‹ L'Evangile et l'Apocalypse de PierreChapitre 10 sur 19 · III. CARACTÈRE ET ORIGINE DE L'ÉVANGILE DE PIERRE · texte numérisé non relu

III. CARACTÈRE ET ORIGINE DE L'ÉVANGILE DE PIERRE

δ 1. RAPPORT AVEC LES ÉVANGILES CANONIQUES.

Nous pouvons aborder maintenant une scconde question : qu'est-ce que cet antique ge de Pierre? Est-ce une amplification

encieuse des quatre évangiles dont l'existence et l'autorité seraient ainsi attestées à une époque reculée? Ou bien repose-t-il, en tout ou en partie, sur des traditions indépendantes et peut-il servir à corroborer, à compléter, à rectifier nos idées sur la vie de Jésus? Je ne pose même pas, cela va sans dire, la question de savoir si l’apôtre Simon Pierre est réellement l’auteur de la composition que nous avons sous les yeux.

La première chose à faire est de comparer notre évangile avec les textes canoniques. Or, voici le résultat, assez singulier, auquel. on est conduit : entre le nouveau document et cha-

cun de nos quatre évangiles, on relève des

ressemblances qui portent tant sur le choix

θά ÉVANGILE DE PIERRE

des faits relatés que sur les expressions mêmes; et d'autre part 1] n'y a pas un seul des quatre évangiles que l’évangile de Pierre ne contredise formellement sur quelque point. Les ressemblances sont nombreuses et frappantes surtout avec Marc et Matthieu; les divergences, surtout avec le même Matthieu, avec Luc et plus encore avec Jean.

On a l'impression que l'auteur a connu l'évangile de Marc dont il reproduit souvent les expressions en même temps que les idées !.

Il n'est guère douteux pour moi qu'il ait également utilisé l'évangile de Matthieu. Il suppose que Pilate s'est lavé les mains (4 — Mt. 27, 24; cf., 1] est vrai, Didasc. V, 19, p. 320

4. Ἴ. πορφύραν αὐτὸν περιέδαλον = Mc. 15, 17; 24 εἴλησε σινδόνι — Mec. 15, 46; 27 πενθοῦντες καὶ χλαίοντες — Mc. 16, 10 τοῖς μετ᾿ αὐτοῦ γενομένοις πενθοῦσιν καὶ χλαίουσιν (ce passage appartient à la fin inauthentique de Mc.); 37 et 55 le terme de veavisuos appliqué aux anges qui apparaissent lors de la résurrection (Mc. 16, 5): 44 un seul ange (cf. Mt.) entre dans le tombeau (cf. Le. Jean) pour apparaître ensuite aux femmes : comparez Mc. 16, 5; 51 Ἦλθε ἐπὶ τὸ μνημεῖον rappelle Mc. 16, 2, mais aussi Le. 24,1; 53 — Mc. 16, 3 : τίς ἀποχυλίσει ἡμῖν τὸν λίθον ἐκ τῆς θύρας τοῦ μνιμείου ; 54 μέγας γὰρ ἦν ὃ λίθος — Mc. 16, 4; 55 νεανίσχον χαθεζόμενον..... χαὶ περιδεθλημένον στολὴν λαμπροτάτην --- Mc. 16, 5; 51 φοθηθεῖσαι ἔφυγον — Mc. 16, 8; 60 Λευεὶς ὃ τοῦ ᾿Αλφαίου est nommé seulement Mc. 2, 14 (en dehors de cela seulement Le. 5, 21. 29 sans le nom d'Alphée). Une analogie de style enfin : le centurion est appelé xevrupiwv (Mc. 15, 39. 44. 45).

ee

[cité par Resch. p. 4097); le récit de l'offre du breuvage (16) rappelle pour l'ensemble Mc. 15, 36, autant que Mt. 27, 48; mais, comme dans Mt. 27, 34, et plus nettement encore (cf. Tert., de Spectaculs, 30), elle est présentée comme une nouvelle cruauté des bourreaux de Jésus : c'est une sorte de poison qu'on lui fait prendre pour hâter.sa mort; l'expression : « 1] cria disant », ἀνεδόησε λέγων, se retrouve Mt. 27, 46; « la terre trembla », ἡ γῆ... ἐσείσθη (21), Mt. 27, 51 ; d’après le v. 24, comme d’après Mt. 27,60, le tombeau appartenait à Joseph d'Arimathée ; le mot τάφος (24) ne se trouve dans le récit de la Passion que Mi. 27, 61.64. 66; 28, 1.

Dans l'histoire de la garde mise au tombeau qui est absolument caractéristique de l'évangile de Matthieu sous sa forme actuelle, le début est le même‘. La phrase « de peur que les disciples ne viennent le dérober » (30) se trouve textuellement dans Mt. 27, 64; et ce qui suit rappelle Mi. d'assez près. Il y ἃ plus : les anciens demandent sans plus d'explication à Pilate de leur donner les soldats pour trois jours; on dirait que l’auteur a supposé le récit de Mt. (27,63) connu du lecteur. Comme dans

1. Συναχθέντες δὲ οἱ γραμματεῖς χαὶ Φαρισαῖοι καὶ πρεσθύτεροι πρὸς ἀλλήλους..... Ἦλθον πρὸς Πειλᾶτον (28. 29) — Mt. 27, 62.

Mt., Pilate accorde leur demande aux Juifs (31); ceux-ci accompagnent les soldats au tombeau: avec leur aide ils cn assurent la fermeture (v. 32, qu'on dirait tiré de Mit. 27, 66 mal compris); ils scellent la pierre (33). Il est vrai qu'il ya avec cela des divergences considérables, de vraies contradictions : dans Mt., les prètres ne restent pas au tombeau, et après la résurrection ils achètent les soldats pour les amener à répandre une fausse explication; tandis que, suivant notre auteur, les Juifs, après avoir été eux-mêmes témoins de la résurrection, sont obligés d'aller supplier Pilate d'ordonner le silence à ses soldats. Faut-il conclure de là qu’il n'a pas connu Mt. sous la forme où nous le lisons? Je ne le pense pas.

Il n'hésite pas à se mettre en contradiction avec les traditions les mieux appuyées, par exemple lorsqu'il déclare que la pierre a été mise par les Juifs, et non par Joseph, comme le veulent Mi. (27, 60) et Mc. (15, 46; trait supposé aussi par Luc et Jean). |

Seul avec Matthieu, il ose dépeindre la résurrection, mais son récit est fort différent. beaucoup plus riche et plus merveilleux : la description des anges (Mt. n’en nomme qu'un), qui descendent du ciel avec des vêtements resplendissants, qui approchent du tombeau dont la

------.»- --.--.-. -ς-- --ο-- -- - - ee --

pierre roule, est seule commune aux deux textes (36.37. 44 — Mit. 28, 2. 3). Pas plus que Mt., notre évangile ne raconte d'apparition du Ressuscité à Jérusalem : c'est en Galilée que Jésus se montre à ses disciples (60) !.

Il est beaucoup plus difficile de dire si notre auteur a utilisé le troisième évangile canonique. Îl y ἃ un certain nombre de traits communs ; comme Luc 23, 7 ss. (cf. Act. 4, 27; Justin, Apol. 1, 40, à propos de Ps. 2, 2"; Dial. 103), 11 fait intervenir Hérode dans le procès de Jésus, mais en lui donnant un tout autre rôle (1-5). L'épisode du bon brigand qui ne se trouve que dans Luc (23, 39-43), est raconté dans notre évangile, mais avec des traits fort différents : le malfaiteur, au lieu de s’en prendre à son compagnon s'adresse directement à la foule; les paroles mises dans sa bouche rappellent celles que lui prête Luc *; sculement

1. Comparez encore 46 avec Mt. 27, 24 (on dirait deux traductions différentes d'un même texte primitif): 56 ἴδατε τὸν τόπον ἔνθα ἔχειτο ὅτι οὐχ ἔστιν * «ἀνέστη γὰρ — Mt. 28, 6. Rapprochez encore ῥαπίζειν (9) et Mt. 26, 67; 5, 39; αὐτὸς δὲ ἐσιώπα (10) rappelle Mt. 26, 63 ὁ δὲ Ἰησοῦς ἐσιώπα; 11 — Mt. 27,25; le raisonnement du peuple (28) fait songer à Mt. 27, 54.

"2. 13 ἡμεῖς διὰ τὰ καχὰ ἃ ἐποιήσαμεν οὕτω πεπόνθαμεν, οὗτος δὲ, σωτὴρ γενόμενος τῶν ἀνθρώπων, τί ἠδίκησεν ὑμᾶς ; — Le. 23, 41 : ἡμεῖς μὲν διχαίως * ἄξια γὰρ ὧν ἐπράξαμεν ἀπολαμόάνομεν * οὗτος δὲ οὐδὲν ἄτοπον ἔπραξεν. Comparez aussi 10 ἤνεγχον δύο χαχούρvous et Le. 23, 32 ἤγοντο δὲ καὶ ἕτεροι δύο κακοῦργοι.

la prière adressée à Jésus manque, ainsi que la promesse du Seigneur. Les lamentations des Juifs qui se frappent la poitrine et prévoient la fin de Jérusalem (25) ressemblent un peu à Luc 23, 48, combiné avec 27-35. L'exclamation du peuple (28 ἴδετε ὅτι πόσον δίκαιός ἐστιν) fait songer à celle du centurion dans Luc (23, 47 ὄντως ὁ ἄνθρωπος οὗτος δίκαιος ἦν).

L'expression « le sabbat luit », est employée comme dans Luc (23, 54), quoique dans un contexte tout différent, pour désigner le com: mencement du sabbat (vendredi soir) ‘. D'après Luc 24, ἀ (et Jean 20, 12) les femmes, en se rendant au tombeau, ont vu deux anges; notre évangile, d'accord avec Mc. et Mt., affirme qu'il ne leur en est apparu qu'un; sculement peu de temps auparavant (36) il raconte comment deux anges sont venus escorter le Christ ressuscité : on se demande si l'apparition des anges n'a pas été dédoublée pour mettre d'accord Mt. et Mc. avec Le. (et Jean).

Tout cela n’est pas bien décisif; peut-être les deux auteurs ont-ils simplement puisé aux mêmes sources. Si notre évangéliste ἃ connu Luc, il l’a tenu pour un écrit de médiocre valeur :

4. Le mot ὄρθρου (50) est appliqué au matin de la résurrection comme Le. 24, 1; pour τὸ συμδὰν (59) cf. Le. 24, 14.

il ne lui a même pas emprunté les paroles de la croix.

Il est moins vraisemblable. encore qu'il ait utilisé notre quatrième évangile canonique :

comme Jean 18, 28 etc., il place (5) la mort de Jésus à la veille des Azymes, c'est-à-dire au 44 Nisân', et non au 15 comme les synoptiques. Seulement cette tradition se retrouve dans toute l’ancienne Église, abstraction faite des auteurs du schisme dit des Laodicéens.

Notre évangile parle des Juifs comme le quatrième évangile ?; 1l leur est non seulement étranger, mais hostile : ce n'est pas Pilate, c'est Hérode, avec ses juges, qui condamne Jésus. Les juges refusent de se laver les mains. L'auteur ne dit rien pour faire entendre que ce ne sont pas les Juifs seuls qui ont pris Jésus

1. où μιᾶς τῶν ἀζύμων ne peut avoir d'autre sens : οἵ 2 : Macc. 15, 36 : πρὸ μιᾶς ἡμέρας τῆς Mapdoyaixfs ἡμέρας; cf. Jean 12,1; Am. 1, 4. — Les ἄζυμα ne peuvent évidemment désigner l'ensemble des fêtes de Pâque, y compris le 14 Nisân : sans quoi notre évangile dirait que Jésus est mort le 13 Nisôn, ce qui serait contraire à toute la tradition. Les « Azymes », ce sont, soit les sept jours des pains sans levain proprement dits (15-21 Nisân) opposés au jour de Pésach (14; — Cf. Lév. 23, 5; Nomb. 28, 16; 33, 3), soit plutôt le 15 (Lév. 23, 6), qui était, avec le 21, le principal jour de la fête.

2. Οἱ Ἰουδαῖοι, 1. 23. 25. 48. 50. 52; τῆς ἑορτῆς αὐτῶν, 5, cf. Jean 5,1; 6,4; 7, 2; πᾶσαν τὴν Ἰουδαίαν (synopt. γῆν), 15; αὐτοῖς, 15 ; ὃ ναὸς τῆς Ἱερουσαλήμ, 20 ; ὁ λαὸς τῶν Ἰουδαίων, 48.

(v. 6, cf. Lc.23, 25 s. ; Jean 19, 1688. ; et au contraire Jean 18, 31), l'ont torturé et mis en croix. Mais l’inimitié contre les Juifs n’est évidemment pas une preuve suffisante d'emprunt au quatrième évangile.

Il y a quelques analogies de style ‘; mais aucun de ces rapprochements n'est bien caractéristique. On peut noter encore qu'aux vv. 10. 11. l'évangile de Pierre suit le même ordre que Jean 19, 18-24 ; dans le mot ἐτελείωσαν (17) on pourrait être tenté de voir une allusion au τετέλεσται de Jean (19, 30); toutefois le sens serait différent.

Enfin, on relève un certain nombre de traits communs. La scène du Christ assis ironiquement sur le siège du Juge peut se retrouver dans le texte grec de Jean 19, 13. Les soufilets donnés à Jésus (ἐράπισαν 9) ne sont mentionnés à ce moment de la Passion (cf. Mt. 26, 67) que dans Jcan 19,3. Comme dans Jean (19,31) les Juifs désirent que les corps ne restent pas en croix le jour du sabbat (5. 15); seulement

1. 7, περιέδαλον ; 9 ἐμάστιζον, cf. Jean 19, 1, mais aussi Mc. 10, 34 et par.; 10 μέσον — Jean 19, 18 ; 12 λαχμόν rappelle Jean 19, 24 λάχωμεν; 55 παρέχυψαν (cf. 56), x. τ. À. — Jean 20, 11 5. παοέκυψεν (id. 20, 5 : ce mot s'est glissé Luc 24, 12) x. τ. À. ὅθ τίνα ζητεῖτε — Jean 20, 15 τίνα ζητεῖς (dans la bouche de Jésus).

le motif est tout différent : dans l'évangile de Pierre, il s’agit de l'exécution d’un texte de loi (Dt. 21, 22. 23) applicable à tous les jours sans distinction; dans Jean, simplement d'un motif de convenance, la crainte de souiller un sabbat particulièrement saint. « S'étant irrités contre lui, dit notre évangile (v. 14), ils ordonnèrent qu'on ne lui rompît pas les jambes, afin qu’il mourût dans les tourments. » Cela rappelle Jean 19, 31-33; seulement, qu'il s'agisse de Jésus ou, ce qui est plus probable, du bon larron, 1l y ἃ contradiction manifeste, soit sur les causes du fait, soit sur le fait lui-même. Les clous des mains de Jésus (v. 21) ne sont nommés dans aucun autre évangile que celui de Jean (20, 25 cf. 27); mais tout le monde alors connaissait les détails du supplice de la croix (cf. Lucain, 6, 547; Socrate, ἢ. E., 1, 17; νου. aussi Ignace, ad Smyrn., 1, 2; Martyr. Polyc. 14, 1); notons pourtant que l'évangile de Pierre ne cite pas les clous dans les pieds comme Justin Martyr (Dial. avec Tryph., 97) et Tertullien (Marc. 3, 19). Le lieu de la sépulture de Jésus est un jardin, κῆπος (24 — Jean 19, 41) ; mais 1] est « appelé Jardin de Joseph », tandis que les termes de Jean semblent impliquer que ce jardin n'appartenait pas à Joseph : on y enterre Jésus « à cause de la Préparation

des Juifs, parce que le tombeau était proche » (49, 42).

Enfin l’évangile de Pierre dev&t raconter, comme l’épilogue de Jean (21), une apparition du Ressuscité au bord de la mer, c'est-à-dire du lac de Génézareth; seulement, dans les trois lignes qui nous en restent, 1] y a déjà une contradiction : Jean 21, 2, ne nomme ni André ni Lévi parmi les compagnons de Pierre; il est vrai qu'il y en a deux dont les noms ne sont pas donnés, mais l’un d'eux est certainement Jean (21, 7). ΝΞ

Je serais, en somme, porté à croire que l’auteur a utilisé au moins les deux premiers de nos évangiles, peut-être le troisième, qu'il a ignoré le quatrième. Cette appréciation peut se discuter * : une chose est certaine, c’est que le nouveau document n’est pas une amplification des quatre évangiles, à la façon des ouvrages apocryphes de date récente ; 1] est, à plusieurs

4. On peut se demander si ce sont bien nos évangiles sous leur forme actuelle ou si ce ne sont pas leurs sources que notre auteur a connus. On peut se demander même si l'évangile de Pierre n'était pas originairement plus différent qu'aujourd'hui des textes canoniques et s'il n’a pas subi leur influence : dans certaines copies des évangiles canoniques se sont glissés (voyez 8 3) des traits spéciaux à l'évangile de Pierre : celui-ci n'a-t-il pas, de son côté, subi des retouches ?

reprises, en contradiction avec les textes canoniques.

À ce fait singulier, il ἃ deux explications possibles : ou bien l’auteur appartenait à un milieu hérétique qui rejetait l'autorité des évangiles de la grande Église, ou bien il avait par devers lui, soit des sources écrites, soit une tradition orale qu'il croyait pouvoir leur opposer avec succès. |

Je ne vois pas pour ma part de raison décisive pour attribuer la composition de notre évangile à une secte hérétique. Nous avons vu quil n'y a pas lieu de le rapporter à la secte des Docètes. IL rappellerait plutôt par certains côtés les croyances des Elcésaïtes : ces gnostiques appelaient le Christ « Puissance »; ils le représentaient comme un être d’une taille démesurée, ayant 96 milles de haut sur 24 de large ; ils distinguaient un Christ supérieur et un Christ inférieur ; ils attribuaient une importance immense aux purifications. Mais les Elcésaïtes formaient une secte judéo-chrétienne qui, malgré toutes ces hétérodoxies, restait très attachée au judaïsme ; tandis que notre évangile est franchement hostile aux Juifs.

Ce qui me semble surtout parler contre l’origine hérétique du nouveau texte, c’est que, comme nous l'avons vu, il a été, selon toute

vraisemblance, regardé comme authentique par Justin Martyr, et qu'il a été lu dans le culte public de la communauté catholique de Rhossus.

ἢ 2. — HISTORICITÉ DE L'ÉVANGILE DE PIERRE.

L'évangile de Pierre doit donc émaner de la grande Église. Ce n’est pas de la dogmatique de l’auteur, c’est de la tradition qu'ont dû être tirées les données parfois si étranges qu'il présente au lieu et place des récits canoniques. Est-ce à dire que toutes ces allégations méritent créance? Évidemment non : cela prouve seulement qu’on n’a pas le droit de les écarter a priori.

En fait, à part quelques détails sans grande portée, il n'y en a guère qui soutiennent l’examen. On peut admettre, par exemple, avec l'évangile de Pierre, que Joseph était l'ami de Pilate en même temps que du Seigneur, que Jésus a été par dérision assis sur un trône par ses bourreaux, que les Juifs craignaient de violer la loi s’ils laissaient le soleil se coucher sur un crucifié ‘, que le lieu de la sépulture de

4. Cf. Josèphe, B. J., IV, 5, 2 : τοσαύτην Ἰουδαίων περὶ τὰς ταφὰς πρόνοιαν ποιουμένων, ὥστε χαὶ τοὺς Ex καταδίχης ἀνασταυρουμένους πρὸ δύντος ἡλίου καθελεῖν τε καὶ θάπτειν. Le rapprochement est de M. Zabn, Ν. K. Zischr., p. 110.

τον τ πιπονα τις “me -

Jésus s'appelait jardin de Joseph, que les disciples étaient recherchés par les autorités

juives ‘, que les femmes n'osèrent pas, le jour

même, rendre les devoirs funèbres à leur maître, et, ce qui serait plus important, puisque cela s’accorderait en un sens avec le témoignage de Paul (1 Cor. 15, 5), que le Ressuscité apparut d'abord à Pierre (en même temps toutefois qu'à d'autres apôtres). Ces détails ont leur prix ; mais ce ne sont que des détails : le nouveau document, dans son ensemble, nous instruit beaucoup moins sur l’histoire de Jésus que sur l’état de corruption où en était arrivée la tradition à l’époque où il fut écrit.

On démèêle, en effet, sans trop de peine, dans notre évangile quelques-unes des causes qui ont amené l’altération pregressive des faits évangéliques.

C'est d'abord l'absence de sens historique et littéraire qui fait transporter au temps de Jésus des expressions comme le mot « dimanche »

(35. 50), qui met dans la bouche de Pilate et du brigand sur la croix les termes de Fils de Dieu et de Sauveur des hommes (46. 13), qui fait disparaître du récit évangélique le nom de Jésus

4. L'accusation portée contre eux rappelle celles qui furent dirigées contre Étienne, contre Paul et contre Jésus lui-même (Act. 6, 13. 14; 21, 28; Mt. 26, 61).

pour le remplacer par celui de Seigneur, qui fait dire aux anciens qu'ils craignent « de tomber entre les mains du peuple des Juifs » (48).

C'est encore le désir, si fréquent dans les . apocryphes, de faire attester les faits chrétiens par les ennemis mêmes du christianisme : les Juifs, les anciens et les prêtres prévoient que le meurtre de Jésus amènera « la fin de Jérusalem » (25, cf. au contraire 28); ils font en toute naïveté l'aveu de leur culpabilité (25. 48) ct la proclameraient tout haut, s'ils n'avaient peur du peuple (48 cf. 29). C'est pour ce motif sans doute que, en même temps qu'un poste romain, on ἃ mis auprès du tombeau une garde sacerdotale ‘, composée des anciens euxmêmes (38). Sur la pierre sont apposés sept sceaux (33); et tout le peuple de Jérusalem et des environs vient les voir (34). Dans Mt.

les gardes sont comme morts lors de la résurrection : 101, elle a pour témoins soldats, centurion el anciens.

Nous avons déjà signalé une tendance marquée à effacer le côté humain de la personne de Christ, qui rappelle le docétisme.

La narration de l’évangile de Pierre est con-

4. Cf. ὄν. des Hébr. dans Xrôme, Vir. il. c. 2 : Dominus aulem, cum dedisselt sindonem servo sacerdotis, ivit ad Jacobum, etc.

çue dans un esprit très hostile aux Juifs. C'est sur eux que retombe tout l'odieux de la condamnation de Jésus. Pilate quitte la salle en protestant, quand la sentence est prononcée. C'est Hérode, le roi des Juifs, qui ordonne la crucifixion et livre le Scigneur au peuple. Le trait ne peut guère être historique : si Hérode a eu autorité pour faire exécuter à Jérusalem le Galiléen Jésus et disposer de son corps (5), pourquoi les Juifs, recourent-ils à Pilate pour mettre une garde au tombeau ? Et surtout, pourquoi Jésus, jugé par des Juifs, a-t-il été condamné au supplice romain de la croix, au lieu d'être lapidé comme blasphémateur?

Un des traits les plus étranges de l'évangile de Pierre, c'est que l’auteur semble admettre que le dimanche de la résurrection était le dernicr jour de la fête des Azymes ‘, laquelle commençait, selon lui, le soir du vendredi précé-

4. Cette interprétation que j'avais déjà proposée dans mon travail latin, est aussi celle de M. Zahn (N. K. Zeit., p. 162). — Les imots Ἦν δὲ (58) s’emploient, en effet, lorsqu'on veut marquer, en manière de parenthèse, le temps où se place un événement précédemment raconté, et non, autant que je puis savoir, pour désigner l’époque où se passe un fait qui va être rapporté : il ne faut invoquer contre cette affirmation ni Luc, 23, 44 T. R. (cf. Tisch}, ni E. P. v. 15 (cf. Jean 19,14; Marc Gnost. dans Irénée 1, 14, 6 : τὴν ἕχτην ὥραν ἐν À προσηλώθη τῷ ξύλῳ).

dent. C'est-à-dire qu'il paraît se figurer la fête juive à l'image de la solennité chrétienne de Pâques, qui finit, en effet, au jour de la Résurrection. On pourrait rapprocher de ce passage le v. 27, où nous lisons que les disciples « jeùnèrent Jour et nuit Jusqu'au sabbat », expression bien singulière, puisque le sabbat a dû commencer presque aussitôt après l'ensevelissement de leur maitre : ne faut-il pas entendre que l’auteur a voulu faire remonter aux apôtres la coutume du jeûne pascal, qui, en effet, dans certaines églises, s’étendait jusqu’au sabbat (inclusivement) et Jusqu'au sabbat seulement? — Toutefois, il est possible, à condition de supposer une lacune entre le récit de la résurrection et celui du retour des disciples en Galilée (57-58)', de donner à ces passages une autre interprétation : les disciples auraient jeûné depuis la mort du Seigneur jusqu'au sabbat suivant (du 14 au 21 Nisân), dernier jour des Azymes”, et seraient alors seulement revenus dans leur pays. De toutes façons l'auteur — et

ceci peut être conforme à l’histoire — n’a pas

dû placer l'apparition du Seigneur à Pierre et à ses compagnons 16 jour même de la résurrec-

4. Que l’on y intercale par exemple, les vv. 26 et 27, et l'on obtient une suite excellente.

Page 1