I. 27e épître de Jean, 1, 1 sqq
livrent ce qu’il y avait de plus personnel dans Pami disparu. La figure ainsi dessinée peut paraître au premier abord légèrement schématisée, comme les saints des tableaux préraphaéhtes. Mais cette idéalisation, ce choix qui à pris et qui a laissé, n’est que la mise en rehef de la vérité la plus profonde et de la vie la plus intime, hors desquelles les détails copieux restent sans signification, détachés qu'ils sont de leur centre commun.
Saint Jean a suivi cette seconde méthode.
C’est au terme d’une longue vie, qu'il a voulu tracer pour les siècles à venir le portrait de PAmi divin. L’éloignement, loin d’effacer ses souvenirs, ne lui en a révélé que plus nettement les traits décisifs. Car il ne s’agit pas pour saint Jean de faire revivre de menus détails qui ont à peine marqué sur la rétine, mais une doctrine et une histoire qui ont été la nourriture constante de son âme, le thème ordinaire de son enseignement, sa lumière et son réconfort au mulieu du monde juif qui
croulait et du monde chrétien qui émergeait
à la vie. Comme le notait saint Irénée au sujet des leçons qu’il avait recueillies dans son enfance auprès d’un maître vénéré, moins grand pourtant que le Christ, l’évêque de Smyrne, Polycarpe, ce sont là des ensecignements, «qui grandissent en quelque sorte
avec l’âme et ne font qu’un avec elle ». Gravés non sur le papier, mais au vif du cœur, l'esprit les « rumine » sans cesse et en a le souvenir plus aigu que de faits plus récents
La vie et l'expérience ne font que stimuler cette reviviscence de la mémoire. Des situations tragiques, décisives, ramènent au jour des sentences qu’on croyait à jamais oubliées et qui fournissent la réponse topique au besoin présent. Des: paroles, qui regardaient l'avenir, s’éclairent à la lumière des événements et l’on en aperçoit toute la portée. Des vérités, que l’on tenait à la pointe de l'esprit, passent de l’ordre de la spéculation à celui de l’action, et cette vérification pratique, cette veritas vitae, comme dit saint Thomas, les enrichit d’un commentaire nouveau.
« Certaines paroles qu’enfants nous avons … entendues sans les comprendre à fond et qui ne nous avaient frappés peut-être qu’à cause de leur obscurité même, nous reviennent parfois beaucoup plus tard, dans la lumière des expériences acquises et des progrès de la réflexion. Elles ont été gardées en nous par une mémoire toujours en travail et qui n'est pas tout intellectuelle, puisque nous finissons,
4. Saint Irénée, Lettre à Florinus (dans Eusèbe, Hist. ecclés., V, 20).
à L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN 235
grâce à une sorte de rumination, par saisir ce qui nous avait d’abord échappé. C’est pour cela encore que tout témoin direct, tout disciple immédiat d’un maître, celui qui peut dire : « Moi-même, je l'ai entendu lui-même », retrouve toujours en lui une impression inédite, un commentaire nouveau et distinct des témoignages écrits. [Il faut, pour s'ouvrir, plus de temps aux oreilles de lPesprit qu'aux oreilles de chair. Et que, par exemple, le quatrième évangile n’eût pu sans miracle être rédigé, fût-ce par saint Jean, au lendemain de lAscension, c’est sans doute ce qu’il est légitime d’affirmer, comme d’ailleurs semble l'indiquer le texte qui décrit d’un mot expressif ce travail de découverte d’un passé déjà ancien... Spuritus suggeret vobis omnia quaecumque dixero vobis (Jean, XV, 26) 1
Pour ce travail de méditation d’où doit sortir son évangile, le disciple que Jésus aimait n'a pas besoin de compulser de documents ni de consulter de bibliothèques. Il porte son sujet en lui-même; suivant l’énergique expression de saint Jérôme, il est plein, saturé de la divine révélation ?. Il a son trésor de souvenirs, vivifiés par une prédication