‹ L'Évangile et l'église [microform]Chapitre 24 sur 55 · LI · texte numérisé non relu

LI

LE FILS DE DIEU

avec une préférence marquée, le nom de Père ^ ; à l'éloge de la Sagesse correspond la déclaration concernant la connaissance réciproque du Père et du Fils; Tappel du Christ aux petits et à ceux qui peinent en ce monde semble s'inspirer de l'invitation que la Sagesse adresse aux ignorants, dans la dernière partie de la prière de Ben-Sira. Ces affinités ne sont pas fortuites, et comme il est malaisé d'admettre que Jésus, dans une oraison ou un discours tout spontanés, ait voulu imiter l'Ecclésiastique ; comme la pièce entière accuse un rythme assez analogue à celui des cantiques reproduits dans les premiers chapitres de Luc; comme on trouve un autre passage, en Matthieu, où le Christ paraît avoir été identifié à la Sagesse divine^, il est assez probable que, nonobstant sa présence dans deux Evangiles, le morceau où se trouve le texte allégué par M. Harnack y^ est, au moins dans sa forme actuelle, un produit de la tradition chrétienne des premiers temps.

1. Cf. EccLi. Li, 10 (en lisant : <( le Seigneur mon Père », et non « le Seigneur, père de mon Seigneur »).

2. Cf. Matth. XXIII, 34-36 (passage attribué à la Sagesse, dans Luc, xi. 49-51).

C'est toujours un témoignage considérable en x ce qui concerne l'évolution de la christologie au premier âge de l'Église, mais un critique ne devrait l'utiliser qu'avec la plus grande réserve, quand il s'agit de fixer l'idée que le Christ enseignant a pu donner de sa personne, de sa filiation divine et de sa mission.

Ainsi donc le texte sur lequel M. Harnack a fondé sa théorie du Fils de Dieu n'est pas plus indiscutable et ne favorise pas plus sa thèse que celui où il trouve définie la notion du royaume de Dieu dans le cœur de l'homme. Pas plus que celle du royaume, l'idée évangélique du Fils de Dieu n'est une notion psycho- > logique, signifiant un rapport de l'âme avec Dieu. Rien absolument ne prouve, et même le texte cité ne dit pas que Jésus soit devenu Fils parce qu'il aurait le premier connu Dieu comme père. Le rédacteur évangélique n'entend nullement signifier que Dieu n'était pas connu comme père avant la venue de Jésus; il veut dire^ et il dit très clairement, que le Christ, le Fils, est seul à connaître parfaitement Dieu, le Père, et cela parce qu'il est Fils, tout comme le Père, Dieu, est seul à connaître par-

•J^ %éé-

S»W«K^'^*WP>^>*'^'^9*«t"?^W«KStI**. a

faitement le Christ son Fils, et cela parce qu'il est le Père, parce qu'il est Dieu. Le fond de la pensée est le même que dans le passage de Jean ^ : « Nul n'a jamais vu Dieu ;le Fils unique, qui est dans le sein du Père, l'a révélé. » La connaissance propre du Fils a pour objet Dieu comme tel, et elle ne concerne pas uniquement la bonté de Dieu, comme si les auditeurs de Jésus avaient eu besoin qu'on leur apprît que Dieu était leur père. Une pareille idée est aussi étrangère aux évangélistes qu'elle Ta été au Sauveur lui-même. C'est une explication artificielle et superficielle de la filiation divine de Jésus.

Le problème de la conscience messianique est à résoudre par d'autres moyens, et sans renvoyer à l'arrière-plan l'idée du Messie. Il est tout à fait curieux de voir comment certains théologiens protestants sont embarrassés de cette notion « juive », qu'ils élimineraient volontiers^ de l'Évangile de Jésus et attribueraient à la tradition apostolique, pour se faire un Christ selon leur cœur. Quelques-uns ont déjà soutenu que

LE FILS LE DIEU

le Sauveur lui-même ne s'était pas cru Messie, et que la foi des disciples à la résurrection l'avait rendu tel dans leur esprit et pour la tradition ultérieure. M. Harnack ne va pas si loin. Son Christ, le Fils révélateur de la bonté divine, a l'air de prendre la qualité de Messie comme une sorte de costume ou de déguisement dont il a besoin pour traiter avec les Juifs ; mais la conscience d'être Fils de Dieu aurait précédé en ' lui la conscience d'être le Messie. Il faudrait voir seulement sur quelle base historique repose ce dédoublement, et si ce ne serait pas une pure hypothèse. Deux questions inégalement claires, ou inégalement obscures, sont ici à distinguer : celle de ce que Jésus croyait être et a déclaré qu'il était ; celle du travail intérieur qui l'avait amené à cette conclusion. Sur le premier point, la discussion critique des sources évangéliques peut fournir des indications suiTisamment certaines. Sur le second, on ne peut faire que des conjectures, d'après ce que l'on sait du premier.

Ce n'est pas sans quelque apparence de raison que l'on a pu contester que Jésus se soit luimême regardé comme Messie. Avec Vid-v^e con-

A. LoisY. *

^BÊÊmmgÊÊ

1(tsBi«e:;e*WîW»»*»*»S5W''«^

LE FILS DE DIEU

fuse que Ton avait et que l'on a souvent encore du rovaume céleste, on n avait et Ton n'a qu'une idée aussi vague du Messie ; et comme on a cru sortir des contradictions que l'on trouvait à ridée du royaume, en niant ce qu'elle a de moins satisfaisant pour l'esprit moderne, à savoir son caractère eschatolo^^ique, on a pensé également échapper aux difficultés que présente l'idée messianique, en la supprimant ou en la subordonnant entièrement à l'idée que l'on se faisait du Fils de Dieu. Le témoignage évangélique paraît, en effet, assez déconcertant. La préoccupation qu'ont les narrateurs de prouver que Jésus était le Messie, invite tout d'abord le critique à chercher si le point de vue des évangélistes est entièrement conforme à la réalité. En T' beaucoup de détails, l'intérêt apologétique ou simplement didactique a influencé la rédaction des discours et des faits. Mais cette tendance toute naturelle ne serait pas suspecte si l'attitude même que les récits prêtent au Sauveur ne semblait d'abord inexplicable. Jésus ne s'avouait pas Messie dans sa prédication ; il faisait taire les possédés qui le proclamaient Fils de Dieu ; aussi bien le peuple ne s'avisait-il pas qu'il pût

avoir cette mission ; l'on faisait à son sujet les hypothèses les plus extravagantes S sans soupçonner la vérité ; les disciples seulspensèrent qu'il était le Christ, et Unirent par le déclarer, dans une circonstance particulière, par la bouche de Simon ; le Maître leur défendit d'en parler à d'autres, si bien qu'il faut aller jusqu'à la fm de sa carrière, et l'on peut dire à son dernier jour, pour trouver l'aveu public de sa dignité ; il est vrai que, depuis la confession de Simon-Pierre, Jésus est censé avoir entretenu plusieurs fois ses disciples du sort qui l'attendait en tant que Messie ; mais l'énoncé général de ces discours, où n'apparaît aucune sentence formellement retenue comme parole du Seigneur, étant calqué sur les faits accomplis et sur le thème de la prédication chrétienne primitive, une telle assertion complique la difficulté plutôt qu'elle ne l'éclaircit. Tout ce qui regarde la messianité de Jésus n'appartiendrait-il pas à la tradition, et la prétendue réserve du Sauveur n'aurait-elle pas été un silence absolu, beaucoup plus facile à concevoir que la situation équivoque décrite par les évangélistes ?

Page 1