‹ L'Evangile et l'Apocalypse de PierreChapitre 7 sur 19 · À. — LES DIFFÉRENTS ÉVANGILES DE PIERRE · texte numérisé non relu

À. — LES DIFFÉRENTS ÉVANGILES DE PIERRE

Le premier point est d'établir l'identité de ce fragment. La dernière phrase, toute incomplète qu'elle est, nous apprend que c’est sous le nom de l’apôtre Simon Pierre que cette compositioh a été écrite; il est naturel'de penser que nous sommes en présence d'un évangie selon saint Pierre.

La tradition connaît au moins deux évangiles de Pierre. On lit dans l'écrivain arabe Ahmed Ibn Edris : « Quinque evangelia sunt nota Christianis, ex quibus quatuor celebriora sunt, quintum pauci recipiunt..... Evangelium quintum appellatur evangelium Pueritiæ, ubi ea commemorantur quæ a Messia profecta sunt in statu juventutis, tributum Petro, de Maria piæ memoriæ, habetque redundantia et defectum !. » Ce cinquième évangile est parfaitement connu : c’est l'apocryphe appelé

4. Joh. Henr. Hottinger, Histor. Eccl. seculi xvi, II, p. 168. ; cf. Maraccius, Prodrom., 1, p. 12, ed. Patav., cité par Thilo, Cod. Apocr.N.T., I, p. xxx.

ordinairement évangile arabe de l'enfance !.

Ahmed Ibn Edris paraît être le seul à en attribuer la composition à Pierre. Peut-être l’écrivain arabe a-t-il fait une confusion; peut-être a-t-il recueilli quelque tradition qui circulait parmi les chrétiens orientaux de son temps.

Peu nous importe ici, car il est évident 1) que cet évangile de l'enfance, qui s'arrête au moment où Jésus atteint l’âge de douze ans, n'a rien de commun avec le récit de la passion et de la résurrection nouvellement découvert ; 2) que cet apocryphe qui, même d’après Ahmed, était seulement attribué à Pierre et ne prétendait par conséquent pas être de cet apôtre, n’est pas identique à cet autre évangile de Pierre, connu dès le n° siècle, dont nous allons nous occuper maintenant, et qui, d’après les témoignages formels d'Origène et de Sérapion, portait le titre d’évangile selon Pierre et avait été écrit sous le nom de l’apôtre *.

1. Publié pour la première fois par Henri Sike (Ev. inf. vel liber apocryphus de infantia Servatoris. Trajecti ad Rhenum, 1691), puis par Fabricius, Jones, Schmid, Thilo (4. c., p- 63-131), Tischendorf, et traduit en français par G. Brunet (les Évangiles apocryphes, Paris, 1848, p. 53 ss.).

2. Ils ont été identifiés par Hinkelmann (Praefatio Alcorani, Hamburg, 1694, p. 1x; dans Thilo, p. xxvux 8. ; dans Fabricius p. 153 s.). Cf. au contraire Fabricius, p. 154; Thilo, p. xxx; Rud. Hofmann, H. Real Encycl., 2e éd., 1, p. 522.

ὃ 2. L'ANCIEN ÉVANGILE DE PIERRE. — SON HISTOIRE.

Ce second évangile de Pierre est déjà mentionné, du moins j'en suis convaincu, chez Justin Martyr: parlant de l’apôtre Pierre, l'apologète allègue comme autorité « ses souvenirs » (Dial. av. Tryph. 106, p. 333); il s’agit, selon toute apparence, d'un évangile de Pierre, que Justin regarde comme authentique.

Sérapion, évêque d'Antioche (vers 190-209), est déjà beaucoup moins favorable. Il nous apprend que l'évangile de Pierrre était lu dans une église de son diocèse, à Rhossus ou Rhosus, en Cilicie ; mais 1] estime pour son compte que

c'est une composition pseudépigraphe et fort suspecte d'hérésie.

Origène invoque « l’ouvrage intitulé évangile de Pierre » à l'appui d’une opinion qu'il serait assez porté à admettre, à savoir que les frères de Jésus n'étaient pas nés de la même mère que le Seigneur ‘ ; mais les termes mêmes par lesquels il désigne l'écrit en question indiquent

1. Τοὺς δὲ ἀδελφοὺς Ἰησοῦ φασί τινες εἶναι, ἐχ παραδόσεως δρμώμενοι τοῦ ἐπιγεγραμμένου κατὰ Πέτρον εὐαγγελίου À τῆς βίδλου Ἰαχώῤδου, υἱοὺς Ἰωσὴφ ἐχ προτέρας γυναιχὸς συνῳχηχυίας αὐτῷ πρὸ τῆς Μαρίας (tom. X, 11 in Matth.; Delarue, ΠῚ, 462).

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qu il ne veut pas se prononcer sur son authenticité.

Eusèbe le nomme au second rang parmi les ouvrages attribués à Pierre, qui ne sont, à sa connaissance, pas traditionnellement admis parmi les ouvrages catholiques ᾿. Ailleurs, il est plus sévère encore : il le place au premier rang des écrits « produits par les hérétiques sous le nom des apôtres », et qu'aucun homme ecclésiastique fidèle à la tradition n'a seulement mentionnés (en quoi 1] exagère : songez à Origène, à Sérapion). En conséquence, il ne range même pas ces écrits dans la classe des νόθα ; il les rejette absolument ?.

4. Τό γε μὴν τῶν ἐπιχεχλημένων αὐτοῦ (de Pierre) ποάξεων χαὶ τὸ κατ᾽ αὐτὸν ὠνομασμένον εὐχγγέλιον, τό τε λεγόμενον αὐτοῦ χήρυγμα, χαὶ τὴν καλουμένην ἀποχάλυψιν οὐδ᾽ ὅλως ἐν καθολιχοῖς (var. καθολικαῖς) ἴσμεν παραδεδομένα, ὅτι μήτε ἀρχαίων μῆτε τῶν χαθ᾽ ἡμᾶς τις ἐχχλησιαστιχὸς συγγραφεὺς ταῖς ἐξ αὐτῶν συνεχρήσατο μαρτυρίαις (Η. E., III, 3, 2).

2. Après avoir passé en revue les livres canoniques et douteux du Nouveau Testament, il ajoute (H. E. III, 25, 6) qu'il l'a fait, ἵν’ εἰδέναι ἔχοιμεν αὐτάς τε ταύτας χαί τὰς ὀνόματι τῶν ἀποστόλων πρὸς τῶν αἱρετιχῶν προφερομένας, ἤτοι ὡς εὐαγγέλια περιεχούσας, ἢ ὡς ᾿Ανδρέου χαὶ Ἰωάννου χαὶ τῶν ἄλλων ἀποστόλων πράξεις, ὧν οὐδὲν οὐδαμῶς ἐν συγγοάμματι τῶν χατὰ διαδοχὰς ἐχχλησιαστιχῶν τις ἀνὴρ εἰς μνήμην ἀγαγεῖν ἠξίωσεν. Πόῤῥω δέ που καὶ ὁ τῆς φράσεως παρὰ τὸ ἦθος τὸ ἀποστολιχὸν ἐναλλάττει χαραχτήρ. Ἥ τε γνώμη al À τῶν ἐν αὐτοῖς φερομένων προχίοεσις, πλεῖστον ὅσον τῆς ἀληθοῦς ὀρθοδοξίας ἀπάδουσα, ὅτι

Jérôme se borne à répéter Eusèbe !.

Le même jugement a été exprimé officiellement dans le document qui porte le nom de décret de Gélase (vers 495) “.

Théodoret a également mentionné notre évangile, mais seulement pour l'attribuer aux Nazaréens.

Il n’est de nouveau question d’un évangile de Pierre qu'au x1° siècle. D'après Raimond d’Agiles, un « Syrien qui était chrétien » aurait dit en 1099 à un prêtre d'Occident auprès d'Antioche : « Sache qu'il est écrit dans l’évangile

41. Composuit (Serapion) et alium de evangelio quod sub nomine Petri fertur librum ad Rhosensem Ciliciae ecclesiam, quae in haeresim ejus lectione diverterat (V. ill. 41). — Libri autem, 6 quibus unus actorum ejus (Petri) inscribitur, alius evangelii, tertius praedicationis, quartus apocalypseos, quintus judicü, inler apocryphas scripturas repudiantur (V. ill. 1).

2. Ev. nomine Matlthiae apocr., ev. nomine Petri apostoli apocr., θυ. nomine lacobi minoris apocr., ev. nomine Barnabae apocr., etc... M. Zahn {Geschichte des n. t. Kanons, II, p. 142 s, et II, p. 259-269) s’est efforcé de démontrer que cette partie du décret émane du synode romain convoqué par Damase en 382. Il pense aussi qu'Innocent, évêque de Rome vers 405, songeait à l’év. de Pierre lorsqu'il écrivait à Exupère : « Cetera autem quae sub nomine Petri et Joannis θές... scripla sunt.…., non solum repudianda, verum eliam noveris esse damnanda. » |

de Pierre, que nous possédons !, que la nation chrétienne qui prendra Jérusalem sera enfermée sous Antioche et n'en pourra sortir qu'elle n’ait auparavant trouvé la lance du Seigneur. » Le fait allégué prouve surabondamment que cet écrit ne peut avoir qu'un rapport bien lointain avec l'ouvrage prohibé par l'évêque d'Antioche, Sérapion. Vu la date de ce témoignage et le long silence qui l’a précédé, 1] est infiniment plus probable qu'il s'agit d’un troisième évangile de Pierre fabriqué aux environs de l'ère des croisades.

ὃ 3. — L'ANCIEN ÉVANGILE DE PIERRE. -— SON CARACTÈRE.

Eusèbe, Jérôme et les censeurs ecclésiastiques de l'antique évangile de Pierre ne trahissent aucune connaissance personnelle de l'ouvrage qu’ils condamnent.

Pour nous former une idée de son caractère, il faut nous reporter au seul témoignage un peu complet que nous possédions, celui de

1, Ces mots, quod nos habemus, manquent, à tort d'aprés M. Zahn (1b., p. 1019 s.), dans l'édition de Paris (Recueil des historiens des croisades, Hist. occid., t. 1IT, 281).

Sérapion, qui déclare expressément avoir lu le livre. Eusèbe nous a conservé un fragment d'une sorte de mandement adressé par cet évèque aux chrétiens de Rhossus à propos de l'évangile de Pierre ‘. La lecture de cet écrit avait soulevé parmi eux des contestations peu conformes à l'esprit de charité et de largeur qui devait régner dans l'Église. Dans une

4. Eusèbe H.E., VI, 12 : Ἕτερος te συντεταγμένος αὐτῷ λόγος πεοὶ τοῦ λεγομένου χατὰ Πέτρον εὐχγγελίου, ὃν πεποίηται ἀπελέγχων τὰ ψευδῶς ἐν αὐτῷ εἰοτημένα διά τινας ἐν τῇ xatà Ῥωσσὸν παροιχίᾳ προφάσει τῆς εἰρημένης γραφῆς εἰς ἑτεροδόξους διδασχαλίας ἀποχείλαντας. ᾿Αφ᾽ ἧς (entendez ἀφ᾽ οὗ, sav. λόγου) εὔλογον βραχείας παραθέσθαι λέξεις, δι’ ὧν ἣν εἶχε περὶ τοῦ βιδλίου γνώμην προτίθησιν οὕτω γράγων * Ἡμεῖς γὰρ, ἀδελφοί, χαὶ Πέτοον χαὶ τοὺς ἄλλους ἀποστόλους ἀποδεχόμεθα ὡς Χριστόν. Τὰ δὲ ὀνόματι αὐτῶν ψευδεπίγραφα ὡς ἔμπειροι παραιτούμεθα, γινώσχοντες ὅτι τὰ τοιαῦτα οὐ παρελάδομεν. ᾿Εγὼ γὰρ γενόμενος παρ᾽ ὑμῖν ὑπενόουν τοὺς πάντας (les chrétiens de Rhossus) ὀρθῇ πίστει προσφέρεσθαι * χαὶ μὴ διελθὼν τὸ ὑπ᾽ αὐτῶν προφερόμενον ὀνόματι Πέτρου εὐαγγέλιον, εἶπον ὅτι " εἰ τοῦτό ἐστι μόνον τὸ δοχοῦν ὑμῖν παρέχειν μικροψυχίαν, ἀναγινωσχέσθω. Νῦν δὲ uañov ὅτ: αἱρέσει τινὶ ὁ νοῦς αὐτῶν ἐνεφώλευεν ἐκ τῶν λεχθέντων μοι, σπουδάσω πάλιν γενέσθαι πρὸς ὑμᾶς, ὥστε, ἀδελφοί, προσδοχᾶτέ με ἐν τάχει. Ἡμεῖς δὲ, ἀδελφοί, καταλαθόμενοι (χατελάδομεν (ἢ ὁποίας Ἦν αἱρέσεως ὃ Μαρκιανός " καὶ [ὡς ] ἑαυτῷ ἠναντιοῦτο μὴ νοῶν ἃ ἐλάλει, μαθήσεσθε ἐξ ὧν ὑμῖν ἐγράφη. ᾿Ἐδυνήθημεν γὰρ, παρ᾽ ἄλλων τῶν ἀσχησάντων αὐτὸ τοῦτο τὸ εὐαγγέλιον, τουτέστι παρὰ τῶν διαδόχων τῶν χαταρξαμένων αὐτοῦ, οὖς Δοχητὰς χαλοῦμὲν (τὰ γὰρ πλείονα φρονήματα ἐχείνων ἐστὶ τῆς διδασκαλίας), χρησάμενοι: παρ’ αὐτῶν, διελθεῖν καὶ εὑρεῖν τὰ μὲν πλείονα τοῦ ὀρθοῦ λόγου τοῦ Σωτῆρος, τινὰ δὲ προσδιεσταλμένα, ἃ χαὶ ὑπετά. ξαυεν ὑμῖν. Καὶ ταῦτα μὲν τὰ Σεραπίωνος.

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visite qu'il avait faite à ses ouailles, Sérapion, sollicité par les partisans de l'évangile de Pierre, et sans même parcourir cet ouvrage (qu'il ne connaissait par conséquent pas encore), en avait autorisé la lecture !. Mais ayant appris à mieux connaître l’état d'esprit des chrétiens de Rhossus et le caractère du livre contesté, il écrit pour revenir sur sa décision.

Il proteste d'abord qu'il reçoit Pierre et les autres apôtres comme Christ (Mt. 10, 40).

« Mais, ajoute-1l, quant aux écrits mis faussement sous leur nom, nous les rejetons à bon escient, sachant que rien de semblable ne nous a été transmis. » On remarquera que cet argument est purement négatif : Sérapion ne sait rien par tradition de l'évangile de Pierre.

« Nous avons pu, dit-il plus loin, nous adressant aux autres adeptes de ce même évangile, c’està-dire aux héritiers de ceux qui l'ont fabriqué, lesquels nous appelons Docètes (car la plupart des idées sont conformes à leur enseignement), le leur emprunter, le parcourir et trouver que la majeure partie est d'accord avec la droite parole du Sauveur, mais qu'il y a des pres-

4. Sur ce fait extrêmement intéressant pour l'histoire du canon, cf. Harnack, Dogmengeschichte, 1, 2e éd., p. 319; Zahn, Gesch., Ὁ. 148 5.

criptions ajoutées : nous les avons réunies cidessous, pour vous. »

Ce témoignage nous renseigne sur le crédit dont jouissait l'évangile de Pierre à la fin du u° siècle, ainsi que sur son caractère : nous apprenons qu'il était lu non seulement à Rhossus, mais dans d'autres cercles appartenant probablement aussi au voisinage d’Antioche; et que, bien que généralement conforme à l’orthodoxie du u° siècle finissant, il renfermait certaines prescriptions supplémentaires (ou peut-être simplement des additions). Mais ce témoignage ne nous instruit guère sur l'origine de l’ouvrage : Sérapion n'a pas de tradition à son sujet. C'est à cause de son contenu qu’il présume que les auteurs devaient être des Docètes !, parce que « la plupart des idées »

[exprimées dans le livre; remarquez la réserve contenue dans ce « la plupart »] lui ont

1. Nous rapportons en effet οὖς δοχττὰς χαλοῦμεν à χαταρξαμένων. Mais même si l'on rapporte ces mots à διαδόχων (Zahn, L. c., et Neue Kirchl. Zeit., IV, 2,p. 145), notre conclusion générale subsiste : Sérapion aurait emprunté l'évangile à des Docètes et présumerait, d'après le contenu du livre, que ce sont les ancêtres de ces Docètes, c'est-à-dire, sans doute, des hérétiques comme eux, qui l'ont fabriqué. La place de la parenthèse τὰ γὰρ πλείονα x. τ. À. immédiatement après οὖς δοχητὰς χαλ. nous paraît plus favorable à la première explication.

IDENTITÉ DU FRAGMENT ὦ 53

paru « conformes à leur enseignement » [des Docètes|. Il affirme, il est vrai, que les gens à qui il ἃ emprunté l'évangile de Pierre sont les héritiers ou les successeurs des auteurs de cet évangile, et l'on pourrait être tenté d’en conclure que ces auteurs appartenaient à la génération précédente; mais d'où Sérapion saurait-il l’époque où ils ont vécu, lui qui en est réduit à des conjectures sur leur attitude religieuse 1?

Étaient-ils même Docètes? Les Docètes formaient une secte qui paraît avoir eu un cercle doctrinal assez arrêté : Hippolyte (VIII, 8-11) leur prête un système qui rappelle celui des Simoniens et des Naasséniens avec des traits basilidiens et valentiniens. Clément d'Alexandrie fait remonter la secte à un certain Julius Cassianus, précédemment Valentinien (Strom.

IIT, 91). Est-il vraisemblable que, s'ils avaient été les auteurs de cet évangile, les Docètes l’auraient fait en général conforme à l'orthodoxie catholique? Sérapion n'ose même pas affirmer qu’il soit de tout point conforme à leur doctrine. Le docétisme en christologie est une maladie commune à presque tout le christia-

1. Sérapion a sans doute voulu dire simplement que ceux qui lui ont prêté l'évangile de Pierre avaient hérité des Docètes cet évangile même,

54 e ÉVANGILE DE PIERRE

nisme du τι" siècle, tant catholique que gnostique.

Le trait cité par Origène peut à peine être appelé du docétisme : on croyait communément alors exalter Jésus en niant ou en mettant dans l'ombre les liens de parenté qui l’unissaient à sa famille terrestre, en dehors de Marie. C'est par Marie que le Protévangile de Jacques, Justin, Irénée, Tertullien font descendre le Christ de David. Le Protévangile de Jacques et Clément d'Alexandrie affirment non seulement que les frères de Jésus n'étaient pas fils de Marie, mais que celle-ci resta vierge post partum. C’est peutêtre pour un motif analogue que Jacques, dans Vépitre qui porte son nom, n'est pas désigné par son titre de frère du Seigneur.

L'ancien évangile de Pierre a pu dépasser la mesure de docétisme tolérée généralement, mais ne devait pas émaner de la secte à laquelle on réservait plus spécialement le nom de Docètes.

L’évangile de Pierre récemment découvert répond bien à ce signalement. Il renferme certains traits qui rappellent les doctrines et les tendances des Docètes.

Le cri suprême mis dans la bouche du Cru-

cifié, par exemple, pourrait recevoir une interprétation gnostique : « Ma puissance, [ma] puissance, tu m'as abandonné? » C’est une nouvelle traduction du Eli, Eli, lema sabachthani (Mt. 27, 46) : grammaticalement, elle s'explique sans peine, soit que notre traducteur aitsongé au mot kel qui, en hébreu, signifie « ma force », soit qu'il ait pensé au sens étymologique du mot Εἰ (Dieu fort), que Justin interprète également par δύναμις. Aquila, d'après Eusèbe, traduisait dans le passage parallèle, Ps. 22, 2, le mot Eli, par ἰσχυρέ μου, « mon fort ». Et Eusèbe ajoute que le sens véritable de ces mots est ἰσχύς μου « ma force » (Dem. év., X, 8, p. 494) *. Maintenant, pourquoi l’auteur de l’évangile de Pierre a-t-il préféré cette traduction ? Par cette dynamis, entendait-il désigner le Christ supérieur, le Christ véritable ? Les Docètes enseignaient (Hippol. VIII, 10) que le

ἃ, Dans la transcription de Mt., ἡλεί (d'après Lachm. Tisch.) porte un esprit rude. Du reste, notre auteur a pu connaître les paroles de Jésus par la tradition orale ; or, dans la prononciation galiléenne, les gutturales se confondaient (cf. Buxt., Lex. Talm., p. 452. 2417; Lightf., Centur. Chorogr., p. 151 55; Wetst. sur Mt. 26, 73 ; Keim I, p. 310). Cette observation m'a été suggérée par M. Clermont-Ganneau.

2. Quant au mot lema, en araméen, c'est une simple particule interrogative : le traducteur grec pouvait donc l’omettre. Remarque de M. E. Nestle,

Christ avait deux corps, un corps animal qu'il prit dans le sein de Marie, un corps spirituel qu il reçut au baptème ; lorsque l’« Archon » fit crucifier le corps animal, le Christ emporta avec lui le corps spirituel. Et nous savons que d'autres gnostiques, les Valentiniens, avaient retrouvé une doctrine toute semblable dans les dernières paroles du Seigneur ‘. Mais il se peut aussi que l’auteur, blessé dans sa foi par le sens naturel des paroles de Jésus ἡ, ait, sans aucune préoccupation dogmatique, préféré une interprétation qui écartait ce que le passage avait de troublant, et qui a depuis paru exacte à l’orthodoxe Eusèbe*.

L’évangile semble considérer la Loi comme un document valable seulement pour les Juifs : γέγραπται αὐτοῖς (15) : or, les Docètes paraissent avoir rejeté l'Ancien Testament en bloc; l'expression pourtant s’expliquerait aussi dans la bouche de presque tous les gnostiques ct même d'un catholique.

Un autre trait suspect est celui de la croix sor-

1. Ils disaient, d'après Irénée (I, 8, 2) ἐν μὲν τῷ εἰπεῖν * ὃ θεός βου, εἰς τί ἐγκατέλιπές με; μεμηνυχέναι αὐτὸν ὅτι ἀπελείφθη ἀπὸ τοῦ φωτὸς ἣ Σοφία.

2. 1] ne parait avoir songé à y reconnaître la réalisation d'une prophétie messianique : du moins n'emploie-t-il aucune des expressions de Ps. 22, 2 LXX.

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