‹ L'Évangile et les ÉvangilesChapitre 119 sur 177 · Epiître aux Romains, XII, 11. s 3. Ibid, XIV · texte numérisé non relu

Epiître aux Romains, XII, 11. s 3. Ibid, XIV

+hub L'ÉVANGILE SELON SAINT LUC 199

L’œil de Paul a aperçu hors de son peuple un idéal d'homme plus charmant et plus complet. Quand il écrit à ses disciples : tout ce qui est vrai, tout ce qui est vénérable, tout ce qui est juste, tout ce qui est aimable, tout ce qui est plaisant, toute vertu: et toute chose louable, soient vos préoccupations !; ce chefd'œuvre humain — et divin tout ensemble — quil rêve, ce n’est assurément pas Îsraël qui Jui.en a fourni les traits ? ». Ce ne sont pas non . plus les livres de la Grèce. Si Paul a pu à l’occasion agrémenter son enseignement d’un vers d'Aratos, de Ménandre, d’'Epiménide, les œuvres des philosophes, des poètes ou des rhéteurs ne semblent pas avoir marqué d’une empreinte profonde le pharisien, disciple de Gamalel. Son idéal, Paul la conçu au contact . de la réalité concrète et vivante, et on peut penser qu’en le dessinant, il songeait à quelques-uns de ses disciples immédiats, et parmi eux à Luc, le médecin aimable et bien-aimé.

Saint Luc, en effet, est bien le premier et l’un - des plus admirables représentants de ce que lon a nommé l’humanisme chrétien; en lui, comme chez les Pères du 1v° siècle, saint Grégoire de Nysse, saint Basile, saint Grégoire f. Epiître aux Phulippiens, IV, 8,

2. Dans Christus, Manuel d'Histoire des Religions, 5e édit., Paris, 1928, p. 1043-1044,

de Nazianze, saint Jean Chrys0s10 0 Ja

Grèce a fait la paix avec le Christ, et de leur

union est résulté le type du chrétien grec, »

très civilisé, admirablement équilibré, large-

ment ouvert à tout ce qui est humain, sans

exclure la pointe d° héroïsme, lorsque le chose en vaut la peine.

A juger l’ouvrier d’après son œuvre, ce sont là des qualités qui devaient briller en saint Luc. Le troisième Evangile et les Actes : sont de beaux récits, qui se déroulent en un harmonieux équilibre.Sans saillir par arêtes : vives, une habile composition a groupé les matériaux, discours et miracles. Voulant écrire l’histoire du salut apporté au monde par Jésus-Christ, dispensé après sa résurrection par les Apôtres, saint Luc a fait de Jérusalem, la cité sainte où se consomme.

le sacrifice hbérateur, le point central de cette histoire. Si la clarté de la comparaison pouvait excuser son semblant de pédantisme, on

oserait dire qu'avec Jérusalem comme centre, un double mouvement, centripète dans l'Évangile, centrifuge dans les Actes, anime la narration. Dans l'Évangile, l’histoire de la vie publique de Jésus se développe sous forme d’une marche ascendante vers Jérusalem : de:

Nazareth, la Bonne Nouvelle gagne progressi-

vément Capharnaüm et les régions qui avoisinént le lac de Génésareth, puis la Samarie, la Pérée et la Judée, et enfin la vie du Christ culmine à Jérusalem dans les grands mystères dé la Passion, de la Résurrection et de l’Ascension. Dans les Actes, l’utilisation des sources est guidée par le même genre de composition géographique, conformément à la parole du Christ : « Vous serez mes témoins dans Jérusalem et dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terret.» De la ville sainte, berceau de l'Église naissante, le salut rayonne par ondes successives sur la Judée, la Samarie, la Galilée, sur les païens de. Césarée et d’Antioche, puis est porté par saint Paul à travers les principales provinces dü monde gréco-romain, pour atteindre enfin Rome, le cœur même de l'empire.

Il faut avoir présente à l’esprit la méthode suivie par saint Luc pour comprendre l’omussion de faits que le troisième évangéliste aurait pu emprunter à ses prédécesseurs, Matthieu et Marc. Ainsi dans le récit de la Résurrection, saint Luc ne mentionne que les apparitions de Jésus à Jérusalem et se tait sur celles de Galilée : arrivé au point culminant de la carrière terrestre du Christ, il évite toute

4x Actes, I, 8.

« digression », afin de montrer l’histoire de. l'Église en continuation de l’histoire évangélique, la seconde commençant là où la première avait fini. Le silence sur les apparitions de Gallée s’explique, non par l'ignorance, .

mais par des motifs de composition littéraire, et l’on voit combien la critique radicale méconnaît la méthode de saint Luc, quand elle oppose comme irréductibles la tradition galiléenne (Matthieu et Marc) et la tradition hiérosolymitaine (Luc). — Il ne paraît pas

improbable de chercher une explication analogue de l’omission, dans le troisième évan- … gile, du voyage de Jésus au pays de Tyr et de Sidon. Saint Luc a pu vouloir éviter une di:

gression qui l’écartait de son plan et s’en tenir strictement à une composition qui progressivement rapprochait Jésus de Jérusalem.s

Dans cette composition, équilibrée sans être rigide, se déploie un rare talent, et si cle style, c’est l’homme », la plasticité et la sérénité de l’écrivain laissent deviner une âme d’un très grand charme, très souple et très | fine. « Notre ignorance est telle aujourd’hui, écrivait de son temps Chateaubriand, qu'al y a peut-être des gens de lettres qu seront étonnés d'apprendre que saint Lucestuntrès grand écrivain, dont l’évangile respire le

génie de l’antiquité grecque et hébraïque 1 ».

Renan lui faisait écho, lorsqu'il caractérisait le troisième évangile comme «un beau récit bien suivi, à la fois hébraïque et hellénique ?. » Saint Luc sait prendre tous les styles et tous les tons. Il est sans contredit le plus flexible de tous les écrivains du Nouveau Testament.

Des traits qui semblent s’exclure, distinguent nettement son œuvre de tous les autres écrits néo-testamentaires : connaissance et maîtrise du grec tel qu'il était parlé par les gens cultivés, et d’autre part une couleur hébraïque assez prononcée. Avec un tact exquis, saint Luc sait répandre, par une imitation discrète des Septante, une teinte sémitique sur les récits qui se déroulent en milieu juif, comme dans l’admirable évangile de enfance.

Avec la même sûreté de goût, il s’abstient de rafliner outre mesure des expressions araméennes d’une rudesse caractéristique, se contentant d’enchâsser dans des construc-

tions sémitiques des mots attiques, châtiant

le vocabulaire sans toujours modifier le tour #. Lorsque l’auteur se meut en dehors

4. Chateaubriand, Génie du Christianisme, Ie partie, iv. V : La Bible et Homère, chap. Il.

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