‹ L'évangile expliqué, défendu, médité (volume 2)Chapitre 116 sur 359 · D. INSTITUTION DE LA SAINTE EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

D. INSTITUTION DE LA SAINTE EUCHARISTIE

(M*, xxvi, 26-28: M*, xiv, 22-24; L. xix, 20; Jo. xm, 32-33; I. Cor. ii, 23-25.)

Judas* était sorti pour mettre à exécution son infâme marché; mais la pensée de la mort que la trahison et la haine lui préparaient, loin d'effrayer le Sauveur, le comblait au contraire de joie. Me voici donc arrivé, s'écrie-t-il dans un saint enthousiasme, à ce moment suprême qui a été le but constant, l'objet le plus ardent de mes désirs ; « voici V heure où le Fils de l'homme va être glorifié, » va entrer dans la gloire céleste, qui sera

Jo. XIII. 31 . Cùm ergo exisset, dixit Jésus : Nunc clarificatus est Filins commis :

(b) Il est impossible de décider, d'après les Evangélistes, si Judas fut présent ou absent lors de l'institution de la sainte Eucharistie. D'après saint Luc, it semblerait qu'il y fut présent, d'après saint Mathieu et saint Marc, il semblerait le contraire. C'est une croyance assez commune dans l'Eglise, et parmi les saints Pères, que Judas a communié sacrilégement. Mais cette croyance ne s'appuie sur aucune preuve sérieuse, et l'opinion contraire a été soutenue dès les premiers temps de l'Eglise, par Tatien, Ammonius, Jacques de Nisibe, les Constitutions apostoliques (v. 16). Clément d'Alexandrie, Théophylacte, Rupert, Innocent III, Sulmeron, Berradius, Lamy, etc., et un très-grand nombre d'interprètes niodernes.

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la juste récompense de son sacrifice; l'heure où sa gloire, sa divinité, son amour pour les hommes vont être manifestés à tout l'univers, l'heure où « Dieu va être glorifié en lui, » où l'œuvre de la rédemption du genre humain va faire briller avec éclat toutes les perfections divines, l'amour, la miséricorde, la sagesse, la sainteté, la justice, etc. ; « aussi Dieu le glorifie ra-t-il en lui-même, » en le ressuscitant d'entre les morts, en le faisant asseoir à sa droite dans le ciel, et l'établissant le Chef, le Roi de toute la création, le Juge suprême des anges et des hommes ; « et ce sera bientôt. » C'est sous ces couleurs riantes que Jésus-Christ cherche à voiler, aux yeux de ses Apôtres, les douleurs de sa Passion.

Après avoir pris part, pour la dernière fois, à la Pâque figurative de l'ancienne loi, Jésus voulut faire la Pâque de la loi nouvelle, substituer la réalité à la figure, et accomplir la promesse qu'il avait faite autrefois à ses disciples, lorsqu'il leur avait dit : « Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde » (jo., vi, 31-34). Avant de quitter la terre et de mourir sur la croix pour le salut du genre humain, il veut, opérant le prodigieux miracle de sa puissance, de sa sagesse et de son amour, nous laisser, par un dernier testament, le don ineffable de son corps et de son sang, trouver ainsi le moyen de rester au milieu des hommes d'une manière permanente, et substituer aux sacrifices insuffisants de l'ancienne Loi une offrande sainte et pure, un sacrifice universel et perpétuel, qui doit donner à Dieu une gloire infinie, et réconcilier le ciel avec la terre. Ainsi devait s'accomplir la parole du prophète : « Tu es prêtre selon l'ordre de Melchisédech. »

« Tandis qu'ils étaient » encore « à table, » avant qu'il ait béni la cinquième et dernière coupe, qui devait servir de conclusion à l'acte religieux de la Pâque judaïque, « Jésus prit du pain » azyme, dans ses mains

et Deus clarificatus est in eo. — 32. Si Deus clarificntus est in eo, et Deus clarificabit eum in semetipso ; et continue» clarificabit eum.

saintes et vénérables, comme s'exprime le canon de la messe, « et après avoir rendu qrâces, » après avoir remercié son Père céleste des bienfaits qu'il allait répandre sur tout le genre humain, et particulièrement du bienfait du sacrement de l'Eucharistie qu'il allait instituer, « il bénit » ce pain qu'il allait consacrer, pour signifier qu'il allait commencer une nouvelle Pâque où tout devait être saint et pur, « il le rompit, » selon l'usage des Juifs, les pains azymes étant ronds et plats, et se rompant avec les mains, et pour figurer par là, la mort violente qu'il allait subir; « et il le donna, » le distribua « à ses Apôtres en » prononçant les paroles de la consécration, qui opéraient ce qu'elles signifiaient ( Verla operatoria,) et « disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps; » ce que je tiens dans la main, ce qui vous paraît du pain, ce qui était réellement du pain jusqu'à ce moment, dès cet instant où je parle, et par la force toute-puissante de ma parole, qui a créé autrefois le ciel et la terre, ce n'est plus la substance du pain, bien qu'il en ait la forme et l'apparence, « c'est mon corps, » qui, demain, sera livré à la mort (pour le salut du genre humain), « qui, » dès maintenant, « est donné, » est livré en sacrifice « pour vous » et pour le salut du monde, et que je vous donne, maintenant, à vous-même, pour être la nourriture et le pain de vos âmes, et le gage de l'éternelle félicité. A l'instant même, le prodige s'opère, car Dieu ne parle pas en vain, et le pain est changé au corps de Jésus-Christ.

« De même, prenant la coupe, après qu'il eût soupe, » après la manducation de l'Agneau pascal, « il rendit grâces, la bénit, et la présenta à ses disciples, en disant : Buvez tous de ceci, car ceci, » ce qui est dans cette coupe, dès ce moment, ce n'est plus du vin, « c'est mon sang, le sang de la nouvelle alliance que Dieu va contracter

M*. 26. Cœnantibus autem eis, accepit Jésus panem, et L, gratias egit, W-. benedixit ac fregit, deditque discipulis suis, et ait : Accipite et comedite, L. Hoc est corpus meum quod pro vobis datur : — L. 20. Similiter. — M*. 27. Et accipiens calicem, L. postquam cœnavit. Mt. gratias egit, et dédit illis, dicens : Bibite ex hoc omnes. — 27. Hic est enim sanguis meus- novi testamenti,

avec les hommes, et qui, » non-seulement « sera répandu » demain, mais dès ce moment, en vertu de la consécration sous les deux espèces, « est répandu » (!x£uvo'[«vov, effunditur), d'une manière mystique, sur l'autel du sacrifice, « pour vous et pour un grand nombre (a) en rémission des péchés, » pour réconcilier les hommes avec Dieu (5).

L'ancienne alliance avait été scellée, confirmée, par le sacrifice des animaux et l'aspersion du sang de la victime sur le peuple; et dans toute l'antiquité aucune alliance ne se contractait sans ce rit essentiel (Voy. Ex. xxiv, 5-8). Le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, anticipation mystique de son sacrifice de la croix, comme la transfiguration avait été l'anticipation de la glorification du Fils de Dieu, devait donc aussi consacrer la nouvelle alliance de Dieu avec les hommes.

Jésus termina cette grande action par ces remarquables paroles : « Faites ceci en mémoire de moi; » dès ce moment, je vous établis prêtres delà nouvelle alliance, et vous donne l'étonnant pouvoir de renouveler, de per-

qui pro multis (L. pro vobis) effundetur in remissionem peccatorum. — L. XXII, 19; — I. Cor. II. 85. Hoc facite in meam commemorationem.

(a) Pro multis équivaut ici à pro omnibus, comme dans ce passage de saint Paul : « Per inobedientiam unius hominis peccatores constitua sunt multi » (Rom., v, 19). On lit dans le canon de la messe du jeudi-saint : « Qui pridiè quiîm pro nostrà omniumque salute pateretur. » On pourrait encore entendre cette expression de ceux-là seulement qui, par leur foi, et leur conduite vraiment chrétienne, ont. une port, réelle au mérite du Sauveur, mérite que les autres ont volontairement refusé de s'appliquer.

(b) Deux questions se présentent : Jésus-Christ communia-t-il les Apôtres de sa main? Se communia-t-il lui-même?... Sur la première question, le doute n'est possible qu'en ce qui touche le pain consacré; quant r.u calice, il est certain que chacun le prit lui-même. Maldonat pense que le Seigneur mit le pain eucharistique non dans la bouche, mais dans la main de chacun des Apôtres. On sait que, dans les premiers temps de l'Eglise, les fidèles qui devaient communier recevaient la sainte hostie dans la main nue, s'il s'agissait des hommes, ou couverte d'un linge blanc, s'il s'agissait des femmes. Saint Thomas pense, pour ce qui concerne la deuxième question, en s'appuyant sur l'autorité de saint Jérôme, que Jésus commença par se communier lui-même. Benoit XIV se prononce dans le même sens. D'autres exégètes, Schegg. par exemple, pensent que cette dernière hypothèse est en contradiction avec l'idée de la communion. On communie avec les autres, disent-ils. on ne communie pas avec soi-même, on ne s'unit pas à soi-même. Je ne prétends pas décider cette question.

pétuer, jusqu'à la fin des temps, le prodige que je viens d'opérer moi-même; vous prendrez aussi, dans l'assemblée des fidèles, du pain et du vin, vous prononcerez sur eux, en mon nom, les paroles que vous venez d'entendre, et ma parole toute-puissante, toujours féconde et toujours efficace, comme celle qui a dit autrefois : « Croissez et multipliez, » changera le pain en mon corps et le vin en mon sang, et ce sacrifice non sanglant, perpétué sur les autels jusqu'à la fin du monde, renouvellera et perpétuera le souvenir de mon amour pour les hommes, et le sacrifice sanglant que demain j'offrirai sur la croix.

Ce que le Sauveur commanda à ses Apôtres de faire, « en mémoire de lui, » et ce qu'il fit lui-même (a), après sa résurrection, en présence des deux disciples d'Emmaùs (Luc, xxvi, 30), les Apôtres, obéissant à l'ordre de leur divin Maître, le firent à leur tour, et c'est ce que les premiers fidèles désignent sous le nom de fraction du pain (Act. Ap., i, 22). Ce même mystère a continué jusqu'à ce jour, et continuera à s'accomplir jusqu'à la fin des siècles, sur les autels de l'Eglise catholique. C'est à la fois un sacrifice et un sacrement', c'est le sacrifice du pain et du vin, dont celui de Melchisédech était la figure; c'est Voblation pure, dont parle Malachie (i, 2), crui « sera offerte en tous lieux, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, » c'est aussi un banquet spirituel, où l'âme se nourrira du pain de vie et d'immortalité. « Celui qui mange ma chair, et toit mon sang, aura la me étemelle. » — « 0 festin sacré, nous écrions-nous ici avec saint Thomas d'Aquin, dont Jésus est la nourriture, qui nous renouvelle le souvenir de la Passion, où l'âme est remplie de grâces, où nous recevons le gage de la gloire à venir, Alléluia. »

« Les Apôtres ne pouvaient, au reste, remarque Sepp, se méprendre sur la véritable signification des paroles par lesquelles Notre-Seigneur institua la sainte Eucharistie, en leur donnant son corps à manger et son sang à boire ; car, c'était une croyance commune, parmi les

(a) Vraisemblablement, du moins ; comme nous le dirons plus tard, les interprètes sont divisés sur cette question.

Israélites que, lorsque le Messie viendrait, tous les sacrifices cesseraient, mais que le sacrifice du pain et du vin, d'après Tordre de Melchisédech, durerait éternellement, comme on peut le voir dans les livres des Rabbins (JBammobar rabha in numéros (ch. 28). Midrach coheïethj fol. 90, 2) : « De même que le premier libérateur a apporté la manne du ciel, selon ces paroles : Voici que je fais pleuvoir le pain du ciel; aussi le dernier libérateur apportera la manne ; car il est écrit : Il y aura sur la terre une poignée de blé. » (Osée, xiv, 8), Isa. 70); ce que le Thalmud clialdaïque traduit ainsi : « Il y aura un sacrifice de froment dans le pays, sur les hauteurs des montagnes de l'Eglise. » — Ou, suivant le rabbin Kimchi, « Quelques-uns entendent par ces paroles : ils vivront de froment, que, dans l'avenir, quand le Sauveur paraîtra, il y aura un changement, une transubstantiation, dans la levure du froment. » — Le rabbin Eliezer (fol. xxvin, 3), à propos de la supériorité de la manne du Messie sur la manne mosaïque, s'exprime ainsi : « Les justes sont destinés à manger de cette manne dans l'époque qui arrive. Et si tu demandes : Sera-ce de la même manière que la manne du désert? La réponse est : Non, mais d'une manière plus élevée; si bien qu'il n'y a jamais rien eu de comparable. »

« Ces épouvantables sacrifices, où l'on immolait des enfants à Dieu, où des pères allaient quelquefois jusqu'à sacrifier leur premier-né ; cette coutume abominable de manger de la chair des enfants immolés, coutume que nous retrouvons chez les Massagètes scythes, les lssedons, les Tauriens, et même en Arcadie, jusqu'au temps de Porphyre; tout cela n'est que l'expression d'une vérité profondément sentie, à savoir, que le Fils de Dieu, le premier-né du Père, devait un jour répandre son sang pour nous, et se donner aux hommes comme victime et nourriture dans le sacrifice de l'autel. Mais déjà les païens, prévoyant l'abolition future de ces horribles sacrifices, avaient trouvé une substitution ou un moyen de les remplacer. C'est pour cela que, dans les mystères de Dionysius et de Gérés, on offrait le pain et le vin comme les seules offrandes agréables à Dieu... Les

Dehaut. L'Evang. — T. III. iï

païens communiaient aussi à leurs victimes, afin d'entrer ainsi en union avec les dieux; et cette analogie n'a point échappé à l'apôtre saint Paul (i. Cor. x 16). Les initiés au culte de Mitlira et les Perses, et la fête de Daruns, mangeaient des gâteaux faits de pâte non fermentée, et qu'ils avaient offerts aux dieux. Cette communion, que l'on retrouve également dans quelques sacrifices du Nord, de la Chine et de l'Amérique, présente une telle ressemblance extérieure avec la nôtre, que déjà saint Justin, le plus ancien Père de l'Eglise, dans son Apologie (p. 98), croyait y voir une imitation et une altération, tout à la fois, du sacrement de l'Eucharistie. Dans l'antiquité, lorsqu'on voulait faire un traité d'alliance, on célébrait auparavant un festin solennel; où, en d'autres termes, ceux qui voulaient s'unir par des liens plus étroits, prenaient en commun le pain et le vin. C'est ainsi qu'avant de confirmer et de sceller de son sang la nouvelle alliance, qu'il voulait contracter avec nous, le Fils de Dieu célébra la cène, et ouvrit ainsi l'ère nouvelle qui devait réaliser toutes les anciennes figures. » (Voy. Sepp, t. II. p. 108-114).

Jésus, ayant béni et fait circuler la quatrième coupe, qui devait terminer la Pàque, selon le rit judaïque, dit à ses disciples : « En vérité, je vous le dis, je ne boirai plus, désormais, de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour on je le boirai de nouveau, dans le royaume de mon Père avec vous. » Maintenant, ma carrière est terminée; il ne me reste plus qu'à mourir et à consommer mon sacrifice. C'est aujourd'hui le dernier repas que je prends au milieu de vous, la dernière Pàque que je viens de vous présenter, jusqu'à ce que je le boive, d'une manière plus excellente, dans le séjour de l'éternelle félicité, où vous vous abreuverez au torrent des délices célestes. « Et ayant dit le dernier liy.nme de louanges, ils s'apprêtèrent à aller vers le mont des Oliviers. »

29. Dico autem vobis : non bibam amodo de hoc genimine vitis, usque in diem illum, cùm illud bibam vobiscum novum in regno Patris mei.

POLÉMIQUE RATIONALISTE

1) « D'après les Synoptiques, Jésus-Christ célébra la Pâque le « premier jour des azymes, prima die azijmorum; » lorsqu'on immolait l'agneau pascal, ajoute saint Marc, « quandô pascha immolabant, » et saint Luc dit, de même, que ce fut, le jour où il fallait immoler la Pâque, « in qua necesse erat occidi pascha. » — « D'après ces textes, il semblerait évident que Jésus- Christ dut faire la Pâque le même jour que les Juis, à l'époque assignée par la loi mosaïque, c'est-à-dire, le 14 nisan au soir, et que le lendemain vendredi, jour où Jésus-Christ fut sacrifié, fut le premier jour de la solennité pascale.

« Mais, d'un autre côté, nous lisons dans saint Jean, 1) xin, 1, que Jésus fit la dernière cène : « Antediem festum, » avant la fête de Pâques. Or, la fête de Pâques commençait le 14 nisan; ce ne fut donc pas alors que Jésus-Christ mangea l'agneau pascal; 2) xvm, 28, que le jour de la mort de Jésus-Christ, les princes des prêtres n'entrèrent point dans le prétoire, afin de ne pas contracter de souillure légale, et de pouvoir manger la Pâque. « Ipsi non introierunt in prœioriun, ut non contamina r entur , seclut manducarent pascha ; » ce qui suppose que les Juifs devaient manger la Pâque le vendredi, le jour même de la mort de Jésus-Christ et que le 1er jour de Pâques tombait le lendemain, qui était le jour du sabbat; qu'en conséquence, Jésus-Christ ne fit pas la Pâque le même jour que les Juifs, mais l'anticipa d'un jour, et la fit le 13 nisan, au lieu du 14. Ce qui confirme encore celle opinion, c'est que xix, 1 4) le même Evangéliste dit expressément que le jour où Jésus- Christ fut crucifié, fut le jour préparatoire, c'est-à-dire la veille du jour de Pâques : « erat avtem parasrere paschœ. » Ainsi, d'après les Synoptiques, Jésus-Christ aurait fait la Pâque le 1 4 nisan, en même temps que ses disciples; d'après saint Jean, il l'aurait célébrée le 13 nisan. Comment concilier ces témoignages opp et quel jour Jésus-Christ fit-il réellement la Pâque? »

Réponse. — On répond que Jésus-GhriBl lii La Pâqiw le 1 4 nisan, comme le rapportent les Synoptiques, et que

le texte de saint Jean ne contredit pas cette assertion.

1) Lorsque saint Jean nous apprend que Jésus-Christ lit la cène « avant le jour de Pâques., ante diem festum, » il s'exprime ainsi parce qu'il écrivait pour les Grecs, qui n'étaient pas accoutumés à commencer leur fête, comme les Juifs, le soir du jour précédent, et qu'il désigne par là le nisan, veille de Pâques.

2) Le jour de la Passion du Sauveur est désigné par cette expression : « Erat dies parasceve pascliœ. » Mais ce mot parasceve, signifiait tout simplement, dans le langage ordinaire des Juifs : la veille du sabbat, ou le vendredi, comme l'exprime saint Marc : « Cùm sera esset factum (guia erat parasceve, quod est antè sabbatum) » (M1*, xv, 42).

3) Quant au texte de saint Jean, qui dit que « les Pharisiens n'entrèrent point dans le prétoire, afin de ne pas se souiller, et de pouvoir manger la Pâque » (xviii, 28), on répond qu'il s'agissait ici, pour les Juifs, non de la manducation de l'agneau pascal, qui avait eu lieu le jour précédent, mais du repas donné en participation du Ohagiga, ou sacrifice d'action de grâces, qui avait lieu le 15 nisan.

D'autres exégètes prétendent qu'au temps de Jésus- Christ, par suite des difficultés qui existaient à préciser le Ier jour de l'an ou de nisan, à cause des mois lunaires en usage chez les Juifs, les calendriers étaient divergents, que le même jour était à la fois, le 13 nisan, pour les Galiléens, et le 14 pour les habitants de Jérusalem, qu'il y avait ainsi deux fêtes de suite, que les Galiléens mangeaient la Pâque un jour plus tôt que les Juifs, que cet usage était toléré par la Synagogue, d'autant plus que le nombre des agneaux immolés s' élevant, suivant Josèphe, jusqu'à 276, 000, il était naturellement impossible aux prêtres de suffire à ces immolations dans l'après-midi d'un seul jour, et qu'il avait bien fallu en prendre deux; d'où il s'ensuit que Jésus-Christ aurait mangé la Pâque avec les Galiléens, le 14 suivant ces derniers, le 13 suivant les Juifs de Jérusalem. Mais ces assertions ne sont pas prouvées. Le lecteur choisira l'hypothèse qui lui paraîtra la plus convenable; nous nous en tenons à la première.

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1) « Saint Jean ne parait pas avoir connu l'institution de l'Eucharistie, puisqu'il n'en parle pas dans son Evangile. »

Réponse. — Saint Jean ne se proposait pas de laisser une vie complète de Jésus-Christ, mais l'un de ses buts était de suppléer à ce qui ne se trouvait pas dans les autres Evangélistes. S'il n'a pas parlé de l'institution de l'Eucharistie, ce n'est pas parce qu'il n'en avait pas connaissance, mais, tout au contraire, parce que c'était un fait trop connu parmi les chrétiens pour qu'il lui parût nécessaire d'en parler.

2) « S'il faut en croire les calvinistes, Jésus-Christ, en disant : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » aurait parlé au sens figuré. Ces paroles, dans la bouche de Jésus-Christ, signifiaient tout simplement : Ce pain, que je tiens entre les mains, est le signe de mon corps. C'est ainsi que Joseph, expliquant à Pharaon le songe que ce roi avait eu, lui dit (Gen xlii, 2) : Les sept vaches grasses et les sept épis pleins, sont, c'est-à-dire, signifient, sept années d'abondance, etc. » (Voy. ég. Dan. xxiv, 37; Math, xm, 39; i. Cor, x, 4.)

Réponse. — Mais le Sauveur, en instituant l'Eucharistie, n'expliquait ni un songe, ni une vision, ni une parabole, ni un type de l'ancienne loi; au contraire, il mettait une réalité à la place du figuré; c'était le testament que, la veille de sa mort, il laissait à ses Apôtres et à son Eglise; or, dans un testament, tout doit être pris dans un sens littéral et rigoureux ; il établissait un sacrement dont il était important d'expliquer clairement la nature, pour ne donner lieu à aucune erreur. Ce n'était donc pas le cas de donner à un signe le nom de la chose signifiée, et de tendre ainsi à l'Eglise, en usant d'un terme équivoque, un piège inévitable, en la faisant ainsi tomber dans une honteuse idolâtrie. L'Eglise, depuis les premiers siècles du christianisme, a toujours entendu le sens des paroles de Jésus-Christ dans le sens rigoureusement littéral de la transubstantiation du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ; or, môme abstraction faite des promesses d'infaillibiltté qui lui ont été faites, il est absurde de supposer que Jésns-Christ soit venu tout exprès sur la terre pour substituer à l'ido-

latrie païenne une superstition et une idolâtrie plus monstrueuse encore.

D'ailleurs, dans les exemples cités, il y a de la ressemblance et de Fanalogie entre le signe et la chose signifiée ; mais ici, quelle ressemblance, quel rapport y a-t-il entre le pain et le corps de Jésus-Christ? Gomment l'un peut-il signifier l'autre ? Dira-t-on, avec Wetstein et Kuinsel, que le cadavre, comme le pain, est sec et aride, dénué de sang? Qui pourrait se contenter d'une si ridicule explication? Quelle absurdité qu'un testament solennel, laissé par Jésus-Christ à son Eglise, la veille de sa mort, lequel consisterait tout simplement en un morceau de pain, que l'on devrait manger en mémoire de cette mort, si Jésus n'était pas réellement présent dans ce sacrement?

3) « Les Apôtres n'ont pu prendre les paroles de Jésus- Christ dans le sens propre...; car, comment concevoir qu'un même corps puisse être présent en plusieurs lieux à la fois? »

Réponse. — S'il ne fallait croire que ce que nous pouvons comprendre et concevoir, il faudrait rejeter tous les mystères du christianisme. Mais^ la puissance de Dieu ne peut être renfermée dans les limites étroites de notre faible intelligence et peut faire beaucoup plus que ce que nous pouvons concevoir. Un aveugle de naissance ne pourra jamais comprendre comment un même corps peut être reproduit, représenté par plusieurs miroirs, sur plusieurs tableaux...; agirait-il sagement, en niant cette vérité parce qu'il ne peut la comprendre, malgré le témoignage de tous les hommes? Nous devons également humilier, abaisser notre intelligence, devant la parole infaillible de Dieu et de l'Eglise. Nous ne connaissons pas l'essence du corps, ses rapports avec l'espace, et encore moins les propriétés du corps ressuscité et glorieux de Jésus-Christ, etc.; il nous manque un sens pour cela. Il ne nous reste donc qu'à nous soumettre et à croire ce que nous ne pouvons comprendre.

4) « Il s'ensuivrait que Jésus-Christ, dans l'institution de l'Eucharistie., aurait tenu son propre corps dans sa main, ce qui est absurde; car, alors, la partie aurait

été plus grande que le tout » — C'est Fobjcction de Rousseau.

Réponse. — Cette objection serait valable, si Ton pouvait dire que Jésus-Glirist a tenu clans sa main son propre corps, dans Y état naturel. — Mais, cela n'est pas, et nous ne pouvons prouver qu'il y ait contradiction manifeste à ce que Jésus-Cliri >t ait tenu dans sa main son propre corps, dans Y état eucharistique et sacramentel, qui nous est inconnu, et dont nous ne pouvons nous faire l'idée. Nous ne pouvons y voir qu'un mystère impénétrable h notre faible raison, comme bien d'autres, mais non une contradiction manifeste, ni une impossibilité métaphysique.

ENSEIGNEMENTS PRATIQUES

A. Jésus fait la Pâque avec ses disciples.

« Or, le jour des azymes, où la loi prescrivait de manger V agneau pascal, les disciples de Jésus vinrent à lui, et lui dirent: Où voulez-vous que nous allions vous préparer ce qu'il faut pour manger la Pâque? » — On sait que le mot Pâques signifie passage. « La fête de Pâques fut instituée lorsque l'ancien peuple devait sortir de l'Egypte, pour passer à la terre promise à leurs pères, ce qui était la figure du passage que devait faire le peuple nouveau de la terre à la céleste patrie. Toute la vie chrétienne consiste à bien faire ce passage, et, pour cela, il faut le faire avec Jésus-Christ. » — « Jésus passe de ce monde, pour aller à son Père. » (Jo. xm, 1.) — « S'il fallait seulement sortir de ce monde, sans aller à quelque chose de mieux, quoique ce monde soit peu de chose, et qu'on ne perdît pas beaucoup en le perdant, on pourrait y avoir regret, parce qu'enfin, on n'aurait rien de meilleur. Mais, chrétien, ce n'est pas ainsi que tu dois passer. Jésus passe de ce monde, mais pour aller à son Père. Chrétien, tu dois passer avec lui, tu passes à un Père; le lieu d'où tu sors est un exil; tu retournes à la maison paternelle. »

« Passons donc de ce monde avec joie, mais n'attendons pas le dernier moment pour commencer notre passage... Ne nous arrêtons jamais, ne demeurons point ; mais campons partout, à l'exemple des Israélites : que tout nous soit un désert, ainsi qu'à eux; soyons comme eux toujours sous des tentes; notre maison est ailleurs : Marchons, marchons, mourons au monde, passons avec Jésus-Christ, » (Bossuet, Médit.)

« Jésus leur dit : Allez dans la ville, et, en y entrant, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau, etc. » — Preuve de la science surhumaine de Jésus-Christ et de la Providence divine. — « Qu'y avait-il de plus ordinaire, et qui parût davantage se faire au hasard, que la rencontre d'un homme qui venait de quérir de l'eau à quelque fontaine hors de la ville, et qu'y avait-il qui pût dépendre davantage de la pure volonté, pour ne pas dire du pur caprice de cet homme, que de porter sa cruche dans sa maison, au moment précis où les deux disciples devaient entrer dans la ville?... Et, néanmoins, cela était dirigé secrètement par la sagesse de Dieu. C'est ainsi que Dieu dirige tout, jusqu'à nos moindres mouvements, vers ses fins cachées, sans pourtant intéresser notre liberté... Tout est conduit, les petites choses comme les grandes ; et tout cadre avec les grands desseins de Dieu. » (Boss.j

« Et vous direz au maître du logis : le Maître vous envoie dire... » — Preuve de l'estime que l'on avait pour Jésus-Christ.

— « C'est chez vous que je ferai ma Pâque avec mes disciples... Et il vous montrera un grand cénacle, orné de tapis .• préparezvous la ce quil faut. » — C'est chez nous que Jésus-Christ veut faire la Pâque. — « Préparons tout à Jésus, qui vient à nous; que tout soit digne de le recevoir. Préparons-lui, comme une grande salle, un cœur dilaté par l'amour de Dieu, et capable des plus grandes choses, avec tous les ornements de la grâce et des vertus, qui sont représentés par cette tapisserie, dont la salle éîait parée. » (Boss.)

« Pierre et Jean s'en allèrent à Jérusalem, trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit. et ils 'préparèrent la Pâque. »

— Les disciples obéissent de suite, avec promptitude, sans raisonnement, sans se permettre aucune observation. C'est ainsi que nous devons agir, dès que la volonté de Dieu se manifeste à nous, par l'organe de nos supérieurs. — « Ils trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit. » — Puissance de Jésus sur les cœurs. Tous les cœurs, toutes les portes lui sont ouverts. — Bientôt tout l'univers sera à ses pieds.

« L'heure étant arrivée, il se mit à table avec eux, puis il leur dit : J'ai désiré d'im grand désir de manger cette Pâque avec tous. » — Nous voyons ici l'ineffable tendresse du cœur de Jésus pour les hommes, et en particulier pour ceux qui veulent se donner à lui, qui veulent être ses véritables disciples. Lui qui n'a besoin de rien, à qui nous ne pouvons rien donner, désire ardemment faire sa Pâque avec nous, se donner à nous, s'unir intimement à nous, dans la sainte communion. S'il ne nous invitait pas lui-même, si nous n'avions pas la confiance de répondre à son désir, comment oserions-nous nous présenter à la sainte

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table? Qui accueillerait l'invitation d'un ami, s'il n'avait pas la confiance d'être accueilli avec plaisir, avec amour ? — Avant de quitter la terre, Jésus n'a pas voulu nous laisser orphelins.

B. Le lavement des pieds.

J. XIII. v. 1. « Comme il avait aimé les siens qui étaient en ce monde, il les aima jusqu'à la fin. » — Jésus nous a aimés jusqu'au dernier terme de l'amour, jusqu'à l'excès. — Près de retourner vers son Père, il ne veut pas nous laisser orphelins, il ne veut pas nous quitter, il veut rester avec nous d'une manière cachée et mystique, et pour cela, il multipliera les prodiges les plus inouis.

v. 2. « Le diable ayant mis dans le cœur de Judas la résolution de trahir son Maître. » — A l'excès de l'amour, Judas répond par l'excès de l'ingratitude. — Il ne faut qu'une seule passion pour nous rendre l'esclave du démon, pour qu'il nous conduise à tous les crimes. — Terrible puissance du démon sur le cœur de l'homme ! Mais il ne l'exerce sur nous qu'autant que nous lui ouvrons volontairement la porte de notre cœur.

v. 3. « Jésus, sachant que son Père avait tout remis entre ses mains, et qu'il était sorti de Dieu, se leva de table, etc. » — Jésus, bien que connaissant ce qu'il était, et qu'il était digne de toute gloire et de tout honneur, s'humilie aux pieds de ses disciples; et l'homme, ce ver de terre, qui n'est que néant et que misère, s'adore lui-même, et méprise tout ce qui n'est pas lui. — Rien de plus beau, de plus admirable, que l'humilité dans la grandeur.

v. 4, 5. « Il se leva de table, déposa son manteau, et ayant pris un linge, il se ceignit. Ensuite il mit de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses discip)les. » — Jésus remplit lui-même, dans tous ses détails, tous les offices d'un esclave. — Sens mystique et allégorique. — Jésus quitte son trône céleste, se revêt de son humanité, pour se dévouer au service, au salut des hommes, pour les purifier de leurs souillures dans son sang. Après qu'il aura accompli sa mission, il retournera de nouveau sur son trône de gloire.

v. 6. « Il vint donc à Simon Pierre, et Pierre lui dit . Quoi vous, Seigneur, vous me lavez les pieds! » — « Quid est tu? qu.id est mihi? Cogitanda sunt potius quam dicenda. » (S. Aug.) — L'humilité de Jésus incompréhensible même au premier des Apôtres.

v. 7. « Jésus lui répondit : Ce que je fais, lu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. » — Nous devons nous soumettre humblement aux décisions de nos supérieurs ou de la

Providence à notre égard ; la lumière viendra plus tard. — Nécessité de se purifier la conscience avant de se présenter à la sainte Table.

v. 8. « Jésus lui répondit : Si je ne les lave, vous n'aurez point de part avec moi. » — Menace bien terrible, la plus terrible de toutes, pour un cœur qui aime Jésus : toute autre menace n'est rien auprès de celle-là.

v. 9. « Simon Pierre lui dit : Seigneur, lavez-moi, non-seulement les pieds, mais encore les mains et la tête. » — Le mérite de la véritable humilité ne consiste pas à repousser opiniâtrement l'honneur ou le service que l'on veut nous rendre, mais à le recevoir avec répugnance, avec confusion, et seulement par obéissance.

v. 10. « Jésus lui dit : Celui qui est déjà lavé n'a plus besoin que de se laver les pieds, pour être entièrement pur. » — Les âmes les plus parfaites ont besoin de se laver les pieds, de se purifier des légères souillures, des fautes légères qu'elles sont exposées à commettre tous les jours. — Négliger les petites fautes, c'est vouloir en commettre de grandes.

v. 11. « Vous êtes purs, mais vous ne l'êtes pas tous. » — L'impur et le pécheur se glissent partout.

v. 12. « Après qu'il leur eut lavé les pieds..., s' étant remisa table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait? » — Le chrétien doit chercher à comprendre le sens mystique et spirituel des cérémonies de l'Eglise.

v. 13. « Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous faites lieu, car je le suis. » — N. S. Jésus-Christ est notre Maître : nous devons croire à ses enseignements. Il est notre Seigneur : nous devons faire ce qu'il nous commande.

v. 14-16. « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné V exemple, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez aussi. » — Comment ne pas aimer un Maître qui fait lui-même tout ie premier ce quïl prescrit aux autres ! Bel exemple pour les supérieurs. — C'est en souvenir de cet exemple que, chaque année, le Jeudi saint, les évêques lavent les pieds à douze pauvres. — Il n'y a point d'abaissement qui ne soit relevé et agrandi par l'exemple de Jésus-Christ. — La véritable grandeur consiste à se dévouer au service de ses frères. ; v. 17. « Si vous comprenez ces choses, vous serez heureux en les pratiquant. » — La science ne sert de rien sans la pratique. ] — « Bona est lectio de Deo, melior oralio ad Deum, optima ope- / ratio propier Demi.

M1. XXVI. 17-29. — g CXI. LA CÈNE. 143

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