LA RELIGION DU CŒUR IJ
mieux dire, le nœud de ce lien entre Dieu et rhomme qui est la religion.
Et ceci nous montre, une fois de plus, la part prépondérante que doit prendre dans le culte que nous rendons à Jésus-Christ, la dévotion au Sacré- Cœur. Il n1est rien en effet qui appelle l'amour comme l'amour, qui captive le cœur, comme le cœur. Pour gagner l'homme, Dieu commença par offrir à ses yeux et à ses sens toutes les merveilles de la Création. Il destina la terre du Paradis et le ciel matinal de la période d'innocence à révéler sa sagesse de Créateur et sa bonté de Père. On sait l'issue lamentable de cette première tentative. Plus tard Dieu usa d'autorité, de menaces et de châtiments. Il choisit le moment où Thomme fatigué, exilé, appauvri, effrayé- de tout, passait aux pieds du Sinaï, pour lui donner sa loi parmi des grondements de tonnerre. Le lendemain Israël dansait autour du Veau d'or ! Il ne restait plus à Dieu, du moins le semble-t-il, que deux procédés pour régner sur tant de légèreté
ou tant de malice : nous enlever notre liberté, ou nous montrer plus évidemment son amour.
Il ne pouvait nous priver de notre liberté sans infliger un démenti à sa propre sagesse. Alors, « il aima le monde au point de lui donner son fils unique1 », et son fils unique ne voulut se révéler au monde que par des paroles et des œuvres nées de son Cœur, en attendant de découvrir ce Cœur lui-même.
« Joan., III, 16.
Dès l'instant qu'une force agit, elle se révèle par une empreinte d'elle-même qui demeure en chacune de ses actions. C'est ainsi que nous jugeons des causes qui échappent à nos regards par leurs effets visibles. L'Evangile a depuis longtemps fixé la sagesse de ce procédé dans une formule célèbre : « Vous jugerez de l'arbre à ses fruits : vous reconnaîtrez les hommes à leurs œuvres \ » Il est bien vrai que le regard de Dieu seul pénètre directement dans les replis du cœur humain, mais la règle évangélique doit nous aider à en deviner le mystère, puisque « nous, nous en voyons les manifestations extérieures, les phénomènes*». Nous pouvons juger du foyer par
1 Matt., vi, 16-20. 3 Jer., xvn, 9.
1 I Reg., xvi, 7.
ses reflets, du moteur par la puissance des efforts accomplis. S'il nous est donné de connaître par cette voie le cœur ténébreux et compliqué du premier homme venu, à plus forte raison découvrirons-nous quelques-uns des trésors renfermés dans le Cœur le plus transparent et le plus désireux d'être connu qui soit au monde, je veux dire le Cœur de l'Incarné.
Nous pouvons entreprendre avec cette donnée notre enquête à travers l'Evangile sur le Cœur de Jésus. Nous trouverons la mesure de son amour et de sa vitalité, dans la mesure même de son dévouement et de ses œuvres. Il se produit dans la nature humaine des phénomènes dont la cause est attribuée au cœur, que l'on prenne ce mot en un sens métaphorique ou littéral, moral ou physique. Il y a dans l'homme des battements de cœur, des cris, des mouvements généreux, des entraînements du cœur. Quand nous aurons analysé, mis en relief, qualifié ces battements, ces cris, ces mouvements du Cœur de Jésus, n'aurons-nous pas le droit de dire que nous savons de Lui tout ce qu'il y a de certain et d'évangélique à savoir ?
La fonction du cœur, considéré comme organe du corps, est avant tout de projeter dans notre chair Fondée sanguine qui renferme ou symbolise la force de la vie. Il paraît donc assez logique de voir d'abord quels flots de vie, de force et d'ardeur le Cœur de Jésus a versé sur le monde, infusé dans les veines de l'humanité.
Ce qui est le cœur dans le microcosme humain, le Cœur de Jésus l'est dans l'Univers physique. Le cœur humain avec le torrent circulatoire qu'il actionne, qu'il renouvelle, dont il irrigue nos tissus, imprègne sans relâche de vie et de jeunesse notre organisme entier. Le Cœur de Jésus d'où jaillit le sang rédempteur a rendu, par cette rosée divine, au monde physique le droit à la vie physique ; au monde moral, le sens de la vie morale ; au monde chrétien, la vie surnaturelle dont il provoque incessamment la germination dans les âmes.
L'affirmation suivante est absolument théologique : le sang répandu de Jésus-Christ a restitué
à l'univers physique le droit à l'existence physique, ou si Ton veut, sa raison d'être.
La raison d'être du monde, réside en l'homme qui peut relier l'univers à Dieu. La raison d'être de l'homme est en Dieu, qui attend, présenté par l'homme, l'hommage de l'Univers. L'homme en rupture avec Dieu n'a donc plus rien en soi qui justifie son existence. Il est incapable de relier quoi que ce soit à Dieu, puisqu'il est un ennemi de Dieu. Dès lors, l'univers lui-même n'a plus qu'à retomber dans un néant fort rationnel, faute d'un motif quelconque d'exister. Nous ne pouvons faire cette dernière hypothèse qu'avec effort, mais sa réalisation s'imposerait au nom d'une invincible logique si le sang rédempteur n'avait coulé. Aussi quand l'Eglise regarde, avec saint Jean, le sang et l'eau qui s'échappent du divin côté béant, elle qui voit mieux les conséquences de l'effusion sanglante, elle s'écrie : « La terre ! La mer ! Les astres ! L'univers ! Par quel fleuve sontils rachetés ! »
Terra, pontus, astra, mundus, quo lavantur flutnine !
C'est donc bien la vie physique du monde entier que les pulsations divines de ce Cœur font jaillir sur le néant du mal, empêchant ainsi le monde de s'effondrer dans l'abîme, de s'évanouir dans la mort. Si le Cœur physique de Jésus est le principal agent de la circulation du sang dans ses veines, il est, au même titre, le principal agent de la rénovation de la vie dans l'Univers. Le flot vital dont il inonde l'organisme de l'Homme- • Dieu, rejaillit par la rédemption sur toute créature. C'estle déluge de sangvital, substitué au déluge d'eau qui devait noyer la terré dans la mort. La lance du Centurion en a ouvert les symboliques cataractes. Au fond, on a tort de dire que la dévotion au Sacré-Cœur date du XVIIIe siècle: Elle est une forme de la dévotion au Précieux sang qui date du Calvaire. Elle vénère la source au lieu de s'en tenir aux ruisseaux. Elle remonte le cours du fleuve, de ses ramifications dernières jusqu'aux plaies dont il a jailli, des plaies aux veines qui Pont apporté, des veines au Cœur qui l'a projeté en flots de vie sur le monde.
Ainsi, aux yeux de ceux qui croient à la Rédemption du monde par le sang du Christ, le Cœur du Christ doit occuper le centre de la Création physique, comme le cœur d'un homme est au centre même de sa vie individuelle. Si l'Univers doit d'exister encore à l'effusion du sang divin, on peut dire que le cœur de l'Univers a battu dans la poitrine du Sauveur. Quand les païens et les juifs répandaient pour la rémission de leurs péchés le sang des victimes, y compris le sang du Sauveur, « ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. ' » Par de grossières boucheries, et même par le plus horrible des crimes, ils crurent honorer Dieu2. On dirait qu'ils étaient les instruments aveugles de l'Univers, lequel cherchait d'instinct, parmi tous les sangs possibles, le sang vital, le sang Sauveur, c'est-à-dire le Cœur assez puissant, le Cœur assez divin, pour que la vie universelle en jaillît, pour qu'il infusât une vigueur nouvelle au corps moribond et condamné qu'était ce même Univers sous l'empire du péché.
1 Luc., xxni, 34. ! Joan.. xvi. 2.
Il est facile maintenant de comprendre pourquoi la manifestation du Cœur de Jésus fut comme le dernier acte de la tragédie du Calvaire : elle révélait Fagent suprême de notre salut, sa cause première, la plus voisine du Dieu qui rachetait la Création.
La nature a d'abord entendu les voix qui jetaient à tous ses échos la prière prophétique : « Cieux, distillez votre rosée — la rosée du sang; et que la nuée laisse tomber toute justification1, comme une pluie — la pluie de sang ! » Ne croiraiton pas entendre un cri des mondes, une interpellation des planètes lointaines qui auraient peur de voir notre petite sphère abuser de son privilège, en accaparant Fondée rédemptrice : « Terre! Terre ! ne bois pas tout ce sang ! Terra! Terra ! ne operias sanguinem /" » Puis le sang divin est créé par l'Incarnation. La première manifestation de vie dans l'Incarné, est, comme chez tous les autres hommes, une pulsation de cet organe qui n'est encore qu'un embryon et qui sera le cœur. Puis, l'heure de répandre ce sang est arrivée. Il Is., xlv, 8. 2 Job, xvi,, 19.
coule cTabord goutte à goutte1, dans la sainte agonie, et chaque impulsion du saint organe en ramène sur toute la surface du corps divin les perles rouges, à la place de celles qui s'écoulent sur le sol, et que la terre boit avec avidité. Il ruisselle ensuite avec plus d'abondance sous les coups de fouet qui mettent les chairs en lambeau, et sous les épines qui déchirent le front de la victime. Et c'est toujours le battement du Cœur sacré qui alimente cette tragique inondation. Puis il s'échappe à flots plus abondants des mains et des pieds percés, et déjà le rythme du cœur qui pousse ces ondées au dehors, se révèle au mouvement saccadé des jets qui rougissent les membres du Crucifié et le bois de la Croix. Enfin tout étant consomme, comme à des spectateurs auxquels, la tragédie achevée, on montre l'auteur de la pièce, le Cœur est dévoilé par le coup de lance. On l'aperçoit par l'ouverture béante. Et c'est bien lui qui a fourni tout le fleuve rédempteur. Voyez plutôt : le fer y découvre les dernières gouttes d'eau de cette source qui alimentait les larmes, les der- 1 Luc. , xxii, 44.
niers globules de ce sang qui a racheté le monde.
« Un des soldats lui ouvrit le côté d'un coup de lance, et tout aussitôt il en sortit du sang et de Teau. C'est un témoin oculaire qui l'affirme, et son témoignage est véridique. Et cela se fit pour accomplir cette prophétie : Ils verront celui qu'ils ont transpercé ' ! »
Us verront la vraie victime, ils verront le centre auquel aboutissaient tous les coups et duquel jaillissaient toutes les rédemptions.
Ils verront le Cœur de Jésus.
Joan.,xix, 34-37.
Peut-on établir maintenant que le Cœur de Jésus, centre de la vie .physique de l'Univers racheté, est aussi le foyer de toute vie morale dans l'humanité ?
En d'autres termes, l'énergie du Sauveur estelle un principe, le plus haut principe créé, des plus belles énergies, des plus héroïques vertus, qui se soient jamais manifestées sur terre ?
Oui, car nous savons que tout ce qui procède de l'énergie du Sauveur doit être attribué à son Cœur, si l'on prend ce mot dans le sens métaphorique. L'énergie morale de l'Homme-Dieu s'est infusée dans la race humaine à l'aide de trois procédés que l'Evangile indique bien clairement : la persuasion, par la parole ; la suggestion, par l'ascendant de sa propre vertu; l'action réelle, par
3o l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
une sorte de transmission surnaturelle, je dirai même fluidique, autant que ce mot peut exprimer la communication d'une force indépendante il est vrai de la matière, mais parfaitement définie, très réelle, aussi concrète que possible.
D'autre part, il est avéré que cette triple influence a seule ressuscité la vie morale ici-bas, a seule galvanisé la conscience réduite par le vice à l'état de cadavre, a seule pu lui rendre le mouvement et la vie.
Il nous faut établir chacune de ces affirmations.
Qu'est-ce que renseignement évangélique? Un enseignement surtout moral. Bien que tout le dogme soit contenu dans ce livre divin, la morale le remplit au point que, de prime abord, on ne voit qu'elle. De plus, le caractère de beauté irrésistible et sublime que revêt cet enseignement moral est tel, que les hommes sont unanimes à le vénérer, à l'exalter sous ce rapport, alors même qu'ils sont réfractaires à toute croyance dogmatique. Ce n'est pas tout : par un prodige de sagacité di-
vine, la morale évangélique prend pour base ce que le monde humain offre de plus étendu, de plus profond, de plus immortel : la souffrance. Par là, l'universalité des consciences est prise comme dans un immense réseau puisque toutes sont tributaires de la douleur ; par là, tous les cœurs sont saisis jusque dans leur plus intime profondeur, puisque rien ne pénètre plus avant dans le cœur humain que la souffrance ; par là, il n'est pas d'existence humaine pour laquelle l'Evangile n'ait son heure, puisqu'il n'est pas d'existence que l'épreuve, à un moment ou à l'autre, n'envahisse au point d'en exclure tout autre élément. Si l'on songe maintenant à la forme merveilleusement pénétrante sous laquelle l'Evangile présente cette morale, il faudra bien s'apercevoir qu'elle représente l'action, l'effort d'une toute-puissante énergie, bien déterminée à s'imposer au monde par le plus irrésistible des enseignements. Or, veut-on savoir d'où est né cet enseignement incomparable? Qui l'a rendu aussi large, aussi puissant? A qui demander cela? Evidemment, avant tout autre, à l'auteur de cet en-
seignement lui même. Et voici ce que dit le Sauveur de toute bonne parole :
• « La bouche parle de l'abondance du Cœur ! ' »
A la force de persuasion, le Sauveur n'a pas manqué d'ajouter le prestige de sa haute moralité personnelle.
L'attitude qu'il a prise dans l'Evangile, la physionomie qu'il s'est donnée, l'aspect caractéristique sous lequel il s'impose à notre admiration, et à notre désir de lui ressembler, est l'attitude, la physionomie, l'aspect de la vertu elle-même. Il était roi, il n'en a rien laissé voir. Il était sage, il n'en a rien proclamé. Il était Dieu, il n'en a révélé que ce qui était strictement nécessaire à notre salut. Il n'a voulu laisser ravonner hors de lui qu'une seule auréole, l'auréole dans laquelle se mêle à la chaleur vivifiante de la force morale l'éclat de la pureté. Il fut la Vertu incarnée, la Vertu en beauté, la Vertu qui fascine et qui entraîne. Il ne fut que cela. De quoi est composée Ta vertu ? Allons de la racine à la fleur, de la base
1 Luc., vi, 4^.
au sommet, de la substance à l'arôme le plus exquis : la vertu est, à tous ses degrés, le sacrifice de soi. Elle s'exerce par l'amour du bien et la haine du mal. Elle arrivera son sommet, à son épanouissement, par une certaine délicatesse exquise, un sentiment très vif de l'honneur, qui en fait, lorsqu'elle est parfaite, quelque chose d'immaculé. Ne semble-t-il pas que chaque trait de cette énumération, esquisse la physionomie même du Christ en ses lignes les plus essentielles ?
Si maintenant on veut savoir où est le foyer de cette vertu qui s'impose par son prestige à tout être susceptible de l'imiter, c'est au Maître qu'il faut demander un tel secret. Il l'a révélé à propos des deux vertus . qui les supportent toutes, et qui lui furent en quelque sorte plus personnelles que les autres : « Apprenez de moi, a-t-il dit, que je suis doux et humble de Cœur\ »
Mais il y a encore une communication d'énergie divine tout à fait effective et directe celle-là, dont le Sauveur a gratifié l'humanité. La vertu
1 Malt., xi, 25.
34 l'évangile du cœ;ur de jésus
n'est pas une force purement nominale : elle est, dans le christianisme, une puissance concrète, un effluve divin qui prend sa source dans la divinité du Christ, se rend assimilable à notre nature en passant par l'humanité du même Christ, et se transmet enfin par ce véhicule surnaturel qui est l'Esprit de Dieu. « J'ai senti que la Vertu sortait de moi *, » dit le Sauveur à ses apôtres au moment où l'hémorroïsse Ta touché, et Payant touché s'est trouvée subitement guérie. La Vertu qui guérit les âmes et galvanise les volontés mortes, n'a pas une autre source que la vertu qui rend la santé aux corps malades et la vie aux cadavres. Que Jésus étende les mains sur les enfants qu'il bénit, et leur confère par là, comme on Ta cru. la grâce de la prédestination ; qu'il communique à Peau baptismale ou à d'autres signes sacramentels, la puissance régénératrice, ou la force qui réconforte, quel que soit le fil conducteur du dynamisme surnaturel, c'est toujours « une Vertu qui sort de Jésus ». Il affirme avec force que « s'il est venu », s'il a versé la divinité, comme 1 Luc., vin, 46,
un arôme infini, en quelques gouttes d'une liqueur concentrée, dans le vase fragile de notre humanité, c'est afin que « tous aient la vie, qu'ils « aient une vie surabondante ' ». Ou bien ces paroles ne veulent rien dire, ou bien elles signifient qu'il est cet « homme bon » de l'Evangile, cet homme en qui se rencontre enfin le bien nécessaire, et qui tire « du bon trésor de son Cœur2 » tout ce qu'il v a de « bon » ici-bas, c'est-à-dire cette vie morale et surnaturelle qui fait les saints.
Or quel a été sur le monde le résultat de cette triple influence? Car il faut bien y prendre garde: toute doctrine mystique mérite, non sans raison, d'être taxée d'illusoire par les incroyants, et de paraître suspecte aux fidèles, aussitôt qu'elle n'a pas un contre-coup dans le monde réel, et qu'elle ne se traduit pas en effets visibles qui servent de contrôle à sa propre vérité. La parole, l'ascendant et Faction du Sauveur ont imprégné l'humanité d'une vie morale étonnante de vigueur,
1 Joan., x, 10. a Matt., xir, 35 ; Luc,
vi, 45-
36 l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
d'éclat et de portée. Nous ne referons pas cette histoire. Mais la transfiguration de l'humanité après renseignement et l'influence du Christ a été si prodigieuse et si subite, qu'on ne peut la comparer qu'à une résurrection. On dirait que dans cet immense cadavre décomposé par le scepticisme et la luxure qui gisait sur une terre souillée, il y a deux mille ans, le cœur s'est remis à battre à l'heure même où le Sauveur est ressuscité. En effet, dès cet instant, l'apostolat commencé par les saintes femmes et les apôtres, a lancé à travers l'humanité ses premiers jets vivifiants de lumière et de vertu — comme seraient les jets d'un sang réchauffé et rajeuni, dans les veines d'un moribond ou d'un mort. L'invasion de la vie à travers les membres de l'agonisant s'est étendue sucessivement à toutes les parties de son être. Elle est remontée jusqu'à ses organes les plus nobles, en même temps qu'elle en atteignait les extrémités refroidies. Le mort est sorti de sa tombe, s'est débarrassé de ses bandelettes. Il s'est trouvé que cette vie s'est manifestée nonseulement par le mouvement le plus miraculeux
qui ait jamais soulevé l'espèce humaine, mais elle s'est révélée par une prodigieuse effusion de sang — le sang des martyrs — versé pour attester la vérité de cette vie nouvelle, et révéler sa nature intime en y mêlant son bouillonnement héroïque. Or, chacun le sait, à la source de tout fleuve de sang, i-1 ne peut se rencontrer qu'un cœur. Même en voyant les martyrs qui, après tout, appartiennent eux aussi à notre race si profondément corrompue, verser un sang si pur, on ne peut s'empêcher de se rappeler le rôle physique du viscère qui reçoit le sang noir et le renvoie vivifié et vermeil. De là à reconnaître, à adorer dans le Cœur de Jésus le cœur qui épure et rajeunit le sang de l'humanité il n'y a qu'un pas, et ce pas, la plus simple logique le fait.
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Elle est d'abord en Dieu : incommunicable par son essence même, inaccessible à la nature pécheresse de Thomme.
Elle est telle jusqu'au jour où le Verbe — l'Expression même de cette Vie — se fait chair.
« Au commencement était le Verbe... En lui était la Vie : cette vie qui est la lumière des hommes, la grâce... A tous ceux qui ont reçu le Verbe il a donné la possibilité de devenir fils de Dieu... Le Verbe s'est fait chair afin d'habiter en nous... Et nous avons tous été enrichis de sa plénitude... Car si la loi a été donnée par Moyse, Jésus- Christ nous a communiqué la grâce et la vérité... ' »
1 Joan., I, Pasnm,
Ainsi la source de notre vie surnaturelle est dans le Verbe incréé, et cette vie nous arrive par lé moyen de l'Incarnation.
En d'autres termes, des deux natures, Tune divine, l'autre humaine, qui sont en Jésus-Christ, la première contient la grâce, la seconde nous met en communication avec la première.
Ainsi, par « l'insertion » de la Divinité du Verbe dans l'humanité, tandis que ce Verbe prenait possession de la vie humaine, la vie humaine entrait, elle aussi, en possession de la vie divine contenue dans le Verbe de vie.
La vie surnaturelle de toute humanité a donc bien son commencement dans le commencement même de l'Humanité du Christ.
La germination de la nature humaine du Sauveur au sein de sa mère, a été le point de départ réel, physique, du grand fleuve surnaturel dont les flots peuvent désormais vivifier « tout homme venant en ce monde ».
Sans la chair du Verbe Incarné, la race humaine demeurait exclue de toute la vie surnatu-
relie. Il n'y a pour elle aucun autre accès vers Dieu \
Le corps humain de Notre Seigneur, tellement saturé de vie divine qu'il en devient « le corps de Dieu, » a donc un rôle prépondérant dans la communication de la vie surnaturelle, telle qu'elle nous est concédée sous le nom de « grâce ». Rien n'est mieux établi, ni plus constant, que cette doctrine. S. Jean, dès le début de sa première épître, parle du Verbe dévie, en des termes qui ne peuvent convenir qu'au seul corps du Verbe incarné: « Ce qui fut dès le commencement, écrit-il, ce que nous avons entendu, ce que nous avons de nos yeux vu, ce que nous avons examiné, ce que nos mains ont palpé du Verbe de vie... » 2 Comme S. Ambroise le remarque sans peine : « Jean n'a pu toucher de ses mains que la chair du Christ, ou le Christ dans la chair. Donc le Christ est, en tout son être, notre vie. Son éternité, son corps, sa passion, sa mort, ses plaies, son sang
1 Joan., xiv, 6; Joan., ■ IJoan., i, i
x, 7 ; Act., iv, 12.
sa sépulture, sa résurrection, tout cela c'est la vie de tous \ »
Si maintenant, dans la formation et le développement du Corps rédempteur, nous pouvons trouver le point précis qui est à la fois le commencement et le centre de sa vie, nous découvrirons du même coup ce qu'il y a en l'Homme- Dieu de plus précieux pour nous. Je veux dire cet ineffable et suprême trait d'union, en qui se trouve la transition immédiate de la Divinité à l'Humanité, dans la personne du Christ. Nous toucherons à Tendroit mille fois béni où la race humaine prend contact, physiquement, avec la divinité pour en aspirer la vie, et se l'assimiler sous le nom de grâce.
On le voit, la physiologie doit nous révéler sur ce point le plus merveilleux des secrets. Il appartient à la science naturelle de soulever le rideau, sur un mystère digne de tout l'intérêt que notre amour et notre foi peuvent porter au Rédempteur de nos âmes.
3 In. ps. xxxvi. Enarrat. 11.56. patr. lat. tom. xiv, col. 988.
Or que nous apprend la physiologie ?
Quelle est la première fonction d'une vie humaine qui commence ? Sur quel point se produit, dans un corps qui s'organise, ce premier mouvement vital, d'où procéderont tous les mouvements à venir dont l'ensemble ne sera rien autre que la vie corporelle même ?
Voici la réponse de la science :
Aussitôt que l'œil humain peut apercevoir ce commencement d'organisme qui deviendra un corps parfait en se développant, il discerne en lui un petit vaisseau animé de contractions rythmiques dont le mouvement inaugure évidemment la vie de l'être appelle à grandir. On donne à cet imperceptible moteur le nom de punctum saliens. C'est « le point qui bat. » A mesure que les jours se succèdent, ce « point qui bat » se développe, se précise, dans sa fonction et dans sa forme. Par un côté lui arrivent les matériaux de la vie ; par un autre côté il projette ces matériaux transformés dans l'organisme qu'il vivifie. Il est bien le premier moteur individuel de l'existence qui se
prépare. Il le restera, et jusqu'à la fin. Tant qu'il battra, l'homme fut-il arrivé aux limites de la décrépitude, l'homme vivra. Le jour où il cessera de battre, l'homme fut-il dans le plein épanouissement de la force corporelle, l'homme sera mort. Le « point qui bat » n'est en effet rien autre que le cœur embryonnaire. Le cœur est donc au commencement de la vie.
Mais alors le Cœur physique de Jésus, a bien commencé la vie mortelle du Sauveur. En lui, comme pour tous les hommes, « le Point qui bat » a marqué, par sa première pulsation, le début de l'être. Nous savons, d'autre part, que ce début dans la vie mortelle fut le signal immédiat de l'union hypostatique . Dès lors nous pouvons dire que la première svstole de ce Cœur divin emplissait de Dieu l'humanité, tandis que sa première diastole jetait l'humanité en Dieu. Un battement pour Dieu, un battement pour l'homme : la gloire du Très-Haut et le salut des pécheurs étaient deux choses faites. Avec la vie, si exiguë qu'elle fût, de ce Point encore im-
perceptible, la communication était établie entre le ciel inaccessible et la terre impuissante. Le Verbe, habitait dans le Punctum salierjs, avec toute la vie humaine de l'Homme-Dieu, et, par conséquent, toute la vie surnaturelle de l'humanité.
Une telle constatation est de nature à justifier deux fois la dévotion des catholiques au Cœur de Jésus. Nous nous trouvons, en effet, d'adorer en ce viscère divin le point à la fois initial et culminant de toute la chaîne des actes qui ont contribuée laRédemption.C'estpar là queDieuest arrivé à l'homme,* c'est par là que l'homme est arrivé à Dieu. Si de soi-disant penseurs ne voient pas combien une telle dévotion est non-seulement logique, mais encore basée sur un fait des plus scientifiques, c'est qu'ils n'ont pas assez pensé. Si des croyants critiquent cette adoration spéciale du Cœur de Jésus, et la taxent de superfétation, ils doivent critiquer et taxer de superfétation l'adoration de la Crèche et de la Croix. Car la raison d'être de la Crèche et du Calvaire comme objets
46 l'évangile du CCEUR DE JÉSUS
cTun culte spécial vient de ce que, dans Tordre de la Rédemption, la Crèche est une inauguration, et le Calvaire un sommet.
Le Sacré-Cœur, lui, est les deux ensemble.
Maintenant, trouvons-nous, dans l'Evangile, une manifestation quelconque du Cœur de Jésus quand il n'est encore que le « Punctum saliens » de la phvsiologie ?
Il semble que oui, surtout s'il demeure entendu que Faction de la grâce- sur les âmes n'a pas eu de cause physiquement existante ici-bas hors de l'Incarnation du Verbe, c'est-à dire avant la création du corps divin.
Si, en effet, durant les premiers mois qui suivirent l'Annonciation le Cœur de l'Homme-Dieu fut le seul organe agissant de son humanité, c'est à lui qu'il faut attribuer deux commotions dont l'Evangile a conservé le souvenir. Toutes deux se produisent à la même heure. La première est celle dont tressaillit le fils d'Elisabeth et qui fut accompagnée d'une miraculeuse effusion de grâce, c'est-à-dire de vie surnaturelle : « Dès que
Elisabeth eut entendu la voix de Marie, raconte l'Evangile, son enfant sursauta dans ses flancs et elle fut remplie de l'Esprit Saint1 ». La seconde remua l'âme même de la Vierge Marie et provoqua cette explosion d'enthousiasme qui est exprimé dans le Magnificat, et qui n'a jamais été surpassé : « Mon âme proclame la Grandeur de Dieu et mon esprit exulte en mon Dieu Sauveur. »
Le Dieu Sauveur qui est-il, sinon le Dieu fait homme. Or, à cet instant précis, à quoi se réduisait l'humanité de ce Dieu ?
Luc, i, 41
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Le cœur est par-dessus tout un muscle, c'està-dire un organe essentiellement vigoureux et actif par destination.
Il se distingue même des autres muscles, en ce que sa prodigieuse énergie ne connaît ni fatigue, ni repos.
Quelle que soit Taction que nous mettons en scène il y tient toujours un rôle principal. Il donne le signal du silence dans notre organisme, quand la pensée plus intense réclame la paix autour d'elle. Il projette avec véhémence des flots de sang dans nos artères quand la passion souffle en tempête, ou quand la volonté commande un grand effort. On n'est pas sûr du tout qu'en amour le cœur soit un des sièges de la tendresse. La tendresse paraît être plutôt un phénomène des nerfs
5o l'évangile du CŒUR DE JÉSUS
excités ou détendus. Par contre, on sait au prix de quel travail le cœur nourrit et soutient la vigueur corporelle. Une somme de labeur stupéfiante est fournie par cette vivante machine dont les sourdes pulsations se répercutent nuit et jour, sans relâche, jusqu^aux extrémités de nos membres. Quoiqu'il ne soit guère que de la grosseur du poing, il meut, en quarante-huit heures, un poids de sang d^nviron mille kilogrammes ! Avec cette masse, il a distribué constamment, à travers tout Torganisme, la vie, la chaleur, la santé, Ténergie. Il a nourri le cerveau qui pense, les nerfs qui vibrent, et tous les muscles voués à l'accomplissement des travaux secondaires de la vie. La journée finie, les jambes fléchissent, les bras retombent, les yeux se ferment, le cerveau se paralyse dans le sommeil, le cœur bat toujours. « Je dors mais mon cœur veille1, » dit l'époux du Cantique.
On le voit, emblème ou réalité, organe réel ou signe svmbolique, le cœur est une des plus re-
1 Cant., v, 2.
marquables manifestations de la Force vivante qui se rencontrent ici-bas.
C'est pourquoi David ayant à prophétiser l'attitude héroïque du Sauveur en face de la férocité et de la perfidie humaines, l'annonce en ces mots :
« Un homme au grand cœur s'avancera : Accédât homo ad cor altum ! * »
Qu'est-ce que la force ? En quoi réside-t-elle ? Qui peut-on appeler fort?
Celui-là est parfaitement fort qui fait prévaloir sa volonté au-dedans et au-dehors de lui, c'est-àdire qui commande à ses propres passions, qui domine les adversités, qui règne sur la volonté des autres hommes, au point de leur suggérer l'énergie de vouloir, tout en maintenant ce vouloir dans les limites et vers le but qu'il a lui-même assignés.
N'est-ce point là toute l'histoire de Jésus « l'homme au grand Cœur, » et comme la des-