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restituer à coup sûr ces tout premiers commencements de la littérature chrétienne. Le besoin de rédactions écrites et de traductions grecques dut se faire sentir, dès que la prédication de l'Évangile dépassa les cercles araméens de Jérusalem pour atteindre, dans le monde gréco-romain, les païens, «craignant Dieu », qui gravitaient autour des. Synagogues !, et les Juifs mêmes de la Dispersion, qui ne parlaient commodément que le grec.
Dans le prologue de son évangile, saint Luce nous apprend qu'avant lui « plusieurs avaient pris à tâche de composer un récit des faits accomplis ? » par Jésus. Parmi ces devanciers de saint Luc, il faut ranger saint Matthieu, . écrivant en araméen, et saint Marc, consi- gnant en grec la catéchèse de Pierre, mais ils ne furent pas les seuls à constituer ces « plusieurs », dont parle le prologue. D’autres documents furent rédigés, qui précédèrent certainement l’évangile de Mare et probablement aussi l’œuvre araméenne définitive de saint Matthieu.
Il n’est pas prouvé que tous ces essais aient été strictement des évangiles, c’est-à-dire aient contenu toute l’histoire du ministère
4. Actes, X, 2, 22; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 44, ete, 2. Lue, I, 1. HP
public du Christ, depuis le baptême de Jean
jusqu’à la résurrection. Il est même plus vraisemblable d'admettre qu'avant de tenter un
récit continu du ministère du Christ on a pro-
cédé à des relations partielles de ses paroles
ou de ses actes : commandements de la nou-
velle Loi réunis en des groupements. gna-
logues à celui qui constitue le Sermon montagne dans notre premier évangile} CR boles du Royaume de Dieu, avis aux disciples
envoyés en mission, la série des discussions
avec les Pharisiens et les Sadducéens pendant
les derniers jours à Jérusalem, les tableaux
prophétiques de la fin du monde juif et de la
fin du monde tout court; et aussi des suites
d'épisodes particuhèrement caractéristiques :
au point de départ de l’évangile, le témoi-
gnage de Jean avec le baptême de Jésus dans
le Jourdain et la tentation au désert; au
centre du ministère public, la confession de
Pierre avec la transfiguration et la prophétie
de la Passion, qui marquent un tournant décisif dans la carrière de Jésus; à la fin, le
récit de la Passion. Ce sont là autant de blocs
déjà taillés, qu’il suffira de disposer dans un
certain ordre et de relier par des récits de
miracles et autres événements de la vie du
Christ pour obtenir nos évangiles synop-
tiques.
La composition de ceux-ci, la question fort complexe de leurs similitudes et de leurs divergences, — ce qu’on appelle le problème synoptique, — s'expliquent mieux si on accorde à leurs auteurs l’utilisation non seulement de catéchèses orales stéréotypées, mais encore de documents écrits. La chose est.alire pour le troisième évangile : outre que: dans trois importantes sections !, saint ue suit notre second évangile et reproduit l’ordre des « péricopes ? » marciennes avec une fidélité, qui ne permet guère de mier une dépendance littéraire immédiate 5, il a
4. Luc, IV, 31 — VI, 19 (d’après Marc, I, 21 — IN, 12); Luc, VIII, 4 — IX, 50 (d’après Marc, IN, 1 — IX, A1); XXI, 38 (d’après Marc, X,13 — XIIL, 37).
2. On donne ce nom à de petits ensembles, groupes de sentences, parabole, récit de miracle, dont chacun constitue un petit tout séparable.
3. Pour le détail de l'argument, voir M. J. LAGRANGE, Évangile selon saint Luc, Paris, 1921, Introduction, p. XLIX-LI; en résumé, dans J. Huey, Autour de la question synoptique, dans les Recherches de science réligieuse, Paris, 1924, p. 80-82. — L’argument tiré des « doublets » va dans le même sens : la même parole de Jésus est énoncée dans un premier contexte qui reproduit celui de Marc, et dans un second contexte qui en diffère. Or, dans le premier cas, elle est beaucoup plus proche de Marc par le style que dans le second. « Tout cela s’explique le mieux du monde, si Luc a suivi Marc »
(M. J. Lacrancr, Évangile selon saint Luc, p. LIV)..
Enfin l’étude du style dans les sections marciennes
EN
puisé pour toute la partie qu’on appelle « son bien propre », comme aussi pour l’histoire de l'enfance de Jésus, de sa Passion et de sa Résurrection, à une ou plusieurs sources écrites, distinctes de Marc et de Matthieu. Pour une partie qui est environ le cinquième de son évangile et qui est surtout relative à l’enseignement de Jésus, saint Luc présente avec notre Matthieu grec de nombreux points de contact : ce sont, pour le fond, les mêmes sujets traités,et les similitudes de forme sontsouvent trèsétroites. lei encore saint Luc dépend d’une source
‘antérieure, sinon identique, du moins appa-
rentée de près à la catéchèse écrite d’où est sorti notre premier évangile grec. La détermination plus précise de cette source (désignée souvent par le signe Q, de l’allemand
Quelle) a donné lieu à toutes sortes de con-
jectures; le problème est de ceux que la cri-
tique interne ne peut suflire à élucider.
Luc a-t-il connu la catéchèse araméenne de Matthieu, déjà traduite en grec? Ou bien seulement des extraits de cette catéchèse?
Ces extraits groupaient-ils les enseignements de Jésus dans le même ordre que notre Mat-
confirme la dépendance littéraire : Luc choisit, récrit, fond et harmonise, mais en gardant un très grand nombre d'expressions caractéristiques,
thieu grec ou dans un ordre partiellement *
différent? Autant de points obscurs.
Comme nous l’avons dit ailleurs !, à choisir entré différentes hypothèses, nous préférerions pour notre part, sur ce point spécial des rapports entre Matthieu et Luc, supposer
des sources écrites distinctes, présentant entre elles tout à la fois nombre de diffé-.
rences accidentelles, parce qu’adaptées à divers milieux, et d’étroites affinités, parce qu’issues d’une même catéchèse primitive et fixant des parties plus ou moins considérables de la prédication apostolique. L’influence de la catéchèse araméenne de saint Matthieu ou des essais de traduction grecque
de cette catéchèse serait reportée non pas
directement sur saint Luc lui-même, mais plutôt sur les documents dont il s’est servi. Ces documents auraient subi avant lui une certaine adaptation aux milieux hellénistes par l’élmination de traits qui étaient d’une couleur tout à fait juive : ainsi cette atténuation de couleur palestinienne que les critiques ont notée dans le troisième évangile,
ne serait pas à attribuer à saint Luc seul, mais, pour une part aussi, à ceux qui l'ont
précédé et dont il a utilisé les écrits.
1, Dans les Recherches de Science Religieuse, 1924, p, 88,
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Enfin d'excellents critiques! ont conjecturé, non sans vraisemblance, que, dans la seconde moitié de son évangile ?, saint Marc a eu pour source, avec les souvenirs de Simon Pierre, une relation écrite de la Passion du Seigneur.
Cette complexité même de la composition de nos évangiles synoptiques, si ellé laisse subsister plusieurs problèmes d’ordre litté-
raire concernant la teneur exacte de leurs
sources, fait voir en revanche qu'ils ne sont pas les produits spontanés d’une collectivité anonyme, mais les œuvres d'auteurs déterminés, qui, tout en poursuivant un but commun d'instruction et d’édification, gardent des choix personnels et une individualité
distincte. Qu'il y ait, dès lors, entre eux des .
différences d’aspect, il ne faut pas s’en éton-
ner. «Les écrivains évangéliques, a dit
W. C. Allen, se voyaient investis de cette tâche : décrire la vie de lUnique qu'ils savaient parfaitement avoir été un homme véritable et dans lequel ils avaient foi comme en une incarnation de l'Éternel. Cette tâche, où il n’était pas possible d'espérer plus qu’un
1. L’anglican Swete et le P. Lagrange dans leurs Commentaires de saint Marc.
2. Soit à partir du chap. XI (montée de Jésus à Jérusalem et Passion).
succès relatif, était encore rendue plus diffi-
cile par les conditions mêmes de l'auditoire. Les livres à écrire étaient destinés non à des fidèles que des années de réflexion et d'anstruction chrétienne avaient préparés à fondre ensemble les contrastes, mais à une moyenne de néophytes simples d’esprit et positifs, à qui la relation de la vie du Christ avec ses
deux aspects devait souvent suggérer de |
difficiles questions 1. » à Entreprise infiniment délicate, certes, que de choisir les mots et les traits, propres à communiquer, de la façon la plus simple et la plus directe, « le maximum de vérité avec le minimum de déformation». Il fallait
montrer que Jésus était un homme, sans
oublier qu'il était le Fils de Dieu, auquel étaient dues révérence profonde et adoration. Comment doser exactement ces deux éléments, l’humain et le divin? Le premier avait frappé les yeux de tous et beaucoup n'avaient pas porté plus loin leurs regards.
L'autre s'était révélé progressivement à ceux à qui il avait été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu. Et ce second élément était le plus important, le terme auquel
{. W. C. Allen, Commentary on the Gospel according
to St Matthew, Edimbourg, 1907, Introduction
p. XXXVIIL
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tout le sensible devait conduire. Rien d’étonnant que dans les premiers essais d’histoire évangélique, sans l’appui d’une longue tradition pour fixer les nuances les plus délicates au langage chrétien, saint Marc, par exemple, et saint Matthieu n’aient pas toujours employé une mesure absolument uniforme, l’un donnant plus aux manifestations sensibles de la nature humaine dans le Christ, l’autre moins. C’est le contraire qui serait étrange et mériterait d’éveiller les soupçons. « Plusieurs évangélistes pour la confirmation de la vérité; leur dissemblance utile » (Pascal).
Mais, tout compte fait, l'écart n’est que de nuances légères, et l'expérience que proposait Burkitt, continue à se vérifier : « Prenez un récit de miracle dans un des trois Synoptiques, Matthieu, Marc ou Luc; lisez-le devant un auditoire qui pourtant connaît son évangile; la plupart seront bien en peine d’indiquer auquel des évangélistes vous aurez emprunté, tellement les trois s'accordent sur tout ce qu'il y a d’important dans l’histoire et la doctrine du Christ 1. »
L'Église primitive avait le sentiment très