‹ L'Évangile et l'église [microform]Chapitre 20 sur 55 · Matth. VIII · texte numérisé non relu

Matth. VIII

cile que lui-même n'a pas. La vérité historique est que la pensée d'un état social régulièrement constitué selon les principes évangéliques n'existe pas en dehors de la perspective du prochain royaume des cieux, où il n'y aura plus ni pauvres ni riches, où il ne saurait être question de propriété privée ni de propriété collective, et où la félicité divine est le bien commun de tous. Reste seulement la possibilité de tirer de cet idéal du royaume, comme de celui du renoncement, et du précepte de la charité, telles applications qui conviendront à un état donné de la société humaine. Ne cherchons pas querelle aux Franciscains, sous prétexte que Jésus, en ordonnant aux apôtres de vivre de l'Évangile, ne les a pas autorisés à mendier.

Dans ses rapports avec les pouvoirs constitués, le Sauveur a, nous dit-on, combattu « l'Église politique et les pharisiens » ; il avait une autre attitude envers « l'autorité réelle, celle qui porte l'épée ». « Il reconnaissait à cette autorité un droit positif et ne s'y est jamais dérobé. Même la défense du serment ne doit pas s'entendre de façon à inclure le serment devant

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LE ROYAL ME DES CIEUX

l'autorité ». César a droit dans l'ordre de son pouvoir purement temporel : qu'on lui paie Timpôt. En soi, ce pouvoir, reposant sur la force, n'appartient pas à l'ordre moral. Les disciples de rÉvangile se garderont bien d'exercer cette puissance de domination; ils devront savoir que le premier chez eux n'est que le serviteur de tous. Jésus a-t-il rejeté ou consacré « le droit »? Il semble n'avoir aucune confiance dans la justice humaine, et il exhorte ses disciples à ne pas réclamer (( leur droit », à se laisser battre et voler, sans poursuivre la réparation des torts qu'on leur fait. On en a conclu que l'Évangile était la négation de tous les codes, et du droit civil aussi bien que du droit canonique. M. Harnack pense que Jésus n'a eu en vue que les individus, et qu'il ne songe pas au cas d'ennemis extérieurs, ni à l'autorité publique intéressée à maintenir l'ordre, à sauvegarder l'existence et le bien-être des citoyens, ni h une nation attaquée injustement *.

Une telle lacune dans l'enseignement du Christ ne laisserait pas d'être significative. Mais la façon

dont on interprète les textes manque d'exactitude. Jésus recommande à ses disciples, sans la moindre restriction, d'aimer leurs ennemis et de faire du bien à ceux qui les persécutent, de tendre la joue aux soufflets et d'abandonner la tunique à qui veut prendre le manteau. Ni le persécuteur, ni l'insulteur, ni le voleur n'appartiennent à la société des disciples, et ce n'est pas en prévision de leur conversion possible qu'il est prescrit de les supporter; c'est toujours en vertu de cette suprême indifférence à légard des intérêts humains, qui est le fond k même de l'Évangile. A quoi bon réclamer un droit dans le temps, quand on est si près de la justice éternelle? Le royaume des cieux est pour les persécutés. Qu'importe ce qu'on possède, puisque l'on n'a besoin de rien pour participer au règne de Dieu? C'est dans le même esprit que Jésus traite avec les puissances établies. Il ne conteste pas la légitimité du sacerdoce, mais il sait que l'économie de la Loi va faire place à l'ère messianique. Il n'est pas en révolte contre César, mais il sait que la puissance de Thomme est près de fmir. Il n'a pas à se prononcer sur la valeur d'institutions qui ne subsisteront pas

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dans le royaume des cieux. On suppose fort gratuitement qu'il admettait l'obligation du serment devant les autorités. Quand il a répondu à l'adjuration du grand-prêtre, il ne faisait pas lui-même de serment. Sa manière de considérer tout l'ordre humain et temporel de la société est visiblement inspirée par le sentiment de sa vocation supérieure dans un ordre de choses tout différent, qui doit se substituer à l'organisation passagère et défectueuse , représentée par des hommes injustes, qu'il convient de subir en attendant l'heure de la Providence. Il s'ensuit que l'Évangile ne contient aucune ^ déclaration formelle pour ou contre la constitution de la société humaine dans le temps. La nécessité d'un droit humain n'est pas à déduire de l'Évangile, non plus que le fondement de ce droit; l'une et l'autre existent indépendamment de l'Évangile, qui n'est pas appelé à les créer, et qui peut seulement les influencer de son esprit, puisqu'il se trouve n'être pas appelé davantage à les remplacer. On ne voit pas, d'ailleurs, que l'Évangile se soit adressé seulement « à l'homme intérieur qui reste toujours le même ». L'Evangile de Jésus s'adres-

le royaume des cieux

sait à l'homme tout entier, pour l'arracher aux conditions normales de la vie présente. Cet etfort violent a pu être indispensable pour fonder le christianisme, et des efforts analogues peuvent être nécessaires encore pour rappeler aux hommes que leur intérêt principal est d'ordre supérieur aux biens du temps. Il n'en est pas moins constant, pour l'historien, que l'Evangile a plutôt fait abstraction du droit humain, de l'économie politique et sociale, qu'il n'a eu '< l'intention de les régénérer, si ce n'est par la transformation radicale impliquée dans l'idéal du royaume.

Si l'Évangile, observe-t-on pour finir l, avait eu souci de la science, de l'art et de la civilisation, il se serait enchaîné à une forme particulière de la culture humaine et aurait été ^^\\é^ ensuite dans son développement, comme l'Eglise romaine l'est maintenant, pour s'être liée à la philosophie, à l'organisation politique et à la culture générale du moyen âge. Le progrès intellectuel et la civilisation ne sont pas le tout de l'homme et de l'humanité. Ce qui importe

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premièrement est le progrès moral, que Jésus a eu conscience de préparer et de garantir efficacement en révélant aux hommes la connaissance du vrai Dieu.

Combien la vérité de l'histoire difîère-t-elle ici encore de la théorie qu'on propose avec tant d'ardeur et de conviction ! L'Eglise catholique n'est liée à la science et aux formes politiques du moyen âge que s'il ne lui plaît pas de s'en dégager. Si l'Évangile n'était lié à aucune forme de science et de civilisation, il a été, parla force y des choses, lié au défaut de science et de culture, ce qui n'était pas non plus sans inconvénient. S'il a été plus facile de l'adapter ensuite à différents états de science et de civilisation, il ne lui en est pas moins resté de son origine une sorte de répugnance et de défiance, généralement payées de retour, à l'égard de la civilisation et de la science. L'orthodoxie protestante, fondée sur l'Evangile, est-elle beaucoup moins gênée que l'Église catholique en présence du mouvement moderne? Il est incontestable que le progrès intellectuel et la civilisation ne sont pas le but suprême de la vie ni le bien le plus précieux de l'humanité. Mais l'Evangile n'en

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ignore-t-il pas entièrement la valeur secondaire? Il faudrait se contenter de dire qu'il est le condiment sans lequel science et progrès n'élèvent pas réellement l'homme. S'est-on demandé aussi où l'Évangile aurait pu aboutir s'il n'eût pris contact avec la science grecque? Est-il bien certain que cette alliance n'a aucunement contribué à la conservation de son essence morale ? Gependaut, au point de vue de l'Evangile, la science et la civilisation n'étaient pas des biens accessoires ; ce n'était rien, et ce ne pouvait rien être dans la perspective du royaume. Science et civilisation ont donc aussi leur raison d'être indépendamment de rÉvangile, qui n'est pas destiné à les promouvoir, et qui ne peut les suppléer en ce qu'ils ont de positivement utile et de bienfaisant pour l'humanité. L'indépendance de l'Évangile à l'égard des choses de l'intelligence n'est qu'une hypothèse théorique. Dans la réalité de l'histoire, et chez tous ceux qui ont cru ou qui croient, la foi évangélique se teint de l'ignorance ou de la science relatives de ses adeptes.

Quant à la révolution morale que le Christ aurait voulu opérer dans le monde, on ne doit

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pas se lasser de répéter que Jésus ne l'a pas conçue en dehors du royaume prêt à venir, et qu'il ne l'a point présentée comme une œuvre de lent progrès. La parabole des Ouvriers de la vigne et celle des Talents, que l'on cite pour montrer comment le royaume s'étend sur la terre, n'ont pas cette signification allégorique : la première signifie que le royaume sera donné à ceux qui seront arrivés sur le tard à la foi et à la pratique du bien, tout comme à ceux qui auront appliqué toute leur vie au devoir; la seconde fait entendre que le royaume n'appartiendra qu'à ceux dont l'existence aura été féconde en fruits de vertu ; les deux se complètent l'une l'autre, mais elles supposent également le royaume à venir, sans l'anticiper dans la vie présente K Enfin ce n'est pas précisément par la connaissance de Dieu que le Christ entend sauver les hommes ; s'adressant aux Juifs, il suppose Dieu connu et ne prétend pas même le leur faire connaître sous un nouvel aspect. Le message de Jésus se renferme dans l'annonce du royaume prochain et l'exhortation à la péni-

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