement le corps du Christ, nous suggère, à Pétat dominant, la pensée de sa divinité, sans doute à cause de la profondeur et de la pompe de nos adorations. Nous appelons la fête de l'Eucharistie : la Fête-Dieu. Mais, entre la corporéité du. Christ et sa divinité pure, il y a
une beauté intermédiaire qui est son être moral. On pourrrait en voir l'objet dans son âme. La dévotion catholique a préféré le svmboliser dans son Cœur.
En cela, elle est d'accord avec la tradition de tous les langages connus.
De tout temps, en effet, quand on eut à désigner le siège des pensées intimes ou des intentions profondes, on nomma le cœur. Il n'entre pas dans notre pensée d'entreprendre la démonstration philologique de cette vérité. Il nous suffit d'en justifier l'exactitude par l'exemple même des Ecritures. Les saints livres parlent à la fois la langue de Dieu et la langue des hommes, puisqu'ils renferment les choses que ceux-ci doivent apprendre de Celui-là. Ils ont donc seuls qualité, et ils l'ont suffisamment, pour autoriser, de l'homme à Dieu, un usage quelconque des idées ou des mots. Or, il v est continuellement question du cœur entant que région mvstérieuseoù se cachent les préméditations de l'homme, le premier motif de sa conduite, le secret de ses actions.
« Le dessein prémédité, dit le sage, est caché
dans le cœur de l'homme comme en une eau profonde1... Le cœur de l'homme prudent préside à l'organisation de sa vie* ... » Il semble que Ton soit dirigé par des causes extérieures et déterminé par les accidents de l'existence ; il n'en est rien l chacun de nous, atteste Baruch, s'inspire de la direction de son cœur3. » On est bon, et l'on fait le bien parce que « dès le début on a mis son cœur dans le bien et que l'on marche ensuite dans les voies de son cœur '* ». On est mauvais, au contraire, parce que « l'on a mis des immondices en son cœur 5... et qu'on se dirige conformément à la perversité de ce même cœur0 ». Quand il s'agit d'affirmer une forte détermination, le langage des Ecritures ne varie pas: « Pai dit en mon cœur7... J'ai pensé dans mon cœur 8... Mon cœur a renoncé9...» L'expression est adoptée même pour la profession à laquelle on consacrera sa vie, car il s'agit d'un dessein général, d'une carrière à embrasser10. Prov., xx, 5. 6 Jer., xvi, 12; Cfr. xviii, 12.
2 Prov., xvi, 9. 7 Ecck, 11, 1.
:< Bar., 1, 22. 8 Id., 11, 3.
1 Eccl.jXl, Q. » Id., 11, 20.
Ezcch., xiv, •;. ,0 Eccl., xxxvm, 27, 28, 31 .
Il s'attache aux desseins du cœur une telle idée d'universalité et de plénitude, que l'accomplissement de ces desseins emporte avec lui une satisfaction totale, la réalisation même du bonheur : « Seigneur, s'écrie David, c'est dans votre vertu que le roi trouvera l'allégresse, et par le salut venu de vous qu'il obtiendra une exaltation intense, car vous lui accorderez le désir de son cœur1 ». On pourrait poursuivre à l'infini la recherche de textes semblables qui sont innombrables dans l'Ecriture, et qui mettent en relief le rôle du cœur comme souverain ordonnateur de la vie, sans doute pour nous préparer à rendre un jour, au Cœur de Jésus, l'honneur et le culte qui lui reviennent en raison de l'importance de son rôle.
Par conséquent une des principales choses que nous adorons dans le Cœur de Jésus, c'est l'intention première du Sauveur, ce dessein général de se sacrifier à l'humanité, duquel tous les actes de sa vie mortelle découlent. En ce Cœur,
1 Ps. xx, 3.
réside le principe, l'essence même de notre rédemption. Il est, à ce point de vue, l'objet direct de la promesse faite par Dieu au Paradis terrestre, puisque dans cette promesse il n'est aucunement question des qualités de Celui qui rachètera le péché d'Adam ou des moyens qu'il emploiera — toutes choses secondaires — mais du seul fait, du seul but général : le relèvement de l'homme, la restitution des biens perdus. Si étrange que l'assertion puisse paraître, les patriarches, les rois, la plupart des prophètes et des, saints d'Israël n'ont eu en vue que cela : l'œuvre rédemptrice dépouillée à peu près de tout ce qui eût, dans son auteur ou dans son action, un caractère secondaire, accidentel, de détail. C'est dire que, sans le nommer, du Paradis terrestre à l'Evangile ce qui fut honoré dans le Messie ce fut son Cœur, où, si Ton veut, ce que devait contenir son Cœur : la pensée de sauver l'humanité.
Mais alors c'est à la gloire du Cœur de Jésus que le vieillard Siméon chante son cantique, lorsque Jésus entre pour la première fois dans le
temple de Jérusalem. Quelle est en effet l'apparition que salue le Nunc dimittis ? « Mes yeux ont vu, dit le saint vieillard, le salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples ' ! » Où estil ce salut? A quoi se réduit-il à cette heure? Il n'est ni effectué, ni même proclamé. Il sommeille à Tétat de projet. Il se prépare à germer en l'état de semence. Il n'est encore qu'une pensée, qu'une volonté, qu'une intention arrêtée par le commencement d'exécution qu'est la venue du Christ dans sont temple. C'est dire qu'il est tout entier dans le secret du Cœur de Jésus i
De même à la fin de l'Evangile, quand le Sauveur a dit tout ce qu'il avait à dire, souffert tout ce qu'il avait à souffrir, quand notre rachat est chose faite, il crie : « Tout est consommé ! »
Qu'est-ce que cela veut dire, au point de vue qui nous occupe ?
Cela signifie : le dessein primitif de mon Cœur vient d'atteindre la fin suprême qu'il visait. Tout le reste était détail, moyen, but secondaire qui amenait graduellement le résultat final. Nous y
1 Luc., n, "5 1.
voilà. L'œuvre accomplie répond à l'intention première. Je voulais sauver l'homme : je ne puis rien faire de plus pour le sauver. Je voulais tout donner pour cela, j'ai tout donné. Dans un moment la lance ouvrira, avec mon Cœur, le dernier recoin où se cachent encore quelques gouttes de sang et d'eau. Vous le voyez bien : « Tout est consommé ! »
Le vieillard Siméon avec ses deux mots : Nunc dimittis, ne dit rien autre que : Tout est consommé. Le Sauveur mourant, avec son : Consummatum est, exprime exactement la même chose que s'il disait : Nunc dimittis. Cela prouve bien qu'ici et là, il s'agit soit de la pensée fondamentale qui regarde le terme dernier de l'action entreprise, soit du terme dernier que vise cette pensée fondamentale. Et puisque, dans le langage reçu par Dieu et par les hommes, c'est le cœur qui est le siège de cette pensée fondamentale, et en même temps le seul exécuteur capable de la mener à bonne fin, c'est bien le Cœur de Jésus que salue le Nunc dimittis, et qui se découvre dans le Consummatum est.
LE MOYEN PRINCIPAL
Au dessein fondamental de nous relever, une autre pensée se rattachait immédiatement, et se trouvait d'être comme la forme même de ce dessein. Elle en faisait partie intégrante et, comme telle, prenait un rang assez élevé dans les intentions du Sauveur pour être, elle aussi, « la pensée de son Cœur. »
Jésus, pour nous sauver, voulait souffrir et mourir.
Il le voulait.
Il avait des raisons infiniment sages de le vouloir.
Il n'y a rien en lui qui soit plus de nature à nous passionner pour lui.
Qu'il Tait voulu, l'événement Ta suffisamment
96 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
démontré. « C'était, dit Bossuet ^ la volonté du Sauveur des âmes, que toute sa fécondité fût dans ses souffrances. C'est lui-même qui me l'apprend, lorsqu'il se compare dans son Evangile à ce merveilleux grain de froment qui se multiplie en tombant par terre et devient fécond par sa mort2. » Mais il est bon de remarquer le caractère affectif de cette volonté. Souffrir et mourir pour nous fut son ambition, son rêve. Il sembla ne demander rien autre à la vie. Ce désir était tellement enfoncé dans son Cœur, qu'il le manifestait en toute occasion. Un homme saisi d'une forte passion ne la perd jamais entièrement de vue. L'idée fixe naît des états affectifs très profonds et révèle à quel point ils se sont rendus maîtres de l'homme à force de posséder son cœur. Telle était, en Jésus, la passion de souffrir et de mourir pour nous. Il n'est guère d'épisode en sa vie qui ne soit assombrie ou éclairée par elle. Tout est souffrance dans sa vie, tout est symbole ou prophétie de mort. Quel est le pain de douleur dont il n'a pas
1 Pour la fcte du Rosaire 2 Joan., xn, 24.
11e point.
LE MOYEN PRINCIPAL
savouré l'amertume ? Quelles sont les larmes dont il n'a pas connu le goût ? Un des noms qui lui conviennent le mieux est celui d'Homme des douleurs. Il en a collectionné toute la variété et tous les degrés en sa chétive humanité : à sa naissance, des langes de misère; à sa mort, sa chair en loques et clouée vivante au gibet ; entre les deux, tout ce que peuvent produire de navrant l'ingratitude et la férocité humaine. Quant à la mort, elle est comme l'atmosphère même de cette vie qu'il a -voulue telle et pas autre. La mangeoire dans laquelle, naissant, on le dépose, ressemble beaucoup plus à un cercueil qu'à un berceau. A peine le sait-on venu au monde qu'un carnage est ordonné pour l'atteindre. Il fait son entrée au temple, et Ton entend la première prophétie de sa Passion '. Il paraît au milieu des juifs, il n'est plus question que de le lapider, de le tuer, de le faire disparaître à tout prix. Il accomplit quelque grand miracle, il est transfiguré au Thabor, on dirait qu'il a peur de voir les rayons de la gloire dissiper la vision ténébreuse : tout aussitôt 1 Luc, 11,35.
il affecte de parler de sa Passion, de sa fin douloureuse \ Une femme verse à ses pieds des parfums de fête, de reconnaissance, d'amour : « Elle a fait cela, dit-il, en vue de ma sépulture". » Il a quelques heures de loisir? Il ne saurait en jouir ailleurs que parmi les tombeaux3. Il perpétue sa présence ici-bas par un sacrement, le plus ineffable de tous : il faut que ce soit le sacrement de sa mort. On dirait de ces cœurs épris qui ne pouvant encore ou toujours posséder l'objet de leurs désirs, trompent leur faim ou la soulagent par tous les moyens possibles, ne veulent s'occuper de rien autre, ou s'ils sont contraints d'agir ailleurs, emportent partout la pensée chère, à défaut de Pobjet lui-même.
Cette préoccupation de toujours souffrir, ce désir intense de mourir, ne résultent pas d'une passion aveugle, et ne sont pas sans une efficacité très réelle. Il n'est rien qu'il ne faille écarter avec soin du Cœur de Jésus autant que toute idée de
1 Matt., xx, iq. ' Luc., xxii, 39.
J Matt., xxvi, 12.
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sentimentalité creuse. Quel est, donc le but poursuivi par le Sauveur, à travers tant de douleurs spontanément acceptées, ardemment désirées, vigoureusement embrassées? D'abord se substituer à nous. Suppléer à l'insuffisance de nos expiations. Dispenser des « satisfactions » sans mesure et sans fin qu'entraîne le péché, ceux qui seraient enfin pardonnes, quant à la faute. Ensuite nous révéler l'effrayante portée du mal, et aussi les redoutables exigences de la justice divine, avec la seule éloquence adéquate aux vérités à inculquer. Enfin présenter à Dieu une expiation définitive, une pénitence qui désarmât ses vengeances atout jamais. Le jour où Pilate prit le Christ tout déchiré et sanglant, et le présenta en disant : « Ecce Homo ! » il prononça les deux plus grandes paroles qui aient jamais été capables d'impressionner le ciel et la terre. En effet, tandis que Dieu regardait 'son fils réduit à un état aussi lamentable, on pouvait lui dire: Voilà l'homme, où frapperezvous encore? Tandis que les hommes regardaient le Sauveur ainsi maltraité, on pouvait leur crier : Voilà l'homme, qui péchera maintenant?
En arriver là, telie était donc la pensée du Cœur de Jésus. Et comme tout ce qui procède vraiment du Cœur est ce qui touche le plus directement les cœurs, il se trouve que rien n'a conquis ici bas plus d'amour au Christ que ce fait d'avoir tant souffert, et, finalement, d'être mort pour nous. Il n'y a rien de moins douteux. C'est là, entre lui et nous, cette grande « affaire de cœur » qui nous attache ou doit nous attacher étroitement à lui. Les trois articles du symbole des Apôtres : « Il est né de la Vierge Marie, il a souffert sous Ponce-Pilate, il a été crucifié et il est mort, » nous révèlent plus son amour, et lui gagnent plus le nôtre, que toutes les splendeurs exprimés par le. reste du Credo. Nous aimons le Sauveur beaucoup plus homme mortel que nous ne Tainions Dieu, beaucoup plus crucifié que glorieux. Si nous mettons d'un côté son enfance, sa pauvreté, ses larmes, ses angoisses, sa mort, d'un autre côté sa grandeur, sa beauté, sa béatitude, sa gloire, il se trouve que ceci nous touche infiniment moins que cela. Nous l'aimons au Thabor, et disons avec Pierre : « Qu'il fait bon
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ici ! » Mais nous Paimons encore plus au Calvaire, où nous pouvons dire avec plus de vérité : « Qu'il a été bon pour nous ! » Et cela suffit pour que notre foi, notre reconnaissance, nos transports, cherchent en lui le sillon caché dans lequel la pensée de nous sauver ainsi a pris racine, et, cherchant cela, trouvent son Cœur.
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