Thèse à développer
Messieurs,
Pour que vous ayez le moins possible de désillusion, je me permets de vous indiquer immédiatement l'idée que je veux développer devant vous et qui n'est peutêtre pas celle que vous faisait prévoir le titre de cette conférence.
Quand un homme, qui a consacré toute sa vie à l'étude particulière d'une science, a le très grand honneur d'être autorisé à parler devant une assemblée comme celle-ci, sous la présidence d'un savant éminent dont est justement fière l'Université de Bordeaux, on doit s'attendre à voir le conférencier exalter et développer l'importance et l'utilité de cette science et on ne redoute qu'une chose, c'est qu'il en exagère le rôle et la valeur.
Quand en particulier l'assemblée est, comme la vôtre, de celles qui agitent et approfondissent, avec le plus de succès et le plus de compétence, tous les graves et difficiles problèmes de la sociologie et quand le conférencier est un médecin, c'est-à-dire un biologiste et un hygiéniste, on prévoit que la conférence n'aura d'autre
but que de démontrer le rôle immense de la médecine, de ses lois et de ses applications, dans la sociologie ; — et chacun, suivant son opinion personnelle, espère ou redoute le voir démontrer une conclusion comme celleci : hors de la médecine, de la biologie et de l'hygiène, hors de la science en général, il n'y a pas de sociologie ; la sociologie sera exclusivement scientifique ou elle ne sera pas ; la vie et le bonheur d'un peuple dépendent de la manière dont il obéit aux conseils des savants et aux prescriptions des médecins ; une saine sociologie ne peut être basée que sur les lois de la biologie générale.
Je crois plus loyal de le dire immédiatement : ceux qui s'attendent à un essai de démonstration de cette proposition seront absolument déçus.
Loin d'exagérer devant vous l'importance du rôle de l'hygiène, de la médecine, de la biologie, de la science en général, dans l'édification d'une saine sociologie, j'essaierai au contraire de vous démontrer les limites de ce rôle, ïinsufjisance de la biologie et de la science en général pour baser et permettre de construire la sociologie.
Pour résoudre la question sociale et pour acheminer la société vers l'organisation la mieux comprise pour le bonheur de tous, je crois qu'il ne suffît pas d'enseigner la médecine, de répandre et d'appliquer les lois de l'hygiène ; il ne suffît pas que tous possèdent et appliquent les prescriptions des médecins.
Dans la cité, exclusivement dirigée par l'intelligence et la science, il n'y aurait que batailles, guerres, oppression des malingres, des souffreteux par les surhommes athlétiques, qui préserveraient leur belle et utile santé en tyrannisant et en sacrifiant le plus rapidement
possible tous les obstacles à répanouissement de leur pleine vie.
Je voudrais donc combattre de mon mieux l'exagération du rôle de l'hygiène, de la médecine et de la science dans l'organisation d'une société idéale, comme celle que vous rêvez et pour la réalisation de laquelle vous déployez, tous, tant de talent, de travail et de féconde activité.
2. — Ma thèse ne diminue pas la valeur de la science ; au contraire.
Remarquez qu'en soutenant cette thèse je ne me montre pas injuste et ingrat pour cette science, dans laquelle et de laquelle j'ai vécu toute ma vie.
Je crois au contraire défendre vraiment la cause de la science elle-même en rappelant ainsi ses limites, bien mieux que ceux qui promettent en son nom des merveilles qu'ils savent hors de sa compétence et de sa portée.
Vous vous rappelez que, quand les Gracques essayèrent ce qui est resté la plus belle tentative de socialisme légal et pratique avant la prédication de l'Evangile, leurs adversaires ne purent les vaincre qu'en suscitant un autre tribun, qui, à chaque proposition libérale et démocratique des fils de Cornélie, répondait par une proposition beaucoup plus avancée et ultradémocratique, montrant ainsi aux sociologues et aux socialistes de tous les temps qu'ils n'ont pas de pire ennemi que les surenchérisseurs.
De même, la science peut se charger de ses vrais ennemis et se défendre contre eux. Mais elle a tout à craindre de ses faux amis qui, consciemment ou non,
exagèrent ridiculement son rôle et surenchérissent constamment sur les espérances qu'elle fait naître.
Si certains ont pu, avec Brunetière, parler de faillite ou même de banqueroute de la science, c'est uniquement parce que beaucoup, avec Berthelot, voulaient extraire de la science et lui faire donner ce qu'elle ne contient pas, ce qu'elle est incapable de fournir et ce qu'en réalité elle n'a jamais promis de donner.
La vraie science n'a à redouter que les flatteurs qui la dénaturent par leurs hyperboles.
Dans une société bien organisée, le rendement social d'un citoyen est au maximum, quand ce citoyen est à sa place, y reste, y travaille suivant ses aptitudes et ses capacités et ne sort pas de la spécialité dans laquelle il excelle.
Cette formule s'applique aux savants, aux biologistes et aux hygiénistes, comme aux autres : comme les autres, ils rendront le maximum de services à leurs concitoyens en restant à leur place, en ne forçant pas leur talent et en ne cherchant pas à envahir les territoires voisins.
Ainsi compris et réduit, leur rôle reste d'ailleurs très grand, très beau et très nécessaire dans toute société bien organisée.
3. — Importance de la biologie et de l'hygiène en sociologie.
Car vous pensez bien que c'est là le premier point de mon développement, — il faut d'abord proclamer en quelques mots l'importance vraie de l'hygiène sociale et de la médecine sociale.
Le but d'une bonne organisation sociale est évidem-
ment d'étendre, le plus possible et dans tous les sens, la vie de tous les individus : en longueur, en activité, en fécondité et en satisfactions.
Dans la poursuite de ce but on voit immédiatement l'utilité qu'il y a, à prévenir , le mieux et le plus possible, la maladie, à en préserver un nombre croissant de citoyens. Or, c'est là l'objet même de l'hygiène, art d'application scientifique qui existe depuis longtemps, mais dent il faut bien dire qu'elle a fait depuis un siècle d'incommensurables progrès.
On exagérerait si on disait que Pasteur a créé l'hygiène sociale scientifique, puisque la vaccine avait été découverte par Jenner à la fin du xviii^ siècle et que la médecine de tous les temps s'est efforcée de faire isoler les contagieux. Mais cette préservation des maladies transmissibles était plus théorique que pratique, quand notre grand Pasteur apporta, comme on l'a dit, dans cette question « les idées, tranquillement et innocemment révolutionnaires qui sont le fond de son œuvre. Tant qu'il n'a étudié que la levure de bière, comme dit Duclaux, il n'a fait que révolutionner la brasserie. Mais, quand il a touché aux germes pathogènes, la maladie joue un tel rôle dans le monde que c'est l'humanité tout entière qui a été remuée de fond en comble par le revirement d'idées sorti de ses découvertes ».
Et, depuis lors, en effet, on a bien précisé le rôle de l'air et surtout de l'eau dans la propagation des germes de maladie ; de là, des règles pour la construction et la disposition des habitations, pour la captation et la distribution de l'eau potable, pour la construction et la surveillance des égouts, règles, dont toute société bien organisée ne peut plus se passer.
Un des meilleurs effets de ce progrès scientifique a été certainement, non seulement de préciser et de compléter les prescriptions hygiéniques, mais encore et surtout de les démocratiser, de les répandre, de les socialiser.
Les riches n'ont pas attendu les découvertes de Pasteur pour se loger hygiéniquement, se nourrir confortablement et se garantir le mieux possible des maladies contagieuses. Mais la science contemporaine a rendu plus accessibles à l'ouvrier l'habitation salubre, l'alimentation saine et bien réglée ; elle lui a appris la force qu'il peut tirer du vin-aliment, pris en quantité modérée, et le danger que lui fait courir V alcool-poison — l'alcool qui non seulement fait le lit de la tuberculose, mais, encore est l'instigateur et l'introducteur de toutes les déchéances précoces.
De plus, la science, toujours à elle seule, a montré aux riches, déjà soucieux de leur propre santé, que le pauvre devient, quand il est malade, un danger pour tout le monde ; que c'est donc son intérêt, à lui riche, son intérêt égoïste bien compris, de diminuer le plus possible la maladie du pauvre, d'aider l'ouvrier dans la lutte contre les maladies sociales et les maladies transmissibles.
Et ainsi les dirigeants de la société se sont intéressés à répandre l'hygiène professionnelle, l'hygiène individuelle, l'hygiène famihale — dans ces classes laborieuses et ouvrières, qui constituent la véritable base de la société et qui jusqu'ici paraissaient si rebelles à Tinvasion de l'hygiène — soit par ignorance, soit par impuissance matérielle à l'appliquer.
Sans sortir du terrain utilitaire, la société a compris qu'elle doit s'intéresser davantage à la santé de l'ouvrier, non seulement pour diminuer les dangers de dissémination sociale de la maladie, mais encore pour accroître
au maximum le rendement social de tous : plus on sauvera d'enfants du premier âge, plus on surveillera l'éducation physique et l'éducation corporelle de Tadolescent, — plus on accroîtra le nombre des ouvriers utiles, des soldats vaillants, plus on développera la vie de la société entière et on augmentera sa fécondité, en même temps le bien-être de chacun.
Je n'ai pas besoin d'insister davantage : vous voyez combien les progrès de la biologie et de l'hygiène (qui en est l'application) ont accru l'importance de la science dans l'édification de la sociologie. Il est donc impossible de concevoir aujourd'hui une sociologie qui ne s'appuierait pas su ries sciences biologiques. Il ne peut pas y avoir de sociologie sans biologie. La biologie est la condition nécessaire de la sociologie.
En est-elle aussi la condition suffisante ? c'est-à-dire la biologie et la science en général suffisent-elles pour édifier la sociologie ?
Je ne le crois pas. Je crois qu'avec la biologie il faut autre chose pour faire la sociologie.
Voilà le second point que je voudrais maintenant développer.
Je serai obligé de m'arrêter un peu plus longuement sur cette seconde proposition, parce qu'elle est moins universellement admise que la précédente et que, hors de cette enceinte tout au moins, elle est vivement discutée et violemment combattue.
4. •— Dans une sociologie basée sur la seule science il n'y aurait ni devoir ni obligation,.
Je suppose une société réalisant le rêve des hommes qui pensent que la science — j'entends la science posi-
tive au sens d'Auguste Comte, dans l'espèce la biologie — que la science suffit à une organisation sociale parfaite ; et, pour ne pas diminuer les atouts de mes adversaires, je suppose que la biologie a fait de nouveaux et très grands progrès et a définitivement résolu tous les problèmes, dont elle a aujourd'hui entrevu et commencé la solution.
Les lois de l'hygiène sociale sont donc bien précises, bien nettes. Quels moyens la société, que nous rêvons, aura-t-elle pour les faire exécuter, pour en faire bénéficier tous ceux qui auront le bonheur de vivre à cet âge d'or de la science ?
Avec une autorité désormais indiscutée, la société présentera et fera connaître, à tous, les dernières acquisitions de la science définitive. Elle dira à chacun : voilà ce que la science déclare le mieux. — Malheureusement , il lui sera impossible d'ajouter : Voilà donc ce que vous devez faire.
Si cette société essayait de donner des ordres au nom de la science, chacun pourrait s'insurger et dire : au nom de quel droit voulez-vous m'obliger à faire telle ou telle chose ?
Vous me dites, au nom d'une science certaine, que, si je bois tous les jours mon apéritif et mon petit verre, je risque de raccourcir ma vie; je ne le conteste pas ; mais il me plaît, à moi, de jouir un peu plus et de vivre moins longtemps, pourvu que ce soit plus gaiement.
Pourquoi n'aurais-j e pas le droit de me suicider, comme les lycéens dont Maurice Barrés a si finement analysé la triste psychologie ?
La société, qui ne parle qu'au nom de la science, ne peut rien répondre à des raisonnements de ce genre.
La science indique nettement ce qui est dans mon
intérêt ; mais elle ne peut absolument pas m'indiquerce qui est mon devoir, ni même s'il y a un devoir. La science est amorale ; elle ignore et ne peut pas donner la notion de devoir et d'obligation morale.
Comme je l'ai dit ailleurs en citant le livre d'Albert Bayet sur la morale scientifique, la science observe « ce qui est » ; de ce « spectacle » il lui est impossible de « déduire la formule de ce qui doit être » ; de même qu'un « astronome observe le cours que suivent les astres », mais ne peut pas trouver dans ses observations le droit « de blâmer ou d'approuver ces astres ».
Et le même auteur, qui est notre adversaire absolu sur le terrain religieux, Albert Bayet conclut : « Quand la science conseille d'employer certaines machines agricoles ou de faire bouillir son eau avant de la boire, elle donne un renseignement et un conseil utiles ; mais elle ne donne en rien un ordre qui entraîne l'idée d'obligation et de devoir. »
Voilà qui est clair.