Actes, XV, 36- XVIII
2. Actes, XVI, 10. — Avec ce texte commence le Journal de voyage de saint Luc, compagnon de saint Paul, ce que les Anglais appellent les We-sections, les Allemands les Waur-stücke, littéralement, « morceauxnous » (Actes, XVI, 10-18; XX, 5-6; XXI, 1-18; XXVII, 1-44; XXVIII, 1-6); au sens large, en comprenant tout
156 " L'ÉVANGILE ET LES ÉVANCGILES Ne uR
qu’on sache exactement par quel concours de circonstances 1l a été amené en ce lieu. On peut conjecturer que, comme beaucoup de ses compatriotes, saint Luc avait cherché fortune en dehors de son pays et que les péripéties de sa vie de médecin ambulant l'avaient conduit dans ces parages. Que la rencontre avec saint Paul ait été fortuite ou préméditée, elle se place à un moment décisif de la vie de
l'Apôtre.
Parti d’Antioche avec Silas, saint Paul a
traversé la Syrie et la Cilicie, où 1l a consohdé
les communautés chrétiennes déjà fondées; …
il a revu les cités qu’il avait évangélisées lors
de son premier voyage, Derbé, Lystres, Ico-
nium, Antioche de Pisidie; après avoir parcouru la Phrygie, il se préparait à entrer dans la province romaine d’Asie et à porter
l'Evangile au cœur même d’Ephèse, laville de
la grande Artémis. L’Esprit-Saint l'en a détourné et, par l’intérieur des terres, les missionnaires ont gagné les confins de la Mysie. Saint Paul songe à pousser une pointe au nord, vers les rives du Pont-Euxin; la
province de Bithynie l’attire, avec les cités
florissantes de Nicée et de Nicomédie. De
ce qui entre dans la narration du témoin oculaire, Actes,
XVI, 10-40; XX-XXVIIT.
nouveau, sous l'impulsion de l'Esprit de Jésus, saint Paul oblique à l’ouest, traverse la
Mysie et atteint le port d’Alexandria Troas,.
non loin de l’ancienne Troie,
Que faire? La mer Egée, avec ses îles semées entre l’Europe et l'Asie comme les pierres dans le lit d’un torrent, semble l’inviter à passer. Le port est fréquenté; on trouvera bien quelque capitaine accueillant. Mais
la traversée n’a pas été prévue : est-ce le
moment de franchir les mers, lorsque plusieurs provinces d’Asie-Mineure, et des plus importantes, n’ont pas reçu la bonne nouvelle du salut? Pendant la nuit, saint Paul voit en songe un Macédonien, qui lui crie :
«Passe en Macédoine et viens à notre secours.» Le lendemain, il communique le songe à ses compagnons; tous sont d’avis que c’est là un signe certain de la volonté divine, et on se met en quête d’un bateau en partance. En cette même ville, d’où Alexandre le Grand s'était élancé avec ses phalanges pour conquérir l'Asie, saint Paul et ses compagnons vont s’embarquer pour captiver sous l’obéissance de Jésus-Christ ce monde occidental qui, par la voix du mystérieux Macédonien, leur a crié sa détresse. En contemplant sur le
quai, dans l'attente du départ, ces quatre
voyageurs qui, certes, n’ont pas des allures
Le
de conquistadores, quel spectateur aurait pu songer qu'ils allaient jeter les fondements d’un empire, dont les triomphes échpseraient ceux d’un Alexandre et d’un César? Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia.
Partie de Troas avec un vent favorable et par une mer paisible, la petite troupe ne fit que toucher l’île de Samothrace pour aborder le lendemain sur la côte Macédomienne, à Néapolis, aujourd’hui Cavalla. Sans s'arrêter parmi la foule des trafiquants, habituelle aux ports méditerranéens, les missionnaires prirent la grande voie Egnatienne, et après avoir franchi la barrière montagneuse qui leur fermait l’horizon, atteignirent la ville de Phihppes, sise sur un contrefort dominant une plaine fertile : la distance parcourue était
d’une douzaine de kilomètres. La ville de Phihppes, fondée par le roi macédomien dont
elle portait le nom, avait acquis depuis un siècle une nouvelle célébrité par la victoire d'Antoine et d'Octave sur les meurtriers de César, Cassius et Brutus. Ayant apprécié la valeur de cette position stratégique, Octave, devenu Auguste, y installa une colonie romaine, qu'il peupla d’anciens partisans d’Antoine et décora du nom sonore de Colonia Augusta lulia Philippensis. C'était une mimature d’'Urbs romana; le latin y était la
langue dominante; les magistrats principaux, qui, à strictement parler, n'étaient que des duumwvirs, y prenaient le titre de préteurs, et leurs subalternes se haussaient jusqu’à la dignité de hcteurs, à l’instar de Rome. En entrant à Phihippes, saint Paul prenait donc contact avec le monde impérial romain.
Les résidents juifs étaient peu nombreux, la communauté n'étant pas assez importante pour se payer le luxe d’une synagogue comme à Thessalonique ou à Bérée. Fidèle à sa méthode d’apostolat, saint Paul commença par prêcher l'Evangile à sescompatriotes. Les incidents de cette mission ont été notés par saint Luc avec une abondance et un pittoresque de détails, qui révèlent la mémoire vigilante d’un ami, doublé d’un artiste.
Chaque sabbat, saint Paul et ses compagnons se rendent en dehors de la ville, à l’oratoire des Juifs, sur les bords d’une rivière, le Gangitès, et là on engage la conversation avec les femmes pieuses qui y sont assemblées. En chrétien de vieille date, qui connaît la « voie » du Seigneur Jésus, saint Luc prend part aux entretiens ?, mais modestement il laisse le
4. Cicéron a raillé agréablement cette prétention des petites villes provinciales à imiter la capitale romaine (De Leg. Agr., II, 34).