Il n'y aurait que des conflits d'intérêts
Supposons cependant cette première difficulté vaincue ; les hommes se laissent convaincre par la science qui leur dit, dans chaque cas : voilà ce que tu dois faire dans ton intérêt. Chacun suit cette injonction et se préoccupe scientifiquement de son propre intérêt.
Immédiatement une nouvelle difficulté surgit, plus grave que la précédente : à tous moments et dès le début de l'apphcation de ces principes, les intérêts individuels se heurteront mutuellement les uns aux autres; le conflit sera permanent, et la société, perpétuellement troublée et tiraillée.
Mon intérêt, à moi qui me porte bien, c'est de supprimer le malade dangereux, de ne plus acheter de pain chez un boulanger dont un enfant a la scarlatine ; dans mon intérêt, je devrai agir comme les hôteliers d'Espagne agissaient avec le pauvre Chopin vogageant avec George Sand : nous repousserons de partout les malheureux tuberculeux...
Dans cette société que dirige la seule considération de l'intérêt individuel, ce ne serait que bataille, méfiance, exclusion. La moitié valide de l'humanité, si elle n'ose pas supprimer violemment l'autre moitié moins valide, l'enfermera dans des léproseries où personne ne les soignera, puisqu'il n'y aura naturellement plus d'ordre religieux dans cet heureux pays.
6. — L'intérêt général ou de l'espèce ne peut créer l'obligation.
Mais, répondra-t-on et avec raison, la science, à elle toute seule, peut donner à la société idéale que nous rêvons, un objectif plus élevé que l'intérêt individuel : en sociologie scientifique on propose aux hommes de s'inspirer constamment, non de leur intérêt individuel, mais de l'intérêt général.
On peut en effet dire que, déjà au point de vue purement biologique, l'homme est un animal sociable, il a une famille ; les familles se groupent en nations et forment une patrie ; enfin, tous les hommes appartiennent à la même espèce : la science, arrivée à son apogée, indiquera à chaque homme ce que, dans chaque cas particulier, il doit faire dans l'intérêt de la famille, dans l'intérêt de la patrie, dans l'intérêt de l'espèce.
Mais ici, bien plus encore que tout à Theure, surgit la
même difficulté : Comment et au nom de quoi, la science pourra-t-elle imposer Texécution de ce qu'elle édicté comme le plus avantageux ; et, quand il y aura des conflits entre tous les intérêts individuels, familiaux, nationaux, humains, comment et au nom de quoi pourra-t-elle dire à l'homme : Voilà ton devoir, voilà ce que tu es obligé de faire ?
Je l'ai déjà dit, il est absolument interdit à une société, qui parle au nom de la seule science, de prononner les mots devoir et obligation. Et alors, c'est l'insurrection régulière et générale, c'est le désordre en permanence.
Je ne veux pas sacrifier mon intérêt personnel à celui de la nation. De quel droit m'obligera- t-on à faire un service militaire, qui expose ma santé et ma vie, pour le bien et la garantie des autres? Vous voulez que je considère l'intérêt de l'espèce : pourquoi alors ne jetterais-je pas à l'Eurotas les enfants malingres qui coûtent à mon ménage et ne seront d'aucun profit pour la société ? pourquoi ne répudierais-je pas mon conjoint dès que la maladie le rend producteur moins fécond et ne le remplacerais-je pas par un semeur plus vigoureux ? pourquoi ne ferais- je pas violemment disparaître les parents infirmes, les vieillards inutiles, qui mangent et consomment sans rien rapporter? pourquoi, en un mot, ne pas supprimer le plus tôt possible tous ceux qui ne sont d'aucune utilité, et à plus forte raison tous ceux qui sont un danger, pour les individus, la famille, la nation ou l'espèce ?
Voilà le langage que chacun pourra tenir, les principes que chacun pourra appliquer, dans cette société future, exclusivement régie par une sociologie scientifique.