‹ L'Évangile du cœur de JésusChapitre 24 sur 31 · L'ABNEGATION · texte numérisé non relu

L'ABNEGATION

Toute générosité n'entraîne pas un sacrifice. Aussi le sacrifice constitue non-seulement la générosité suprême, mais il est encore une générosité spéciale, d'une nature très particulière.

A donner, quand on ne s'appauvrit pas, \put est joie, tout est gloire, on pourrait même dire : tout est profit. Dieu, en accordant la vie à l'Univers, c'est-à-dire en exerçant la plus haute et la plus vaste des générosités, qu'a-t-il fait ? Il a donné carrière à son amour, ce qui est une volupté ; il a augmenté sa gloire extérieure, ce qui est un bénéfice ; il a gagné des cœurs dont la reconnaissance ne lui fait pas toujours défaut, ce qui est une joie.

Quiconque parmi les hommes, et de si loin que ce soit, imite Dieu en faisant autour de soi des largesses qui n'entraînent pas de réels

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sacrifices, conçoit, en échange de son aumône, le sentiment le plus satisfaisant qui soit au monde. Il est récompensé d'avoir fait le bien, par lasatisfaction de l'avoir fait. Il ne s'est positivement privé de rien : sa joie est donc sans mélange. Audessus de lui, Dieu le bénit et le regarde comme un des siens ; en lui, sa conscience l'approuve et dilate son cœur ; au-dessous de lui, la gratitude et les louanges font entendre leur concert. Sous ce rapport, les riches avares ne savent pas qu'ils seprivent du plus doux et du plus précieux bénéfice de la richesse. S'ils croyaient à la parole de l'Esprit Saint, ils expérimenteraient bien vite la vérité contenue en des sentences comme celle-ci : « Il y a plus de béatitude à donner qu'à recevoir. » ' Ils goûteraient aussi la joie exquise que distille pour un cœur bienfaisant cette reconnaissance publique dont il est écrit : « L'homme magnifique en ses aumônes recueillera la bénédiction desfoules. »'

Si pourtant la beauté et la gloire de la générosité quand elle ne coûte rien à son auteur sont

1 Act., xx, 35, - Eccli., xxxi, 28.

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grandes, que dire des largesses qui sont tout en sacrifice et en sacrifice douloureux ? Comment admirer assez, comment qualifier, la libéralité d'un bienfaiteur qui ne saurait accorder la moindre grâce sans la payer d'une privation équivalente, d'un labeur, d'une douleur, ou même d'un peu de sang ?

Or tel est le caractère particulier de tous les biens qui nous sont octroyés par l'amour de Jésus. Dieu peut tout accorder, il lui est impossible de se dépouiller en donnant. Jésus donne tout, il lui est impossible de rien accorder qu'il ne l'ait préalablement payé de ses douleurs et de sa mort.

« Il s'est donné lui-même, » l comme prix ou comme rançon. Il n'a rien gardé, rien réservé. C'est la plus touchante considération du monde que celle de tant d'abnégation. Il est impossible de fournir une énumération complète de tous les biens, de toutes les volontés, de tous les sentiments qu'il a immolés en vue de notre salut et du bonheur de ses frères. Cette énumératron est impossible parce qu'elle embrasse tout. Qu'était

1 Galat., I, 4.

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Jésus ? Un Dieu et un homme. Dieu, il est entré dans la plus profonde des humiliations. Homme, il a donné sa vie. De quoi avait-il besoin ici-bas ? Quels étaient les désirs essentiels de son âme et de son corps. Comptons pour son âme d'abord : la justice, la paix, la liberté, l'affection des siens, la possession de ceux qui lui étaient chers, la fidélité de ceux qu'il avait adoptés, la reconnaissance de tous. Pour son corps : il lui fallait quelque bienêtre, quelque repos, un abri, la sécurité, de quoi manger et se vêtir. De tant de besoins ou d'aspirations diverses, que s'est-il assuré, qu'a-t-il sauvegardé, de quoi a-t-il réellement joui ?

La réponse à cette question est la constatation du plus grand de tous les miracles d'abnégation qui ait jamais vu le jour !

On sait de plus ce qui s'est passé à sa mort, et comme il s'est enfin dépossédé « de tout et de luimême»1 selon un mot de saint Paul, avant de quitter la vie. On ne l'a peut-être pas assez regardé. Donnons à ce dépouillement successif de luimême un rapide coup d'œil. La veille de mourir

1 II Cor,, xn, 15.

il a légué son corps et son sang dans l'Eucharistie. Avant de monter en croix il a permis qu'on lui enlevât sonpauvre vêtement — le dernier objet matériel dont un homme consente à se séparer ■ — et qu'on se le partageât sous ses yeux. Sur la Croix, il lui restait trois choses dont il avait encore la disposition. Le Paradis puisqu'il en devenait le dispensateur par sa mort : il ne voulut pas expirer sans l'avoir donné à quelqu'un, au bon larron. En choisissant le bon larron pour ce legs, il semblait dire : Je le donne, à bien plus forte raison, aux autres hommes plus dignes que ce condamné ! Il lui restait encore sa mère. Si navrant que fût, dans les circonstances où il se produisit, le don de sa mère au genre humain, il l'a fait. Il l'a fait en une scène qui tirera éternellement des larmes attendries de tous les cœurs qui savent comprendre et de tous les yeux qui savent regarder. Enfin, un troisième bien, un troisième trésor lui demeurant : sa vie, son âme, car c'est tout un dans le langage sacré. Il s'est souvenu que cela aussi pouvait se donner, que c'était là, en particulier, ce qu'un bon pasteur devait sacrifier, et ce qui

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constituait éminemment la rançon de l'humanité. ' II fit donc, en rendant son dernier soupir, cette déclaration suprême : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains ! » ~ C'est tout ce qui me reste. Je vous la donne pour le salut de tous mes frères. C'est alors, comme nous l'avons déjà observé, que Ton ouvrit son Cœur comme pour qu'il se vidât. Il en sortit quelques gouttes de sang, derniers restes de cette 'immense prodigalité, et quelques gouttes d'eau : de l'eau, ce qui n'a aucune valeur, aucune signification. Tout avait bien été distribué ! Dans ce Cœur, il n'v avait plus rien à donner.

Voilà, d'une façon générale, ce que notre vie, notre salut, et le bien-être relatif dont nous pouvons jouir ici-bas ont coûté au Rédempteur. Mais, nous pouvons pousser plus loin cette étude, et constater encore que chacun des bienfaits venus de lui correspond à un sacrifice de même genre qu'il s'est imposé, et qui semble, par conséquent, en avoir été le prix spécial.

1 Joan , x, ii. ' lue, xxm, 46.

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Il fallait nous rendre le droit à la vie : il est mort. Ecoutons Saint Paul : « Par sa mort, il a renversé celui qui avait l'empire de la mort, c'està-dire le démon, et délivré ceux qui, durant toute leur vie, étaient courbés sous la menace de la mort. » '

Il fallait nous permettre à nouveau de posséder les biens terrestres, il a été lamentablement pauvre. Il fallait que nos actions de grâces quand nous avons mangé et bu lui revinssent en partie, il a souffert la faim et la soif. Il fallait nous restituer les douceurs de la famille et les joies de l'amitié. Il a vu son père mourir, sa mère agoniser au pied de la Croix, ses autres parents lui être indifférents et hostiles ; il a été abandonné, ou trahi, ou renié par ceux auxquels il se trouvait lié d'affection. .11 fallait nous permettre à nouveau d'aimer notre patrie, et de nous y trouver bien, il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu : « son héritage s'est insurgé contre lui. »"" Pourquoi ces douleurs variées, sinon pour justifier pleinement la prophétie d'Isaïe, répétée par

1 Hebr., n, :4j 15. 'Jer., xn, 8.

Saint Pierre comme un trait d'histoire accomplie : « Ce sont nos propres langueurs dont il s'est chargé, les douleurs qui nous revenaient qu'il a portées : nous pensions que Dieu le frappait, alors que c'était la rançon de notre bonheur qu'il portait, alors que nous guérissions par ses blessures. » l II voulait nous sauver de l'enfer, dans son agonie il en a pour ainsi dire assumé les plus violentes douleurs. ' Nous devions retrouver, nous, pécheurs, cet apanage de l'innocence qui est la joie de la beauté dans l'amour ou dans l'art, il a été réduit « à n'avoir ni apparence, ni décor. » Nous avions à rentrer par lui dans notre patrimoine de gloire éternelle. Il s'est humilié jusqu'à la mort la plus dégradante en ce temps là. * Pour nous rendre notre Père, il en est venu à cet état mystérieux qui s'est traduit par l'inoubliable cri : « Mon Père ! mon Père î pourquoi m'avezvous abandonné ! » 5 En un mot, de même qu'il n'est rien en nous qui ne soit, par sa rédemption,

1 1?., lui, 3, 5, î Petr., 3 Is., lui, 2.

ii, 24. * Philip., 11, 8.

1 Ps , xvii, 6. 5 Marc, xv, 34.

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