Explication proposée par M. Robinson, p
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tion; s’il avait quelque idée de la distance de Jérusalem à la mer (de Galilée), il a dû admettre qu’il s'est écoulé un certain temps entre le dernier jour des Azymes et le moment où Pierre a pu reprendre ses filets (cf. Mc. 16,7; Mt. 28, 7.16).
Notre évangile repose donc sur des traditions de valeur très diverse; un point resterait à élucider : ces traditions, où les a-t-il puisées ? A des sources écrites, ou directement dans les récits qui.se transmettaient de vive voix? J'avoue que cette dernière hypothèse est pour moi très séduisante ; je m’expliquerais ainsi la liberté dont l’auteur use vis-à-vis des évangiles canoniques. |
Tant que la tradition orale a vécu, en effet, si altérée qu'elle fût, elle ἃ joui d’une autorité souveraine. Qu'on se souvienne de Papias, cet évêque d'Hiérapolis qui traitait avec un certain dédain l’évangile de Marc, et qui, sur la foi de la « parole vivante » qu’il préférait aux écrits évangéliques, attribuait au Seigneur les puériles prophéties que l'on sait sur la fécondité des temps messianiques. L'évangile de Pierre me représenterait bien les derniers temps du règne de la tradition orale.
Mais, je le répète, ce n'est là qu'une hypothèse. Il serait prématuré de vouloir trancher dès maintenant ces délicates questions d'ori-
gine, qui touchent de si près au problème de la composition des évangiles canoniques.
δ 3. — ORIGINE DE L’ÉVANGILE DE PIERRE.
Nous ne pouvons même pas fixer avec quelque certitude la patrie et l’âge de notre document.
Il y a des raisons de croire qu'il a été composé en Syrie : nous savons qu il ἃ été lu dans le diocèse d’Antioche ; Justin était originaire de Syrie; Origène a été à Antioche. Le nom de Pétronius n'était pas inconnu dans ces régions : la Syrie avait été administrée entre 39 et 42 par un Pétronius ; la légende aurait-elle transformé le gouverneur en simple centurion ?
Sur la date de notre évangile, les meilleurs renseignements que nous possédions sont ceux que l'on peut tirer de Justin ‘. Voici pourtant encore une série de documents, de date malheureusement fort incertaine ou assez récente, qui paraissent en relation avec notre évangile :
La version syriaque du N. T. dite de Cureton (Baethgen, der griechische Text des Cureton’schen Syrers wiederhergestellt), présente au lieu de Luc 23, 48 : καὶ πάντες οἱ συμπαραγενόμενοι
1, Voyez p. 62.
θεωρήσαντες τὰ γενόμενα, τύπτοντες ἑαυτῶν τὰ στήθη ἔλεγον οὐαὶ ἡμῖν - τί γέγονεν; οὐαὶ ἡμῖν ἀπὸ τῶν ἀμαρτιῶν ἡμῶν. Une version latine (Cod. Sangerm.) porte de même : dicentes :
Vae nobis, quae facta sunt hodie propter peccata nostra; appropinquavit enim desolatio Hierusalem. — L'harmonie des évangiles de Tatien,. connue sous le nom de Diatessaron, devait présenter quelque chose d’analogue; car on lit dans Ephrem, Commentaire sur le Diatessaron p. 296 (Môsinger) : éunc per 1stas tenebras eis lucidum fiebat excidium urbis suae advenisse. Venerunt, ait, iudicia dirutionis Hierosolymorum. Et dans la Doctrine d'Addaï (Lagarde, R. J. E syr. 1856, 32 ss.), où il est fait usage du Diatessaron : Unless those who crucified Him had known that He was the Son of God, they would not have had to proclaim the desolation of their city, nor would they have brought down Woe! upon themselves. Tout cela semble avoir été tiré du v. 25 de notre évangile.
Dans le Codex Bobbiensis (k), au lieu de Mc. 16, 4, on lit : Subito autem ad horam tertiam tenebrae diet factae sunt per totum orbem terrae, et descenderunt de caelis angel, et surgent ἴῃ claritate vivi dei !, simul ascenderunt cum eo,
4. Tischendorf, Resch, Wordsworth corrigent surgentes ; Harnack propose : ef surgit in claritate, et viri duo simul etc.
82 ÉVANCILE DE PIERRE
et continuo lux facta est. Tunc illae accesserunt ad monimentum et vident revolutum lapidem ; fuit enim magnus nimis. On dirait que ce verset est né de la fusion de deux passages de Pierre, l'enlèvement du Crucifié (19) ayant été confondu avec l'ascension du Ressuscité (36-40).
Dans la Didascalia (début du m° siècle), l'ouvrage (conservé sculement en syriaque) qui a servi de base aux six premiers livres des Constitutions Apostoliques, a été utilisé un évangile « apocryphe » qui est certainement en relation étroite avec l'évangile de Pierre, bien que je n'ose pas aller, comme M. Harnack (p. 41), jusqu’à affirmer l'identité des deux documents: voici le passage de la Didascalia le plus caractéristique au point de vue qui nous occupe : V, 19, p. 320 (dans Resch, Agrapha, p. 409) : ὁ μὲν ἀλλόφυλος χριτὴς νιψάμενος τὰς χεῖρας εἶπεν " ἀθῶός εἰμι ἀπὸ τοῦ αἵματος τοῦ δικαίου τούτου -" ὑμεῖς ὄψεσθε. ὁ δὲ Ἰσραὴλ ἐπεύδόησε - τὸ αἷμα αὐτοῦ ἐφ᾽ ἡμᾶς καὶ ἐπὶ τὰ τέχνα ἡμῶν * καὶ Ἡρώδης ὁ βασιλεὺς ἐχέλευσεν αὐτὸν σταυρωθῆναι.
Notons enfin que dans le Nouveau Testament la descente aux enfers, à laquelle 1] est fait allusion au v. 41 de notre évangile, ne se trouve mentionnée que dans un écrit qui porte également le nom de Pierre (1 P. 3, 19) :
cette rencontre n’est sans doute pas accidentelle.
En résumé, voici les résultats auxquels nous a conduit cette étude. Le fragment découvert à Akhmim appartenait à l'évangile de Pierre, composition qui remonte au moins au premier tiers du n° siècle ; sur l’histoire évangélique, ce document nous apprend peu de choses : assez sobre dans le récit de la passion, il est absolument légendaire en ce qui touche la résurrection. Sur l’origine des évangiles canoniques, il apporte, autant qu’on en peut juger à première vue, plus d'obscurité que de lumière. Mais 1] est précieux pour la connaissance de l’état d’esprit des chrétiens du n° siècle : que l'on pèse, par exemple, ce simple fait et que l'on songe à ses conséquences pour l'histoire du canon :
voici un document qui représente un état de la tradition très postérieur à celui des évangiles canoniques, qui ἃ été, selon toute apparence, composé dans la grande Église, qui y a joui en tout cas d’une autorité considérable et dont l’auteur ou bien ignorait les évangiles entrés dans le canon, ou bien ne les acceptait que sous bénéfice d'inventaire. N'est-ce pas la confirmation de cette idée, depuis longtemps émise
par la critique, que nos évangiles, avant de conquérir l'autorité unique qu'ils ont eue dans l'Église, n’ont été longtemps que des écrits privés, soumis à l'examen, inconnus même dans certains milieux?
L’évangile de Pierre nous apporte une vive
image de ce que pouvaient devenir les récits ‘évangéliques , transmis par tradition orale, dans quelque centre provincial, se transfor- ‘mant au gré des haines et des sympathies, des croyances et des habitudes d'esprit du temps et du milieu, et conservant pourtant encore avec cela quelques traits d'une haute saveur.