CHAPITRE V
« Les écrits dits johanniques ont été divulgués en Asie par un groupe de croyants qui ont voulu les mettre sous le patronage de l’apôtre Jean. Cet apôtre n’a été pour rien dans la composition de ces écrits ! ». En ces deux phrases, qui veulent avoir le tranchant de l'acier, M. Loisy exécute la tradition chrétienne, qui reconnaît à l’apôtre Jean la patermité du quatrième évangile : à l’origine de cette attribution, il n’y aurait qu’un faux littéraire, dont la tradition postérieure a été la victime et même la complice. Inutile, dès lors, de chercher dans le quatrième évangile un témoignage historique. « L’évangile est, pour le principal, comme une vision, mystique et symbolique, de la manifestation terrestre du
{. À. Loisy, Le Quatrième Evangile, 2e édition refondue, Paris, 1921, p. 38.
ne
: J.-C. au n° siècle après J.-C., la plupart de ceux qui nous sont parvenus, sont anonymes
208 L'ÉVANGILE ET LES PRESS sw
Logos en Jésus- Christ pour le recrutement des Re
enfants de Dieu . »
Qu'en est-il de ces affirmations reienase
Est-il vrai que la tradition de l’origine johan-
nique du quatrième évangile repose sur une erreur, doublée d’une supercherie? Est-il vrai que cet évangile ne puisse être invoqué comme un témoignage authentique, qui vienne enri-
chir notre connaissance de la vie du Christ et.
de son enseignement? La réponse à ces ques-
tions nous conduira à examiner successivement la valeur de la tradition et les caractères ;
du quatrième évangile. |
[. — Le TÉMOIGNAGE DE LA TRADITION
De nos jours, sauf de rares exceptions, Li
auteurs‘ont le souci de signer leurs œuvres.
Les Anciens, surtout les Sémites, étaient beaucoup plus détachés de cette gioue personnelle. Parmi les écrits juifs du r1° siècle avant
ou, — spécialement dans le genre apocalyp-
FA
4 bid, p.39 | -
tique, — apocryphes. Dans ce dernier cas, l’auteur se dissimule derrière quelque grande figure du passé : ainsi pour le Livre d’Hénoch, les Psaumes de Salomon, l’Apocalypse de Baruch, les troisième et quatrième livres d’Esdras. Nos trois prenuers évangélistes, faisant œuvre d'histoire, ne pouvaient avoir recours à ce genre de fiction, mais ils ont gardé l’anonymat. Le quatrième évangile se présente, lui aussi, sans la signature expresse de son auteur. Pourtant l’anonymat est ici assez transparent pour nous permettre d’entrevoir une. personnalité bien définie. L'auteur se donne comme un témoin direct des faits qu’il raconte, mieux encore, comme un des disciples immédiats de Jésus, mieux encore, comme «le disciple que Jésus aimait ».
Cette formule discrète lui permet de résoudre un déhcat problème : concilier l’humilité chrétienne et l'amitié reconnaissante.
L’humihté lui interdit l’ostentation; l'amitié reconnaissante ne peut taire la divine prédilection qui l’a distingué pour toujours parmi les enfants des hommes. À l’exemple du Maître, voilant sa transcendance sous le titre énigmatique de Fils de l’homme, il adopte cette manière impersonnelle, qui met en relief la divine condescendance de Jésus et laisse dans la pénombre sa propre personnalité.
Les traits particuliers rapportés par le quatrième évangile s'accordent avec ce dessein général. Le disciple que Jésus aimait n’apparaît le plus souvent que pour rappeler les tendresses du Maître à son endroit et, très discrètement, la réciprocité de son amour. Qui a lu en entier l’évangile et s’est familiarisé avec l'anonymat systématique de son auteur, le devine sûrement dans le disciple innomé, qui après avoir suivi la prédication du Baptiste, s'attache aux pas de Jésus, en compagnie d'André, sur les bords du Jourdain t. Après ce début quelque peu mystérieux, il ne se mettra distinctement en scène qu'aux derniers chapitres de l’évangile. Il apparaît alors comme . « le disciple que Jésus aimait ? ». C’est sous cette désignation qu’à la veille de la Passion, nous le voyons couché à table auprès de Jésus, la tête à la hauteur de la poitrine du Maîtres. Revenu de la panique provoquée par larrestation du Sauveur à Gethsémani, c’est encore lui, semble-t-il, qu'il faut reconnaître dans . « l’autre disciple », qui avec Pierre suit Jésus jusque dans lintérieur du palais du grandprêtre #. « Le disciple que Jésus aimait » se